G. CHOUBERT INRA
Station
d’Hydrobiologie
Unité de Nutrition des Poissons 64370 Saint-Pée-sur-Niuelle
La pigmentation des
Salmonidés :
Dynamique et
facteurs de variations
La pigmentation de la peau et de la chair des salmonidés, facteur de
qualité, est recherchée tant par les pêcheurs et les gastronomes que par les
pisciculteurs souhaitant améliorer leurs produits.
Aujourd’hui
onsait que la pigmentation rouge des truites et
saumonssauvages est due
auxpigments caroténoïdes. Toutefois, cette pigmentation
est
sousla dépendance de nombreux facteurs : intrinsèques propres
aupoisson et externes d’origine alimentaire.
La couleur des
poissons
est due à laréflexion
corporelle
de certaines deslongueurs
d’onde
qui
composent la lumière blanche inci-dente,
les autreslongueurs
d’onde étant absor- bées. Cetteabsorption
est due à la naturephy- sique
ou à lacomposition chimique
de leurssurfaces. On
parle alors,
dans ce dernier cas,de couleur
pigmentaire,
c’est-à-dire de couleur due à un ouplusieurs pigments
(Chibon 1967).La
pigmentation
rouge des salmonidés est due auxpigments
caroténoïdes.Ce n’est
qu’à partir
des années trente que la nature de cescomposés
a éveillé l’intérêt deschercheurs
qui
ont commencé à isoler et doserles
pigments
caroténoïdes chez les salmonidés.1 / Les caroténoïdes
Les caroténoïdes sont des substances
poly- éniques
caractérisées par unsystème
de doubles liaisonsconjuguées (figure
1). Leurstructure résulte d’une
composition systéma- tique :
huit élémentsisopréniques rangés symétriquement
autour d’une double liaison centrale pour former untétraterpène (terpène
=
C10),
c’est-à-dire une molécule en C40. Les deux groupesméthyles
lesplus rapprochés
ducentre de la molécule sont en
position
1:6. Les autres,exceptés
les groupesméthyles
termi-naux, se trouvent en
position
1:5. Dans cettefamille de
composés bicycliques,
les deux élé- mentsisopréniques
terminaux forment descycles,
à l’intérieurdesquels
laposition
desdoubles liaisons varie, donnant lieu à des
cycles
de type a ou J3.Le
squelette
centralpeut
aussiporter
diffé-rentes fonctions semblables à celles des groupes terminaux ou subir
simplement
desréarrangements
dans les doubles liaisons.Dans ce dernier cas, on obtient des cis-iso- mères. Le nombre de doubles liaisons
conju- guées
varie de 7 à 15 mais le nombre 11prédo-
mine dans les caroténoïdes de
poissons.
Cettestructure
chimique particulière
montre l’exis-tence
possible
d’ungrand
nombre de stéréoiso-mères. Dans la nature les isomères tout-trans sont les
plus
abondants.Cependant, l’analyse
Résumé ’
Les caroténoïdes sont
largement répandus
chez lespoissons.
Cespigments liposolubles
colorent en rouge,
orangé
oujaune
lestéguments
et différents tissus ou organes, essentiellement le muscle et lesgonades.
Cespigments
se trouvent sous diverses formes, libres ou estérifiées.La fixation des
pigments
caroténoïdes par lespoissons
est sous ladépendance
denombreux facteurs :
intrinsèques,
propres aupoisson
et externes, dus à l’aliment. Lespoissons
ne sont pascapables
desynthétiser
les caroténoïdes de novo et doivent donc les trouver dans leur alimentation. Dans la nature, la couleur rouge des truites et saumonsprovient
d’une alimentation riche en invertébrés dont lepigment
dominant estl’astaxanthine. En
pisciculture intensive,
il est nécessaire decomplémenter
ou desupplémenter
les aliments en caroténoïdes.Compte
tenu de leur structurechimique,
leproblème
de la stabilité des caroténoïdes dans les alimentscomposés
se pose. Deplus, la
durée et les conditions de
stockage
peuvent apporter des modifications difficilementprévisibles
en raison de la diversité des formules alimentaires et des conditions de fabrication et de transport.a mis en évidence des formes cis-trans en pro-
portion
nonnégligeable.
