Cycle de séminaires de recherche 2014
Enquêter auprès des enfants en « terrain difficile » : Mieux comprendre pour mieux agir
L’absence de connaissance empirique et scientifique, fiable et objective, sur certaines problématiques et populations a des effets néfastes bien connus lorsqu’il s’agit d’impulser des pratiques innovantes de prévention ou de prise en charge. Certains terrains de recherche ne se laissent pas aisément « approcher » ou « apprivoiser ». Il en va ainsi des espaces dangereux, hostiles, violents ou fuyants. Sont-ils les seuls ? Qu’entend-on précisément par « terrain difficile » dans le champ de l’enfance et quels sont les différents outils dont dispose le chercheur pour l’investiguer ?
Inévitablement, cette notion de « terrain difficile » interroge les conditions de production des connaissances scientifiques et renvoie tout à la fois aux difficultés administratives rencontrées par le chercheur pour accéder à des espaces qui ne se laissent que rarement approcher (milieu carcéral, secteur hospitalier, etc.), mais aussi aux difficultés méthodologiques pour adapter et ajuster un dispositif d’enquête qui permette de recueillir avec rigueur et objectivité la parole et le point de vue de l’enquêté. La réflexion que nous souhaitons engager dans le cadre de ce cycle de séminaires porte donc sur les terrains difficiles entendus autant du point de vue de son cadre matériel que du point de vue des populations enquêtées, et plus particulièrement des enfants qui s’y intègrent. Il s’agit plus précisément de comprendre :
- D’une part, comment, les problématiques rattachées à l’enfance peuvent être une porte d’entrée pour accéder à des terrains réputés pour leur inaccessibilité ? Qu’il s’agisse de l’institution carcérale, des terrains migratoires, des terrains de pauvreté, l’enfance peut en effet permettre d’approcher des familles qui se laissent d’ordinaire difficilement interroger ou consulter. Mais dans le même temps, certaines situations
peuvent se révéler particulièrement bouleversantes et choquantes, dans le sens où les révélations recueillies peuvent révulser, horrifier, interroger. Ce n’est donc pas seulement la question de l’accès au terrain qui se pose ici, mais aussi de la place des émotions dans ce type de situation, de la relation particulière entre le chercheur et son terrain, la relation subjective qu’il tisse avec lui et le rapport d’objectivité auquel il se soumet dans le choix de ses outils d’enquête, des lieux investis et des personnes rencontrées.
- D’autre part, comment, dans une perspective inverse, ces terrains considérés comme illégitimes, stigmatisés, impénétrables, saturés imposent de questionner différemment les problématiques de l’enfance et de rompre le découpage scientifique et les domaines traditionnels de spécialisation à travers lesquels elles sont généralement abordées (famille, éducation, santé). Cette interrogation s’inscrit dans le cadre d’une réflexion contemporaine sur le statut de l’enfant désormais moins considéré comme un réceptacle passif mais davantage comme un acteur social. Cette conception de l’enfant, non plus « être en devenir » mais « être au présent » implique dans le cadre de ce cycle de séminaires sur les terrains difficiles d’adopter un regard moins « adulto-centrique » et de recentrer les discussions sur le point de vue et le ressenti de ces enfants. L’enjeu sera donc d’opérer un changement de notre point de vue sur eux à partir de leur point de vue sur nous : comment les enfants nous rendent-ils capables de leur poser les « bonnes questions » ?
A l’articulation de ces deux questionnements, il s’agira de réfléchir à la place de l’enquêteur, mais aussi du praticien, du professionnel, de l’intervenant dans des environnements où les canons de la méthode et de la pratique peuvent être régulièrement mis à mal. Aborder et approcher l’enfance dans des contextes de violence, de précarité, d’insécurité, de pratiques addictives suppose en effet d’adopter des pratiques d’investigation souvent présentées comme des « bricolages ». Ces situations impliquent également de réfléchir à la dissymétrie des relations engagées, aux filtres pouvant s’intercaler entre l’univers de l’enquêteur ou du praticien d’une part, et celui de l’enquêté ou de l’usager d’autre part, et aux moyens dont le chercheur ou le praticien dispose pour accéder à des terrains parfois considérés comme des
« bastions imprenables ».
Ce cycle de séminaires s’adresse aux chercheurs, praticiens, spécialistes du champ, doctorants. Il vise à permettre aux chercheurs de présenter non pas seulement les résultats de leurs recherches, mais aussi ses coulisses ; non pas seulement la recherche aboutie, figée, mais aussi la recherche « en train de se faire » afin d’ouvrir la boîte noire et faciliter la circulation des savoirs et des pratiques, de la théorie et de l’empirie, entre l’univers des scientifiques et celui des professionnels de l’enfance.
Programme des séances :
Séance 1 (24 janvier 2014 – 10h30/13h00) : Terrain des violences sexuelles : surmonter le silence pour mieux repérer et mieux traiter
Avec les interventions de Dorothée DUSSY (anthropologue, Chargée de recherche au CNRS – IRIS) et Anne-Claude AMBROISE-RENDU (historienne, Professeur des universités – Université de Limoges)
Séance 2 (28 mars 2014 - 10h30/13h00) : Terrain des addictions : Interroger la parentalité des pères et mères en situation de toxicomanie
Avec les interventions de Laurence SIMMAT-DURAND (sociologue, Professeure des universités, Université Paris Descartes) et Stéphanie TOUTAIN (Sociologue, Maître de conférences, Université Paris Descartes)
Séance 3 (30 mai 2014 - 10h30/13h00) : Terrain carcéral : Relations parents/enfants en contexte d’incarcération du père ou de la mère
Avec les interventions d’Astrid HIRSCHELMANN (Maître de conférences en psychopathologie et criminologie - Université Rennes 2) + intervenant(e) à confirmer
Séance 4 (26 septembre 2014 - 10h30/13h00): Terrains migratoires : Recueillir la parole des mineurs en situation de migration pour mieux répondre à leurs besoins de protection
Avec les interventions d’Angelina ETIEMBLE (sociologue, Maître de conférences – Université du Maine) et Olivier PEYROUX (sociologue)
Séance finale (21 novembre 2014 - 10h30/13h00): Conclusion : Comment investiguer l’enfance : théorie et pratique
Avec les interventions de Régine SIROTA (Sociologue, Professeur des universités, Université Paris Descartes) + intervenant(e) à confirmer