GEDICHT
Sandrine W
ILLEMS Il faudrait ici parler de poésiede la sienne qui entre deux mots « choisit toujours le moindre »
entre les modes choisit le mineur le son mat et feutré
qui s’efface jusqu’à cacher qu’il s’efface
l’infime le banal presque le terne sa poésie
qui entre les gammes approfondit celles du gris et du brun
on dirait presque à la Chardin si pour lui c’était assez humble mais non
il faut aller jusqu’à Fantin-Latour moins prisé, plus obscur
peignant deux femmes sans beauté qui se taisent
l’une lisant l’autre écoutant cette scène le peintre l’appelle tout bêtement La lecture et des années plus tard
la reprend
insistant à ne rien montrer, ne rien dire alors lui ça l’inspire et il écrit
un recueil qu’il nomme aussi
La lecture
et qu’il me donne
lui qui m’a lue comme personne me disant que la poésie
on ne l’écrit que pour la donner à quelques amis
comme me disant qu’écrire c’est écouter
une lecture silencieuse entre deux êtres
près de se fondre dans l’obscurité. Il faudrait ici parler de lui
qui jamais ne s’y risque qui préfère parler des autres parler leur langue
alors je vais tenter de faire comme lui et plutôt que des êtres
parler de ce qui les lie en silence
sous le bruissement des langues.
Bien sûr il dit que ça ne l’intéresse pas ces histoires de langues
ces guerres minuscules qui déchirent un pays encore plus minuscule
s’il parle le flamand sa langue maternelle pour écrire en français
qui n’est pas même sa « langue d’adoption » ni sa « langue de travail »
mais juste celle que parlent « certains de ses amis ». Moi je la parle et l’écris
c’est ma langue dite maternelle mais je sais qu’elle ne sera jamais qu’une langue d’adoption, de travail, dans ce minuscule pays
où mes ancêtres mêmes, jusqu’à mes grands-parents parlaient flamand, comme lui,
cette langue que j’ai haïe
de l’entendre toujours bruire sous la mienne jusqu’à ce que je la lise en poésie
cette poésie qui lui le conduisit au français. Bien sûr il essaie de s’en expliquer
comme de justifier une trahison
il dit qu’il aimait l’écriture à contraintes et que le français l’amenait
à se contraindre mieux
puis ce goût de la contention passa mais la langue étrangère lui resta « par paresse, s’interroge-t-il,
par habitude, ou par snobisme ? » il sait que ce n’est pas ça
mais continue à explorer tâtonner s’enfoncer dans l’obscurité
il n’avait pas envie de s’inscrire « dans le champ littéraire flamand »
même si aux chants des Français il préférait ceux de son parler natal il a beau s’enferrer
sentir que ça ne tient pas le reconnaître,
il continue, s’acharne « la syntaxe ! »
voilà, il aime la syntaxe
et celle du français lui paraît plus ferme avant d’avouer qu’en poésie
elle vole en éclats
oui mais c’est qu’il aime la simplicité
et la grandiloquence étant le penchant du français ce dernier l’incite à mieux demeurer simple
là tout de même il exagère
on peut aimer le paradoxe, l’oxymore
dire qu’on aime le blanc parce que justement c’est le noir qu’on préfère
mais qu’on ne prétende pas expliquer un amour fût-ce d’une langue
alors il finit par capituler
par avouer qu’il fuit la question « qui le tracasse
et l’inspire depuis de longues années ». Enfin il se demande
s’il n’aime pas le français d’être dépassé suranné condamné
lui qui depuis longtemps déjà n’est plus la langue régnante
dans le monde de l’esprit ni dans les colonies
ni même en Flandre
où aujourd’hui elle a carrément disparu comme demain elle le fera
dans notre minuscule pays et puis en France
il se demande donc s’il ne l’aime pas, déjà, comme une langue morte
qui s’écrit comme le latin
mais ne se parle plus
« nous avons oublié le latin écrit-il
le français s’oubliera. »
Il se demande si ce n’est pas d’écrire en poésie ce genre mort
que plus personne ne lit à part quelques amis
si ce n’est pas d’écrire pour personne qu’il a choisi une langue morte
mais aussitôt il se souvient qu’avant la poésie
pour lui il y eut la prose
et que déjà c’était en français qu’en prose il écrivait.