Laprésence
de nom- breuses doubles liaisons est aussi la cause de l’instabilitéqui
caractérise cespigments.
Lescaroténoïdes sont facilement détruits et deviennent incolores sous l’action de
tempéra-
tures
élevées,
de lalumière,
del’oxygène
et desacides.
Les caroténoïdes ont un spectre
d’absorption caractéristique :
unpic
médianprincipal accompagné
deplusieurs pics
secondaires.C’est le
pic
médianqui
sert au calcul du coeffi- cient d’extinctionspécifique. Cependant,
laposition
du maximumd’absorption
est sensible-ment influencée par la
pureté
dupigment
et lanature du solvant utilisé. C’est
pourquoi
lesindices différent souvent d’un auteur à l’autre.
La forme du spectre et la
position
du maximumd’absorption permet
de définir le nombre de doublesliaisons,
letype
de substituant et la nature de l’isomère. A titred’exemple,
lesspectres
de trois caroténoïdes(f3-carotène,
échi-nénone et canthaxanthine) sont
représentés
sur la
figure
2. Leur étudepermet
depréciser :
- Le nombre de doubles liaisons
L’augmentation
du nombre de doubles liai-sons entraîne un
déplacement
du maximumd’absorption
vers lesplus grandes longueurs
d’onde
(déplacement bathochrome) ;
- Le type de substituant
L’introduction d’une fonction cétone dans le
cycle
modifie la forme duspectre
caractéris-tique
à troispics (perte
de la structurefine) ;
- La nature de l’isomère
La forme cis se caractérise par
l’apparition
d’un
pic
140 nm endeçà
du maximum d’ab-sorption.
2 / Nature des caroténoïdes des salmonidés
Les
premières
recherches ont été limitées par les moyensd’investigation
et de caractéri-sation des caroténoïdes. Les études sur les
lipochromes
despoissons
étaient basées surdes observations
spectrales
suiviesquelquefois
d’essais de
séparation
despigments
à l’aide dedifférents solvants. C’est
pourquoi
dans laplu- part
desanalyses
effectuéesautrefois,
seuls lescomposés majeurs
ont été identifiés.Aujourd’hui,
lestechniques, physiques
et chi-miques,
souvent à l’échelle de lamicroquantité
(10-3 à à 104g)
d’unepart,
et le nombreimpor-
tant de
composés
de référencesynthétisés
enchimie
organique
d’autrepart, permettent
l’identification depigments
isolés en trèspetites quantités.
D’une
façon générale,
lespoissons
d’eaudouce ou
amphihalins
ont descompositions
enpigments
caroténoïdesplus complexes
que celles despoissons
marins (Hirao 1967). Lenombre total de caroténoïdes déterminés chez les salmonidés est relativement faible (une trentaine environ)
comparé
au nombre de caro-ténoïdes totaux des
végétaux (plus
de 350).La structure de
quelques
caroténoïdes cou-ramment rencontrés chez les salmonidés est
représenté
dans lafigure
1. Ondistingue
enparticulier :
- Le
/3-carotène (/3,/3-carotène)
Ce caroténoïde fait
partie
des substances naturelles lesplus répandues.
Sa structureprésente
deuxcycles
13-ionone terminaux. Il a étésignalé
tant dans la peau que dans le muscle de la truitearc-en-ciel, Oncorhynchus mykiss
111
(Thommen et Gloor1965,
Choubertet
Luquet
1975).- La
cryptoxanthine <!,/}-coro<eKe-3-o!)
