L'ALGÉRIE ET LA GUERRE
(1914-1918)
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur en 1918
DU MÊME AUTEUR : La Vie amoureuse de Stendhal. (Mercure de France.) Les Idées de Stendhal. (Mercure de France.) Stendhal et ses commentateurs. (Mercure de France.) Le Triomphe de l'argent, roman. (FASQUELLE.)
POUR PARAITRE PROCHAINEMENT : La Ville Blanche (Alger et son département). (PLON-NoURRIT.) Laghouat ou « la Réunion de Maisons entourées de jardins ».
(La Ville Blanche devait paraître, par traité, chez PLON- NOURRIT, le 15 octobre 1914 ; la guerre remet cette publica- tion à une date ultérieure.)
PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET C 8, RUE GARANCIÈRE. — 22794.
JEAN MÉLIA
L'ALGÉRIE
ET
LA GUERRE
(1914-1918)
PARIS LIBRAIRIE PLON
PLON -NOURRIT ET C IMPRIMEURS-ÉDITEURS 8, RUE GARANCIÈRE — 6
1918 Tous droits réservés
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
A MARCEL MÉLIA
C'est pour qu'un jour, en revivant tes souvenirs d'enfant, tu te rappelles plus encore la profonde émotion qui fit battre le cœur de ta terre natale et le grand enthou- siasme qui la fit accourir, dans toute sa jeunesse et dans toutes ses forces, aux frontières menacées quand l'Allemagne déclara la guerre à ta patrie, que je te dédie ce livre.
Tu ne peux heureusement comprendre encore toute l'horreur déchaînée par la barbarie la plus sanglante ; mais, petit Algérien, tu as vu ta chère Algérie trans- portée à l'annonce de la plus formidable guerre, et, dans tes yeux, reste à jamais gravé le spectacle des navires emportant la vivace fleur de ton pays : les tirailleurs bronzés par l'endurance et les zouaves au mâle aspect et les artilleurs parmi lesquels ton père et les spahis et les goumiers, tous les soldats de toutes les races et de toutes les religions, déjà héros par leur air décidé et leur amour pour la patrie.
Et tu as instinctivement pressenti qu'un grand drame se jouait quelque part sur la terre et ton cœur s'est ému
dans la reconnaissance spontanée et vive que, tout le prochain bonheur de ton pays, tu allais le devoir à tous ces soldats partis pour la frontière.
Comme tu les regardais, de tes yeux grands ouverts, tous ces tirailleurs et tous ces zouaves, et comme ils t'apparaissaient, durant leurs quelques jours de per- mission, ainsi que des êtres à part! Tous, jusqu'aux plus jeunes, tes aînés à peine d'hier, tu les considérais avec la plus touchante et pensive admiration, parce que tu les devinais dans la monstrueuse fournaise de liquides enflammés et d'obus, dans la rigueur des saisons et la tombe vivante de la tranchée où ils étaient depuis des mois, plus stoïques encore et plus beaux que les grands capitaines dont tes maîtres te célébraient l'héroïque existence.
Ils ont combattu pour que la France soit victorieuse et afin que ta vie ne soit pas gâtée par l'humiliation que leurs pères avaient subie en 1871 ; — et, surtout envers ceux qui sont morts, tu as contracté la plus haute dette qui soit au monde : devant leur mémoire sacrée, tu es, en effet, à jamais comptable de chacun de tes actes et de toutes tes pensées.
La France, qu'ils te remettront glorieuse et libérée, c'est en la faisant plus belle encore par le cœur, comme ils l'ont faite plus puissante par les armes, que tu seras digne de leur souvenir auguste. — belle par le cœur, dans l'intelligence attendrie de toutes les choses, et aussi dans l'harmonie de la vie fraternelle, car la guerre, dont tu n'as vu aucune rouge lueur à l'horizon, mais dont tu as senti le fier frisson aux mâles poignées
de main des jeunes soldats, a donné au monde la plus noble et la plus entière leçon : qu'égaux devant la mort pour la défense de la patrie, tous les fils de ton pays l'étaient pour la même part de soleil et de bonheur.
C'est en ta vaillante Algérie, petit Algérien, que cette loi de fraternité doit principalement recevoir mainte- nant son application. Le devoir qui nous incombe a une double cause : parce que nous sommes Français amoureux de la beauté morale toujours plus resplendis- sante de la mère patrie et parce que nous sommes Afri- cains qui avons la certitude que l'avenir de la France est en notre énergique, vivante et inépuisable Afrique, où se trouvent les plus magnifiques richesses d'hommes et de biens qui s'épanouissent dans l'univers.
Tous les Algériens, quelles que soient leur race et leur religion, ont donc acquis leurs définitives lettres de naturalisation : il n'y a de véritable race que celle qui se forme par le cœur et notre cœur tout entier est à la France.
Au-dessus de toutes les religions, il y a la religion de la Patrie; et, sur ces bords méditerranéens, il n'y a plus ni Français vainqueurs ni indigènes vaincus : il n'y a que des frères vivant pour une France plus grande et plus p r o s p è r e .
