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Influence en conflit de compétences : représentation de la tâche et menace

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Influence en conflit de compétences : représentation de la tâche et menace

VOISARD, Seyda

Abstract

Cette recherche concerne une dynamique d'influence dans les tâches d'aptitude, plus précisément le rapport d'influence entre deux personnes compétentes. Dans cette situation, lorsque deux personnes ont des solutions différentes, prévaut un conflit de compétences, où aucune influence n'est possible. Une cause de cette non-influence est la représentation de la tâche. Lors d'un conflit de compétences, la représentation de la tâche est par défaut contradictoire, c'est-à-dire que lorsque deux personnes donnent des réponses divergentes, l'individu pense que si l'une a raison, l'autre a tort. Ainsi, il faut modifier cette représentation afin de pouvoir obtenir de l'influence. La décentration est une manière de changer cette représentation et d'obtenir de l'influence. Deux études ont été réalisées. La première étude traite de l'aspect de décentration, alors que la deuxième étude traite du concept de menace.

Les résultats montrent pour la première étude que c'est bien la décentration qui permet d'obtenir de l'influence et qu'il ne s'agit pas d'un simple effet de consigne. Concernant la deuxième [...]

VOISARD, Seyda. Influence en conflit de compétences : représentation de la tâche et menace. Master : Univ. Genève, 2008

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:1415

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Université de Genève – FPSE – Section de psychologie Recherche de master en psychologie sociale

Influence en conflit de compétences : représentation de la tâche et menace.

Seyda Voisard, août 2008

Coordinateur de recherche : Alain Quiamzade

Jury : Fabrice Buschini et Gabriel Mugny

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Résumé

Cette recherche concerne une dynamique d’influence dans les tâches d’aptitude, plus précisément le rapport d’influence entre deux personnes compétentes. Dans cette situation, lorsque deux personnes ont des solutions différentes, prévaut un conflit de compétences, où aucune influence n’est possible. Une cause de cette non-influence est la représentation de la tâche. Lors d’un conflit de compétences, la représentation de la tâche est par défaut contradictoire, c’est-à-dire que lorsque deux personnes donnent des réponses divergentes, l’individu pense que si l’une a raison, l’autre a tort. Ainsi, il faut modifier cette représentation afin de pouvoir obtenir de l’influence. La décentration est une manière de changer cette représentation et d’obtenir de l’influence. Deux études ont été réalisées. La première étude traite de l’aspect de décentration, alors que la deuxième étude traite du concept de menace.

Les résultats montrent pour la première étude que c’est bien la décentration qui permet d’obtenir de l’influence et qu’il ne s’agit pas d’un simple effet de consigne. Concernant la deuxième étude, les résultats reflètent ce qui était attendu : la menace envers l’estime de soi est l’élément central dans le conflit de compétences, c’est elle qui bloque l’influence et non la compétition.

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1. Introduction

La théorie de l’élaboration du conflit (Pérez et Mugny, 1993) postule que lorsqu’une divergence de position existe entre une source et une cible, une influence est possible. Selon comment cette cible élabore le conflit issu de cette divergence, elle pourra ou non changer sa réponse pour s’approcher de celle de la source. L’élaboration du conflit dépend du type de tâche et du type de source. Ainsi, l’influence dépendra de l’élaboration du conflit qui elle sera due à la conjonction de deux éléments qui sont la représentation de la source ainsi que la représentation de la tâche. La théorie de l’élaboration du conflit propose deux dimensions qui organisent les tâches, il s’agit des préconstruits épistémiques (façon dont les individus se représentent les tâches) qui sont la pertinence de l’erreur et l’ancrage social (Maggi et Mugny, 1995). La pertinence de l’erreur permet d’établir objectivement si une réponse est correcte ou non, donc il existe une certaine hiérarchie dans les réponses. Alors que l’ancrage social permet, en fonction de la réponse, de définir l’appartenance catégorielle de l’individu ou d’assigner ce dernier à une certaine position hiérarchique dans un groupe. Selon cette théorie, il existe quatre sortes de tâches, à savoir les tâches objectives non ambiguës, les tâches d’aptitudes, les tâches d’opinions et les tâches non impliquantes. Celles qui vont nous intéresser pour ce travail sont les tâches d’aptitudes.

Les tâches d’aptitudes sont des tâches de logique ou encore de raisonnement mathématique, où les gens pensent qu’il existe une réponse correcte et que le reste des réponses est faux (il peut y avoir plusieurs réponses correctes, mais dans tous les cas plusieurs réponses seront fausses). Le fait de répondre correctement ou incorrectement assigne des connotations positives ou négatives en terme de compétence, ce qui implique que les individus sont motivés à découvrir la bonne réponse afin de donner une image de soi compétente. Les individus ne s’attendent pas à ce que tout le monde ait la réponse correcte, c’est pourquoi les jugements hiérarchisent les individus en terme de compétence ou d’incompétence. Dans ce type de tâche l’incertitude règne (Butera, Mugny et Tomei, 2000), c’est pour cette raison que le degré de compétence de ceux avec qui on se compare devient très important. La théorie de la comparaison sociale de Festinger (1954) postule que les personnes se comparent dans le but de réduire voire d’éliminer l’incertitude quant à leur aptitude. Etant donné que dans les tâches d’aptitudes l’individu ne connaît pas la bonne réponse, il est incertain quant à sa propre aptitude, ce qui le motive à se comparer afin de connaître son niveau de compétence (Goethals et Darley, 1977 ; Helgeson et Mickelson,

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1995). Selon Taylor, Neter et Wayment (1995), lorsqu’un individu souhaite s’auto-évaluer, il préférera des informations objectives ainsi qu’une comparaison sociale avec des gens similaires. Les motivations sous-jacentes à cette comparaison sociale sont de deux ordres : une régulation relationnelle ou une régulation sociocognitive (Doise et Mugny, 1997). Pour ce qui est de la régulation relationnelle, il s’agit de comparer ses compétences afin de donner une bonne image de soi-même. Concernant la régulation sociocognitive, il s’agit d’obtenir la bonne réponse. Alors qu’une régulation relationnelle ne permet qu’une reprise directe des réponses de la source, une régulation sociocognitive permet une réelle intégration de la position de la source.

Dans un tout premier modèle (Pérez et Mugny, 1993), seule la compétence de la source était prise en compte (haut versus bas degré de compétence). Lorsque cette dernière était compétente, une reprise de la réponse de la source était obtenue, et lorsqu’elle était incompétente, une intégration profonde de la position de la source était obtenue. Dans un second modèle, Butera, Gardair, Maggi et Mugny (1998) ont ajouté la compétence de la cible.

