LES DEUX
LRÉVOLUTIONS FRANÇAISES^
Ce n'est pas l'anniversaire de la Révolution, mais celui de ses débuts, que les descendants des constituants de 1789 s'apprê- tent à célébrer. D'une part, le monde tel qu'il est les autorise ou les oblige à porter sur leur front l'orgueil des grands ancêtres : il y a un demi-siècle, les rares Parisiens qui, sur la colline de Chaillot, écoutaient Edouard Daladier, président du Conseil, rappeler que la Déclaration des droits de l'homme était âgée de cent cinquante ans, pouvaient se demander s'ils n'assistaient pas à une cérémonie funèbre ; au même endroit, peu de temps auparavant, on avait vu les deux colosses de métal dur qui surmontaient les pavillons de l'Allemagne hitlérienne et de la Russie stalinienne à l'Exposi- tion de 1937 se lancer un long défi, comme pour se disputer ou se partager l'univers ; aujourd'hui, les mythes sanglants du xxe siècle gisent sur les décombres du nazisme et les chantiers de la « perestroïka » ; // n'est que de suivre à la trace le pape Jean-Paul II de Varsovie à Santiago pour se convaincre que notre Déclaration des droits est redevenue la jeunesse du monde.
Cependant, les voiles qui recouvraient les taches de la période révolutionnaire sont déchirés d'un commun accord: le regard d'aucun historien ne se détourne plus des massacres de
Septembre ou de l'horreur des guerres de Vendée. La Révolution a cessé d'être le « bloc » qu'exaltait Clemenceau.
Les signes concordants d'une grande franchise et d'une certaine gêne éclairent la vérité historique que les détracteurs et les panégyristes ont également obscurcie : il n'y a pas une Révolution, mais deux Révolutions françaises.
C
omment ne pas s'étonner cependant que la cause essentielle du passage de l'une à l'autre ne soit, tout en étant mentionnée, jamais mise en lumière ? Beaucoup de Français ignorent que leur 14 Juillet commémore non pas la prise de la Bastille, mais la fête de la Fédération qui consacra en 1790 leur unité nationale ; il reste que la date elle-même est parlante pour tout un chacun. Il n'est pas nécessaire d'avoir vu le film le plus justement célèbre de Jean Renoir pour savoir que la monarchie capétienne, après avoir vécu huit cents ans, est tombée un certain 10 août. En revanche, que signifie pour la plupart de nos concitoyens la journée du 20 avril 1792 ? A combien d'entre eux a-t-on fait comprendre qu'elle fut peut-être la plus lourde de conséquences et sûrement une des plus noires de nos deux derniers siècles ?L'analyse en raccourci que présente Jean-Denis Bredin dans sa magistrale biographie de Sieyès1 nous donne l'impres- sion de la revivre : « Le 20 avril 1792, Louis XVI se rend à l'Assemblée. Il propose solennellement de déclarer la guerre au
"roi de Bohême et de Hongrie ", c'est-à-dire à François II, nouvel empereur d'Autriche, qui vient de succéder à son père Léopold.
"La France, admirera Michelet, avait le sentiment de sa virginité puissante ; elle marchait la tête haute, le cœur pur, sans intérêt personnel ; elle se savait adorable et, dans la réalité, adorée des nations. Elle jugeait parfaitement que l'amour des peuples lui assurait pour toujours l'invariable haine des rois..." » Le lyrique historien s'échauffe à l'instar des membres de l'Assemblée où sept députés seulement osèrent voter contre la déclaration de guerre ; un enthousiasme irrésistible avait emporté tous les autres, à commencer par le gazetier Jacques Pierre Brissot, ami
1. Editions de Fallois, 620 p.
du duc d'Orléans qui - après avoir cherché fortune outre- Manche, puis au-delà de l'Océan - s'était fait le tenace prédicateur d'une « croisade de liberté universelle ». « C'est en détestant la guerre, expliquera plus tard Condorcet qui monte à la tribune pour la légitimer, que j'ai voté pour la déclarer. »
S'il pouvait mesurer les trois conséquences durables de ce tragique enthousiasme, l'auteur de YEsquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain regretterait sans doute de ne pas s'en être tenu à la réprobation que lui conseillait son instinct.
Un choc, dont plusieurs générations ressentirent les effets
Tout d'abord le déclenchement de la « croisade » chère à Brissot a provoqué un choc en retour, dont toutes les générations suivantes ont ressenti les effets. En 1790, la Constituante avait solennellement répudié les guerres de conquête. Cette déclaration de principe était compatible avec la poursuite de la lente ascension vers l'acquisition des frontières naturelles à laquelle la monarchie n'avait jamais renoncé.
Danton croyait sans doute revendiquer cet héritage quand - le 31 janvier 1793, dix jours après la décapitation du roi - il s'écriait : « Les limites de la République sont marquées par la nature ; nous les atteindrons toutes des quatre coins de l'horizon, du côté du Rhin, du côté de Y Océan, du côté des Alpes. » Mais, dès lors que l'ambition héréditaire avait, en quelque sorte, perdu patience, elle livrait les nouveaux héritiers aux périls d'une course incessante : de 1792 à 1815, la France perdit son sang pendant près d'un quart de siècle ; après Waterloo, elle se retrouva, comme l'écrivait le colonel de Gaulle à la veille de 1939, condamnée à « de mauvaises frontières dont le vice n'est point redressé2 ».
La seconde conséquence est pire encore : la guerre du 20 avril, antérieure d'un court trimestre à l'avènement de la Ire République, avait à peine commencé qu'elle faisait reparaître la psychose de l'invasion. Cette malédiction collective durera un peu plus de cent cinquante ans, jusqu'à la réconciliation franco-
2. La France et son armée, Pion, 1938.
allemande que chacun, des deux côtés du Rhin, tient aujourd'hui pour irréversible. Or, on oublie trop aisément qu'elle avait disparu depuis presque aussi longtemps : en s'acharnant, sous l'outrage et la calomnie, à soutenir non sans l'adoucir le grand dessein de Richelieu, Mazarin avait épargné aux trois derniers règnes la flétrissure que nous avons appris, hélas ! à nommer « l'occupation ». La légèreté des partis de la guerre (car il y en eut plusieurs) s'explique notamment par l'illusion, née d'une longue habitude, que le territoire national était devenu à peu près inviolable.
