1 SOCIALITÉ
Paru dans L’identité : Dictionnaire Encyclopédique Sous la direction de Jean Gayon
Gallimard, Folio Essais, Paris 2020
Dans le monde vivant, la socialité est quasi-ubiquitaire, et s’observe à tous les niveaux de la hiérarchie biologique – y compris entre différentes espèces. Aux niveaux les plus élémentaires, les virus et les bactéries communiquent à l’aide de nombreux signaux moléculaires, et régulent par ce biais des activités métaboliques variées (niveaux de virulence ou production de certaines enzymes, par exemple). Aux niveaux intermédiaires, les cellules coopèrent en vue la survie et de la reproduction de l’organisme, et éliminent les éléments susceptibles de constituer une menace pour ce dernier. Enfin, aux niveaux plus élevés, les individus multicellulaires interagissent à travers une multitude de comportements sociaux, allant des simples interactions territoriales aux interactions sexuelles, en passant par la coopération et l’entraide dans la construction, la défense, et la reproduction de structures parfois remarquablement sophistiquées (telles que les monticules de terre produits par les termites du genre Macrotermes). Du fait de son caractère ubiquitaire, la socialité exerce une influence déterminante sur l’identité des individus, et s’exprime aussi bien du point de vue fonctionnel, génétique ou phénotypique (cf. section 4).
1. Définition
Au-delà de la grande variété des interactions qu’elle recouvre, la notion de socialité possède un sens relativement bien défini dans le champ de la biologie évolutive. Pour qu’un caractère ou comportement puisse être qualifié de « social », celui-ci doit répondre à deux conditions :
(i) ce caractère doit affecter la survie et/ou le succès reproductif d’un ou plusieurs autres individus ;
(ii) ce caractère doit avoir été retenu par la sélection naturelle du fait de son impact social, tel que défini en (i).
Lorsque la condition (i) est satisfaite, on peut considérer que le caractère sous-détermine une interaction écologique. Cependant, toute interaction écologique ne doit pas compter comme une
2 interaction sociale. Ainsi, la production de déjections par un éléphant satisfait clairement la condition (i), puisqu’elle affecte la survie et la reproduction d’une multitude d’insectes coprophages ; néanmoins, dans la mesure où cette production a évolué uniquement en raison de l’avantage physiologique qu’elle procure à l’éléphant, et non en raison de son impact sur la survie et la croissance des insectes coprophages, celle-ci ne comptera pas comme un caractère social (la condition (ii) n’est pas satisfaite).
2. Classification
En biologie, la catégorie des comportements sociaux est parfois assimilée, à tort, à celle des comportements pro-sociaux, dits coopératifs. Pourtant, la première des deux catégories – définie par les conditions (i) et (ii) – est nettement plus générale, et inclut également des comportements ayant un impact négatif sur la survie et/ou la reproduction des autres individus. La catégorie des comportements sociaux se subdivise en quatre sous-catégories (West et al. 2007), à savoir : les comportements altruistes, à bénéfices mutuels, égoïstes, et rancuniers (de l’anglais spiteful).
À la différence des classifications en sciences sociales, cette subdivision est strictement conséquentialiste, et ne tient compte que des seuls effets d’un comportement donné sur la survie et le succès reproductif des individus. Suivant cette logique, un trait ou comportement sera considéré comme altruiste (par exemple : le sacrifice d’une abeille pour sa ruche, l’investissement d’une mère pour ses petits) s’il présente un coût net absolu en termes de survie/reproduction pour l’individu qui l’effectue, mais procure un certain nombre de bénéfices à un ou plusieurs autres individus (– / +). À l’inverse, un comportement sera considéré comme égoïste s’il bénéficie à l’individu qui le manifeste, mais nuit à un ou plusieurs autres individus (+ / –). Un comportement à bénéfices mutuels profitera aux deux parties (+ / +), tandis qu’un comportement rancunier nuira à la fois à l’individu qui l’effectue et à un ou plusieurs autres individus (– / –). La dimension conséquentialiste de cette classification est cruciale, puisqu’elle permet d’éviter l’écueil de l’anthropomorphisme (lié à l’utilisation d’un vocabulaire emprunté aux sciences sociales) en conférant un contenu quantitatif et mesurable aux différentes catégories de la socialité biologique. Ainsi, un comportement pourra légitimement être considéré comme « altruiste » chez une bactérie et une abeille, alors même qu’aucune intention altruiste n’est présente en premier lieu. On distinguera, en ce sens, l’usage biologique du mot (conséquentialiste) de l’usage psychologique, basé sur la nature des intentions.