Alors il donne sa langue au chat ou même au chien
lorsqu’il se souvient d’un poème en sa langue natale
Als ik een gedicht was (…) Mijn hond zou ik
Mijn moedertal leeren(…) Gedichten
Schrijven geen gedichten Si j’étais un poème
A mon chien
J’apprendrais ma langue maternelle Mais les poèmes
N’écrivent pas de poèmes.
Enfin il doit bien s’avouer que cette langue étrangère qu’à la sienne il préfère
« est un choix profondément mélancolique ». Dans la mélancolie
qu’est-ce qui s’efface n’est-ce qu’une langue ou est-ce le moi
ne dit-il pas
comme cette grande voix de France que « le moi est haïssable »
et « surtout en littérature » n’écrit-il pas surtout
pour devenir personne
et s’adonner à ce lyrisme « impersonnel » ce chant des chants
qui ne vient plus de celui qui écrit mais de celui qui lit qui écoute en silence
comme ces deux femmes en noir.
Il y a dans chaque livre des mots incompréhensibles (…) Il y a dans chaque livre des phrases introuvables (…) Il y a dans chaque livre un début
Qu’on espère être une fin (…)
Il y a dans chaque livre trop de sens et pas assez (…) Il y a dans chaque livre des lecteurs.
S’il m’a lue comme personne n’est-ce pas d’avoir comme moi la passion de l’altérité
au point qu’en écrivant c’est traduire qu’il fait parler
dit un auteur français
c’est toujours tenter de traduire l’indicible qui nous traverse dans l’espoir qu’il atteigne l’autre parler écrire traduire
c’est espérer
viser un espéranto généralisé parce que si on s’arrête
on meurt.
Ainsi vit-on d’écrire
dans une langue bientôt morte qui à chaque vers, déjà,
se fond dans le silence.
Bergt zwijgen dan helaas het zuiver woord Dat klank- en kleurloos aan zichzelf behoort ? Hélas le silence seul convient-il à la parole suprême Qui n’appartient, insipide et terne, qu’à elle-même ?
Peut-être parle-t-il une langue étrangère pour l’écouter mourir
telle une pluie
dans sa langue natale.
Geen regen mij ooit tot lied (…) Een rijm op regen is geen zing (…)
Hoe kan ik zingen ooit doen zingen (…) Aucune pluie ne me transforme en chant Une rime sur la pluie n’est pas une chanson Comment pourrais-je faire chanter un chant.
Peut-être dans sa langue natale ne cesse-t-il d’en écouter
une autre
Le livre contient des lettres qui ne sont pas lues Des lettres cachées entre les lettres
Des lettres cachées entre les pages Des mots sans paroles
Une musique imprononçable.
D’ailleurs peu lui importe de dire ou de faire sonner de décrire le monde
lui ce qu’il veut c’est révéler rien que ça
livrer la vérité
parce qu’il y croit
assumer cette candeur de croire encore, à une poésie qui dit la vérité une poésie qu’il vise seulement à servir humble pour lui
mais pour ce qu’il vise d’une ambition démesurée ne cessant de s’affûter cent fois sur le métier comme le meilleur français instrument d’une langue qui ne lui appartient pas mieux que la sienne encore à ses yeux
immaîtrisable
l’ayant choisie pour ça balbutiant sa poésie
mineure infime apparemment banale dans le silence et l’obscurité
tel un croyant appelant la vérité.
Les citations de Jan Baetens sont extraites :
- pour la prose, de sa postface à Slam ! Poèmes sur le basket-ball, et de son article « Flamand parmi les francophones », paru dans Septentrion 2009 /4
- pour la poésie, de La Lecture.
« L’auteur français » désigne Frédéric Boyer, en particulier dans Là où
le cœur attend.
Les vers en flamand sont de Karel Jonckheere.
Je remercie mon ami traducteur Daniel Cunin de me les avoir fait connaître.