Ces effets détestables ne sont pas les seuls dont nous ressentons encore les atteintes : sans la guerre révolutionnaire, les excès, tel ou tel « mouvement de brute exaspérée par le besoin et affolée par le soupçon » (pour reprendre la définition de l'anarchie que Taine propose dans les Origines de la France contemporaine) n'auraient pas dégénéré en politique de violence et d'exceptions. C'est ici que la seule histoire du mois de septembre 1792 en dit long.
D'une part, aucune des innombrables harangues inspi- rées par le culte de l'éloquence latine aux orateurs révolution- naires ne fut plus légitimement gravée dans la pierre, plus justement célébrée, plus spontanément immortalisée par la mémoire nationale que cette péroraison de Georges-Jacques Danton : « Tout s'émeut, tout s'ébranle, tout brûle de combat- tre. [...] Le tocsin qui va sonner n'est point un signal d'alarme, c'est le pas de charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, messieurs, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France est sauvée. »
D'autre part, aucune des pages sanglantes de l'histoire révolutionnaire n'a plus durablement éveillé la honte, l'horreur, le remords, que celles qui relatent les massacres de trois cents prêtres, de cent cinquante royalistes prétendument mêlés à l'affaire du 10 Août, de cinquante suisses et de six cents détenus de droit commun parmi lesquels des prostituées et trente-trois adolescents d'une maison de correction, sise à Bicêtre, dont les âmes viciées étaient tenues pour incorrigibles par un certain Boyer, le « maître » chargé de leur rééducation.
Or quel jour Danton prononça-t-il son fameux dis- cours ? Le 2 septembre 1792. Quand commença le massacre ? Quelques heures plus tard. La fièvre patriotique et la fureur
meurtrière ont une même origine : l'invasion du territoire. A l'aube, on avait appris la chute imminente de Verdun : les armées austro-prussiennes voient la route de Paris s'ouvrir devant elles. Entraînée par Danton, l'Assemblée déclare « traî- tres à la patrie et dignes de la peine de mort ceux qui refuseront de servir personnellement ou de remettre leurs armes ». C'est la même Commune qui convoque les Parisiens au Champ-de- Mars où le canon, le tocsin, les tambours poussent à l'enrôle- ment, et qui trempe dans le meurtre des trois cent cinquante premières victimes, celles des prisons de la Force et de l'Abbaye.
Quatre jours durant, la fureur sera contagieuse, mais c'est la peur des « traîtres » soupçonnés sans preuve d'attendre l'arrivée de l'ennemi pour poignarder dans le dos les patriotes qui l'a d'abord allumée. Un peu plus de deux semaines après, le 20 du même mois, la canonnade de Valmy marquera, selon Goethe, le début d'« une ère nouvelle dans l'histoire du monde ». Cette victoire morale aura coûté trois cents hommes tués à l'armée des sans-culottes et cent quatre-vingt-quatre à celle du roi de Prusse, en tout quatre cent quatre-vingt-quatre morts. Les égorgeurs du début de septembre avaient, si l'on ose dire, fait beaucoup mieux. Leurs crimes nous apparaissent comme un outrage à la gloire des vainqueurs de Valmy. Mais c'était bien la guerre qui, sans les excuser, les avait suscités.
Un silence de Louis XVI
Le 20 avril, l'Histoire avait, comme elle sait si bien le faire, affreusement ricané. D'abord, elle avait fait en sorte que Louis XVI - moins de quatre mois avant d'être réduit au sort misérable du prisonnier Louis Capet, neuf mois presque jour pour jour avant de monter sur l'échafaud - usât de sa royale prérogative pour « proposer solennellement » à une Assemblée moribonde de déclarer la guerre à son neveu François. Il est vrai que cet acte ne fut pas le dernier de son règne : quelques semaines plus tard, il décidait, vainement et trop tard, d'agir en roi ; tout en acceptant le licenciement des six mille hommes de sa propre garde constitutionnelle, il opposait son veto à deux décrets qui ordonnaient la proscription des prêtres réfractaires et la levée de mille « fédérés » chargés de maintenir l'ordre dans
Paris, puis congédiait ses ministres pour les remplacer par des inconnus qui passèrent sans transition de l'obscurité à l'impuis- sance. Combien d'érudits savent aujourd'hui qu'un certain Chambonas porta le titre de ministre des Affaires étrangères et un certain Duranton celui de ministre de la Justice ?
En vérité, le sursaut et l'agonie de la royauté faisaient logiquement suite au déclenchement irraisonné de la guerre à l'étranger : pour expliquer qu'elle ait commencé par des revers auxquels personne n'avait songé, il fallait transformer en certitude la vraisemblance d'un complot tramé dans le dos des armées ; comment trouver un meilleur suspect que le soldat choisi par le roi pour figurer dans sa garde ou le prêtre qui avait refusé de prêter serment à la Constitution civile du clergé ? On voudrait être sûr que Louis XVI avait du moins pris conscience de cet enchaînement. Mais on se prend à en douter quand on lit le testament qu'il écrivit le jour de Noël 1792 à la Tour du Temple et remit la veille de sa mort dans les mains de l'abbé Edgeworth de Firmont, le compagnon du dernier instant. On y perçoit presque à chaque mot le timbre d'une grande âme. Il recommande à son fils, « s'il avait le malheur de devenir Roy, de songer qu'Use doit tout entier au bonheur de ses concitoyens, qu'il doit oublier toute haine et tout ressentiment ». Son vœu suprême est que ses enfants sachent « regarder les grandeurs de ce monde-ci (s'ils sont condamnés à les éprouver) comme des biens dangereux et périssables ».