Et si l'on veut faire pénétrer en ton jeune cœur le souvenir des haines anciennes ou l'égoïsme du plus fort exploitant sans pitié le plus faible, si l'on veut te per- suader qu'il ne faut rien changer du passé en Algérie, repousse, petit Algérien, mon cher filleul, ces conseillers funestes et ces mauvais prophètes.
L'Algérie musulmane, dans la presque unanimité de
ses cœurs, s'est farouchement et merveilleusement dévouée à la France. Il n'est pas jusqu'aux femmes indigènes qui, dans la ruisselante douceur des blanches mosquées et des saintes zaouïas, n'aient invoqué Allah pour le triomphe de la France pourtant chrétienne, — et parce que l'Algérie musulmane, dans son ensemble, a été fidèle et patriote, parce que toutes les familles indigènes ont eu des enfants morts pour la défense de la France, ne soyons pas inexorables pour les quelques tribus ou les quelques douars qui ont encore, comme on dit, un mauvais état d'esprit.
S'il est vrai qu'il y ait encore, en notre terre natale, des âmes rebelles à l'appel de la France, nous savons bien qu'il n'y a là que le suprême sursaut d'un passé qui s'en va parce qu'il n'a plus sa raison d'être, et que l'amour qu'inspire notre patrie l'emportera irrésistible- ment sur les cœurs ignorants et que l'ignorance fait encore se replier sur eux-mêmes pour un temps passager.
Et en souvenir des milliers et des milliers de soldats musulmans qui sont si héroïquement tombés sur nos champs de bataillé, enfant qui, demain, comprendras toute la tristesse de nos misères, tu pardonneras, comme nous pardonnons, à ces indigènes, et comme nous, tu leur tendras la main.
A quoi servirait à la France d'être triomphante, si la victoire qui est aussi la gloire des soldats musulmans qui ont combattu à nos côtés, n'était pas, en même temps, la grande et généreuse rédemption de leurs coreligion- naires qui ont failli?
Mais le souvenir de ces défaillances va bientôt dis-
Paraître dans le sublime rayonnement qu'exerce ta patrie autour d'elle, comme disparaissent les taches du soleil dans l'éblouissement pur de sa majestueuse lumière. Et, dans notre Algérie, où il n'y aura, comme en France, que place pour la justice et pour la devise républicaine, tout sera beau, tout sera fécond, tout sera grand.
Aussi, petit Algérien, mon cher Marcel, ce livre est-il, en même temps qu'un document historique, une louange justifiée, à la gloire de tous nos frères de ce côté-ci de la Méditerranée, quelles que soient leur race et leur reli- gion et dont les sangs divers et tumultueux, les ten- dances complexes, les aspirations multiples et parfois contradictoires se fondent admirablement, pour un des- tin commun, dans le creuset de la mère patrie, et dont l'incomparable terre est cette « chance suprême » qui faisait battre d'émotion si vive et d'espoir sans pareil le grand cœur de Prévost-Paradol.
L'ALGÉRIE ET LA GUERRE
(1914-1918)
I
LES VISÉES ALLEMANDES EN ALGÉRIE Le temps n'est plus où Bismarck pouvait dédai- gneusement déclarer : « Nous autres Allemands, nous n'avons pas besoin de colonies. » L'Allemagne a, en effet, d'un côté, développé sa force industrielle autant que sa force militaire et, pour son expansion écono- mique, il lui faut des débouchés. D'un autre côté, métropole industrialisée et militarisée à l'excès, il lui est indispensable d'avoir une quantité infinie de ma- tières premières, que ce soit des céréales pour son alimentation, du minerai pour ses cités manufactu- rières, ou du cuivre, du fer et de l'acier pour ses arme- ments toujours croissants.
Depuis qu'elle a pris rang parmi les premières et les plus actives nations du monde, à l'encontre de ce qu'affirmait Bismarck qui fut, pourtant, son plus grand homme, l'Allemagne a besoin de colonies.
Cela devient une nécessité nationale de plus en plus impérieuse. Écrivains et hommes politiques allemands,
soucieux de l'avenir de leur pays autant que d'une patrie dont l'ambition est d'exercer une hégémonie universelle, le comprennent et le proclament pour pousser leurs compatriotes, dans un irrésistible élan de croisade, à la conquête de colonies.
Le docteur Péters, en créant à Berlin, en 1884, la Société pour la colonisation allemande, a bien soin de poser comme principe fondamental :
« L'Allemagne doit faire œuvre de colonisation nationale énergique ; cette œuvre doit s'accomplir le plus vite et le plus activement possible, de façon à détourner vers des terres allemandes le flot annuel de l'émigration allemande et empêcher que les meil- leurs territoires extraeuropéens ne tombent tous, exclusivement, au pouvoir des nations étrangères. »
L'élan est donné; et déjà tous les Allemands par- tagent cette idée qu'en 1899 le géographe Kurt Has- sert définira ainsi : « Lorsqu'on a fait le partage du monde, il n'existait pas encore une puissante Alle- magne qui aurait pu dire son mot, — et lorsqu'il y eut une puissante Allemagne, le monde était partagé. » L'heure a donc sonné pour elle de réclamer sa part et, pour cette indispensable revendication, elle ne devra épargner aucun effort.
