DE L’INTERLANGUE AUX INTERLOCUTEURS
Les idées reçues sur la traduction
Qui dit traduction dit traducteur, et nous pensons tous à ces
« génies » bilingues qui passent avec une facilité déconcertante d’une langue à une autre, apparemment aussi à l’aise dans l’une que dans l’autre. En partant de cette idée, nous avons cette impression que tra- duire consiste à « faire passer un énoncé » et dans la littérature traduc- tologique on peut trouver des définitions telles que : Traduire = faire que ce qui est énoncé dans une langue le soit dans une autre, en ten- dant à l’équivalence sémantique et expressive des deux énoncés. Le tra- ducteur est ainsi vu comme le passeur entre deux partenaires sociaux qui sans cette intervention ne pourraient se parler.
Mais d’où nous vient cette idée ? Revoyons-nous à l’école, où, depuis toujours, pour qu’un jour nous puissions traduire, nos ensei- gnants essayaient de nous rendre « bilingues », en nous proposant des exercices de « thème » et de « version ».
Nous pourrions ici décrire et comparer ces exercices, mais il nous a semblé plus intéressant de constater, sans pour autant mettre en cause la compétence des enseignants, que ces exercices ne permettent pas vraiment à l’élève de traduire. Si le fort en thème n’a pas de problèmes en classe tant que son enseignant a la même langue maternelle que lui et connaît son niveau d’apprentissage, il suffit que son professeur ait pour langue maternelle la langue étrangère enseignée pour que l’élève se rende compte de certains écarts. Là où il pensait parler la langue de l’autre, l’enseignant lui fait entrevoir qu’il utilise bien les mots de la lan- gue étrangère, mais pas tout à fait comme lui, et plutôt à la façon de sa langue maternelle d’enseigné. L’élève découvre alors qu’il ne parle pas anglais (ou toute autre langue étrangère), mais qu’il fait de l’anglais à la mode de chez lui ! La version est, elle aussi, un exercice de mise en forme de la langue maternelle. Il suffit de repenser un peu à la façon dont cela se passait en classe : les meilleures notes étaient obtenues par les élèves qui avaient déjà un vocabulaire plus élaboré, à travers une
expérience particulière de l’oral ou de la langue littéraire ! Pourtant pour eux aussi le problème pouvait se compliquer lorsqu’il s’agissait de traduire des compositions littéraires de type poétique. Comment garder dans sa langue ce caractère-là ? On arrive donc au paradoxe suivant : en version la langue de l’autre permet de dire autrement sa propre lan- gue, et en thème elle va se dire à la manière de cette même langue maternelle. Dans les deux cas l’étudiant reste donc dans sa propre lan- gue et celle de l’étranger lui reste étrangère.
Dans le cadre de ces exercices de mots, la traduction va se voir com- me un exercice de synonymisation de mots différents au sein d’une même réalité, à savoir celle du monde dans lequel l’enseignement est donné. Cet usage a fait naître un ensemble d’idées reçues sur la traduc- tion et son rapport aux langues, idées qui ont la vie dure. Analysons quelques exemples.
Comme l’apprenti-traducteur reste malgré tout dans l’usage de sa propre langue, il estime que les étrangers dont il a transposé les mots pensent comme lui, et qu’ils ont tout simplement d’autres mots pour dire la même chose. Cette idée universaliste voudrait qu’au fond, au- delà de la diversité des langues, il y ait un sens commun, général, plus ou moins verbal, nous permettant de remonter dans le temps ou d’aller ailleurs pour essayer de trouver les traces ou les vestiges d’une langue unique, mère de toutes celles qui existent sur terre.
Autre idée reçue née de cette pratique de transposition. Traduire — surtout pour ceux qui ne s’y aventurent pas —, semble juxtaposer deux lexiques dont on n’aurait qu’à transposer les éléments, quelque chose de simple, en fin de compte. Cela s’observe non seulement lorsque des bilingues, traducteurs occasionnels, demandent à être rémunérés pour leur travail — les réactions des clients sont souvent surprenantes ! —, mais aussi lorsqu’on imprime, en petites lettres, le nom du traducteur professionnel à côté de celui d’un auteur traduit.