La raison de l’ajout de cette dimension est qu’un élément déterminant dans les influences sociales est l’écart relatif de compétence qui existe entre la source et la cible. En effet, étant donné que l’individu fonctionne en terme de comparaison sociale, l’écart relatif de compétence entre deux personnes est plus important que la seule compétence de la source. Le modèle actuel d’influence sociale dans les tâches d’aptitudes met en avant, en plus de la compétence de la source et de la cible, une troisième dimension qui découle du rapport entre les compétences respectives : la comparaison sociale à la source, qui peut être menaçante ou non (Mugny, Butera, Quiamzade, Dragulescu et Tomei, 2003). Différents patterns d’influences peuvent être obtenus selon que la compétence de la source et de la cible est basse ou élevée, ainsi que selon que la comparaison à la source est menaçante ou non.

Pour ce rapport, les situations qui nous intéressent sont celles où la source et la cible sont toutes deux compétentes. Les deux dynamiques en question sont d’une part le conflit de compétences, et d’autre part l’interdépendance informationnelle. Le conflit de compétences est la situation dans laquelle la comparaison sociale entre la source et la cible compétentes est, par défaut, menaçante. Dans ce cas, aucune influence n’est présente. Lors d’un conflit de compétences, les participants se focalisent davantage sur le rapport avec la source et dans une moindre mesure sur la tâche, ceci afin de maintenir une image positive d’eux-mêmes (Tesser, 1988). En effet, lorsqu’il y a menace, il s’agit d’une confrontation compétitive dans laquelle la régulation est surtout de défendre la menace qui règne sur l’estime de soi (Steele, 1988). Etant

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donné que les individus ont une représentation de la tâche contradictoire, une éventuelle perte de compétence devient possible, ce qui crée une menace pour l’identité et l’estime de soi.

Cette menace identitaire pousse l’individu à invalider la réponse de l’autre afin de valider la sienne (Butera et Mugny, 2001). C’est pour cette raison que par défaut la menace met en valeur les enjeux relationnels relevant de la comparaison sociale. L’interdépendance informationnelle est la situation dans laquelle la comparaison sociale menaçante entre la source et la cible compétentes a été contrecarrée, donc cette comparaison n’est plus menaçante. Dans ce cas, une influence devient possible. Lorsqu’il n’y a pas de menace, la comparaison sociale peut avoir des effets plus sociocognitifs (Darnon, Muller, Schrager, Pannuzzo et Butera, 2006). Par conséquent, si la menace est présente une régulation plutôt relationnelle sera mise en place, alors que si elle est absente il s’agira plutôt d’une régulation sociocognitive.

Une étude de Maggi, Butera et Mugny (1996) concernant l’estimation de longueurs mesure l’influence d’une source, présentée soit comme compétente soit comme incompétente, sur une cible, se croyant soit compétente soit incompétente. Cette étude contient une mesure de reprise de la réponse de la source ainsi qu’une mesure d’intégration profonde de celle-ci.

Les auteurs montrent que lorsque la cible et la source sont toutes deux compétentes, par défaut aucune influence n’est obtenue quel que soit le niveau de la mesure. Cependant, nombreuses sont les situations dans la vie réelle où les personnes compétentes travaillent ensemble, intègrent leurs différentes informations, même si leur point de vue ne concorde pas.

Ainsi, dans de nombreuses situations ils peuvent élaborer une nouvelle connaissance. Il existe un problème inhérent à deux éléments : la représentation de la tâche et la comparaison sociale.

Concernant la représentation de la tâche, une des caractéristiques des tâches d’aptitudes est qu’il existe une réponse correcte et des réponses erronées. Par conséquent, l’individu pense que si l’un a raison l’autre a tort, ce qui empêcherait de concevoir les points de vue comme étant complémentaires plutôt que contradictoires. En acceptant que l’autre a raison, l’individu accepte qu’il a tort, ainsi il perd sa compétence. Afin d’obtenir une éventuelle influence, cette représentation doit être modifiée. Une étude a été réalisée (Quiamzade, Mugny et Butera, 2005) afin de manipuler cette représentation de la tâche. Voici les étapes : le participant devait répondre à quelques questions d’économie politique, un feedback excellent sur la compétence du participant et de la source était donné, une question principale d’économie politique était posée (variable dépendante), le participant était

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confronté à la réponse de la source et la question principale était à nouveau posée. Dans une des conditions, une tâche de décentration a été introduite (Gruber, 2000). Elle était présentée comme une tâche de rapidité. La tâche du participant consistait à voir une moitié de dessin et à dire ce que c’était. L’autre moitié du dessin leur était ensuite montrée. Il leur était dit que cette seconde moitié du dessin avait été montrée à l’autre personne dont ils avaient vu le score, et que cette personne devait dire ce que c’était. Alors que chacune des moitiés de l’image amène à donner une réponse fausse, l’articulation des deux moitiés de l’image permet d’obtenir la réponse correcte. Le point clé était que cette tâche permettait au participant d’avoir une représentation plutôt complémentaire, et non contradictoire, ce qui était supposé élimer la menace sur l’estime de soi et ainsi laisser apparaître une éventuelle influence.

L’hypothèse de cette étude était que l’influence devrait apparaître dans la condition où la représentation de la tâche a été modifiée. Les résultats vont effectivement dans ce sens.

Concernant la comparaison sociale, la représentation des individus est que la compétence de l’un implique l’incompétence de l’autre. Cette comparaison sociale touche indirectement la représentation de la tâche. Il s’agit donc de deux éléments qui ont la même fonction et la menace serait la dimension sous-jacente à ses deux éléments. Ainsi, en manipulant cette comparaison sociale, les mêmes effets trouvés avec la manipulation de la représentation de la tâche devraient être obtenus. Par conséquent, afin d’obtenir une éventuelle influence, une modification du rapport de comparaison sociale des compétences a été apportée par les auteurs : la compétence de la source ne doit pas menacer la compétence de soi. Une seconde étude, basée sur le même principe que l’étude précédente, a été réalisée (Quiamzade, et al., 2005). Dans cette étude, le concept d’indépendance a été utilisé afin d’obtenir une comparaison sociale non menaçante (Butera et al., 1998). Les auteurs ont manipulé la nature plus ou moins menaçante de la comparaison sociale à travers deux modalités, à savoir celle d’indépendance et celle d’interdépendance négative. Dans la modalité d’interdépendance négative, les répondants disposaient de 100 points (de performance) à partager entre la source et soi-même. Cette situation implique que les points donnés à soi-même sont enlevés à la source et vice versa. Dans la modalité d’indépendance, les participants disposaient de 200 points (de performance), 100 points étaient à disposition pour la source et 100 points pour soi-même. Cette situation implique que les points donnés à soi-même sont indépendants des points donnés à la source. Par conséquent, cette étude contenait deux variables indépendantes : variable de décentration et variable d’indépendance.