Notre avenir est sur la mer, s'écrie un jour Guil- laume II, c'est-à-dire par delà les océans lointains, avec des ports d'attache où les flottes géantes de la marine marchande déverseront le trop-plein de l'in- dustrie nationale et d'où l'on exportera toutes les richesses qui manquent à la mère patrie.
Ce rêve d'une Allemagne coloniale se développe avec l'ambition la plus démesurée. Le Togo, le Came- roun, le Sud-Ouest africain, l'Afrique orientale, c'est-
à-dire une superficie totale de 2 700 000 kilomètres carrés, environ, et une population indigène totale de 11 millions et demi d'habitants, approximativement, et un mouvement d'affaires de 278 500 000 francs, ne suffisent pas à calmer l'impatience germanique.
A cette impatience s'ajoute la sourde colère qu'ins- pirent les convoitises manquées. Le traité du 4 no- vembre 1911, par lequel la France s'implante au Maroc, cause à l'Allemagne une profonde désillusion.
L'attaché militaire de l'ambassade française à Berlin, le colonel Pellé, écrit, en effet, en 1912, au ministre de la guerre à Paris :
« Le ressentiment éprouvé dans toutes les parties du pays est le même. Tous les Allemands, jusqu'aux socialistes, nous en veulent de leur avoir pris leur part au Maroc. Il semblait, il y a un an ou deux, que les Allemands fussent partis à la conquête du monde.
Ils s'estimaient assez forts pour que personne n'osât entamer la lutte contre eux. Des possibilités indéfi- nies s'ouvraient à l'industrie allemande, au commerce allemand, à l'expansion allemande.
« Naturellement, ces idées et ces ambitions n'ont pas disparu aujourd'hui. Les Allemands ont toujours besoin de débouchés, d'expansion économique et colo- niale. Ils estiment qu'ils y ont droit parce qu'ils gran- dissent tous les jours, parce que l'avenir leur appar- tient. Ils nous regardent, avec nos 40 millions d'hommes, comme une nation secondaire. »
Et Joachim de Bulow d'écrire dans West-Marokkô Deutsch :
« Il est impossible que la France garde le Maroc même pendant des dizaines d'années. Si sa population diminue comme elle l'a fait dans les derniers temps,
on peut calculer le moment où elle sera obligée de s'adresser à ses voisins pour avoir des hommes. Aupa- ravant, elle s'estimera heureuse de céder ses colonies à la nation la plus forte. »
Aussi, la France doit-elle faire place à l'Allemagne.
Outre-Rhin, le regret devient de plus en plus vif de ne pas s'être emparé en 1871 de l'Algérie, — l'Algérie porte d'or ouverte sur le continent africain et nostal- gique entrée du plus beau paradis colonial perdu.
Mais ce qu'une guerre n'a pas fait, une autre guerre le fera.
Le 29 juillet 1914, le chancelier de Bethmann- Hollweg, pour s'assurer la neutralité britannique, expose à l'ambassadeur d'Angleterre à Berlin, sir E. Goschen, que, sachant que la Grande-Bretagne ne consentira jamais à se tenir à l'écart de façon à laisser écraser la France, l'Allemagne donnera toutes les assurances qu'en cas de victoire, elle ne revendiquera
« aucune acquisition territoriale aux frais de la France ».
Sir E. Goschen ajoute :
« J'ai posé à Son Excellence une question au sujet des colonies françaises ; il me répondit qu'il ne pou- vait s'engager d'une manière semblable à cet égard. » Le comte von Bernstorff, ambassadeur d'Allemagne à Washington, est plus brutal, mais plus explicite. Il spécifie, en effet, au lendemain de la déclaration de guerre, que Guillaume II réclamera à notre pays, après l'inévitable victoire des armées allemandes, entre autres choses et en premier lieu :
« Toutes les colonies françaises sans exception, y compris, bien entendu, le Maroc, l'Algérie et la Tu- nisie. »
En mi-juin 1917, la ligue pangermaniste tient une
grande réunion au cours de laquelle est adoptée la résolution suivante :
« ... L'Allemagne devra, d'autre part, annexer l'Al- gérie et le Maroc... »
Mais l'Allemagne n'a-t-elle pas déjà atteint une partie de ses conquérantes visées, en appliquant la parole de Bismarck, poussé par les événements, à adopter sur la fin de sa carrière, la politique coloniale en même temps qu'une tactique appropriée à cette dernière : « Le marchand d'abord, le soldat, après » ? Le rapport de l'Office du gouvernement général de l'Algérie, à Paris, publié en fin décembre 1914, donne en effet les renseignements suivants :
La valeur des exportations de l'Algérie en Alle- magne en 1913 a été de 13 666 000 francs, c'est-à-dire qu'au cours de cette dernière année, elle représente le double de ce qu'elle était en 1904, atteignant préci- sément, pendant l'exercice qui précède celui des hosti- lités et de la rupture commerciale, le maximum d'im- portance qu'elle ait jamais eu auparavant.
Les principaux articles que l'Allemagne a reçus de l'Algérie en 1913 ont été :
Phosphates naturels : 3 240 000 francs ; minerai de zinc : 2 412 000 francs ; peaux brutes : 2 296 000 francs ; crin végétal : 1 740 000 francs ; liège brut : 1 246 000 fr. ; minerai de fer : 1 126 000 francs.