Pour les traducteurs et les traducteurs-interprètes en revanche, la tra- duction est avant tout une question sur la réalité des uns et des autres, dont l’usage des mots fait partie. Cette expérience d’autres savoirs fait qu’ils considèrent qu’on peut et même qu’on doit prendre des libertés conditionnées avec les textes de départ. Ils travaillent et adaptent donc leurs traductions en fonction de ce qu’ils savent des situations de leurs interlocuteurs respectifs. Par cette pratique du bilinguisme, les traduc- teurs-interprètes contestent l’idée de la traduction « mot à mot », car ils ont tous conscience que l’exotisme qu’elle entraîne, — en montrant à travers un usage particulier des mots l’étrangeté du texte de départ —, peut se changer en un hermétisme du texte ainsi transposé.
Voilà donc un paradoxe. D’un côté, les idées reçues dues à l’appren- tissage qui font penser qu’apprendre une autre langue, donc pouvoir la traduire en la sienne, est un exercice de stockage de mots, et que par là-même l’être humain peut avoir un cerveau doté de dictionnaires bilingues, qu’il suffirait d’ouvrir pour trouver l’équivalence entre deux mots ; et, de l’autre, la pratique et les idées de ceux qui, naturellement bilingues, se rendent compte de la complexité à traduire. La transposi- tion de mots, si facile en apparence, est le résultat de recherches qui concernent en réalité bien d’autres éléments que l’équivalence synony- mique des mots, et que certains traducteurs appellent « la connaissance du monde ». Le savoir traditionnel sur la traduction et les langues, trans- mis par une tradition séculaire d’enseignements de langues, ne recou- vrirait pas complètement le savoir des bilingues.
Cette situation entraîne avec elle deux positions professionnelles et théoriques qui s’opposent et qui se complètent dans une interdiscipli- narité linguistique, celle des enseignants de langues et celle des traduc- teurs. Là où les enseignants partent de l’idée d’un sens universel au-delà de la différence constatée des mots pour arriver au constat paradoxal de l’intraduisibilité entre les langues, les traducteurs-interprètes de leur côté partent du constat de la différence des usages linguistiques pour arriver à l’idée d’un sens partagé, le sens commun, que certains appel- lent « l’interlangue ». Le problème est cependant de savoir si, en traitant chacun à leur façon de « langue » et de « traduction », enseignants et tra- ducteurs parlent encore de la même chose. Si on considère le débat entre la traductologie des enseignants et la traductique des traducteurs, la réponse à cette question paraît aussi évidente que leur polémique interminable…
La réfutation des idées reçues par la pratique de la traduction
— La traduction automatique
La traduction automatique par le biais de l’informatique nous rensei- gne un peu plus sur la fragilité de l’hypothèse du sens universel ou de l’interlangue. Même si chaque année dans les médias on nous dit que la machine à traduire mettra fin au travail des traducteurs, en général on y parle plus du progrès de l’informatique que des problèmes linguis- tiques des concepteurs-informaticiens. En effet, les informaticiens ont toujours des difficultés dans le traitement des mots, qui font que le texte dans la langue d’arrivée n’est pas aussi clair qu’ils le voudraient. Les seules traductions qui soient à peu près correctes sont celles des bulle- tins météo, des pronostics des courses de chevaux, de la cotation en bourse, etc. Ce sont des traductions de nombres, de concepts fixes. Les problèmes commencent lorsqu’il s’agit de transposer des textes dits
normaux. Qui n’a pas dû deviner par exemple ce que voulaient bien dire les modes d’emploi français, traduits par un ordinateur japonais ou coréen ? Lorsqu’ils ont commencé à étudier le problème de la traduc- tion automatique, les informaticiens se sont heurtés à un certain nom- bre de problèmes non prévus. Par exemple, ils se sont aperçu qu’en mettant tous les éléments d’une seule langue dans l’ordinateur pour les utiliser par la suite, ils n’arrivaient pas à retrouver les usages prévus à l’origine. Il fallait toujours une intervention humaine après coup. Les difficultés survenaient surtout lorsqu’il y avait des ambiguïtés dans la compréhension d’un mot. L’ordinateur avait tendance en effet à traiter le matériel élément par élément, mot par mot, expression par expres- sion, sans tenir compte des circonstances grammaticales de la phrase.