Cette générosité commande le respect, cette humilité lucide force l'admiration. Comme l'a constaté Edgar Quinet,
« le dernier homme du peuple peut apprendre de ce roi à bien mourir ». Mais on aurait voulu que le descendant des quarante monarques, qui, non contents de faire la France, avaient empêché les féodalités successives de la défaire, eût une pensée pour ceux qui, au moment où il approchait de son martyre, tombaient dans une guerre qu'il avait lui-même déclarée.
Quelques semaines après sa mort, la levée en masse allait porter à six cent cinquante mille hommes les effectifs d'une armée qui contenait difficilement l'envahisseur ; bientôt Valenciennes serait prise et Dunkerque assiégée ; les troupes du roi de Sardaigne camperaient en Savoie ; les Anglais entreraient dans Toulon ; la frontière espagnole serait elle-même franchie.
C'était, il est vrai, l'exécution du roi qui avait étendu le conflit
à l'Europe entière. Mais Louis n'ignorait pas, en mourant, que Jemmapes, après Valmy, n'avait pas suffi à rendre au pays dont il était comptable l'espérance de la souveraineté reconquise et de la paix rétablie. On cherche vainement, parmi les soucis de ses derniers instants, la continuité de la France et on a peur de s'interroger sur les raisons de son silence.
Du moins cette conduite n'est-elle pas entachée par l'hypocrisie. Le 20 avril 1792, l'Assemblée législative n'avait pas mérité le même éloge. Saisie peut-être par un tardif pressenti- ment, elle avait déclaré la guerre à l'Autriche en la présentant comme « la juste défense d'un peuple libre contre l'injuste agression d'un roi ». Or jamais guerre, à ses débuts, ne fut moins défensive ; le parti belliciste qui la souhaita, l'exigea, l'imposa ne craignait pas de s'appeler lui-même par son vrai nom et ne fit rien pour masquer son visage. Mais sa responsabilité est-elle exclusive ? La partage-t-il avec les émigrés, avec le couple royal et son entourage, avec les cours européennes ? Plus ces questions sont distinctes, moins elles doivent être éludées.
Robespierre contre la guerre révolutionnaire Les panégyristes de Maximilien Robespierre, dont le plus inconditionnel est Georges Miction3, exaltent « la clair- voyance prophétique » dont il fit preuve en se dressant « presque seul contre un courant qui allait entraîner la France dans une lutte de vingt-trois ans et aboutir au désastre ». D'autres, à commencer par Gérard Walter4, contestent qu'il ait été « en principe un adversaire convaincu de la guerre » et s'appliquent à démontrer qu'il fut « bien loin d'être tout seul à lutter contre une puissante coalition formée par la Gironde ».
Je préfère le rapprochement de deux textes, datés du même jour, aux artifices d'une polémique fallacieuse. Nous sommes le 30 mars 1792, soit deux décades avant le début de la guerre. Depuis près de cinq mois, Robespierre et Brissot s'affrontent au club des Jacobins. Le premier s'acharne à croire la paix possible et nécessaire ; il lui devient presque impossible
3. Robespierre et la guerre révolutionnaire, éd. Marcel Rivière, 1937.
4. Robespierre, Gallimard, 1946.
de parler. Avec le second, la grande majorité des auditeurs embouche la trompette guerrière. Comme Robespierre a du mal à se faire entendre, il lui reste de chercher à se faire lire. Sous couleur de répondre à un article anonyme, il adresse au Courrier des 83 départements une lettre assez claire pour nous épargner une longue exégèse. Le Courrier ne la publie pas, mais elle est parvenue jusqu'à nous5 : « Ceux qui ont dit que je demandais la paix ont voulu donner le change : la question ne fut jamais de savoir
si nous ferions la paix ou la guerre, si la guerre serait offensive ou défensive. Plusieurs mois avant la mort de Léopold6, je disais à mes adversaires : employez votre influence à faire cesser les troubles du dedans et à réprimer vos ennemis intérieurs, forcez enfin le ministre de la Guerre à armer les gardes nationales et à mettre l'empire en état suffisant de défense, et vous éviterez à la fois la guerre civile et la guerre étrangère. Ils ne firent rien de tout
cela et se contentèrent de vouloir courir au-devant de la guerre.
Après la mort de Léopold, et quand il ne fut plus permis de douter du projet de nous susciter une guerre extérieure, combinée avec les troubles intestins, je leur ai dit : voici un événement décisif qui remet entre nos mains la paix ou la guerre. Mettons-le à profit pour établir au-dedans le règne des lois et de la liberté et pour cimenter la paix dont les cours étrangères ont même besoin. Telle était toute la question. Mais j'ai vu que l'on ne voulait que la guerre, à quelque prix que ce fût, et que le double vœu de la cour et des ambitieux qui nous la suscitent serait rempli. C'est en vain qu'on a voulu me réduire au silence. »
Or, le même 30 mars, le Patriote français, journal de Brissot, lançait à Robespierre un avertissement sans voiles : « Le Comité autrichien va chercher à ameuter les esprits contre la guerre. En soulevant quelques esprits contre la guerre, en faisant imprimer des paragraphes contre la guerre dans les journaux, on divise les patriotes, on encourage les puissances étrangères.
S'élever contre la guerre, c'est dire à ces puissances : soyez fermes et vous serez soutenues par un parti considérable en France. Toute opinion contre la guerre ne peut donc qu'être très funeste et on conçoit qu'elle doit être employée par le Comité autrichien qui veut donner le temps à ses amis de se préparer et de nous atta-
5. Bibliothèque de Nantes, collection Dugast, pièce 53.
6. Il s'agit de l'empereur, frère de Marie-Antoinette.
quer. [...] Il n'y a point d'homme si dangereux qu'un honnête homme quand il est ignorant ou disposé au fanatisme, il influe par sa probité, il égare par son fanatisme. »
Les conclusions que suggère la confrontation de deux professions de foi rédigées très exactement au même moment sont également limpides. D'une part, le pacifisme de Robes- pierre n'est pas humanitaire, mais révolutionnaire : il a quelque lointaine parenté avec celui qui conduira les auteurs de la révolution d'octobre 1917 à conclure en 1918 la paix de Brest-Litovsk avec le dernier kaiser ; il n'a rien de commun avec celui des objecteurs de conscience que hante le souvenir de Verdun ou de Stalingrad. En relisant tous les discours pronon- cés par Robespierre entre décembre 1791 et avril 1792, je n'y ai trouvé que quelques timides allusions aux horreurs de la guerre.
