5 MARS 2020 - CHALLENGES N°644 21
Apeine touchée par l’épi- démie de coronavirus, voilà que l’économie française est déjà affec- tée par un symptôme collatéral : la contagion de la peur. Pendant deux mois, les Français ont gardé la tête froide. Certes, il y a eu des déra- pages anti-asiatiques sporadiques, des réticences exprimées lors de la venue de tifosi turinois pour le match de la Juventus contre Lyon, une récupération politique de Ma- rine Le Pen réclamant de fermer les frontières avec l’Italie. Mais, dans l’opinion publique, nul mouvement de panique.
Et puis, d’un coup, lors du week-end du 1er mars, la tension est montée.
La barre symbolique des 100 cas en France a été dépassée. Le semi-ma- rathon de Paris et un concert de hip- hop à Bercy ont été annulés, le Sa- lon de l’Immobilier (Mipim) et celui du livre, le carnaval de Strasbourg, la Foire de Nice n’auront pas lieu. A la télé, sont apparus les spots de prévention du ministère de la Santé, et le ministre Olivier Véran recom- mande de ne plus serrer les mains.
« Il y a eu un point de bascule et le coronavirus est devenu une menace concrète, affectant le quotidien des gens, qui alimente leurs conversa- tions, note François Kraus, sondeur de l’institut Ifop. Le gouvernement ne gère plus seulement une crise sanitaire mais aussi une crise psy- chologique, qui peut rajouter à la déstabilisation économique. » Réalisée les 27 et 28 février (juste avant le week-end, où l’anxiété s’est cristallisée), l’enquête Ifop pour le site d’information médicale Illico- med, montre que 61 % des Français sont inquiets face au coronavirus, un niveau de peur bien plus élevé que lors d’épidémies précédentes (55 % d’inquiets en octobre 2014 lors du pic d’Ebola, 35 % au plus fort des craintes sur la grippe H1N1 en juil- let 2009). A la peur s’ajoute la dé- fiance : 57 % des Français estiment
Cote d’alerte pour l’effet psychose
De la peur du virus au virus de la peur, un cap a été franchi le week-end dernier.
Le pessimisme congénital des Français et leur défiance des politiques n’aident pas.
Mais l’histoire économique montre que les paniques sont temporaires.
que le gouvernement « a caché cer- taines informations » et ils ne sont que 46 % (contre 60 % le 30 janvier) à juger qu’il « a pris les mesures sani- taires nécessaires ».
Cette psychose émergente génère des perturbations imprévisibles.
Ainsi, contre l’avis de leur direction, les employés du Louvre effrayés ont invoqué leur droit de retrait pour imposer la fermeture du musée de- puis le 1er mars. Si les foules se pressent toujours dans les centres commerciaux, leur fréquentation a chuté de 10 % dans le Sud-Est, à proximité de l’Italie. Et au-delà des ruées sur les masques et gel hydroal- coolique en pharmacies, quasi toutes en rupture de stock, certains hypermarchés subissent maintenant des razzias d’achats de précaution.
« Ce dernier week-end, les rayons pâtes, eau minérale, papier toilette ont été dévalisés dans nos grandes surfaces en région parisienne et lilloise, confirme-t-on à Auchan. Ail- leurs, ce sont nos Drive qui voient un afflux de commandes de +50 à +100 %. Nous avions anticipé, nous avons des stocks et pas de pro- blèmes d’approvisionnement. » Du côté des agences de voyages, l’anxiété grimpe. « Nous sommes
submergés d’appels de clients qui se renseignent sur les conditions d’annulation même s’ils vont au Pérou ou en Tunisie où il y a zéro cas et même si c’est pour l’été, in- dique-t-on chez Selectour. Peu passent déjà à l’acte mais ils veulent être rassurés et prêts pour se rétracter. » Il faut dire que le mi- nistère des Affaires étrangères vient d’inviter les voyageurs à « différer les déplacements à l’étranger ».
« Les surréactions sont inévitables dans les crises car les humains ont typiquement une forte aversion à l’incertitude et tendance à suresti- mer le risque dès lors qu’on ne peut bien le calculer, explique Marie Claire Villeval, spécialiste en écono- mie comportementale au CNRS à Lyon. Ce biais cognitif vaut parti- culièrement pour les Français connus pour être plus pessimistes et plus défiants que les autres. Mais il faut noter que, sur la durée, les sociétés sont résilientes : Sida, vache folle, SRAS, H1N1, Ebola ou catastrophes comme Tchernobyl ou Fukushima, il n’y a jamais eu de mouvement de panique si fort qu’il génère un chaos, fasse imploser un régime ou détruise une économie. »
Ouf ! Gaëlle Macke
Capture Twitter
Dans le magasin Auchan de Velizy, plus grand hypermarché de France, le 1er mars.
Les rayons pâtes, eaux minérales et papiers toilette ont été dévalisés dans les grandes surfaces de l’enseigne en régions parisienne et lilloise.
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