Il y avait des problèmes dus à la polysémie et à l’homonymie, un nom pouvait être pris pour un verbe, un verbe pour un nom. Ainsi, par exemple, des informaticiens-chercheurs néerlandais travaillant à un projet de traduction automatique se sont trouvés à un moment donné devant le problème de la compréhension d’une phrase néerlandaise toute simple : « Zij vroeg haar. » (Elle lui demanda à elle). Or, chaque élément de cette phrase, pris de façon isolée, pouvait désigner plu- sieurs réalités (« Zij » = 1. elle, 2. elles, 3. le flanc, 4. de la soie. « Vroeg » = 1. demanda, 2. tôt. « Haar » = 1. lui (à elle), 2. cheveux). Devant une tel- le phrase, les chercheurs ont noté que la machine n’arrivait pas à élimi- ner un nombre de problèmes typiquement langagiers auxquels les locuteurs normaux n’auraient même pas pensé lorsqu’il leur arrivait d’énoncer une telle phrase.
Devant des difficultés de ce genre, les informaticiens, au moyen de l’analyse générative de Noam Chomsky, ont créé un programme pour lever les ambiguïtés à l’intérieur d’une seule langue. Ils ont ainsi fait une décomposition morpho-syntaxique de la phrase, qui leur permettait de
« désambiguïser » l’énoncé. Ce travail terminé, ils ont fait la même chose pour l’ensemble des mots d’une deuxième langue. Lorsque les deux langues étaient ainsi clarifiées, les chercheurs ont commencé le travail de « thème » et de « version ». Mais à leur grande surprise les traductions n’étaient pas très convaincantes, car la confrontation des deux langues faisait naître de nouvelles ambiguïtés. Voici un exemple de cette diffi- culté. Soit une phrase française, à traduire en anglais : « Le chien la porte. » Dans un premier temps il faut désambiguïser à l’intérieur de la langue française. « La porte » n’est pas ici un nom, mais un verbe. Lors- qu’il faut transposer cette phrase en anglais on aura « The dog brings... » Mais qu’est-ce qui correspondra ensuite à « la » ? Est-ce « It » ? « Her » ? Cette ambiguïté du choix provient d’une précision que le français n’a pas besoin de faire mais que l’anglais doit réaliser, parce que d’autres exigences grammaticales y font exister une autre réalité sémantique. Le
contact avec l’autre langue crée ainsi une confrontation entre deux idées sur la façon de dire le monde.
Une fois ces problèmes d’ambiguïté résolus, les chercheurs ont pu ajouter une troisième langue. Mais encore, et à l’étonnement de l’ensemble des observateurs, des phrases qui ne posaient pas de pro- blèmes dans le rapport de la première langue à la seconde en posaient dans ce nouveau rapport ! Un exemple fera mieux entrevoir le problè- me. Soit les phrases françaises suivantes : 1. « Elle a promis à son mari de se laver. » 2. « Elle a demandé à son mari de se laver. » Ces deux phra- ses ne posent pas de problèmes pour la transposition mécanique fran- çais-néerlandais ou français-allemand, où « se » se traduit par « zich » ou
« sich », se rapportant de la même manière au sujet et au complément de cette phrase. En revanche dans la transposition du français vers l’anglais, il y a un problème. En effet, dans la première phrase « se » veut dire « herself », « elle-même », dans la deuxième « himself », « lui-même ».
Les chercheurs se sont ainsi rendu compte que, si on ajoutait de nouvelles langues à celles déjà traitées, autant de nouvelles ambiguïtés naissaient et que donc autant de programmes de « désambiguïsation » étaient nécessaires. Ce travail lourd nécessite cependant toujours une intervention humaine après coup pour rendre le texte acceptable. Face à un tel problème de traduction automatique, la question qui se pose avant tout est la suivante : quelles idées les informaticiens ont-ils de la traduction, et donc des langues ?
Il est néanmoins intéressant d’observer que les machines à traduire ont fait surgir quelque chose de l’ordre de la confrontation réelle des langues. Ce qui en ressort n’est pas de l’interlangue plus ou moins ver- bale, ni du sens universel, mais une énorme cacophonie où l’homme ne sait plus de quoi il parle et à qui il dit quoi ! Ce n’est même plus Babel, mais Capharnaüm !