L’hypothèse était que l’influence devrait apparaître dans les conditions de décentration et/ou

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d’indépendance, donc dans trois des quatre conditions. Les résultats vont effectivement dans ce sens.

Ces études posent deux problèmes. Premièrement, la tâche de décentration était suivie d’une consigne disant qu’il existait des indices pour deviner l’image mais qu’il pouvait être profitable de tenir compte de la réponse d’autrui. Etant donné que le participant lisait cette consigne, l’influence obtenue dans la condition de décentration peut simplement être un effet de consigne. Ainsi, le premier obstacle, de nature méthodologique, suggère que l’effet obtenu en condition de décentration pourrait être dû à un effet de consigne plutôt qu’à un réel effet de décentration. Deuxièmement, lorsque les auteurs manipulaient la représentation de la tâche (avec la décentration) et la comparaison sociale (avec l’indépendance) afin de manipuler indirectement la menace, ils manipulaient également le concept de compétition. Concernant la représentation de la tâche, le fait qu’une réponse soit erronée si une réponse est correcte met en compétition les réponses et donc indirectement leurs auteurs. De même que concernant la comparaison sociale, le fait que la compétence de l’un implique l’incompétence de l’autre met directement les individus en compétition. Par conséquent, en rendant la représentation de la tâche complémentaire et la comparaison sociale indépendante, la compétition entre les participants disparaissait également. Ainsi, le deuxième obstacle, de nature davantage théorique, met en avant le doute quant à la fonction de la menace : est-ce réellement la menace qui est en jeu ou s’agit-il de la compétition. L’objectif de notre recherche est de présenter deux études : une première étude pour répondre au problème de décentration et une seconde étude pour résoudre le problème de menace. Le problème lié à la menace sera développé avec la seconde étude et non dans la présente introduction.

Pour ce qui est du problème de la consigne, en psychologie sociale les auteurs sont attentifs aux effets de l’attente de l’expérimentateur. On s’est attelé à montrer que parfois, les effets dans les études expérimentales étaient dus aux attentes des expérimentateurs plus qu’aux variables supposées rendre compte des effets observés. Les participants infèreraient ce que l’expérimentateur attend et se comporteraient donc de manière à satisfaire ses attentes.

Les effets de l’attente de l’expérimentateur peuvent également concerner le domaine des influences. Sherif (1935) a montré que lorsque les individus sont dans un haut degré d’incertitude et qu’ils n’ont pas de référent externe auquel se raccrocher, une influence apparaît : les individus convergent lorsqu’ils sont confrontés à autrui et conservent la norme établie collectivement une fois seuls. Alexander, Zucker et Brody (1970) ont montré que l’effet obtenu par Sherif pouvait s’expliquer par un effet lié aux attentes épistémiques de l’expérimentateur que les participants inféraient implicitement de la situation. Ces auteurs ont

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répliqué l’expérience de Sherif avec une consigne supplémentaire, dans laquelle l’expérimentateur dit aux participants qu’ils n’ont pas besoin d’avoir tous la même réponse.

Ils ont montré que cette consigne modifie la représentation que le participant a de la tâche et qu’elle fait perdre l’effet de normalisation. Donc la représentation de la tâche n’est rien d’autre qu’un effet de consigne. Selon ces auteurs, les participants ont comme idéologie qu’ils doivent tous avoir la même réponse afin d’aider l’expérimentateur, c’est pourquoi, lorsque ce dernier ne dit rien c’est cette idéologie qui domine et les individus convergent. Alors que lorsque l’expérimentateur dit que tous ne doivent pas absolument avoir la même réponse, cette idéologie est cassée et les individus ne convergent plus. Ainsi, il existe un biais : les répondants infèrent les attentes de l’expérimentateur et vont agir dans le but de les aider.

Les effets de l’attente de l’expérimentateur, ou plus généralement les effets d’attente, concernent également le domaine des aptitudes et des performances. Un effet connu à ce sujet est l’effet Pygmalion. Cet effet postule qu’une personne peut être influencée par les attentes d’autrui. L’étude de Rosenthal et Jacobson (1968) dans les classes d’école primaire démontre très bien cet effet. Il s’agissait de dire aux enseignants que certains élèves avaient un quotient intellectuel très élevé. Une année plus tard, les élèves dont les enseignants pensaient qu’ils étaient très bons deviennent les meilleurs de la classe. Cette étude montre que lorsqu’un élève croit que la personne en face de lui pense qu’il est doué, il le deviendra, puisqu’il sait qu’on attend de lui qu’il soit doué.

Par ailleurs, ces effets apparaissent lors de confrontations en face à face. En effet, l’étude de Word, Zanna et Cooper (1974) sur les performances dans un type de situation en face à face où la compétence est en jeu montre ces effets. Les résultats de cette étude permettent de conclure que le comportement d’un individu est dépendant des attentes de la personne qui se trouve en face de lui.

En résumé, ces effets liés aux attentes de l'expérimentateur concernent entre autre les effets d'influence, les tâches d'aptitudes et les confrontations face à face, qui sont cumulativement des caractéristiques fondamentales du conflit de compétences. Il est donc aisé de supposé que celui-ci pourrait-être un lieu privilégié de l'expression de ce type d'effet, surtout lorsque les consignes de l'expérimentateur sont explicites quant à ses attentes possibles

Si nous revenons à la première étude de Quiamzade et al. (2005), elle concerne le rapport d’influence entre deux personnes compétentes dans les tâches d’aptitudes. Par conséquent, il s’agit d’un contexte d’influence sociale, concernant les tâches d’aptitudes et de performances, en situation de face à face. Tout laisse donc à penser que l’effet de décentration trouvé dans cette étude n’est rien d’autre qu’un effet de consigne. En effet, si dans la

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condition de décentration les participants se font influencer par la réponse de l’autre personne, c’est peut-être parce qu’ils veulent satisfaire les attentes de l’expérimentateur et non parce que leur représentation est devenue complémentaire. Etant donné que la consigne explicite clairement qu’il peut être profitable de tenir compte de la réponse d’autrui, le participant répond à cette attente et donc se laisse influencer par la réponse d’autrui. Par conséquent, la décentration, moyen permettant de passer d’une représentation de la tâche contradictoire à une représentation complémentaire, n’est peut-être pas l’élément clé dans cette étude. Ainsi, ce ne serait pas un processus de décentration qui permettrait d’obtenir de l’influence, mais la consigne elle-même. L’objectif de la première étude ci-après est donc de répliquer les résultats de l’étude de Quiamzade et al. (2005) en éliminant cette hypothèse alternative en terme de consigne. Dans notre étude, une condition supplémentaire est présente. Cette condition contient la tâche de décentration, à l’exception que cette tâche n’est pas suivie de la consigne disant qu’il peut être profitable de tenir compte de la réponse d’autrui. Ainsi, il s’agit d’une situation où aucune consigne n’est donnée. Par conséquent, une influence obtenue dans cette situation ne peut pas être expliquée à travers un effet de consigne. Si dans cette condition le participant est influencé par la réponse de l’autre personne, c’est parce que sa représentation de la tâche est devenue complémentaire grâce à la décentration et donc l’effet trouvé s’explique bien en terme de processus de décentration.