Le 11 janvier, l'Incorruptible s'en prend au « troupeau stupide » qu'on prétend « conduire à l'esclavage ou à la mort ». Le 26 jan- vier, il prête à ses adversaires, pour les tourner en dérision, une doctrine qu'il pousse à l'extrême, à vrai dire sans l'altérer : « La liberté ne peut jamais être achetée qu'au prix du sang et des calamités, c'est sur des monceaux de victoires qu'il faut fonder un trône, il faut bouleverser l'Europe pour devenir libre avec elle. » Mais cet effet oratoire n'a pas la résonance d'un cri du cœur.
En fait, la plupart des Français de 1792 avaient oublié la guerre de Trente Ans et ne pouvaient imaginer ni la future retraite de Russie ni la future campagne de France. Une exception qui confirme étrangement la règle mérite d'être relevée. La guerre avait commencé depuis deux semaines quand un journal, l'Orateur du peuple, eut l'audace de demander « s'il est possible de faire la guerre au roi de Bohême sans porter la désolation, dévaster, brûler et détruire les peuples qui sont sous sa dépendance ». L'auteur de l'article ne conçoit pas que la désolation puisse être portée chez lui ; il s'exprime encore comme si l'invasion était un fléau réservé aux étrangers ; il sera bientôt détrompé.
Quant à la guerre que Robespierre déteste et dénonce, c'est très précisément celle dont la conduite sera confiée aux ennemis de la Révolution et derrière laquelle s'abrite « l'intrigue ministérielle », c'est-à-dire les agents des « perfidies » de la cour.
Le soir même du 20 avril, alors que l'irréparable semble accompli, Maximilien persiste et signe. Après le montagnard
Merlin de Thionville, un des sept opposants de l'Assemblée législative, qui s'indigne à la pensée que « demain les peuples s'entr'égorgeront pour des despotes », il monte à la tribune du club des Jacobins pour flétrir le caractère de la guerre qui commence plutôt que la guerre elle-même : « Si des circonstances ordinaires avaient amené cette guerre, si elle avait été sollicitée par le peuple et par des attaques étrangères et qu'il n'y eût aucune conspiration à craindre au-dedans, je n'aurais rien à dire.[...] Mais lorsque le foyer de la guerre civile est au-dedans, c'est au-dedans qu'il faut surveiller. [...] Qu'on ne vienne pas nous dire : la guerre est déclarée, il ne faut pas décourager nos généraux. Non, c'est maintenant surtout qu'il faut surveiller le pouvoir exécutif »
Quant à Brissot, ses vœux ne sont pas encore comblés.
Nous l'avons vu clouer au pilori cinq fois en quelques lignes ceux qui sont « contre la guerre » sans qualificatif, donc se targuer d'être pour la guerre tout court. Il aura bientôt l'occasion d'être encore plus explicite. En octobre et novem- bre 1792, donc avant le procès du roi, une chance se présente de rétablir la paix. La Convention avait succédé à la Législative. Ce fut donc le député Robespierre qui exigea « des bornes à nos entreprises militaires » avant de terminer ainsi une « lettre à ses commettants » : « Il faut nous occuper des moyens de terminer la guerre avec autant de promptitude que de succès. » Mais J. P. Brissot, chef du comité diplomatique de la Convention, dirigeait la politique extérieure de la France. C'est en cette qua- lité qu'il écrivit le 26 novembre à un ami sûr : « Nous ne pourrons être tranquilles que lorsque l'Europe, et toute l'Europe, sera en feu.
[...] Si nous reculons nos barrières jusqu'au Rhin, si les Pyrénées ne séparent plus que des peuples libres, notre liberté est assurée1. »
Avait-il gardé souvenance du soir où Robespierre lui avait lancé : « Personne n'aime les missionnaires armés » ?
Les émigrés et le couple royal
Mais l'auteur de cette mise en garde ne tenait pas les brissotins pour les seuls coupables. On n'a pas oublié que la guerre à tout prix était, selon lui, « le double vœu des ambitieux
7. Correspondance (lettre à Servan).
et de la cour ». Il n'était pas le seul à penser que la reine, sinon le roi, et l'entourage des souverains plus encore que la reine comptaient sur la guerre pour sauver le trône. Ce procès d'intention contient une part d'équivoque. Veut-on dire que Louis XVI et Marie-Antoinette attendaient le rétablissement de l'ordre d'un pouvoir militaire renforcé par l'état de guerre ? Va-t-on jusqu'à les accuser d'avoir confié leur espérance à la victoire des rois ?
Si la légitimité de la suspicion a pu paraître établie, s'il s'est trouvé peu d'historiens pour la croire totalement illégitime, c'est initialement et surtout à cause de l'émigration.
En effet, s'il n'avait tenu qu'aux premiers émigrés - c'est-à-dire au comte d'Artois, le futur Charles X, au prince de Condé, à son fils, le duc de Bourbon, et à son petit-fils, le duc d'Enghien, qui est alors dans sa vingtième année - la France n'aurait pas eu à déclarer la guerre en avril 1792 ; l'initiative de la provoquer aurait été prise par l'empereur, né des mêmes parents que la reine de France, dès le milieu de 1790. « J'irai, disait alors Condé, malgré l'horreur que doit inspirer à un descendant de Saint Louis l'idée de tremper son épée dans le sang des Français, j'irai, à la tête de la noblesse de toutes les nations, et suivi de tous les sujets fidèles à leur roi, qui se réuniront sous nos drapeaux, j'irai tenter
de délivrer ce monarque infortuné. » Il n'est pas inutile de se rappeler, pour mieux respirer l'air du temps, que l'auteur de ces fortes paroles avait marié son fils à Bathilde d'Orléans, sœur du futur conventionnel régicide Philippe Egalité, qui avait elle- même pris le parti de la Révolution et le surnom de citoyenne Vérité après avoir - comme dit Chateaubriand - « infligé la vie » au malheureux duc d'Enghien.