Viennent ensuite, par ordre d'importance, mais en proportion beaucoup plus réduite, les huiles volatiles ou essences végétales : 238 000 francs ; les vins ordi- naires et de liqueur : 5 368 hectolitres et 165 000 francs ; les fruits de table, les laines et déchets, le liège ouvré, les espèces médicinales, la cire animale, les lies de vin et tartres bruts, les pommes de terre, les tabacs en
feuilles et fabriqués, le lin, les minerais de cuivre, les boyaux frais, secs ou salés, les sons ou fourrage, l'alfa, etc.
Comme on peut s'en rendre compte, la nature des produits que l'Allemagne achète à l'Algérie est des plus variées. A ces rubriques, il convient d'ajouter l'orge en grain que l'empire allemand importe pour l'alimentation de ses brasseries et dont il avait reçu d'Algérie, en 1912, 85 192 quintaux évalués à 1 917 000 francs.
De 1902 à 1913, les importations de l'Allemagne en Algérie s'établissent ainsi qu'il suit :
1902 : 1 415 000 francs ; 1913 : 7 470 000 francs Ces chiffres témoignent de l'effort allemand pour conquérir le marché algérien.
Les principaux produits qui font l'objet de ces ventes ont été en 1913 :
Houille crue carbonisée et agglomérée : 1 741 000 fr. ; produits chimiques : 1 062 000 francs ; machines et mécaniques : 908 000 francs ; ouvrages en caoutchouc et gutta-percha : 606 000 francs ; pommes de terre, légumes secs et leurs farines : 416 000 francs ; objets et ouvrages en métaux : 398 000 francs ; tabacs en feuilles et fabriqués : 380 000 francs ; poteries, verres et cristaux : 364 000 francs.
« Le marchand d'abord, le soldat après. » En atten- dant que le sort des armes appelle le soldat, il y a dans tout marchand un espion et cela est indispensable pour la réussite des visées allemandes en Algérie.
Un rapport officiel et secret sur le renforcement de l'armée allemande, daté de Berlin le 19 mars 1913, et dont le gouvernement français reçut communica- tion d'une source sûre, nous renseigne à ce sujet. C'est
« le but et l'un des devoirs de la politique nationale » allemande. Son système d'espionnage s'étend donc, comme un filet, sur toute l'Algérie, pour la connaître en tous ses détails et pour l'utiliser contre la France elle-même.
« Il n'y aurait pas à s'inquiéter du sort de nos colo- nies, dit le rapport officiel et secret du 19 mars 1913.
Le résultat final, en Europe, le réglera pour elles.
Par contre, il faudra susciter des troubles dans le nord de l'Afrique et en Russie. C'est un moyen d'ab- sorber des forces de l'adversaire. Il est donc absolu- ment nécessaire que nous nous mettions en relations, par des organes bien choisis, avec des gens influents en Égypte, à Tunis, à Alger et au Maroc, pour préparer les mesures nécessaires en cas de guerre européenne.
« Bien entendu, en cas de guerre, on reconnaîtrait ouvertement ces alliés secrets et on leur assurerait, à la conclusion de la paix, la conservation des avan- tages conquis. On peut réaliser ces desiderata. Un premier essai qui a été fait il y a quelques années nous avait procuré le contact voulu. Malheureusement, on n'a pas consolidé les relations obtenues. Bon gré, mal gré, il faudra en venir à des préparatifs de ce genre, pour mener rapidement à sa fin une campagne.
« Les soulèvements provoqués en temps de guerre par des agents politiques demandent à être soigneuse- ment préparés par des moyens matériels. Ils doivent éclater simultanément avec la destruction des moyens de communication, ils doivent avoir une tête diri- geante que l'on peut trouver dans des chefs influents, religieux ou politiques. »
La main des agents de l'Allemagne se trouve par-
tout, avec une audace extraordinaire et l'assurance cynique qu'inspire à tout sujet du Kaiser la croyance qu'il a de la supériorité et de l'invincibilité de son pays.
Le chef de l'espionnage allemand en Algérie est un nommé Richard Heckmann, agent maritime de la Norddeutscher Lloyd en notre colonie. Ses bureaux sont boulevard de la République, à Alger, en face du square. Il a une ressemblance assez marquée avec Guillaume II pour que d'aucuns se plaisent à assurer qu'il est un de ses parents naturels. Avec une fleur à la boutonnière, toujours assortie à la nuance de sa cravate, son excessive affabilité, son genre actif et éblouissant de brasser les affaires, il a réussi à s'im- miscer dans un certain nombre de milieux.
On se méfie de lui, mais on le tolère, et plusieurs traitent des affaires avec lui. Pourtant, il est inscrit au carnet B des suspects du département d'Alger, depuis le 5 novembre 1893. Ses fréquents voyages à l'étranger, notamment en Allemagne, la protection dont le couvre le consul d'Allemagne à Alger qui a facilité ses débuts, l'autorité mystérieuse dont il est de plus en plus investi au point que son protecteur allemand ne fait bientôt plus que suivre son inspira- tion, ses relations avec les Allemands de passage en notre colonie et, au Maroc, avec les frères Mannesmann, ses conciliabules avec les capitaines des paquebots allemands, ses dépenses excessives peu en rapport, dans les premières années surtout de son séjour à Alger, avec ses ressources, la composition en majeure partie allemande ou suisse allemande de ses bureaux dont les chefs de service sont le Suisse allemand Spilmann et l'Allemand Kozlovoski, tout le fait con- sidérer comme un individu très dangereux.