Un groupe
hydroxyle
enposition
3 (Kühn etGrundmann 1933) caractérise ce
pigment qui
aété mis en évidence dans le muscle de la truite
fario,
Salmofario (Czeczuga
1979) et dans lapeau de la truite arc-en-ciel (Choubert 1979).
- La canthaxanthine
(fJ,fJ-carotène-4-4’-dione)
Ce
pigment possède
deux groupes céto-niques
enposition
4 et 4’(Haxo 1950). Il a étéfréquemment
mentionné chez les salmonidés sauvages (Thommen et Gloor1965, Czeczuga
1979).Synthétisée
industriellement (Isler et al1958),
la canthaxanthine est utilisée enpisci-
culture intensive.
- L’astaxanthine
(3,3’-dihydroxy-fi,fi-
carotène
4,4’-dione)
Ce
pigment
rougepossède
deux groupeshydroxyles
enposition
3 et 3’ et deux groupescétoniques
enposition
4 et 4’(Kuhn etSorensen 1938). C’est le
pigment
naturel dessalmonidés. Ce
pigment
peut se trouver sous forme libre ou sous forme estérifiée (Choubertet
Luquet 1975,
Schiedt et al1986),
tant dansla peau que dans le muscle (Choubert 1979).
Aujourd’hui,
la formelibre, synthétisée
indus-triellement (Kienzle et
Mayer 1978),
est utili-sée en
pisciculture
intensive.- La zéaxanthine
!{,/!-ce[ro<éMe-3,3’-dto!
Ce
pigment
est caractérisé par laprésence
de deuxgroupements hydroxyles
enposition
3et 3’(Karrer et Jucker 1950). Chez les salmoni-
dés,
la zéaxanthine a été mise en évidence chez la truite arc-en-ciel (Hata et Hata1975,
Choubert 1979) et le saumonatlantique,
Salmo salar
(Czeczuga
1975).- La lutéine
(¡J, E -carotène-3,3’-diol)
Ce
pigment
caroténoïdepossède
une struc-ture de
type
a-carotène (Karrer et Jucker 1950). Assezfréquemment
identifié chez lessalmonidés,
tant dans la peau que dans le muscle (Steven1947,
Hata et Hata1975,
ll> Les noms précédents de la truite arc-en-ciel ont été : Salmo irideu.s puis Salmo gairdtteri
Choubert
1979), la
lutéinepeut
se trouver sousforme libre ou estérifiée.
D’autres caroténoïdes sont
plus
rarementdétectés et
généralement
enquantités
réduites. Certains d’entre eux
correspondent
àdes intermédiaires
importants
dans le métabo- lismepigmentaire.
Leur faibleconcentration,
ou
même,
dans certains cas, leur absence apparente, serait due à larapidité
de leurtransformation (Gilchrist et Green 1960). Dans
ce groupe, on
peut
citer :- La taraxanthine
(5,6-époxy-5-6- dt/tydro-/},e-caro!’Ke-3,3’-d[0!
Ce
pigment
estquelquefois
mentionné chezles salmonidés (Peterson et al 1966,
Czeczuga
1979).- L’échinénone
!,/{-coro!éMe-4-oHe!
Un groupe
cétonique
enposition
4 caractéri-se ce
pigment.
Saprésence
a surtout été notée dans la peau de la truite arc-en-ciel (Choubertet
Luquet 1975,
Choubert 1979).-
L’hydroxyéchinénone (4’-hydroxy-fJ,fJ-
carotène-4-one)Ce
pigment, qui possède
un groupementhydroxyle supplémentaire
enposition
4’ parrapport
àl’échinénone,
a été identifié dans la peau de la truite fario(Czeczuga
1979).- L’a-carotène
(/3,e-carotène)
Il a été observé chez la truite arc-en-ciel (Savolainen et
Gyllenberg
1970).3 / Distribution des caroténoïdes chez les salmonidés
__
Les
poissons
accumulent les caroténoïdes essentiellement dans la peau, le muscle et lesgonades.