L'équivoque avait commencé dès le départ : c'était avec l'accord sinon sur l'ordre de Louis XVI que Charles- Philippe, comte d'Artois, avait quitté Versailles et le prince de Condé son domaine de Chantilly pour gagner, non sans quel- ques dangereuses péripéties, la frontière de l'actuelle Belgique sur laquelle régnait alors l'empereur, frère de Marie-Antoinette.
Fallait-il en conclure que les chefs de l'émigration étaient les porte-parole du roi et le couple royal leur complice ? Louis XVI et Marie-Antoinette surent-ils, au contraire, tenir à distance les têtes légères qui avaient éveillé la méfiance de l'empereur et de la plupart des souverains ? On comprend que les contemporains
aient eu quelque mal à trancher l'alternative. On sait aujourd'hui que la seconde branche est la plus proche de la vérité. Comment en douter quand on lit, le cœur serré, dans le testament « fait double à la Tour du Temple » : « Je prie Dieu [d'accorder son pardon à] ceux qui par un faux zèle ou par un zèle mal entendu m'ont fait beaucoup de mal » ?
L'Histoire fourmille de coïncidences révélatrices : c'est le même jour de juin 1791 que s'achèvent aux Tuileries les préparatifs de la sortie dont Varennes verra la triste fin et que le comte d'Artois fait son entrée à Coblence. Pourquoi cette ville, qui deviendra pour longtemps un symbole détesté, a-t-elle été choisie ? Pour un mobile d'ordre sentimental, pour un motif d'ordre familial, pour une raison d'ordre politique.
En premier lieu, le comte d'Artois veut à toute force quitter la cour de Turin où il est l'hôte de son beau-père ; il brûle d'une passion qui se révélera bienfaisante pour Louise d'Espar- bès, vicomtesse de Polastron ; or les usages piémontais, appa- remment plus rigoureux que la morale versaillaise, lui interdi- sent d'accueillir sa maîtresse sous le toit royal qui abrite sa femme, Marie-Thérèse de Savoie, avec laquelle il forme depuis près de vingt ans le plus mauvais ménage d'une société où les bons sont fort rares. Cette règle n'allait pas sans quelque hypo- crisie : Marie-Thérèse, abondamment et constamment trompée, avait fixé ses yeux noirs qu'on disait « mal tournés » sur un garde du corps imprudent. Sa grossesse l'avait jetée aux pieds de la reine qui ne manqua pas d'avertir son beau-frère avec des ména- gements bien inutiles. En effet, quand il apprit que le jeune Desgranges - tel était le nom du malheureux élu - s'était penché sur le visage maigre, le nez « désagréablement terminé » et la bouche trop grande de sa légitime épouse, le futur Charles X se contenta de reprendre à l'intention de Marie-Antoinette la répli- que d'Orgon à Dorine au premier acte du Tartuffe : « Le pauvre homme1 ! » Mais le prince errant - que presque toutes les cours préfèrent tenir à distance - ne peut guère quitter Turin que pour Coblence, où il sera l'invité d'un proche parent : la ville est, en effet, comprise dans la principauté de l'archevêque-électeur de Trêves, frère de sa propre mère, la dauphine Marie-Josèphe de
8. Ce détail piquant m'a été révélé par l'excellent Charles X, d'André Castelot, Librairie académique Perrin, 111 illustrations, 592 p.
Saxe qui, veuve inconsolable, avait suivi dès 1767 son mari dans la tombe après avoir mis au monde trois futurs rois dont un seul mourra sur le trône : Louis XVI, Louis XVIII et Charles X.
« Monsieur, il n'est de roi que moi »
Cependant, la dernière des trois causes est celle qui importe le plus à l'historien : le comte d'Artois n'aurait pas pris ses quartiers chez son oncle s'il avait pu résider à Vienne près de l'empereur, beau-frère du roi. Or Léopold II, comme son frère et prédécesseur Joseph II, mort en 1790, redoutait de laisser une confusion s'établir entre la qualité de chef des émigrés et celle de représentant de roi de France. Le premier titre appartenait de droit au frère de Louis XVI ; en revanche, le seul habilité à se prévaloir du second parce qu'il était le seul accrédité auprès de la cour de Vienne s'appelait le baron de Breteuil. La distinction était si nette qu'un certain marquis de Bombelles, ambassadeur à Venise, pouvait écrire à l'empereur en 1790 : « Je me trouve chargé d'une double mission de la part de M. le comte d'Artois et de celle de M. le baron de Breteuil. Mais je conjure Votre Majesté d'être bien convaincue que, malgré mon attachement pour M. le comte d'Artois, mon devoir de fidèle sujet passe avant tout. » Quand une négligence révéla cette lettre au seul frère de Louis XVI qui fût alors hors de France (le comte de Provence ne fuira le Luxembourg qu'au moment où le couple royal s'évadera des Tuileries, mais aura l'avantage de parvenir à bon port), Bombelles eut la stupeur d'entendre le comte d'Artois lui jeter :
« Monsieur, il n'est de roi que moi. » Mais comment expliquer que
« l'attachement pour M. le comte d'Artois » et le « devoir » d'un
« fidèle sujet » de Louis XVI puissent devenir à un tel point incompatibles ? La réponse apparaît clairement pour peu qu'on prenne la peine de remonter aux sources, c'est-à-dire aux témoignages directs des contemporains : entre le roi et l'émigra- tion, il y eut un double désaccord, d'où procèdent une diver- gence fondamentale et une divergence tactique.