Il subit à Alger, il y a plusieurs années, quelques jours de prison, sous l'inculpation d'espionnage, mais bien qu'il soit l'objet d'une surveillance constante, et tant, dit-on, son habileté est grande, aucun fait carac- térisé ne peut être établi contre lui.
Pourtant, ne sait-on pas que, pour éviter la poste française, il remet certaines de ses lettres directement aux capitaines des bateaux allemands mouillés dans le port d'Alger, au moment où ils s'apprêtent à partir ? L'on n'ignore pas que Richard Heckmann a un pied-à-terre rue Monge, n° 3. Il a loué à cette adresse chez une Mme R..., une chambre meublée à 60 francs par mois, mais à la condition expresse que personne ne se trouve dans le couloir de l'appartement au moment où il y est lui-même. Il reçoit assez souvent à cette adresse de la correspondance au nom de R. Gren- neville, et, lors de ses fréquents déplacements, prie Mme R... de la lui faire suivre à Cologne.
Quelques jours avant la guerre, une maison de com- mission, à désinence française, et opérant dans la capitale de l'empire turc, lui écrit pour lui demander de se charger de faire transporter à Constantinople 250 000 fusils Mauser qui se trouvent dans un port italien, — mais Richard Heckmann a déjà quitté l'Algérie, laissant un fort passif. Il a filé à Londres où, sous un nom d'emprunt, il continue son métier d'es- pion et où il ne tarde pas à être arrêté.
Enfin, les Nouvelles, d'Alger, publient dans leur numéro du 5 octobre 1917 :
« La prison militaire de notre ville donne en ce mo- ment l'hospitalité gratuite à un espion de marque, M. Richard Heckmann, qui, à la demande des autorités militaires, a été extradé d'Angleterre où
il s'était réfugié avant la déclaration de guerre.
« Le Boche Heckmann sera déféré à la justice mili- taire sous la double inculpation d'espionnage et de livraison d'armes et de munitions de guerre à des tribus dissidentes marocaines. »
D'autres espions résident également dans toutes nos principales villes de la colonie ; ils sont surtout hôte- liers. La plupart des grands hôtels deviennent d'actifs centres d'espionnage. L'hôtel Excelsior, boulevard La- ferrière, à Alger, n'est-il pas clandestinement muni d'un appareil de télégraphie sans fil ?
Les Allemands installent en Algérie des usines comme l'usine de K... dont le directeur est un nommé von Vaenkel, officier dans l'armée de Guillaume II, usine dans laquelle on trouve du sable fin employé pour la confection de la dynamite, des cloisons iso- lantes contre matières explosives, etc., et qui est si- tuée sur la côte algérienne, entre Mostaganem et Ténès, — où, dans la suite et pendant la guerre, plu- sieurs navires sont torpillés.
Que d'espions parmi ceux qui viennent visiter l'Algérie, car il y a 60 pour 100 d'Allemands parmi les touristes qui, chaque année, parcourent nos grandes villes et nos lointaines oasis ! On rencontre des voya- geurs allemands même sur les routes où ne passent que des nomades et qui mènent dans le désert à des points que jamais ne fréquentent les Européens. Mais les voyageurs allemands sont là sous les prétextes les plus divers. Comme une mission commerciale ne se justifierait pas, ils s'improvisent savants orienta- listes et parce qu'ils sont ou géographes ou ethno- graphes, ils cherchent à se mettre en relations avec tous les groupements musulmans, si intimes soient-ils.
Ils demandent le nombre des habitants, le nombre de fusils dont on dispose, ils interrogent sur l'état d'esprit des indigènes et font miroiter à tous ceux-ci que, si l'Algérie était allemande, ils ne paieraient plus d'impôts et auraient toutes les terres pour leurs troupeaux.
Le soi-disant savant baron von Oppenheim, accré- dité par toutes les académies impériales d'Allemagne et par l'empereur lui-même, finit presque par se croire déjà maître en Algérie, de même que le profes- seur Leo Frobenius.
En juin 1914, les archéologues allemandes, Leo Frobenius, Martins, Corman, Carl Aniens, Fischer, Derenburg, von Stetten et Bauskhe sont encore en Algérie. Ils viennent de parcourir le département de Constantine et, le 3 juin, la Dépêche de Constantine publie l'entrefilet qui suit :
« On nous signale des invasions d'archéologues alle- mands. Ils opèrent, en ce moment, des fouilles consi- dérables à Siba et dans les environs d'El-Guerrah. Ils ont déjà recueilli, paraît-il, quantité de matériaux du plus haut intérêt scientifique qu'ils ont expédiés aux musées de leur pays. Comme il est interdit aux simples particuliers de disposer des richesses archéo- logiques qu'ils découvrent, on nous demande pour- quoi les savants d'outre-Rhin font exception à la règle commune et peuvent en toute liberté exploiter notre région au profit de Berlin. »
Le préfet de Constantine veut faire saisir ces maté- riaux, mais, le 16 juin, Leo Frobenius déclare, sous la foi du serment, que les colis contenant les richesses archéologiques sont déjà expédiés en Allemagne.