Première étude : effet réel de décentration ou effet de l’attente de l’expérimentateur ? 2. Méthode

2.1. Population

L’étude comptait 96 adultes tout-venants, dont 50 femmes et 46 hommes. L’âge moyen était de 28,19 ans (écart-type de 10,94).

2.2. Plan expérimental

Le plan expérimental se divise en quatre conditions. La première condition est une condition de contrôle qui ne contient pas de tâche de décentration (contrôle). Dans les trois autres conditions une tâche de décentration est présente, mais des variations existent au niveau de la consigne. La deuxième condition avait pour consigne qu’il pouvait être profitable

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de tenir compte de la réponse d’autrui (décentration-consigne positive). La troisième condition avait pour consigne qu’il était préférable de ne pas tenir compte de la réponse d’autrui (décentration-consigne négative). Et la quatrième condition ne contenait aucune consigne (décentration-sans consigne). En résumé, nous avons trois conditions avec une tâche de décentration et une condition de contrôle sans tâche de décentration.

2.3. Procédure

L’étude était présentée aux participants comme une expérience dont l’objectif était d’analyser les différences individuelles concernant les capacités intellectuelles. Elle se déroulait sur ordinateur, où six étapes pouvaient être comptées : tâche leurre, feedback, décentration (présentée comme une tâche de rapidité), question principale, confrontation aux réponses de la source et question principale à nouveau. Les participants commençaient par répondre à quelques questions démographiques concernant l’âge, le genre et la profession.

Après avoir répondu à ces quelques questions, les répondants continuaient par une tâche leurre de raisonnement économique. Cette dernière était constituée de questions simples afin que les participants aient l’impression de réussir. Elle permettait de leur donner par la suite un feedback positif sur leur compétence et congruent avec leur impression. Il leur était dit que ce score était basé sur quatre critères : le temps moyen pour répondre à l’ensemble des questions, le temps le plus court mis pour répondre, le nombre de réponses correctes qu’ils ont données et le nombre de réponses correctes données consécutivement. Ces quatre critères avaient comme but d’empêcher le participant de calculer lui-même son score, afin que le feedback sur sa capacité soit crédible.

Les participants recevaient ensuite un feedback présenté sur une échelle allant de nul à parfait. Le participant recevait un score excellent. Ce feedback était maintenu constant, à savoir, tous les participants recevaient ce score « excellent ». En dessous de leur score, il leur était présenté le score d’une autre personne, prétendument sélectionnée par l’ordinateur dans la base de données des individus ayant déjà participé à l’étude. L’autre personne était de même âge et de même sexe que le participant (ceci afin d’être similaire à ce dernier) et avait soi-disant obtenu le même score, c’est-à-dire « excellent ». Si l’autre personne était similaire au participant, c’est parce que la similarité avec autrui est un moyen de faciliter la comparaison (Goethals et Darley, 1977).

Dans trois des quatre conditions une tâche de rapidité était présente, alors que dans une des conditions (contrôle) cette tâche n’était pas présentée. Dans les trois conditions où la tâche

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de rapidité était présente, la consigne était manipulée. La tâche consistait à voir une moitié de dessin durant une fraction de seconde et de dire ce que c’était. Le participant voyait un buste de femme puis répondait. La réponse « femme » était attendue. L’autre moitié du dessin leur était ensuite montré. Il s’agissait d’une queue de poisson. Il leur était dit que cette seconde moitié du dessin avait été montrée à l’autre personne dont ils avaient vu le score. Il était ajouté que cette personne avait répondu « poisson ». La totalité du dessin était ensuite montrée au participant qui voyait que c’était une sirène. Ce processus est supposé parvenir à un mécanisme de décentration qui permettrait au participant de concevoir la réponse d’autrui comme complémentaire et non contradictoire, et ainsi d’en tenir compte (Gruber, 2000). C’est à ce niveau, donc après la tâche de décentration, que les différentes consignes étaient distinguées. Dans la condition « décentration-consigne positive » la consigne était la suivante : « […] il arrive souvent que l’on n’utilise pas les indices qui permettent de répondre correctement, parce qu’ils sont difficiles à déceler. Dans ce cas et lorsque cela est possible, il peut s’avérer profitable de s’intéresser à l’information apportée par autrui et d’utiliser cette information […] ». Elle incitait donc le participant à tenir compte de la réponse d’autrui. Dans la condition « décentration-consigne négative » la consigne était la suivante : « […] il arrive souvent qu’on ne voit pas du premier coup les indices qui permettent de répondre correctement parce qu’ils sont difficiles à déceler. Dans ce cas, il peut s’avérer profitable de faire un effort de concentration et de chercher ces indices cachés dans la tâche. […] Les autres peuvent se tromper en n’utilisant pas les indices qui sont à leur disposition. Tenir compte de leur réponse peut ainsi vous induire en erreur. […] ». Elle incitait donc le répondant à ne pas tenir compte de la réponse d’autrui (ce qui annule l’induction de la décentration). Enfin, dans la condition « décentration-sans consigne », aucune consigne n’était donnée.

L’étape suivante concernait la variable dépendante. Un bref scénario était proposé aux participants. Ils devaient jouer le rôle d’un membre du gouvernement d’une république qui devait faire face à une dépense imprévue. La tâche du participant était de modifier le taux d’imposition afin d’augmenter la recette fiscale de cette république, ceci de façon à couvrir cette dépense supplémentaire. Une échelle de Likert en 7 points était proposée. Les participants devaient choisir s’il fallait « diminuer fortement le taux d’imposition » (=1),

« diminuer le taux d’imposition » (=2), « diminuer un tout petit peu le taux d’imposition » (=3), « ça dépend » (=4), « augmenter un tout petit peu le taux d’imposition » (=5),

« augmenter le taux d’imposition » (=6) ou « augmenter fortement le taux d’imposition » (=7). Le sens commun veut que pour augmenter le revenu d’un pays, il faut augmenter le taux

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d’imposition, c’est pourquoi nous attendons que les participants répondent davantage 6 ou 7 sur cette échelle.