3 3. Socialité et évolution
Longtemps, la socialité est demeurée énigmatique aux yeux des biologistes de l’évolution. À ce titre, l’exemple le plus représentatif est certainement celui de l’évolution des comportements altruistes : comment, en effet, expliquer l’évolution de caractères présentant un coût absolu (en termes de survie/reproduction) pour les individus qui les manifestent ? Pour répondre à cette question, les biologistes ont proposé – dans les années 1960/70 – deux théories rivales : la théorie dite de la sélection de parentèle (Hamilton 1964) et la théorie de la sélection de groupe. La première soutient que l’altruisme peut évoluer à condition que les bénéfices de l’altruisme reviennent à des individus suffisamment apparentés sur le plan génétique (la « parentèle »), c'est-à-dire à des individus ayant une probabilité suffisante de transmettre à la place des altruistes les mêmes gènes associés à ce comportement. La seconde affirme que l’altruisme pourra évoluer si la productivité des groupes comprenant une forte proportion d’altruistes parvient à compenser l’avantage sélectif des individus égoïstes au sein des groupes. Bien que ces deux explications aient longtemps été opposées, un nombre grandissant de biologistes les considèrent aujourd’hui comme deux manières complémentaires d’envisager l’évolution des comportements altruistes. Toutefois, le débat sur cette question est toujours ouvert.
4. Socialité et identité
Sur le plan philosophique, les notions de socialité et d’identité (biologiques) sont étroitement liées. Ce lien s’exprime à la fois du point de vue individuel et collectif. L’identité d’un individu – comprise comme ce qui le singularise au sein d’une population donnée – est fortement déterminée par son appartenance à un groupe social. Cette détermination peut s’effectuer sur plusieurs plans : fonctionnel (l’individu occupe un rôle donné au sein du collectif, avec parfois des différentiations poussées, comme dans le cas des types cellulaires ou des castes chez les insectes eusociaux), génétique (certains mécanismes développementaux garantissent une forme d’homogénéité au sein des groupes, d’autres favorisent au contraire une plus grande hétérogénéité) ou phénotypique (les mécanismes d’immunité, notamment, empêchent certains variants individuels de s’exprimer au sein des organismes multicellulaires). L’identité d’un collectif, en revanche, dépend surtout de la nature des interactions entre ses membres. Ainsi, un groupe social possédant un haut niveau de coopération et d’intégration entre ses membres aura généralement une identité mieux définie qu’un groupe dont les membres n’interagissent que faiblement, et dont les frontières avec les autres groupes sont moins nettes.
4 Certains mécanismes, tels que le système immunitaire, contribuent directement à renforcer l’identité des collectifs, en empêchant la fusion de différents groupes hétérogènes, ou en protégeant ces derniers des invasions par des entités potentiellement dangereuses pour leur intégrité.
Johannes Martens
Références
HAMILTON, William (1964), « The genetical evolution of social behaviour », Journal of Theoretical Biology 7, 1-52.
WEST, Stuart, Ashleigh GRIFFIN, Andy GARDNER (2007), « Social semantics: altruism, cooperation, mutualism, strong reciprocity and group selection », Journal of Evolutionary Biology 20, 415-432.