On s'incline devant le serment de ce chef de mis-
sion officiellement accrédité par le gouvernement alle- mand, on ne perquisitionne pas ainsi à l'hôtel de la Régence, à Alger, où il est descendu et dont le pro- priétaire-gérant est un de ses compatriotes. Or, les colis suspectés étaient encore à cet hôtel et y restè- rent jusqu'au 22 juin, jour où ils furent embarqués sur le bateau allemand York.
Le 17 juin 1914, Leo Frobenius a même l'audace d'écrire au gouverneur général de l'Algérie :
« Je vous serais infiniment reconnaissant, monsieur le Gouverneur général, si vous vouliez bien faire aviser M. l'Administrateur à Tiaret, et donner, si pos- sible, des ordres pour qu'un agent puisse m'accom- pagner afin d'ôter des difficultés possibles et d'em- pêcher des malentendus. »
Ces Frobenius, Martins, Corman, Carl Aniens, Fis- cher, Derenburg, von Stetten, Bauskhe prétendent aussi faire des voyages d'études scientifiques dans le Sud algérien. En réalité, ils s'occupent bien plus d'autres choses, — surtout de la légion étrangère. Le 17 avril 1914 ne se sont-ils pas entretenus à Sfissifa avec un caporal et un soldat boulanger de ce régiment et ne leur ont-ils pas fait faire un copieux repas au cours duquel les langues se délièrent?
Le 17 avril, Frobenius et ses acolytes sont surpris avec des légionnaires. Le 29 avril, M. Zimmermann, sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères, entre- tient la commission du budget du Reichstag des enrôlements qui se font dans la légion étrangère, et, le 30 avril, à Berlin, une des ligues fondées en Alle- magne contre cette même légion donne une réunion au cours de laquelle on représente une scène où est fusillé un déserteur portant l'uniforme de ce régiment.
Tous les moyens d'espionnage sont bons. A la zaouïa de Mers-el-Kébir, à Blida, en janvier 1908, n'y a-t-il pas, priant avec ferveur sur le tombeau du saint musulman, un individu, vêtu d'un burnous, qui, quelques jours après, était arrêté, puis remis en liberté sur des ordres venus d'Alger, — et ce pieux person- nage n'était qu'un Allemand, soi-disant converti à l'islamisme?
Et à la maison mère des Pères Blancs d'Afrique, à Maison-Carrée, près d'Alger, n'y a-t-il pas, comme membres de cet ordre, trente-trois Allemands qui, durant les premiers mois de la guerre, circulent encore librement, sous prétexte que leur supérieur français s'est fait leur garant, et n'est-ce pas parce que le scandale est trop grand que l'on se décide à la fin à les interner au Fort l'Empereur?
Parce que les espions allemands jouissent d'une tolérance excessive parmi nous, — on veut à tout prix éviter des conflits diplomatiques avec le gouvernement du Kaiser, — notre Nord-Africain semble être déjà devenu leur terre d'élection et de conquête morale, ils ne prennent même plus les plus élémentaires pré- cautions. Tout ne doit-il pas trembler devant la puis- sance allemande?
Cette puissance s'affirme, d'ailleurs, jusqu'à la plus insolente provocation. Au commencement de 1910, un navire de guerre allemand n'entre-t-il pas dans le port d'Alger comme en port conquis, sans faire les salutations d'usage, et l'émotion est telle en cette ville, — où déjà l'on a vu avec stupéfaction des déserteurs de la légion étrangère être embarqués sur des navires allemands par des émissaires alle- mands, — que le gouverneur général, M. Jonnart, en
réfère à M. Aristide Briand, président du Conseil.
Et l'orientaliste Becker, professeur à l'Université de Bonn et directeur de l'Institut colonial de Ham- bourg, d'exposer en 1914 même :
« La crainte des Allemands atteignait chez les Fran- çais un degré souvent risible. Il y a quelques années, la presse française s'est préoccupée du fait que des Allemands venaient à Tunis ou à Alger avec de grosses lettres de crédit. Comme on ne prenait pas garde à la richesse croissante de l'Allemagne, on voyait dans ces touristes des agents de la politique islamique alle- mande.
« Mais les sympathies pour l'Allemagne et pour l'empereur allemand n'avaient pas besoin d'être exci- tées chez les musulmans de l'Afrique du Nord. Beau- coup d'Allemands ont remarqué qu'en Algérie et en Égypte leur qualité d'Allemand leur valait d'être par- ticulièrement bien accueillis par les indigènes. Dans les colonies françaises et anglaises, on trouvait dans la demeure de beaucoup de musulmans le portrait de l'empereur. »
Dans cette illusion mensongère, l'Allemagne compte bien que, selon le rapport officiel et secret du 19 mars 1913, le but et le devoir de la politique ger- manique étant de susciter des troubles dans l'Afrique du Nord, ces troubles se produiront.
Déjà au cours de la guerre de 1870-1871, elle avait tenté de le faire. M. Warnier, préfet d'Alger après la révolution du 4 Septembre, déposant devant la Com- mission d'enquête sur les actes du gouvernement de la Défense nationale, déclare, en effet, ce qui suit :
« Voici des faits bien autrement graves dont la Commission d'enquête doit tenir grand compte.
