TRIBUNE n° 71
Reprendre l’initiative
dans la lutte contre la piraterie au large de la Somalie
Capitaine de frégate, ancien stagiaire du CID, titulaire d’un Masterde Défense, actuellement affecté au Maritime Command (Otan) basé à Northwood (Angleterre). Il a commandé la frégate Nivôseavec laquelle il a intercepté et transféré à la justice kenyane 22 pirates en 5 mois de lutte contre la piraterie.
Jean-Marc Le Quilliec
I
l y a trois ans, en avril 2008, la capture du Ponantfaisait la « une » des journaux et rappelait au monde entier les conséquences de la dégradation de la situation en Somalie. La petite piraterie locale venait de sortir de son statut artisanal pour développer un « modèle économique » rentable dont le succès menaçait la reconstruction du pays. Avec l’emploi des navires capturés comme bâtiments-bases et une élévation du niveau de violence elle vient de franchir un nouveau palier.Face à ce constat alarmiste les opérations militaires sont paradoxalement des succès. En effet, aucun bâtiment escorté n’a été détourné et la réussite des pirates a rarement excédé quatre navires capturés par mois. Mais depuis décembre 2010, l’adoption par les pirates de nouveaux modes d’action leur donne une effi- cacité croissante qui ne pourra pas être contrée par une simple augmentation des moyens. Si l’effort militaire ne doit pas faiblir, une recherche d’efficacité amène à revoir l’application du principe américain « no boot on the ground» (aucun membre des forces armées au sol) dans une acceptation moins restrictive car « une des causes profondes du problème » somalien est la situation instable à terre (Résolution 1950 du Conseil de sécurité, 2010).
Certes, cette restriction est justifiée par le spectre du fiasco de « la chute du
‘‘faucon noir’’ » (1993) et la dure leçon du retour d’expérience des guerres d’Irak et d’Afghanistan, où la reconstruction de l’État constitue la phase la plus complexe. Mais le principe pourrait être allégé pour permettre une coopération avec les autorités somaliennes et reprendre ainsi l’initiative à moindre risque en tirant profit des possi- bilités qu’offrent les 1 200 km de côte, les 9 millions de km2du théâtre et la multi- plicité des acteurs pour in fine éloigner le spectre de l’installation d’Al-Qaïda à Mogadiscio.
Cadre général physique et humain de la zone de piraterie
La zone d’opérations des pirates, déjà immense, ne cesse de s’agrandir. Les cartes ci-après, qui en donnent une projection sur l’Atlantique Nord, offrent un
Carte 2 : zone piraterie projetée sur l’Atlantique Nord.
Carte 1 : zone piraterie (Source EMA).
Dans le golfe d’Aden, la mise en place du corridor de transit international (IRTC) dès le printemps 2009 et une forte mobilisation internationale ont permis de réduire notablement la menace grâce à une concentration des moyens militaires.
Mais l’IRTC restera une zone structurellement dangereuse tant que ne sera pas sécurisée la côte Nord du Puntland (Nord-Est de la Somalie) dont il n’est situé qu’à une nuit de transit.
Dans le bassin somalien l’immensité ne permet pas d’appliquer la même tactique. Les attaques à partir de boutres et autres navires capturés qui s’y sont multipliées depuis décembre 2010 montrent la capacité d’adaptation des pirates qui recherchent de nouveaux modes opératoires, sans pour autant abandonner ceux qui ont fait leurs preuves. Lancer à partir des plages des groupes d’attaque d’une dizaine d’hommes dans trois embarcations présente en effet l’avantage de la simplicité, de la plus grande discrétion et du bénéfice maximum. Avec un investissement de moins de 20 000 dollars en matériel, l’espoir de gain est de 3 à 6 millions de dollars, soit un bénéfice de 1 500 % qui rappelle le commerce des épices qui fit, il y a trois siècles, la fortune d’armateurs mais également des corsaires, flibustiers et autres pirates. Avec un tel rendement et un risque qui repose sur une ressource humaine inépuisable (la prime de l’équipage de prise est de 50 000 dollars, soit 80 années du salaire moyen somalien), le nombre d’expéditions devrait continuer à croître.