Dès lors la question devient : Pourquoi la machine ne pouvait-elle pas trouver ce sens et cette langue universelle ou intermédiaire que la tradition linguistique pose hypothétiquement ? Pourquoi fait-elle surgir de l’ambiguïté ? Quelle est la particularité de cette ambiguïté, qui ne semble pas uniquement polysémique ?
— La pratique des interprètes
Danica Seleskovitch, professeur et directeur adjoint de l’École Supé- rieure d’Interprètes et de Traducteurs de l’Université de Paris III, analy- se la prise de notes en interprétation consécutive(1). Celles-ci sont aussi
(1) Danica Seleskovitch, Langage, langues et mémoire, Minard, Lettres modernes, 1975.
bien prises dans la langue de départ que dans la langue d’arrivée. De plus elles sont très personnalisées. Il y a des flèches entre les mots, des dessins, des accolades, des abréviations peu communes. Parmi ces notes elle a pu distinguer deux types. D’une part, il y a celles qui ser- vent à « décharger la mémoire », comme les chiffres, les noms propres, des séries d’exemples, certains termes techniques. Ces notes sont le plus souvent dans la langue source. D’autre part, il y a les « notes de raisonnement » comme les décalques, c’est-à-dire des traductions litté- rales de certains mots et de certaines tournures de phrase, faites dans la langue d’accueil selon l’usage de la langue de départ, ou comme les transpositions, où l’interprète rompt totalement avec le texte d’origine, en tenant compte de la situation sociologique (extra-linguistique) de base qui était à l’origine de la formulation linguistique dans la langue de départ(1).
Le traducteur-interprète se rend donc compte de la nécessité d’une compréhension réciproquement conditionnée. Pour comprendre les mots, il faut en même temps une compréhension de la situation où ces mots ont dû être dits selon cet usage. Cette compréhension n’est plus seulement une compréhension sémantique, traduisant un rapport de mots, mais elle est liée à un savoir sur l’ensemble des expériences.
Il n’est donc pas étonnant de voir comment chaque interprète note dans la langue de départ les mots clefs qui cadrent les limites du domai- ne de l’intervention. Ses notes sont en quelque sorte des mots de pas- se(2), c’est-à-dire un usage particulier de mots, propre à un savoir qui a engendré, nécessité, ces mots-là. Il n’est donc pas étonnant non plus de voir les interprètes se débrouiller chacun à sa façon avec les autres notes. Ils reformulent dans leur propre langue mais aussi dans la langue de l’autre, même si alors les mots utilisés ne sont pas ceux que l’orateur a utilisés. Tous rapportent néanmoins correctement ce dont le confé- rencier a parlé. C’est par le concept d’interlangue que Danica Selesko- vitch explique cette pratique de traduction comme étape intermédiaire, non-verbale(3). C’est un compromis peu satisfaisant cependant. Pour- quoi parler d’interlangue, si cela se caractérise par du non-langage ?
(1) D. Seleskovitch donne comme exemple de transposition, le traitement à la française de la phrase anglaise suivante : « I need a worker. » Cette phrase avait été dite par une Anglaise qui ne pouvait plus entretenir son jardin. Elle cherchait donc « a worker ». Dans la situation donnée, le traducteur n’aurait pas pu traduire ce terme par « travailleur », ni par « ouvrier », ni non plus par « jardinier ». Si tel avait été le cas, l’Anglaise l’aurait dit. Si on imagine la situation française, elle aurait dit qu’elle cherchait quelqu’un pour travailler dans le jardin, et si elle avait mis une petite annonce dans le journal local, elle aurait formulé son souhait par : « Cherche quelqu’un pour travaux de jardinage. »
(2) Cf. J. Gagnepain, Du Vouloir Dire, II, éd. De Boeck-Belin.
(3) L’interlangue est l’étape pendant laquelle « le signifiant (= enveloppe sonore) disparaît alors qu’in- terviennent des mécanismes cérébraux non-linguistiques. […] Toute personne qui appréhende la pa- role d’autrui libère le sens transmis par les mots. Dans toute communication normale, la parole se fait pensée non verbale, et la pensée non verbale se fait parole. » Op. cit.