« Tunis et Tanger étaient deux foyers de propa- gande allemande contre la sécurité de l'Algérie. Le consul général de Tanger nous a informé que deux Prussiens partis de Tunis avaient traversé toute l'Al- gérie pour arriver au Maroc, semant l'argent sur leur route, recrutant des chefs pour l'insurrection, et qu'ils venaient d'arriver à Tanger ; il ne comprenait pas que ces deux fauteurs de révolte ne nous eussent pas été livrés.
« Tous les jours, et de tous les points, on nous signa- lait des émissaires prussiens. Jamais on n'a pu en capturer un seul, pas plus qu'à Paris, d'ailleurs, où ils étaient nombreux.
« Mahon était le point d'observation de tous nos mouvements, et, des Baléares, on expédiait sur les côtes de l'Algérie, en contrebande, des armes et des munitions.
« A Tunis et à Tanger, on vendait ouvertement des armes et des munitions pour l'insurrection, et les convois qui les apportaient aux futurs insurgés de 1871 nous étaient dénoncés, mais n'ont jamais pu être saisis.
« La fièvre jaune régnait sur les côtes d'Espagne de Gibraltar à Barcelone, et nous étions sans lazarets, en Algérie, il a fallu en improviser en toute hâte.
« A la même époque, le gouvernement nous avisait que des flibustiers allemands avaient acheté des bâti- ments en Amérique et les avaient armés de pièces à longue portée, à destination de la Méditerranée, pour venir incendier nos établissements de la côte algé- rienne et provoquer la révolte des indigènes. Nous n'avions pas un seul canon sur toute la côte, en dehors de nos places fortes et pour défendre nos villes ; pas une seule pièce n'eût pu envoyer un boulet à 5 kilo-
mètres. Avec une telle artillerie, comment lutter contre des canons portant à 6 ou 7 kilomètres? Le gouver- nement, en même temps qu'il nous donnait cet avis, expédiait trois frégates cuirassées dans le détroit de Gibraltar pour arrêter ces flibustiers, les combattre, si elles les rencontraient, et envoyait, pour défendre la ville d'Alger contre toute attaque, deux autres frégates cuirassées.
« Ces précautions nous ont probablement préservé d'un danger sérieux.
« La population ne savait rien des avertissements que nous recevions ; elle ignorait toutes nos préoccu- pations et nos occupations. On nous accusait souvent de ne rien faire. Nous laissions dire, sans confier à qui que ce soit le secret de nos travaux de jour et de nuit.
On sait ce que les nouvelles de ce genre, exploitées par les passions politiques, peuvent amener de troubles dans toutes les intelligences. »
De nouveau au cours de la guerre 1914-1918 pour parvenir enfin à susciter des troubles en Algérie contre la France, l'Allemagne n'épargne aucun effort.
Elle agit encore à la veille même de la guerre.
Le 28 juillet 1914, M. Othon de Bulow, — que l'on croit être en réalité l'ex-chancelier de l'empire alle- mand — est encore en voyage en Algérie. Il est naturellement descendu à l'hôtel Excelsior dont le propriétaire est Allemand et qui est clandestinement muni d'un poste de télégraphie sans fil, ainsi que nous l'avons déjà dit. Comme Richard Heckmann a déjà quitté l'Algérie, c'est avec le fondé de pouvoirs de sa maison que cet Othon de Bulow a de fréquents ren- dez-vous jusqu'à l'heure, où, dans la matinée du 28, il s'embarque sur le Gœben,
L'Allemagne agit aussi dès l'ouverture des hostilités.
Des émissaires allemands sont signalés aux autorités supérieures, comme circulant, déguisés en Arabes, à travers les douars où ils tenteraient de fomenter une agitation. Leur principal centre d'où part toute action contre notre Afrique du Nord est le Maroc espagnol.
Là, ils ont toute liberté d'allure et toute liberté d'ini- tiative. Ils agissent à leur guise et, souvent, avec ou la bienveillance étrange ou la complicité de certains chefs espagnols.
Comme naguère en Algérie, ils se croient telle- ment chez eux, en ce Maroc espagnol, qu'en mars 1915 ils poussent l'outrecuidance, à Mélilla, où ils se sont établis presque à demeure, jusqu'à faire auprès des autorités locales une démarche afin de savoir si les déserteurs y seraient bien accueillis et pourraient y être enrôlés.
Berlin édite les brochures les plus propres à frapper les esprits : Mensonges français, Barbarie française en Tunisie et en Algérie, Intrigues françaises contre l'Is- lam, etc.
Un certain El Hadj Abdallah qui s'intitule lieu- tenant, fait paraître une brochure : l'Islam dans l'ar- mée française, dans laquelle il prétend que « les officiers cravachent impitoyablement et lancent des épithètes grossières à l'égard des musulmans », que les soldats indigènes sont « toujours à la peine et jamais à l'honneur », etc.