Il est généralement admis que Louis XVI a ratifié, en septembre 1791, une constitution qui sonnait le glas de la monarchie absolue, parce qu'il était en fait, depuis le retour de Varennes, prisonnier aux Tuileries. Aussi bien ses frères, réunis à Coblence, croyaient-ils pouvoir lui écrire : la violence « a forcé
votre main de souscrire à une acceptation que votre cœur regrette.
[...] et que votre devoir de roi vous interdit expressément ». Plus lucide, le comte de Vaudreuil, correspondant du comte d'Ar- tois, relevait au même moment que « le roi a toujours l'air d'être de moitié dans tout ce qu'on fait contre lui ». Remarque profonde, sans laquelle les trop fameuses tergiversations de Louis XVI resteraient partiellement inintelligibles : il est bien évident que le roi, un peu moins d'un an avant la fin de son règne et la chute de son trône, n'est plus un vrai souverain ; mais il reste que nous l'avons vu, neuf mois après avoir donné son aval à la Constitu- tion, refuser le 20 juin 1792, malgré les menaces de la meute qui a envahi les Tuileries, de rétracter le veto qu'il a opposé à deux décrets de l'Assemblée. On hésiterait à en conclure qu'il donne sa signature à la Constitution parce que, contrairement à ses deux frères, il juge impossible le retour à l'ordre ancien, s'il n'avait pris soin de le dire lui-même aux comtes de Provence et d'Artois. C'est avec l'accord de Marie-Antoinette qu'il les met en garde contre « un bouleversement impraticable [...] qui ne pourrait s'effectuer qu'en répandant le sang à grands flots ». Il
n'est pas négligeable d'apprendre de sa propre bouche que - s'il avait recouvré son autorité et son pouvoir - il aurait, avant Chateaubriand, répudié le « droit divin », lui qui s'écriait à l'adresse des partisans de la Restauration pure et simple :
« Puisse la monarchie s'écrouler plutôt que d'adhérer à de pareils projets9 ! »
Louis XVI et la guerre
Louis XVI était-il aussi « de moitié » dans les actes de politique extérieure qu'il accomplissait au même moment ? L'analyse doit être ici plus prudente et plus nuancée. Il n'est pas douteux que - comme l'atteste sa correspondance avec Breteuil - s'il fallait choisir entre « la guerre civile » et « la guerre politique » sa préférence n'irait pas à la première. Mais a-t-on le
droit d'en déduire qu'il espère allumer la guerre quand, à la fin de 1791, il adresse à son oncle l'électeur de Trêves une note dont le sens est souvent altéré par des citations tronquées ? Sans doute exauce-t-il le vœu de l'Assemblée en invitant l'archevêque à ne
9. André Castelot, op. cit.
plus tolérer la présence de « ceux qui méditent et préparent des entreprises hostiles contre le royaume ». Mais il exprime son sentiment propre en admettant explicitement que l'électeur donne asile dans ses Etats « aux émigrés français qui y vivent paisiblement ». On s'est plu parfois à relever une apparente contradiction entre cette démarche diplomatique et le blanc- seing que, le 8 juillet précédent, Louis XVI avait adressé à Coblence par des voies discrètes : « Je donne tout pouvoir à mes frères de traiter dans le sens du rétablissement et de la tranquillité
du royaume avec qui ils voudront et de choisir les personnes pour employer tous les moyens politiques™. » Or la carte blanche donnée par ce message aux comtes de Provence et d'Artois s'applique clairement à tout, sauf aux moyens militaires.
Ce langage est d'autant plus frappant qu'il fait contraste avec celui des « extravagants » (ainsi les avait nommés Marie-Antoinette) qui brûlaient, comme le général marquis de Bouille débarquant à Coblence, de « guider les armées étran- gères » jusqu'à Paris afin que « de cette orgueilleuse cité, il ne restât plus une pierre ». Un an plus tard, le même personnage, qui avait été chargé d'organiser le départ secret de la famille royale, demeurait inconsolable de son échec dont il rêvait encore de se venger sur Paris. Aussi allait-il tremper dans la préparation du manifeste distraitement signé le 25 juillet 1792 par le duc de Brunswick, jadis vaincu par le maréchal de Castries à Closter- camp, qui - frappé de cécité sur le champ de bataille - devait mourir en soldat à soixante et onze ans après avoir été écrasé par Napoléon à Iéna. Quand le manifeste, dit de Brunswick, fut connu à Paris le 1er août, on en retint deux phrases : celle qui promettait la mort aux gardes nationaux pris les armes à la main et aux civils convaincus d'avoir résisté à l'envahisseur ; celle qui promettait à la capitale « une exécution militaire et une subversion totale » s'il était fait le moindre outrage à la famille royale. Il n'en fallut pas plus pour déclencher l'insurrection qui, dix jours plus tard, renversa la monarchie, poussa Louis XVI et Marie-Antoinette vers l'antichambre de la mort et conduisit aux horreurs de septembre.
Le marquis de Bouille sut-il jamais que ses cris d'incen- diaire allaient directement à rencontre des sentiments du couple
10. André Castelot, op. cit.
royal ? Nous en avons la preuve écrite : Marie-Antoinette les condamne dans une lettre à Mercy-Argenteau, ancien ambassa- deur de sa mère, dont les accents sont à la fois raisonnables et déchirants : « // est essentiel que les Français, mais surtout les frères du roi restent en arrière et que les puissances réunies agissent seules. Vous connaissez par vous-même les mauvais propos et les mauvaises intentions des émigrants. Ces lâches, après
nous avoir abandonnés, veulent exiger que seuls nous nous exposions et, seuls, nous servions tous leurs intérêts. Je n'accuse pas les frères du roi, je crois leurs cœurs et leurs intentions purs,
mais il sont entourés et menés par des ambitieux qui les perdront après nous avoir perdus les premiers. » Quand aura éclaté l'orage de la guerre, plus encore quand le tonnerre se rapprochera, cette sagesse clairvoyante sera remplacée, chez le roi, par l'angoisse pour les siens plus encore que pour lui-même, chez la reine par une panique compréhensible et grandissante. En mêlant des renseignements militaires aux lettres qu'elle fait parvenir à Mercy-Argenteau qui a gagné Bruxelles, Marie-Antoinette côtoie la trahison parce que ses nerfs commencent à céder. Il reste que, si les émigrés ont voulu la guerre sans réussir à la déclencher, Louis XVI l'a déclarée après l'avoir préférée parfois à d'autres malheurs mais sans jamais l'avoir voulue.