Quoi qu’il en soit, la problématique des uns et des autres montre que ce qu’on appelle généralement la traduction, n’est pas un problème spécifiquement linguistique, mais que quelque chose d’un autre ordre entre en jeu, que certains appellent aussi l’intégration, c’est-à-dire la familiarisation, mais aussi et surtout la confrontation avec les usages de l’autre. On pourrait ainsi se poser la question de la spécificité de toute langue. Qu’est-ce qui la fait exister ? Qu’est-ce qui se transmet ?
— L’ambiguïté de la traduction : qu’est-ce qui se traduit ?
Si le bilingue garde des langues et donc de la traduction l’idée trans- mise depuis des générations, a contrario la réalité ambiguë de sa situa- tion sur le terrain le contraint à se poser des questions quant à la force de cette affirmation, et aux explications théoriques qui peuvent en découler. Un témoignage personnel va permettre de mieux compren- dre. Étrangère en France, bilingue, il m’est arrivé fréquemment (et il m’arrive encore) lors de colloques ou de séminaires, de prendre certai- nes de mes notes dans ma langue maternelle, le néerlandais. Je fais cela pour ne pas perdre le fil de ce que je suis en train d’écouter. Pour moi c’est la seule manière de suivre le texte en écoutant et de prendre des notes en même temps, surtout lorsqu’il s’agit de sujets assez abstraits.
Je synthétise plus vite le texte entendu dans ma langue qu’en français.
Si j’ai compris le rapport évoqué par les mots, je peux le noter en néer- landais, incapable de répéter littéralement en français ce que l’orateur a dit. Voilà encore un paradoxe : plus ce qui est dit est abstrait plus j’écris en néerlandais. Cependant je n’ai absolument pas le sentiment de traduire une langue dans une autre, pire je ne me rends pas compte que je fais du « code-switching » ! Si je parais traduire, c’est par l’image que les autres ont de moi ! Ceux qui me regardent faire ainsi ont l’impression que je fais un double exercice, car je semble ajouter une étape supplémentaire dans la compréhension de ce qui a été dit par le conférencier. Cependant il s’agit d’une étape ajoutée artificiellement, à partir de l’idée qu’à côté de la compréhension du texte énoncé, il y aurait de la compréhension des langues. En fait je ne tiens compte que du message dit et non de la langue dans laquelle il est énoncé. En ce sens je fais exactement ce que faisaient les interprètes de conférence cités par D. Seleskovitch. Cette situation cependant peut évoquer des réactions et des explications curieuses. C’est ce qui s’est passé par exemple lors d’un colloque, où de proches voisins, me voyant faire ain- si, m’ont exprimé leur étonnement, en me disant que bien qu’en appa- rence si bien intégrée en France, je ne l’étais toujours pas dans les faits ! Et bien sûr, avec monsieur Freud on allait pouvoir trouver une réponse à un tel comportement de non-intégration ! Après des questions méta-
physiques angoissantes comme : « C’est quoi, être intégré ? Jusqu’où voulais-je ou pouvais-je m’intégrer ? » — et ce d’autant plus que jamais je ne m’étais posé la question de l’intégration de cette manière-là —, je me suis ensuite demandé s’il ne fallait pas poser autrement le problème de la spécificité de l’intégration, de la langue et de la traduction.
En effet, l’intégration dans une langue officiellement recensée com- me telle supposerait la préexistence de telle langue à l’usage que nous en faisons à un moment donné. Or, dans le cas de ma prise de notes, il ne s’agissait plus de transcrire « du français » mais au-delà de ce fran- çais, il s’agissait de transcrire le dire de l’orateur, c’est-à-dire en com- prendre certains concepts, leur cohérence interne, et donc la raison pour laquelle l’orateur utilisait plutôt ces mots-là de cette manière-là.