La réponse militaire la plus efficace est une intervention au plus tôt, sur les plages isolées. Cette tactique d’attrition peut être conduite sans engagement direct car les autorités locales du Puntland sont disposées à le faire. En les aidant avec des reconnaissances aériennes, un soutien médical ou un transport de leurs forces de sécurité au plus près des camps, les navires qui croisent au large pourraient ainsi participer à peu de risques aux efforts de restauration de l’autorité de l’État somalien.
Mais avant de s’attaquer aux racines du mal, à terre, dans une opération qui dépasse très largement la sphère militaire, il semble utile de s’interroger sur la pertinence du dispositif multinational déployé en mer qui semble affaibli par la multiplicité des commandements.
La chimère du commandement unique
D’un point de vue strictement militaire, le regroupement de toutes les forces présentes sur zone serait l’organisation la plus efficace. Mais elle est politiquement irréalisable du fait de la diversité entre les pays engagés, occidentaux, asiatiques et du Moyen-Orient.
Plus modestement, l’Union européenne devrait être en mesure de rassem- bler ses États-membres sous son unique bannière. Mais il ne faut pas se leurrer : l’effort important que fournissent les nations occidentales pour apporter des moyens aux différentes Task Forces étant motivé par des considérations opération- nelles et politiques, si une des entités disparaissait elle ne serait pas intégralement
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La lutte anti-piraterie révélatrice de priorités politiques
Pour la France qui participe activement à toutes les opérations maritimes de la zone, la priorité est donnée, en ce qui concerne la piraterie, à l’opération euro- péenne. Il s’agit d’une décision politique claire qui est loin d’être unique. Chez nos voisins européens, seul le Danemark participe uniquement à l’opération Otan pour éviter de remettre en cause son statut européen spécial qui l’exonère de la politique de défense commune. En revanche l’Allemagne n’intervient qu’au sein d’Atalante pour des raisons de statut juridique des pirates interceptés et le Luxembourg, malgré son absence de frontière maritime, apporte une contribution majeure en affrétant pour l’UE un service de surveillance aérienne au large des Seychelles. Même la Norvège qui n’appartient pas à l’UE délaisse l’Otan au profit d’Atalante.
Regrouper les deux opérations UE et Otan serait donc complexe, même si d’autres pays européens veillent à équilibrer leurs contributions dans les deux organisations. Sans compter les positions turque et américaine, cela ne clorait pas le débat euro-centré sur le commandement unique car les nations qui opèrent indépendamment comme la Chine, la Russie, l’Inde ou le Japon resteront indé- pendantes, tout comme la coalition CMF(Combined Maritime Forces) menée par les Américains qui continuera à agréger les nations du Sud-Est asiatique et du Pacifique.
La diversité des commandements ne doit plus être considérée comme une faiblesse structurelle, mais comme un avantage opérationnel qui permet de faire évoluer plus rapidement les modes opératoires et d’augmenter ainsi l’efficacité des moyens engagés.
L’avantage des commandements séparés
Dans le théâtre d’opérations la mission impose aux acteurs de coopérer. Elle réprime toute velléité de compétition mais laisse un espace libre pour l’émulation.
En effet les principes de « liberté de la haute mer » et du « droit du pavillon » qui fondent le droit de la mer donnent des marges de manœuvre aux commandants des forces militaires qui raisonnent en fonction de leur culture, de leurs règlements et lois et de leur personnalité. Dans les situations critiques, une évaluation person- nelle du risque peut les pousser à franchir des limites que d’autres considèrent comme une ligne rouge.
Les exemples d’opérations ponctuelles innovantes conduites sous comman- dement national ne manquent pas. Elles sont plus rares dans un cadre multinational et on peut citer au crédit de l’UE la première interception à proximité du rivage d’embarcations venant d’appareiller d’un camp de pirate (mai 2010, HNLMS Johan de Witt) et au crédit de forces engagées sous pavillon de l’Otan la première reprise de vive force sur un bâtiment dont l’équipage était réfugié en citadelle (février 2010, MV Ariella).