Ensuite, le participant était confronté à la réponse de la source, réponse qui était contraire au sens commun, à savoir, qu’il faut diminuer le taux d’imposition pour augmenter le revenu d’un pays. Cette réponse était maintenue constante, c’est-à-dire que tous les participants étaient confrontés à cette dernière. Donc cette réponse était contraire à celle du participant, à savoir, qu’il faut augmenter le taux d’imposition pour augmenter le revenu d’un pays.

Enfin, la question principale (variable dépendante) était à nouveau posée en post-test.

Un scénario similaire à celui décrit plus haut était proposé aux participants. Ils devaient à nouveau jouer le rôle d’un membre du gouvernement, mais cette fois-ci pour un pays voisin qui devait également faire face à une dépense imprévue. Il devait donc modifier le taux d’imposition de ce pays voisin afin d’augmenter son revenu. L’échelle utilisée était la même que pour le scénario précédent (1 = « diminuer fortement le taux d’imposition » à 7 =

« augmenter fortement le taux d’imposition »). Afin d’identifier l’influence, les réponses à cette question seront comparées aux réponses à la question précédente.

Finalement, les participants devaient répondre à différentes questions en utilisant une échelle en 7 points (1=pas du tout d’accord, 7=tout à fait d’accord). Afin de vérifier que la manipulation de la décentration avait été correctement induite, une de ses questions concernait l’accord du participant sur la phrase suivante : « pour des tâches de raisonnement logique comme celles que vous avez résolues : lorsque deux personnes donnent une réponse différente l’une par rapport à l’autre, est-ce que le fait que l’une réponde juste implique que l’autre se trompe ? ». Cette variable permet de connaître la représentation de la tâche des participants, c'est-à-dire si cette représentation est plutôt contradictoire ou complémentaire.

2.4. Hypothèses

Notre hypothèse principale postule que si l'influence découle d'un processus de décentration, alors nous devrions obtenir davantage d'influence dans les deux situations où la décentration est supposée être induite. L'influence devrait donc davantage apparaître dans les conditions « décentration-consigne positive » et « décentration-sans consigne » que dans les conditions « contrôle » et « décentration-consigne négative ».

L'hypothèse alternative voudrait que si l'influence découle d'un effet de consigne, alors nous devrions obtenir davantage d’influence dans la situation où la consigne allait dans le

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sens de tenir compte de la réponse d’autrui. L'influence devrait donc davantage apparaître dans la condition « décentration-consigne positive » que dans les conditions « contrôle »,

« décentration-consigne négative » et « décentration-sans consigne ».

3. Résultats

La variable dépendante principale est le changement entre les taux préconisés en pré- test et en post-test. Cette variable a été calculée en soustrayant la réponse de la première question concernant l’augmentation ou la diminution du taux d’imposition à la deuxième question qui reprenait la même question mais appliquée à un autre pays. Les quatre conditions ont été transformées en trois variables indépendantes. L’une correspond à notre hypothèse principale et les deux autres correspondent aux contrastes orthogonaux. Conformément à notre hypothèse principale, les conditions « décentration-consigne positive » et

« décentration-sans consigne » ont été codées 1 et les conditions « contrôle » et

« décentration-consigne négative » ont été codées -1. Les coefficients du premier contraste orthogonal étaient de 1 pour la condition « décentration-consigne positive », de -1 pour celle

« décentration-sans consigne » et de 0 pour les conditions « contrôle » et « décentration- consigne négative ». Les coefficients du deuxième contraste orthogonal étaient de 1 pour la condition « contrôle », de -1 pour celle « décentration-consigne négative » et de 0 pour les conditions « décentration-consigne positive » et « décentration sans-consigne ».

3.1. Mesure de la décentration

Afin de vérifier que la manipulation de la décentration a bien été induite, une régression sur la variable concernant la représentation de la tâche a été faite. Cette analyse compare les deux conditions « décentration-consigne positive » et « décentration-sans consigne » (codées 1) aux deux conditions « contrôle » et « décentration-consigne négative » (codées -1). Le résultat de cette régression est significatif, ß = -.25, t = 2.48, p < .02. Les participants ayant bénéficié de la tâche de décentration, conditions « décentration-consigne positive » et « décentration-sans consigne », sont moins d’accord avec le fait que des réponses divergentes impliquent que si une personne a raison l’autre personne a tort (M = 2.58, SD = 1.39 et M = 2.85, SD = 1.35), que les répondants n’ayant pas bénéficié de cette tâche de décentration, condition « décentration-consigne négative » et « contrôle » (M = 3.35, SD =

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1.34 et M = 3.52, SD = 1.53). Les résultats des deux contrastes orthogonaux ne sont pas significatifs, ß = -.07, t = .65, p < .52 et ß = .04, t = .42, p < .68.

3.2. Résultats sur la variable dépendante principale

Une analyse de régression incluant les trois contrastes précédemment décrits comme prédicteurs a été réalisée. Le résultat pour le contraste correspondant à notre hypothèse principale montre qu’il existe une différence significative entre les conditions « décentration- consigne positive » et « décentration-sans consigne » et les conditions « contrôle » et

« décentration-consigne négative », ß = -.30, t = 3.02, p < .003, pour les moyennes cf. tableau 1, ainsi les conditions « décentration-consigne positive » et « décentration-sans consigne » sont différentes des conditions « contrôle » et « décentration-consigne négative »1. Les résultats pour les deux contrastes orthogonaux ne sont pas significatifs, ß = .00, t = .01, p <

1.00 et ß = .00, t = .03, p < .97.

Tableau 1 : Moyennes de changement selon les différentes conditions Conditions Contrôle Décentration-

consigne positive

Décentration- consigne négative

Décentration-sans consigne Moyennes

Ecart-type

.07 .92

-.65 1.47

.09 1.12

-.65 1.14

L’hypothèse alternative voulant que l’influence s’explique par un effet de consigne a également été testée. Trois nouveaux contrastes ont été testés à cet effet. Le premier, correspondant à l’hypothèse alternative, oppose la condition « décentration-consigne positive » (codée 3) aux trois autres conditions (codées -1). Les deux derniers contrastes correspondent aux contrastes orthogonaux. L’analyse de régression incluant ces trois contrastes ne produit aucun effet significatif, ß = -.14, t = 1.26, p < .21 pour l’hypothèse alternative et ß = .16, t = 1.22, p < .23 et ß = .11, t = .84, p < .41 pour les contrastes orthogonaux.