Une fois compris les mots ainsi utilisés, peu importait pour moi alors l’appartenance de ces mots à une langue particulière. Ainsi, lorsque je prenais des notes, et contrairement à l’observation faite par mes voisins, je n’étais pas en face de deux langues juxtaposées et en concurrence, entre lesquelles j’aurais été en train de faire le pont (je ne traduisais pas du français en néerlandais), mais il y avait une autre traduction en jeu ici, celle de la mise en commun entre l’usage conceptuel de mon inter- locuteur et le mien. Cette traduction n’était pas basée sur des frontières généralement admises entre langues officiellement tenues pour telles, mais sur des savoirs échangés. C’est bien ces concepts-là que je refor- mulais. À ma façon. Je traduisais, certes, mais pas du français, je tradui- sais « du conférencier » ! Contrairement à l’idée de mes observateurs, j’étais tellement intégrée que je ne faisais plus de cas d’une différence conventionnelle de vocabulaire ! Lors de ce même colloque universitai- re, j’ai observé comment les auditeurs français avaient l’habitude de prendre leurs notes. J’ai remarqué que leurs notes non plus ne corres- pondaient jamais exactement aux mots prononcés par l’orateur. Et tout comme D. Seleskovitch l’avait observé avec ses interprètes, ici aussi chacun avait pris des notes à sa façon(1). J’ai remarqué aussi qu’ils avaient parfois du mal à prendre des notes de certaines conférences jugées difficiles et qu’ils avaient pris l’habitude d’utiliser un magnéto- phone pour vérifier après coup la correspondance entre le texte pro- noncé et ce qu’ils en avaient transcrit avec leurs mots à eux. Ces étudiants, tout en parlant la même langue française que le conférencier, se comportaient exactement de la même manière avec le texte pronon- cé que moi. Ils traduisaient du conférencier, comme je le faisais ! Pour- tant ces étudiants « de souche » ne pouvaient pas ne pas être
« intégrés » ! Quelle était la différence entre eux et moi ? Où se situait le
(1) Faut-il rappeler le fait psychologique, qu’on ne peut pas retenir longtemps littéralement les mots de quelqu’un ?
problème de l’intégration ? Je me suis alors posé une question sur la réaction de mes voisins : Pourquoi, s’agissant de ma situation en me voyant ainsi jongler avec les mots, expliquaient-ils ce phénomène par une difficulté d’intégration dans la société française et pourquoi cette même explication ne valait-elle pas dans le cas des auditeurs français ? Était-ce parce que, dans leur explication ils incluaient d’avance ma dif- férence culturelle comme donnée prépondérante ? Cependant l’usage que ces étudiants faisaient du magnétophone montrait bien qu’ils n’étaient pas aussi à l’aise que cela avec la chose dite par le conférencier ! Qu’est-ce que c’était donc que d’être intégré, d’être
« pareil » ou « différent » ? Qu’est-ce que c’était donc que « traduire » ? Et où étaient-elles, les langues ? Si mon bilinguisme notoire induisait ainsi chez mes voisins l’hypothèse d’un problème d’intégration explicable par une référence à la psychanalyse, il est pour le moins étonnant de voir qu’à propos de performances (linguistiques ou autres) observées chez quelqu’un, on puisse arriver à donner des explications différentes en fonction de ce que l’on sait d’avance sur cette personne. Visible- ment, pour mes voisins, les preneurs de notes unilingues n’avaient pas les mêmes problèmes « psy » que moi !
L’idée arbitraire que mes observateurs avaient de la traduction, idée reçue en même temps que les enseignements linguistiques, avait ainsi conditionné et induit — aussi arbitrairement — leur explication. Leurs idées sur la langue, sur la traduction, tout comme leur explication, étaient restées des jeux de mots et de concepts déclinés dans le cadre d’une proto-hypothèse séculaire, elle-même peu remise en question.
Néanmoins, si on regarde l’ensemble des interlocuteurs, bilingues et unilingues, cette hypothèse fondatrice implicite et arbitraire est contre- dite par l’analogie dans les performances observées. L’usage du magné- tophone par les auditeurs « autochtones », accentuait non seulement une différence entre leur savoir et celui du conférencier, mais aussi entre le leur et le mien, qui n’avait pas besoin de ce type de mnémo- technique. Par l’usage de cet appareil, ils se distinguaient de moi, leur accent manifestait un rapport interlocutif de traduction ailleurs qu’entre
« langues conventionnelles ». Ils étaient autrement étrangers, autrement différents. Ils parlaient une autre langue que le conférencier et moi.