La prudence des cours d'Europe
Est-ce à dire que le couple royal n'attendait rien des
« puissances réunies » auxquelles Marie-Antoinette se réfère dès le début de sa lettre au comte de Mercy-Argenteau ? Tout au contraire, il attendait trop, beaucoup trop, des « puissances » et de leur « réunion ». Mais ce sont justement leurs déceptions qui nous permettent de mesurer à quel point les brissotins mentaient quand ils annonçaient « une attaque prochaine », évoquaient des
« préparatifs de guerre contre nous », donnaient pour assuré que « l'empereur allait frapper de grands coups n », tout en exagérant les embarras et la faiblesse des vaincus futurs afin de rendre moins redoutable la tuerie qu'ils appelaient de leurs vœux à voix très haute. Aiguillonnés et tourmentés - après la fatale équipée de Varennes - par la constante aggravation de
11. Cf. Le Patriote français des 28 juillet, 11 et 20 août 1791.
leur solitude, Louis XVI et Marie-Antoinette s'attachaient obstinément à un projet précis dont la continuité fait contraste avec tant de velléités : la réunion d'un congrès, c'est-à-dire d'une assemblée de souverains qui - sans former une coalition ou une ligue - tenteraient de rétablir l'autorité de Louis XVI, ébranlée sinon ruinée par sa tentative d'évasion, en confirmant que l'Europe entière continuait à reconnaître sa légitimité et n'ac- cepterait jamais d'en reconnaître une autre. Ce plan pouvait être aventureux, mais rien ne permet de dire qu'il cachait « le secret désir » de provoquer une conflagration dont la première victime ne pouvait manquer d'être - comme Marie-Antoinette l'avait annoncé et comme l'événement l'a tragiquement confirmé - la famille royale elle-même.
Or la reine dut bientôt constater que le congrès dont rêvait le couple royal était une chimère. Les deux hommes qui s'appliquèrent les premiers à l'en convaincre avaient toute sa confiance : Mercy-Argenteau, parce qu'il la reliait à son pays natal ; Fersen, parce qu'il avait touché son cœur. D'emblée, ces diplomates rompus aux affaires avaient décelé les défauts de la cuirasse : d'une part, le congrès ne ferait impression que s'il s'appuyait sur une force imposante mais, dès lors qu'il serait armé, ses risques seraient jugés excessifs ; d'autre part, sa réunion dépendait d'un consentement général qu'il était dérai- sonnable d'espérer.
Mercy ne mâchait pas ses mots : « Les liens du sang les plus rapprochés, écrivait-il le 16 février 1792, l'amitié et l'intérêt le plus intime ne peuvent franchir toutes les bornes que la raison d'Etat et sa propre sûreté exigent de chaque souverain. Il ne faut donc pas calculer sur des plans qui aboutiraient à mettre une seule puissance à la brèche et à lui faire supporter tous les dangers. » En
somme, la monarchie autrichienne ne pouvait « s'offrir seule en holocauste pour les convenances de la France ». Quant à Fersen, il écrivait à la reine le 6 janvier : « L'empereur craint la guerre, il craint de se mêler de vos affaires. » Sa crainte était même si forte que, dès le 21 décembre, il avait invité l'électeur de Trêves à disperser les rassemblements d'émigrés. Le ministre des Affaires étrangères était encore le pacifique de Lessart qui, pour prix de sa modération, devait être bientôt massacré dans Versailles.
Mais, en confirmant que l'affaire de Trêves pouvait être tenue pour réglée, il avait eu le temps d'inviter l'Assemblée à méditer
ce conseil qu'elle n'entendit pas : « La moins malheureuse des guerres est encore une source trop féconde de calamités. »
En vérité, les mises en garde de Fersen et de Mercy auraient dû être superflues : tout était clair depuis l'été de l'année précédente. L'histoire diplomatique des semaines qui suivirent le retour de Varennes se décompose en trois temps.
Premier temps : l'empereur voit sa sœur et son beau- frère dans un péril extrême ; le 6 juillet 1791, la circulaire de Padoue propose aux souverains de se concerter pour « revendi- quer la liberté et l'honneur du roi et de sa famille » tout en mettant
« des bornes aux extrémités dangereuses de la Révolution ».
Deuxième temps : la Constituante rassure l'Europe ; elle met Louis XVI hors de cause et le maintient sur le trône.
Troisième temps : l'empereur Léopold et le roi de Prusse Frédéric-Guillaume se rencontrent en Saxe à Pillnitz. Ils ont beaucoup de choses à se dire : le plus clair de l'entretien est consacré aux « grandes questions de l'Europe centrale et orien- tale », c'est-à-dire à l'achèvement du dépeçage de la Pologne.
Mais ils ne peuvent pas décemment se quitter sans une pensée pour le roi de France, dont la situation est, disent-ils, « un objet d'intérêt commun », non point à eux seuls, mais « à tous les souverains ». Aussi leur déclaration reflète-t-elle l'espoir qu'au- cun d'eux ne refusera « d'employer conjointement les moyens les plus efficaces pour mettre Louis XVI en état d'affermir dans la plus parfaite liberté les bases d'un gouvernement monarchique
également convenable aux droits des souverains et au bien-être de la nation française ». Comme Mallet du Pan devait bientôt l'écrire12, cette « convention insignifiante » était bonne à « ranger dans la classe des comédies augustes ». Que venaient, en effet, de déclarer Léopold et Frédéric-Guillaume ? Qu'ils étaient résolus à ne rien entreprendre sans le concours unanime des souverains.