Ensuite, afin de vérifier une influence absolue, un test par condition a été fait. Ce test compare les moyennes obtenues à 0. Il a été trouvé que pour les conditions « décentration-

1 Lorsque l’on ajoute l’âge et le genre des participants dans l’analyse, ainsi que tous les produits qu’ils impliquent avec les contrastes déterminés, aucune des variables supplémentaires ni leurs produits n’atteignent un seuil de significativité acceptable.

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consigne positive » et « décentration-sans consigne », les moyennes sont significativement différentes de 0, t(25) = 2.27, p < .04 et t(19) = 2.55, p < .02. Alors que pour les conditions

« contrôle » et « décentration-consigne négative », les moyennes ne sont pas significativement différentes de 0, t(26) = .42, p < .68 et t(22) = .37, p < .72, ainsi les participants ne changent pas leur réponse dans ces conditions. L’influence apparaît donc seulement dans les conditions

« décentration-consigne positive » et « décentration-sans consigne ».

4. Discussion

Dans cette étude, notre objectif était de vérifier que le blocage de l’influence est lié à la représentation de la tâche. Les résultats principaux montrent que dans les deux situations où la décentration est supposée être induite, les répondants changent leur réponse pour s’approcher de celle de la source, alors que ce n’est pas le cas pour les deux autres situations où la décentration n’est pas induite. Ce résultat permet de conclure que le blocage de l’influence est bien lié à la représentation de la tâche, puisque dans les deux conditions où une influence apparaît, la représentation de la tâche avait été modifiée grâce à l’induction de la décentration.

Cependant, ce résultat ne permet pas d’écarter un effet de consigne. En effet, même si dans la condition « décentration-sans consigne » une influence est présente, nous ne savons pas si dans celle « décentration-consigne positive » cette influence est plus grande. Si une influence plus élevée est trouvée dans la condition de « décentration-consigne positive » que dans les trois autres conditions, cela signifie que même si l’effet trouvé est dû à la représentation de la tâche, un effet de consigne existe également. C’est pourquoi un deuxième contraste a été créé, contraste qui opposait la condition « décentration-consigne positive » aux trois autres conditions. Le résultat étant non significatif, il permet d’écarter un effet de consigne, puisque la consigne allant dans le sens de tenir compte de la réponse d’autrui ne permet pas d’obtenir davantage d’influence. Par conséquent, l’effet obtenu dans cette étude est dû au concept de décentration (Gruber, 2000), qui a permis de modifier la représentation de la tâche, et non à un effet de consigne (Alexander et al., 1970), ou plus généralement à un effet d’attente (Rosenthal et Jacobson, 1968 ; Word et al., 1974).

Les résultats sur la variable permettant de connaître la représentation de la tâche des participants nous ont permis d’observer que la décentration avait bien été induite. En effet, dans les deux conditions où la décentration a été induite (décentration-consigne positive et

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décentration-sans consigne), les participants avaient une représentation de la tâche moins contradictoire que dans les deux conditions où la décentration n’a pas été induite (contrôle et décentration-consigne négative). Ce résultat permet de conclure que la décentration est parvenue à modifier la représentation de la tâche des participants, représentation qui est devenue davantage complémentaire. Ainsi, en manipulant le concept de décentration, on a bien touché la représentation de la tâche.

Deuxième étude : blocage de l’influence, une question de menace ?

Nous avons vu plus haut que dans les tâches d’aptitudes la représentation de la tâche et la comparaison sociale ont des effets similaires. En effet, dans l’étude de Quiamzade et al.

(2005) les auteurs ont manipulé d’une part la représentation de la tâche, et d’autre par la comparaison sociale, et des effets similaires ont été obtenus. Concernant la représentation de la tâche, lorsqu’un individu est face à des réponses divergentes, il pense que si l’un a raison l’autre a tort, ce qui le mène à avoir un point de vue contradictoire. Du moment que cette représentation est contradictoire, une menace pour l’individu existerait lorsque autrui présente une réponse différente. Concernant la comparaison sociale, les individus pensent que la compétence de l’un implique l’incompétence de l’autre. Du moment que cette comparaison est contradictoire, une menace pour l’individu existerait. Dans l’étude de Quiamzade et al.

(2005), la décentration a permis une représentation plutôt complémentaire, et l’indépendance a permis une comparaison moins menaçante, ce qui a permis dans les deux cas de débloquer l’influence. Ces deux concepts sont donc liés, ils ont la même fonction. En l’occurrence, en manipulant la représentation de la tâche ainsi que la comparaison sociale, la menace disparaîtrait et l’influence apparaîtrait. Cependant, une question reste ouverte, est-ce bien la menace qui est la dimension sous-jacente à ses deux éléments ? En effet, en manipulant l’indépendance ou la décentration, un paramètre covarie : la compétition. Concernant la comparaison sociale, le fait que la compétence de l’un implique l’incompétence de l’autre met directement les individus en compétition. Ainsi, étant donné que l’indépendance permet une distribution des points indépendante, la compétition entre les individus est éliminée, puisque ce qui est donné à l’un n’est pas enlevé à l’autre. Donc nous ne savons pas si c’est la menace qui est réellement manipulée ou s’il s’agit de la compétition. Concernant la représentation de la tâche, le fait qu’une réponse soit erronée si une réponse est correcte met en compétition les réponses et donc indirectement leurs auteurs. Ainsi, étant donné que la décentration permet à l’individu d’avoir une représentation complémentaire, la compétition entre les individus

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disparaît, puisqu’ils peuvent avoir raison en même temps. Encore une fois, nous ne savons pas si c’est bien la menace qui bloque l’influence ou s’il s’agit de la compétition. Notre seconde étude tentera de trouver s’il s’agit d’un effet de menace ou d’un effet de compétition.

En conflit de compétences, l’hypothèse de la menace domine. Les individus se centrent peu sur la tâche afin de pouvoir se focaliser davantage sur le rapport avec la personne en face d’eux. Cette centration sur le rapport avec autrui permet à l’individu de maintenir une image positive de lui-même (Tesser, 1988). En effet, lorsqu’il y a menace, il s’agit d’une confrontation compétitive dans laquelle la régulation est surtout de défendre la menace qui règne sur l’estime de soi (Steele, 1988).

Les résultats de l’étude de Codol (1973) sur le phénomène de la « conformité supérieure de soi » soutiennent indirectement l’hypothèse d’une menace spécifique en conflit de compétences. Cet auteur montre que les individus se positionnant en deuxième place évaluent leur performance comme étant plus élevée que la personne se positionnant en première place. Cependant, les individus se positionnant en troisième place n’évaluent pas leur performance comme étant plus élevée que la personne se positionnant en deuxième place.