Vers une redéfinition de la traduction et des langues
Ainsi la traduction ne peut plus être considérée comme une mise en rapport de mots synonymes à l’intérieur d’une réalité conceptuelle uni- que basée sur une pratique d’exercices d’entraînement pédagogique.
Elle ne se limite pas non plus à un passage entre langues, idée que la pratique de l’interprétation bilingue conteste à juste titre, même si l’interlangue non-verbale émane elle aussi de cette même proto-hypo-
thèse logocentrique d’origine pédagogique dont faisaient preuve mes observateurs. Elle est selon nous un acte par lequel une plus ou moins grande différence d’existence entre interlocuteurs se manifeste et se résout simultanément. La traduction révèle le principe fondateur de tou- te existence humaine et sociale : celui de l’altérité. Par la traduction, on observe en effet le principe de la différence avec l’autre — manifesté par ce qui est connu sous le nom de l’accent — et simultanément on observe la négligence de cet accent, qui est de l’entendement, une mise en accord. L’accent est la manifestation de la manière dont l’autre, à sa façon, emprunte nos usages. Il est donc autant phonique, sémantique, technique, éthique ou autre, car il manifeste à chaque instant le moment où notre propre ordre est dérangé. En s’y prenant autrement avec nos usages, l’autre nous fait savoir, par la négative, ce que c’est que d’être nous, puisqu’il ne fait pas, ne dit pas, n’est pas comme nous.
Notre propre existence émane ainsi de la confrontation, de la rencontre avec l’autre et de ses usages. Cela veut dire que les usages, linguistiques ou autres, ne préexistent pas aux partenaires sociaux, mais en procè- dent. Ils n’ont pas de contenu préétabli, ni d’existence isolée, mais ils se mettent à exister lorsqu’il y a distinction dans les manières des uns et des autres. C’est la relativité et la précarité de toute existence sociale, que la traduction automatique a mises en lumière, à partir des malen- tendus non-prévus. Cependant par d’autres rencontres que ces rapports mécaniques les ambiguïtés peuvent être source de nouveautés, lorsque la confrontation ne se limite pas uniquement à celle des usages de mots, mais à la totalité de la réalité sociale humaine. Ce sont ces nou- veaux usages-là, qui changent les idées et les usages préétablis et qui donnent l’impression, aux spectateurs que nous sommes de nous- mêmes, que nos langues vivent.
L’exemple suivant permettra de mieux le saisir. Lorsqu’un Français parle sa langue, il ne met pas spontanément un rapport sémantique de synonymie entre « armoire » et « placard ». « Armoire » n’est pas
« Placard ». Le placard est un lieu de rangement fixe, l’armoire un meu- ble qui se déplace. Pourtant, par le contact avec l’usage que le Néerlan- dais fait de ces termes, une nouvelle idée sur leurs rapports sémantiques peut surgir. En effet, le Néerlandais met ces termes dans un rapport de ressemblance et il ne sait pas quand utiliser l’un ou l’autre. Cette ambiguïté d’usage, provient d’une situation sémantique en néerlandais, qui fait qu’un terme générique « kast » est en tête d’un champ sémantique qui décline un nombre important de rangements variés, comme boekenkast (bibliothèque), klerenkast (pour vêtements), legkast (pour linge plié), hangkast (penderie), keukenkast (placard de cuisine), éléments idionymiques qui dans une confrontation avec la situation française peuvent appartenir autant à la catégorie « placard »
que « armoire »(1). En français, la déclinaison morphologique et la varia- tion sémantique de « kast » est inexistante et donc toute association d’idées venant de là, inimaginable. C’est cette non équivalence que montre « l’accent » du Néerlandais lorsqu’il utilise l’un des termes fran- çais à la place de l’autre. Puisqu’une autre relation sémantique y fait exister une autre réalité sémantique, le terme néerlandais « Kast » ne peut pas être synonyme de « placard », ni d’« armoire », parce qu’il ne dit pas la même réalité. Si, dans un exercice de transposition verbale on voulait considérer « kast » comme le synonyme des deux termes fran- çais, cela impliquerait que d’emblée, en français, « placard » et
« armoire » auraient été déjà synonymes. Or, dans la pratique linguisti- que française habituelle, ils ne le sont pas. C’est néanmoins par son hésitation que le Néerlandais peut introduire la possibilité d’une nou- velle acception de l’usage de ces mots en français, et qu’il peut importer une idée auparavant inimaginable dans cette langue. À condition cependant que les usagers français acceptent, au-delà de l’observation de l’incongruité conceptuelle originelle, une autre systématicité, qui, bien que pas la leur, permettra cependant d’introduire un nouvel usage, original, de ces deux mots, les rendant synonymes cette fois. Par cette même hésitation, le Néerlandais montre une certaine réticence à accep- ter d’emblée dans sa langue la différence sémantique française entre
« armoire » et « placard », comme « meuble-immeuble », jugée par lui artificielle, et pas vraiment logique, dans la mesure où, « avant », il n’y aurait jamais pensé de lui-même, et surtout pas comme cela. Mais com- me il veut être compris par son partenaire social il est bien obligé d’en tenir compte désormais...