Or l'Angleterre - imitée par l'Espagne, la Suède et la Russie dont la tsarine avait d'autres soucis - leur avait signifié, dès le 13 août, sa résolution de « ne prendre aucune part aux mesures que les autres puissances de l'Europe pourraient se trouver dans le cas d'adopter ».
Dès lors, le dieu Mars ne pouvait plus confier son espérance qu'aux brissotins : ou bien ils imposeraient la guerre,
12. Mercure français, 4 février 1792.
ou bien elle serait évitée. Mais leur résolution ne faiblit pas.
Moins le cabinet de Vienne est belliqueux, plus ils s'attribuent le devoir de l'être. « Je n'ai qu'une crainte, c'est que nous n'ayons pas la guerre », ose s'écrier Brissot le 17 janvier. La guerre est un bienfait. La faiblesse renferme tous les maux, la guerre n'en offre pas même un, elle renverse l'aristocratie, consomme la Révolution,
cimente notre indépendance, ramène le crédit et la prospérité. » Délire accidentel ? Entraînement verbal ? Emballement ora- toire ? N'en croyons rien. Trois jours avant, Armand Gensonné, jeune avocat au parlement de Bordeaux, grand dénonciateur des émigrés, avait tenu rigoureusement le même langage à la tribune de la Législative : « La guerre est nécessaire. [...] Son éloignement serait une véritable calamité. [...] Elle affermirait le crédit public et étoufferait les germes de nos divisions intestines. » Brissot et Gensonné gardèrent-ils cette conviction jusqu'au pied de l'écha- faud où, juste avant de mourir dans la fleur de l'âge, ils rache- tèrent leurs erreurs en chantant la Marseillaise ?
Jaurès avait encore plus raison qu'il ne le croyait quand il formulait ce jugement pénétrant : « C'est seulement dans le silence que pouvaient s'accorder la liberté de la Révolution et les calculs pacifiques de Léopold. [...] L'empereur voulait, avant tout, gagner du temps, mais ce n' était point pour mieux préparer la guerre, c'était pour laisser se produire les chances de paix. [...] La paix restait possible, mais à une condition, c'est que la France
révolutionnaire eût l'esprit assez lucide et assez ferme pour bien voir toute la vérité. Or tout était trouble, faux, débile, dans cette triste incubation de la guerre13. » En effet, l'historien socialiste ignorait que, plus d'un an après le début des hostilités, alors que Louis XVI avait été mis à mort et que son neveu François II - ennemi juré de la Révolution - avait succédé sur le trône impérial à son beau-frère Léopold II, plusieurs cours européen- nes, en premier lieu celle de Vienne, étaient prêtes à saisir n'importe quelle chance sérieuse de faire taire le canon.
Que pensait Robespierre ?
C'est ici qu'un texte saisissant va nous ramener vers Robespierre. On serait enclin à croire que la dictature de
13. Histoire de le Révolution.
l'Incorruptible plongea les ennemis de la France révolution- naire dans une inquiétude et une haine redoublées. Or un témoignage aussi précis qu'étonnant tend à démontrer le contraire. Dans ses Mémoires d'un homme d'Etat, le prince von Hardenberg qui fut ministre des Affaires étrangères du royaume de Prusse, puis chancelier pendant plus d'une décennie, décrit ainsi l'état d'esprit des capitales alliées au moment où « le pouvoir divisé » va tomber « dans une seule main » : « Se montrant disposé à mettre un terme aux excès révolutionnaires et au règne de la Terreur, Robespierre était, aux yeux des cabinets de Vienne et de Londres, le seul avec lequel il fût possible de traiter. Ne s'était-il pas opposé à la guerre dans son origine et depuis n'avait-il pas anéanti la faction de Brissot qui, en l'allumant, avait lancé la propagande contre l'Europe^ ? » Au même moment, le frère cadet de Maximilien faisait suspendre l'invasion du Piémont, tandis que le Comité de salut public ralentissait l'exécution des plans de campagne. Robespierre, disait-on encore, redoutait
« la guerre des généraux » ; il ne voulait qu'« affranchir la Belgique et recouvrer les pays réunis à la France par la Conven- tion^» ; en d'autres termes, il se contentait des frontières naturelles.
On sait comment, en mai 1794, un certain comte de Montgaillard se fit capturer près d'Ypres par des dragons allemands et se déclara chargé par le gouvernement français, c'est-à-dire par Robespierre, d'une mission confidentielle.
L'historien doit-il le prendre au sérieux ? Ni plus ni moins que l'empereur François II qui le reçut longuement à Bruxelles, puis le dirigea vers Londres où il paraît assuré que le premier ministre lui ouvrit sa porte. Comment expliquer autrement que le duc d'York, commandant en chef du corps expéditionnaire, ait publiquement déclaré que le 9 Thermidor était un événement
« bien fâcheux pour les alliés » ? Mais voici que reparaît Mercy-Argenteau qui, assistant à l'audience impériale de Bruxelles, disait à l'abbé de Pradt, futur aumônier général de Napoléon dont il devint ensuite l'ennemi juré : « Quel malheur que Monsieur Robespierre n'ait pas vécu quelques semaines de plus ! Nous aurions tous la paix à l'heure qu'il est. »
14. Cité par Gérard Walter, dans Robespierre, op. cit.
\S.Ibid.
Est-ce le moment d'évoquer la mémoire d'une certaine Marie-Antoinette, tante de l'empereur et grande amie de Mercy-Argenteau, dont la tête avait été tranchée le 16 octo- bre 1793, neuf mois avant celle de Robespierre ? Ou faut-il se borner à rêver du sort meilleur qu'aurait connu la France, du sang qu'elle aurait épargné, des frontières qu'elle aurait acqui- ses, des plaies qu'elle aurait pansées si elle avait été délivrée, vingt-deux ans avant Waterloo, de la guerre la plus funeste et la moins inévitable parmi toutes celles qui ont endeuillé notre histoire ?
MAURICE SCHUMANN de l'Académie française