Ce résultat met en évidence le problème qui existe lorsque des individus se trouvent dans une haute position en terme de performance. L’individu qui est en deuxième position se sent davantage menacé que l’individu qui est en troisième position, puisque le deuxième vient juste après le vainqueur et donc il se compare à lui.

Les individus utilisent différentes manières pour faire face à la menace. Selon Steele (1975), en situation de menace sur le soi, les individus essaient de faire face à cette situation en affirmant un aspect du soi. En effet, le fait d’affirmer un aspect du soi permettrait à l’individu de se protéger contre une menace sur le soi. Steele (1988) explique que dans un premier temps, ce système d’auto-affirmation est activé lorsqu’une information menace l’intégrité du soi perçu. Dans un second temps, ce système d’auto-affirmation fait pression sur l’adaptation comportementale et cognitive jusqu’à ce que l’intégrité du soi perçu soit restaurée. En résumé, les cognitions qui menacent l’intégrité du soi perçu éveillent une motivation à réaffirmer le soi, afin de rétablir une perception de l’intégrité du soi global.

Ainsi, l’individu élimine l’effet d’une menace sur le soi en affirmant certains aspects du soi.

L’auto-affirmation peut se faire à n’importe quel niveau, c'est-à-dire que même si l’affirmation de soi est différente de la menace, elle restera tout de même une solution contre la menace (Spencer, Fein et Lomore, 2001 ; Steele, 1975 ; Steele et Liu, 1983). L’évacuation de la menace peut donc se faire grâce à l’affirmation de soi à n’importe quel niveau.

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Ces propositions se sont révélées pertinentes dans divers domaines, comme la dissonance (Steele et Liu, 1981), la réactance (Brehm, 1970, cité par Steele, 1988), l’impuissance acquise (Seligman, 1975, cité par Steele, 1988) ou encore les influences chez les fumeurs (Pérez, Falomir et Mugny, 1995 ; Falomir, Mugny et Pérez, 1996).

Afin de vérifier que le blocage de l’influence est dû à la menace, et non à la compétition pour le soi, nous avons réalisé une deuxième étude. Dans cette étude, nous allons utiliser le concept d’auto-affirmation afin de manipuler uniquement la menace, de cette manière, si un effet est trouvé il sera dû à la menace. Par conséquent, si une influence apparaît uniquement lorsque le participant a pu s’auto-affirmer, ce résultat nous permettra de conclure que la décentration et l’indépendance sont deux concepts qui permettent bien d’éliminer la menace et non la compétition pour le soi.

5. Méthode

5.1. Population

La population était composée de 76 adultes tout-venants, dont 38 femmes et 38 hommes. L’âge moyen était de 33,84 ans (écart-type de 9,25).

5.2. Plan expérimental

Le plan expérimental se divise en trois conditions. La première condition remplace la tâche de décentration (présente dans notre première étude) par une tâche d’auto-affirmation (Steele, 1988). Nous l’avons appelé condition d’auto-affirmation. La deuxième est une condition d’affirmation d’autrui. Enfin, la dernière est une condition de contrôle où la tâche d’affirmation (de soi ou d’autrui) n’est pas présente, il s’agit d’une réplique de la première condition de l’étude précédente. En résumé, nous avons deux conditions avec une tâche d’affirmation (de soi et d’autrui) et une condition de contrôle sans tâche d’affirmation.

5.3. Procédure

La procédure est très similaire à celle de l’étude I. En effet, le même programme a été utilisé, toutefois avec quelques modifications au niveau des étapes. Les étapes restaient les

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mêmes à l’exception de la tâche de décentration qui avait été remplacée par une tâche d’affirmation. Selon les conditions, il s’agissait soit d’une tâche d’auto-affirmation, soit d’une tâche d’affirmation d’autrui. L’emplacement de cette tâche précédait la question principale sur le pays voisin, c’est-à-dire avant le post-test.

Concernant l’auto-affirmation, 6 valeurs très générales étaient présentées aux participants, à savoir arts et culture, vie sociale/relations sociales, activité physique, religion, politique et vie professionnelle. Ces valeurs correspondent à celles de Vernon et Allport (1931), à l’exception de l’activité physique qui a remplacé l’économie. En effet, étant donné que l’étude porte sur des questions d’économie, il a été préférable de remplacer la valeur d’économie par celle des activités physiques afin d’éviter tout biais. Le participant devait ensuite choisir la valeur la plus importante pour lui, celle qui le définit le mieux et qui donne du sens à sa vie. Ensuite, il devait expliquer, à l’aide de trois exemples, pourquoi la valeur choisie était la plus importante pour lui et pourquoi elle lui permettait de se valoriser dans sa vie quotidienne. Concernant l’affirmation d’autrui, le principe était le même que pour l’affirmation de soi, mais cette fois-ci le répondant devait choisir la valeur la plus importante pour un individu moyen autre que soi-même et expliquer pourquoi. Cette condition permet de distinguer une explication en terme d’affirmation d’une explication en terme d’auto- affirmation.

Avant de terminer l’expérience, les participants devaient estimer quelles étaient leurs capacités et celles de la source concernant la tâche leurre. Ils devaient se prononcer sur les quatre critères de score qui avaient permis de donner le feedback sur la compétence, c'est-à- dire : le temps moyen pour répondre à l’ensemble des questions, le temps le plus court mis pour répondre, le nombre de réponses correctes données et le nombre de réponses correctes données consécutivement. Pour ces quatre critères, le répondant devait distribuer un total de 100 % entre lui et la source, impliquant que ce qui était donné à lui-même était enlevé à la source et vice versa (interdépendance négative).

5.4. Hypothèse

L’influence devrait apparaître davantage lorsque la menace est évacuée, c’est-à-dire en condition d’auto-affirmation, que lorsque la menace est présente, c'est-à-dire en condition de contrôle où la menace est supposée être présente par défaut et d’affirmation d’autrui. Nous devrions donc obtenir plus d’influence dans la condition d’auto-affirmation.

(21)

6. Résultats

La variable dépendante principale est la même que celle de l’étude I, c'est-à-dire le changement entre les taux préconisés en pré-test et en post-test. Cette variable a été calculée de la même manière que pour l’étude I. Les trois conditions ont été transformées en deux variables indépendantes. L’une correspond à notre hypothèse et l’autre correspond à un contraste orthogonal. Conformément à notre hypothèse, la condition d’auto-affirmation a été codée 2 et les conditions d’affirmation d’autrui et de contrôle ont été codées -1. Les coefficients de contraste orthogonal étaient de 0 pour la condition d’auto-affirmation, de -1 pour celle d’affirmation d’autrui et de 1 pour la condition de contrôle.