Cet exemple montre que l’on peut difficilement continuer de parler plus ou moins théoriquement, de comparaisons, de recherche d’équi- valence sémantique et synonymique entre mots de langues différentes dans une réalité universelle planant au-dessus de toutes, alors que les situations, les réalités sémantiques par leur différence même montrent le contraire. Mais s’il n’y a pas de comparaison possible, ni entre mots, ni entre langues, le bilingue-traducteur peut cependant observer une congruence dans la pratique, entre les habitudes des uns et des autres.
Dans le cas qui nous intéresse ici, il verra, que les deux groupes s’y prennent de la même manière avec ces objets, que les uns nomment
« een kast », les autres « une armoire » ou « un placard » : ils y stockent du nécessaire. C’est là le point commun. Peu importe alors si sémanti- quement les situations ne sont pas reconnaissables, et encore moins superposables, techniquement elles sont vraisemblables dans les deux
(1) D’autres « kasten » ne peuvent même pas y trouver une place, comme, par exemple, poppenkast qui en français se trouve être « théâtre de marionnettes ».
cas, puisqu’on en fait la même chose. C’est cela que le traducteur dira, à sa manière.
Il en va ainsi de toute interlocution, qu’elle soit rencontre de disci- plines avec leurs jargons de métier, ou que elle soit une « simple » con- versation entre voisins. On ne se parle pas de n’importe quoi, mais notre sujet n’est pas non plus tout à fait commun. Dans ce sens, chacun d’entre nous est traducteur, car il essaie de rendre le dit de l’autre acceptable pour lui-même, et vice versa. Nous sommes tous traduc- teurs, peu importent les langues.
C’est de cette réalité commune arbitraire et précaire que le bilingue traite. En conciliant les uns avec les autres, il se rend compte qu’au lieu de dire à l’un ce qui a été dit par l’autre, il passe son temps à dire au premier ce que le deuxième n’a pas dit, parce que celui-ci ne pouvait le dire et n’avait pas besoin de dire « comme cela ». Si cependant le bilingue garde, tout comme ses interlocuteurs, l’idée reçue tenace que la réalité de chacun s’altère, se dégrade par la traduction, il jugera qu’il ne sera jamais bon en langues. Si en revanche il se rend compte que sa traduction, comme principe d’ échange, ne pouvait que changer, altérer le dit des uns pour le rendre acceptable aux autres en fonction de leurs savoirs respectifs, il jugera que les concepts mêmes de « langue » et de
« traduction » ne se posent plus dans les mêmes termes. Son savoir
« interculturel » est donc bien particulier, car il ne le place plus comme pont entre deux usages jumeaux comparables et de ce fait concurren- tiels et polémiques. Ce savoir ne peut être qu’indisciplinaire et icono- claste, car par la confrontation des uns et des autres, le bilingue renverse les lieux communs et les idées reçues, pour en faire à nouveau d’autres lieux communs entre de nouveaux interlocuteurs, qui, à leur tour, en feront ce qu’ils pourront, c’est-à-dire autre chose.
Attie Duval-Gombert