Un autre qui se dit être « Mehmet l'Algérien, officier de l'armée française, passé en Turquie pour combattre les oppresseurs de l'Islam », assure que les Français sont ignorants, obtus, menteurs, infidèles, ivrognes, libidineux, mais que l'Allemand, travailleur émérite,
est l'homme « le plus instruit, le plus méditatif et le mieux éduqué de l'Europe, qu'il a le culte de la jus- tice dans la peau, si l'on peut s'exprimer ainsi, qu'il est honnête, sincère, vénérant, etc. », et que l'empereur Guillaume est « un grand honnête homme qui défend la civilisation industrielle au milieu de son peuple »,
— et Mehmet raconte ces choses dans une feuille, imprimée à quatre pages, intitulée le Devoir, et qu'il tâche d'adresser de Séville, sous enveloppe affranchie à vingt-cinq corréos.
Comme, malgré tout, ces brochures ne peuvent avoir accès dans nos douars, ce sont mille bruits que l'on tâche de faire circuler parmi les musulmans. Les tirailleurs algériens, raconte-t-on, avaient une coiffure différente de celle des soldats français ; les Allemands ne tirant pas sur eux, la France a donné ordre d'enlever aux tirailleurs leur coiffure spéciale, ce qui fait que, malgré eux, les Allemands tuent autant de musulmans que de Français.
On fait encore courir le bruit que Guillaume II a prononcé la profession de foi mahométane et que c'est pour cette raison que le sultan de Constantinople a pris les armes contre les Alliés, afin d'être aux côtés d'un empereur qui s'est déclaré le champion des musulmans.
On fait aussi circuler des chansons en arabe.
L'une conseille à celui qui se rend en France de faire attention à Hadj Guillaume qui possède des canons puissants, des obus empoisonnés et des appa- reils qui volent dans le ciel autant que des étoiles.
Une autre établit qu'El Hadj Guillaume est fort comme une panthère, qu'il lutte victorieusement contre sept nations et que, par lui, Paris et bien d'autres grandes villes seront rasés.
Une autre encore déclare qu'El Hadj Guillaume est le vainqueur, qu'il frappe dans le ciel avec ses zeppelins, sous l'eau avec ses sous-marins, et sur terre avec ses 420.
On chante aussi que le Français est insensé dans sa croyance que Stamboul lui appartiendra, qu'il se ruine dans cette lutte et que, contre lui, se dressent ces lions puissants que sont les Turcs et les Alle- mands et se dresseront bientôt tous les Arabes de tous les Saharas.
Puis, voici une longue pièce de vers arabes, auto- graphiée sur papier pelure, ayant pour titre : « Paroles brillantes à la louange des hommes de la Chaouia », et ayant pour refrain : « Gens de la Chaouia, élancez- vous avec entrain et allégresse à la guerre sainte contre la France traîtresse et sanguinaire. »
On s'adresse également aux soldats de la légion étrangère, d'origine allemande, et on établit, dans l'espérance de la leur faire parvenir, la lettre suivante :
« Camarades, notre empereur nous envoie, nous, ses officiers, vous dire que le passé sera pardonné et oublié pour tous ceux qui, en cette heure décisive, tireront l'épée pour la gloire et l'honneur de l'Alle- magne. Nos frères d'Allemagne ont payé leur dette.
La Russie gît, brisée à terre. La France sent la main de l'Allemagne sur son cou ; avec le concours des troupes revenant de Russie, son anéantissement n'est plus qu'une question de peu de mois. Le moment est venu, maintenant, de porter en Algérie et en Tunisie le coup mortel aux Français.
« Camarades, réjouissez-vous que notre empereur vous ait assigné ce devoir, à vous, soldats de la légion étrangère, et que vous puissiez gagner, en combattant,
honneur et prompt retour dans votre patrie. Vous avez si souvent risqué votre vie pour un rien : vous n'hésiterez pas maintenant que c'est votre empereur qui vous appelle.
« Au cas où vous ne pourriez vous rendre maîtres de votre garnison par un coup de main, enfuyez-vous immédiatement, autant que possible avec vos fusils, chez les Arabes vivant en dehors des villes, lesquels sont tous nos amis et dont la lettre arabe ci-jointe vous assure le secours et l'accueil hospitalier. Vous apprendrez d'eux où nous séjournons et où se ras- semblent les combattants de la Turquie, notre alliée, et de Sidi Ahmed El Senoussi.
« Aux légionnaires non Allemands qui se joindront à vous, nous garantissons une riche récompense.
L'avenir nous appartient. Sur vous, camarades, plane le bonheur ; ayez le courage de le saisir. Que votre mot d'ordre soit : A bas les Français, les ennemis mortels de notre chère patrie allemande ! »
On essaie aussi de distribuer des médailles commé- moratives, venant d'Espagne, de la dimension d'une pièce de cinquante centimes, portant à l'avers cette devise, gravée en allemand : « Dieu protège nos armes, » et, au revers, ces mots inscrits dans la même langue : « Bombardement de Philippeville et de Bône par les croiseurs Gœben et Breslau, le 4 août 1914. » On tente de jeter le trouble parmi la population algérienne tout entière, et, sur les murs de la ville d'Alger, principalement du côté de la place du Gou- vernement et du quartier Bab-el-Oued, où domine l'élément étranger, on colle des bandelettes de papier, portant ces mots : « Vive Guillaume ! à bas Poincaré ! Vive l'Allemagne, à bas la France ! »
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(Déc. synd., juin 1917.)
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