6.1. Résultats sur la variable dépendante principale

A été réalisée une analyse de régression incluant comme prédicteurs les deux contrastes précédemment décrits. Le résultat pour le contraste correspond à notre hypothèse montre qu’il existe une différence significative entre la condition d’auto-affirmation et les conditions d’affirmation d’autrui et de contrôle, ß = -.26, t = 2.26, p < .03, pour les moyennes cf. tableau 2, ainsi la condition d’auto-affirmation est différente des conditions d’affirmation d’autrui et de contrôle2. Le résultat pour le contraste orthogonal montre que ce contraste n’est pas significatif, ß = .02, t = .14, p < .89.

Tableau 2 : Moyennes de changement selon les différentes conditions Conditions Auto-

affirmation

Affirmation d’autrui

Contrôle

Moyennes Ecart-type

-.93 1.59

-.22 1.00

-.27 1.04

Ensuite, afin de vérifier une influence absolue, un test par condition a été réalisé. Ce test compare les moyennes obtenues à 0. Il a été trouvé que pour la condition d’auto- affirmation, la moyenne est significativement différente de 0, t(26) = 3.02, p < .006. Alors que

2 Lorsque l’on ajoute l’âge et le genre des participants dans l’analyse, ainsi que tous les produits qu’ils

impliquent avec les contrastes déterminés, aucune des variables supplémentaires ni leurs produits n’atteignent un seuil de significativité acceptable.

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pour les conditions d’affirmation d’autrui et de contrôle, les moyennes ne sont pas significativement différentes de 0, t(22) = 1.04, p < .31 et t(25) = 1.31, p < .20, ainsi les participants ne changent pas leur réponse dans ces conditions. L’influence apparaît donc seulement dans la condition d’auto-affirmation.

6.2. Résultats complémentaires

Une régression a été effectuée sur la variable qui mesurait les 100 % de points distribués par le participant concernant le nombre de réponses correctes. Le résultat de cette analyse est non significatif, ß = .06, t = .48, p < .64. D’autres analyses de régression ont été faites sur les trois autres variables où des points devaient également être distribués, à savoir le nombre de réponses correctes données consécutivement, le temps moyen pour répondre à l’ensemble des questions et le temps le plus court mis pour répondre. Les résultats de ces trois régressions sont également non significatifs, ß = .01, t = .04, p < .97, ß = -.16, t = 1.35, p < .18 et ß = -.04, t = .36, p < .72. Pour les moyennes, cf. tableau 3. Les quatre mesures n’ont pas été agrégées en raison d’un alpha faible (α = .67), c’est pourquoi les analyses ont été réalisées séparément pour chaque item.

Tableau 3 : Moyennes des points donnés pour le soi selon les différentes conditions

Conditions Auto-

affirmation

Affirmation d’autrui

Contrôle

Moyennes (réponses correctes) Ecart-type

54.26 14.39

52.13 20.67

52.38 16.93 Moyennes (réponses correctes consécutives)

Ecart-type

51.70 14.74

52.87 19.37

50.19 12.10 Moyennes (temps moyen)

Ecart-type

56.48 17.37

58.74 18.15

65.77 17.87 Moyennes (temps le plus court)

Ecart-type

52.26 10.12

51.70 17.98

55.19 12.21

(23)

7. Discussion

Dans cette étude nous voulions connaître quel était l’élément clé se cachant derrière le blocage de l’influence. Les deux éléments en question étaient d’une part le rôle de la menace, et d’autre part le rôle de la compétition. Les résultats principaux de cette recherche ont montré que le blocage de l’influence était bien dû à la menace et non à la compétition. En effet, en manipulant uniquement la menace à l’aide de la méthode d’auto-affirmation (Steele, 1988), tout en gardant constante la compétition, on obtient une différence entre la condition où aucune menace n’est présente et celles où une menace existe. Dans la condition d’auto- affirmation nous obtenons davantage d’influence que dans les conditions d’affirmation d’autrui et de contrôle. D’ailleurs, nous pouvons même observer que seule la condition d’auto-affirmation permet l’influence. Ces résultats vont dans le sens que l’absence d’influence en conflit de compétences est due à la présence d’une certaine menace.

Les résultats sur les variables d’interdépendance négative peuvent paraître étonnants.

En effet, un impact de l’auto-affirmation sur la comparaison sociale était attendu. Etant donné que la menace est réduite grâce à l’affirmation du soi, nous aurions pensé que la comparaison sociale serait moins menaçante en condition d’auto-affirmation. Dans cette condition nous avions prédit une distribution de points plus équitable entre le participant et la source, ce qui n’est pas le cas. Ce résultat peut être expliqué en partie par le positionnement des questions concernant l’interdépendance négative. En effet, comme les participants répondaient à d’autres questions avant ces dernières, telle que la question sur la représentation de la tâche de la première étude, il est possible qu’ils commençaient à se rendre compte du réel objectif de l’étude. Ainsi, la désirabilité sociale a peut-être pris le dessus (Gough, 1952, cité par Juhel et Rouxel, 2005). Cette explication est très probable étant donné que lors du feedback, de nombreux participants, arrivés au terme de l’expérience, déclarent s’être rendu compte du réel objectif poursuivi par cette étude.

Les intérêts et les apports novateurs de ces deux études étaient finalement de répondre à deux questions soulevées par certains auteurs. Il s’agissait, pour la première étude, de vérifier que les attentes de l’expérimentateur n’avaient aucun effet sur nos résultats, et donc que l’influence obtenue en interdépendance informationnelle était bien due à la manipulation de la décentration. Les résultats vont effectivement dans ce sens. Pour la deuxième recherche, l’objectif était de vérifier que la décentration et l’indépendance manipulaient bien la menace inhérente au conflit de compétences et non la compétition, et donc que le blocage de

(24)

l’influence était bien dû à la menace. Encore une fois, les résultats que nous avons obtenus soutiennent ce fait.

Nous pouvons conclure que lors d’un conflit de compétences, la décentration est un moyen permettant d’obtenir de l’influence. Etant donné que la représentation de la tâche est contradictoire dans un conflit de compétences, une menace subsiste. Cependant, la manipulation de la décentration écarte la menace en modifiant cette représentation afin qu’elle devienne complémentaire. Une fois cette menace éliminée, l’influence peut apparaître. Ainsi, dans de nombreuses situations, les individus peuvent élaborer une nouvelle connaissance à partir de points de vue non concordants, mais pour ceci leur point de vue doit être complémentaire. Donc un travail de décentration doit être fait afin de parvenir à un point de vue complémentaire.

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