Ces types d’interventions élargissent l’éventail des actions possibles et font ainsi évoluer l’ensemble des commandants de forces grâce à leurs échanges quotidiens.
Dans un tel contexte, l’aspect diplomatique est primordial. En effet, si l’escorte de cargos nord-coréens affrétés par le Programme alimentaire mondial (PAM) ne pose guère de difficulté, les relations de voisinage avec les autorités somaliennes du Gouvernement fédéral de transition (TFG), du Somaliland ou du Puntland ou encore celles du Yémen, sont extrêmement complexes.
L’importance du facteur diplomatique
En faisant peser une menace sur les approvisionnements énergétiques et la route de Suez ainsi que sur l’exportation des minerais stratégiques extraits au centre de l’Afrique et transitant par la Côte Est, la piraterie a provoqué l’arrivée concomi- tante des forces occidentales, asiatiques et locales au large de la Somalie. La rencontre en temps de paix dans une même zone d’opérations maritimes d’une telle diversité de flottes militaires, probablement unique dans les annales maritimes modernes, procure inévitablement de nombreuses ouvertures diplomatiques. L’exemple du rapprochement de l’Otan avec la Russie et la Chine est, à ce titre, représentatif de la diplomatie navale post-guerre froide.
En déployant des forces maritimes au-delà de Suez, l’Alliance atlantique s’implique dans une zone où naissent des menaces qui peuvent compromettre la sécurité et la liberté de ses États-membres. pour la lutte contre la piraterie, l’Otan a ainsi participé dès 2007 à l’escorte des navires du PAM et on notera avec intérêt que la mission Allied Provider de l’automne 2008, coordonnée avec l’Union européenne, s’est terminée comme prévu au lancement de l’opération Atalante.
Avec Ocean Shieldlancée en 2009, l’engagement opérationnel apporte le bénéfice inattendu d’un rapprochement avec les forces navales russes et chinoises.
Depuis l’été 2008, la coopération navale avec la Russie était en effet en panne à cause de la crise géorgienne, alors que les relations avaient connu une phase d’embellie qui s’était notamment traduite par plusieurs engagements d’une frégate aux côtés de l’Alliance au sein de l’opération Active Endeavour en Méditerranée. Les impératifs de coordination tactique dans le golfe d’Aden ont
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énergétiques et sécuriser les investissements colossaux effectués en Afrique pour garantir l’accès aux matières premières. Pour sa jeune marine hauturière, ces déploiements sont une occasion inestimable de développer les concepts d’emploi au contact des autres marines majeures tandis que les échanges de niveau tactique constituent une ouverture pour des relations diplomatiques de niveau supérieur, à commencer par l’obtention d’une place en alternance avec l’Otan dans la prési- dence tournante du forum multinational de coordination anti-piraterie Shade (Shared Awareness and Deconfliction).
Ces deux exemples d’implications diplomatiques des opérations ne sont pas uniques. Le Japon s’installe ainsi durablement dans la région avec son implantation militaire à Djibouti, tandis que les pays riverains comme les Seychelles et la Tanzanie prennent conscience des enjeux économiques et se retrouvent malgré eux sur le devant de la scène. Les pays frontaliers de la Somalie font également l’objet d’une grande attention et acquièrent ainsi un pouvoir d’influence inhabituel.
Cependant malgré tous les efforts que mènent les organisations internatio- nales et les États depuis trois ans, l’urgence reste d’actualité car l’avenir est sombre.
