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Academic year: 2021

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Texte intégral

(1)

GEDICHT

Sandrine W

ILLEMS Il faudrait ici parler de poésie

de la sienne qui entre deux mots « choisit toujours le moindre »

entre les modes choisit le mineur le son mat et feutré

qui s’efface jusqu’à cacher qu’il s’efface

l’infime le banal presque le terne sa poésie

qui entre les gammes approfondit celles du gris et du brun

on dirait presque à la Chardin si pour lui c’était assez humble mais non

il faut aller jusqu’à Fantin-Latour moins prisé, plus obscur

peignant deux femmes sans beauté qui se taisent

l’une lisant l’autre écoutant cette scène le peintre l’appelle tout bêtement La lecture et des années plus tard

(2)

la reprend

insistant à ne rien montrer, ne rien dire alors lui ça l’inspire et il écrit

un recueil qu’il nomme aussi

La lecture

et qu’il me donne

lui qui m’a lue comme personne me disant que la poésie

on ne l’écrit que pour la donner à quelques amis

comme me disant qu’écrire c’est écouter

une lecture silencieuse entre deux êtres

près de se fondre dans l’obscurité. Il faudrait ici parler de lui

qui jamais ne s’y risque qui préfère parler des autres parler leur langue

alors je vais tenter de faire comme lui et plutôt que des êtres

parler de ce qui les lie en silence

sous le bruissement des langues.

Bien sûr il dit que ça ne l’intéresse pas ces histoires de langues

ces guerres minuscules qui déchirent un pays encore plus minuscule

(3)

s’il parle le flamand sa langue maternelle pour écrire en français

qui n’est pas même sa « langue d’adoption » ni sa « langue de travail »

mais juste celle que parlent « certains de ses amis ». Moi je la parle et l’écris

c’est ma langue dite maternelle mais je sais qu’elle ne sera jamais qu’une langue d’adoption, de travail, dans ce minuscule pays

où mes ancêtres mêmes, jusqu’à mes grands-parents parlaient flamand, comme lui,

cette langue que j’ai haïe

de l’entendre toujours bruire sous la mienne jusqu’à ce que je la lise en poésie

cette poésie qui lui le conduisit au français. Bien sûr il essaie de s’en expliquer

comme de justifier une trahison

il dit qu’il aimait l’écriture à contraintes et que le français l’amenait

à se contraindre mieux

puis ce goût de la contention passa mais la langue étrangère lui resta « par paresse, s’interroge-t-il,

par habitude, ou par snobisme ? » il sait que ce n’est pas ça

mais continue à explorer tâtonner s’enfoncer dans l’obscurité

(4)

il n’avait pas envie de s’inscrire « dans le champ littéraire flamand »

même si aux chants des Français il préférait ceux de son parler natal il a beau s’enferrer

sentir que ça ne tient pas le reconnaître,

il continue, s’acharne « la syntaxe ! »

voilà, il aime la syntaxe

et celle du français lui paraît plus ferme avant d’avouer qu’en poésie

elle vole en éclats

oui mais c’est qu’il aime la simplicité

et la grandiloquence étant le penchant du français ce dernier l’incite à mieux demeurer simple

là tout de même il exagère

on peut aimer le paradoxe, l’oxymore

dire qu’on aime le blanc parce que justement c’est le noir qu’on préfère

mais qu’on ne prétende pas expliquer un amour fût-ce d’une langue

alors il finit par capituler

par avouer qu’il fuit la question « qui le tracasse

et l’inspire depuis de longues années ». Enfin il se demande

s’il n’aime pas le français d’être dépassé suranné condamné

(5)

lui qui depuis longtemps déjà n’est plus la langue régnante

dans le monde de l’esprit ni dans les colonies

ni même en Flandre

où aujourd’hui elle a carrément disparu comme demain elle le fera

dans notre minuscule pays et puis en France

il se demande donc s’il ne l’aime pas, déjà, comme une langue morte

qui s’écrit comme le latin

mais ne se parle plus

« nous avons oublié le latin écrit-il

le français s’oubliera. »

Il se demande si ce n’est pas d’écrire en poésie ce genre mort

que plus personne ne lit à part quelques amis

si ce n’est pas d’écrire pour personne qu’il a choisi une langue morte

mais aussitôt il se souvient qu’avant la poésie

pour lui il y eut la prose

et que déjà c’était en français qu’en prose il écrivait.