Les évolutions en cours, les menaces futures
Pour les pirates, la rareté des traductions en justice et des reprises de vive force se traduisent par un risque faible qui est au mieux la reconduite en Somalie et au pire un accident « du travail » fatal. On peut donc légitimement penser qu’ils ont acquis un vrai sentiment d’impunité. Or le modèle économique de la piraterie est une source de revenus importants qui pourrit le processus de reconstruction du pays en déstabilisant la société traditionnelle et en créant des potentats puissants. Il est donc urgent de tarir le recrutement en commençant par combattre l’impunité. La traduction en justice ne suffira pas si elle ne cible que les pirates interceptés en mer car la ressource humaine à terre est quasi-illimitée. La renaissance des forces de l’ordre est ainsi prioritaire pour opposer une résistance aux pirates, tout en évitant le précédent des « Coast Guards» qui se sont majoritairement transformés en pirates lorsque leurs salaires n’ont plus été versés en mai 2008.
Sans une présence à terre, tisser des relations de confiance avec des autorités locales est difficile. Au Puntland, région la plus touchée par la piraterie, la faible connaissance du système clanique de la société somalienne ne permet pas d’identifier facilement les ressorts de l’autorité, les flux financiers du système bancaire non officiel traditionnel « Hawala » et les liens avec les activités illégales et les Shebabs.
Dans la région Sud, les Islamistes dénoncent la piraterie mais sans la combattre. En laissant partir des groupes d’attaque de plages officiellement sous leur contrôle autour de Mogadiscio et de Kismayo, ils donnent libre cours à la théorie de la connexion entre pirates et islamistes se réclamant d’Al-Qaïda.
Car le risque n’est pas seulement celui qui pèse sur le commerce mondial ou la contagion qui peut gagner d’autres régions du monde, mais aussi la diffusion du terrorisme. La comparaison avec la dérive afghane est frappante. Dans les deux cas, la structure sociale repose sur l’entité familiale au sens large, le clan ou la tribu, et le pouvoir du gouvernement central est contesté et affaibli en dehors de quelques zones clés. Cette faiblesse du contrôle étatique laisse libre champ au développe- ment d’activités illégales (production d’opium en Afghanistan, piraterie en Somalie), alors que le droit local, en l’occurrence fondé sur la charia, prévoit leur répression. En Afghanistan, comme en Somalie, les islamistes ont déjà, à l’occasion d’une première prise de pouvoir, quasiment supprimé ces activités qui ont mal- heureusement immédiatement repris lorsque les extrémistes ont été renversés. On peut désormais légitimement penser que les Shebabss’accommodent de la piraterie comme les talibande la culture du pavot.
La déliquescence de la Somalie pose un problème mondial de sécurité dont la piraterie n’est qu’un volet. Elle menace les routes maritimes stratégiques de Suez, du Cap, de l’Asie du Sud-Est et du pétrole du Moyen-Orient et a des conséquences financières estimées entre 7 et 12 milliards de dollars par an. Mais ce seul aspect mercantile cache la gangrène qui gagne la région en développant une économie illégale puissante qui déstabilise l’Afrique de l’Est, entretient l’absence d’autorité centrale en Somalie et crée des refuges pour les islamistes. La piraterie n’étant qu’un symptôme, la stratégie d’endiguement au large atteint ses limites.
Certes les moyens militaires déployés remplissent leur mission en réussissant, par leur nombre et leur coordination, à limiter la liberté d’action des pirates. Mais ces derniers profitent des 1 200 km de côtes et de l’immensité de l’océan Indien pour conserver l’initiative. Ce combat réclamera toujours plus d’unités pour au mieux maintenir le statu quo.
Pour renverser la tendance, il faut désormais supprimer le sentiment d’impunité et faire peser un danger sur les camps de pirates. En orientant l’unité tactique des forces internationales vers une coopération active destinée à soutenir les efforts que les autorités locales produisent pour éradiquer le fléau, il est possible d’avoir un effet de levier à terre sans pour autant débarquer en nombre. En effet, les chefs traditionnels qui dirigent la société somalienne regardent avec appréhen- sion les conséquences de la piraterie. Ils sont prêts à lutter pour la faire disparaître et demandent l’aide de la communauté internationale, au sein d’une vraie coopé- ration mutuellement favorable qui permettra de reprendre l’initiative.
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