(6)

Alors il donne sa langue au chat ou même au chien

lorsqu’il se souvient d’un poème en sa langue natale

Als ik een gedicht was (…) Mijn hond zou ik

Mijn moedertal leeren(…) Gedichten

Schrijven geen gedichten Si j’étais un poème

A mon chien

J’apprendrais ma langue maternelle Mais les poèmes

N’écrivent pas de poèmes.

Enfin il doit bien s’avouer que cette langue étrangère qu’à la sienne il préfère

« est un choix profondément mélancolique ». Dans la mélancolie

qu’est-ce qui s’efface n’est-ce qu’une langue ou est-ce le moi

ne dit-il pas

comme cette grande voix de France que « le moi est haïssable »

et « surtout en littérature » n’écrit-il pas surtout

(7)

pour devenir personne

et s’adonner à ce lyrisme « impersonnel » ce chant des chants

qui ne vient plus de celui qui écrit mais de celui qui lit qui écoute en silence

comme ces deux femmes en noir.

Il y a dans chaque livre des mots incompréhensibles (…) Il y a dans chaque livre des phrases introuvables (…) Il y a dans chaque livre un début

Qu’on espère être une fin (…)

Il y a dans chaque livre trop de sens et pas assez (…) Il y a dans chaque livre des lecteurs.

S’il m’a lue comme personne n’est-ce pas d’avoir comme moi la passion de l’altérité

au point qu’en écrivant c’est traduire qu’il fait parler

dit un auteur français

c’est toujours tenter de traduire l’indicible qui nous traverse dans l’espoir qu’il atteigne l’autre parler écrire traduire

c’est espérer

viser un espéranto généralisé parce que si on s’arrête

(8)

on meurt.

Ainsi vit-on d’écrire

dans une langue bientôt morte qui à chaque vers, déjà,

se fond dans le silence.

Bergt zwijgen dan helaas het zuiver woord Dat klank- en kleurloos aan zichzelf behoort ? Hélas le silence seul convient-il à la parole suprême Qui n’appartient, insipide et terne, qu’à elle-même ?

Peut-être parle-t-il une langue étrangère pour l’écouter mourir

telle une pluie

dans sa langue natale.

Geen regen mij ooit tot lied (…) Een rijm op regen is geen zing (…)

Hoe kan ik zingen ooit doen zingen (…) Aucune pluie ne me transforme en chant Une rime sur la pluie n’est pas une chanson Comment pourrais-je faire chanter un chant.

Peut-être dans sa langue natale ne cesse-t-il d’en écouter

une autre

(9)

Le livre contient des lettres qui ne sont pas lues Des lettres cachées entre les lettres

Des lettres cachées entre les pages Des mots sans paroles

Une musique imprononçable.

D’ailleurs peu lui importe de dire ou de faire sonner de décrire le monde

lui ce qu’il veut c’est révéler rien que ça

livrer la vérité

parce qu’il y croit

assumer cette candeur de croire encore, à une poésie qui dit la vérité une poésie qu’il vise seulement à servir humble pour lui

mais pour ce qu’il vise d’une ambition démesurée ne cessant de s’affûter cent fois sur le métier comme le meilleur français instrument d’une langue qui ne lui appartient pas mieux que la sienne encore à ses yeux

immaîtrisable

l’ayant choisie pour ça balbutiant sa poésie

(10)

mineure infime apparemment banale dans le silence et l’obscurité

tel un croyant appelant la vérité.

Les citations de Jan Baetens sont extraites :

- pour la prose, de sa postface à Slam ! Poèmes sur le basket-ball, et de son article « Flamand parmi les francophones », paru dans Septentrion 2009 /4

- pour la poésie, de La Lecture.

« L’auteur français » désigne Frédéric Boyer, en particulier dans Là où

le cœur attend.

Les vers en flamand sont de Karel Jonckheere.

Je remercie mon ami traducteur Daniel Cunin de me les avoir fait connaître.

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