De cefait, les
autres tissus et organes ont été peu étudiés. Lesquantités
depigments présentes
dans l’animal entier et les différents organes ou tissus varient avecl’individu, l’âge,
le sexe et
l’époque
de l’année (Hirao 1967).Dans la peau, les
pigments
sont accumulésdans les
chromatophores,
cellules étoilées ouramifiées,
dont ondistingue
deuxtypes
selon lanature des
pigments qu’elles
renferment : lesérythrophores,
cellules àpigment
rouge(astaxanthine) et les
xanthophores,
cellules àpigment jaune (lutéine).
D’une taille de 8 !m,ces
chromatophores
ont des teneurs enpig-
ments de l’ordre de 200 à 340 x 10-!z g pour les
érythrophores
et de 11 à 28 x 10-12 g pour lesxanthophores
(Steven 1948).Si,
au niveau de laligne
latérale despoissons,
on ne trouve que desérythrophores largement étalés,
leplus
souventles deux
types
cellulaires sontprésents
dansune même
région (Bagnara
1966). Les chroma-tophores
sont situés dans le derme où ils consti- tuent unepremière
couche de cellules sous laLes
poissons
accumulent les caroténoïdes dans la peau, le muscle et les
gonades,
defaçon
variableselon
l’individu,
l’âge,
le sexe etl’époque
de l’année.couche limitante (membrana terminans) et une seconde à la limite du derme et de
l’hypoderme
(Bertin 1958).L’origine
des cellulespigmentaires
estlong- temps
restée inconnue car il estimpossible
deles reconnaître tant
qu’elles
ne contiennent pas encore leurspigments caractéristiques.
Aujourd’hui,
on sait que leurapparition
esttoujours précoce.
Les futures cellulespigmen-
taires se détachent des crêtes neurales dès la fermeture du tube nerveux (fin du stade neu-
rula). Possédant un
pouvoir migratoire
trèsgrand,
elles sedéplacent
sousl’épiderme
aumilieu des cellules
mésenchymateuses
dont iln’est d’abord pas
possible
de lesdistinguer.
Leur différenciation et leur mise en
place
défi-nitive
correspondent
à desphénomènes
com-plexes qui
se réalisent lentement. Lapigmen-
tation
caractéristique
del’espèce
n’est leplus
souvent achevée que lors de la maturité sexuelle
(Bagnara 1966,
Chibon 1967).Dans le
muscle,
lescaroténoïdes, pigments liposolubles,
peuvent être soit dissous dans desgouttelettes lipidiques
entre les fibres muscu-laires soit liés à d’autres molécules comme des
sucres (caroténoïdes
glycosylés)
ou des pro- téines(caroténo-protéines)
dans la membranesarcoplasmique
des fibres musculaires.Dans les
gonades,
les caroténoïdes ont été mentionnés dissous dans leslipides
tant chezles mâles (Steven
1948, Czeczuga
1974) que chez les femelles(Czeczuga
1975).4 / Source alimentaire des caroténoïdes
des salmonidés
Les animaux ne sont pas
capables
de syn- thétiser les caroténoïdes de novo et de ce fait doivent les trouver dans leur alimentation.Toutefois la
plupart
desespèces
peuvent en modifier la structure (Weedon 1967). Enmilieu
naturel,
la couleur rouge des truites et des saumonsprovient
d’une nourriture où abondent les invertébrés (André1926,
Goodwin 1952) dont le
pigment
dominant estl’astaxanthine. En salmoniculture
intensive,
les
poissons
nepeuvent
pas trouver d’inverté- brés engrande quantité.
Aussi est-il nécessai-re de
complémenter
ou desupplémenter
lesrégimes
alimentaires en caroténoïdes.Différentes sources de
pigments
ont été uti-lisées : des matières
brutes,
des dérivés indus-triels,
et despréparations spéciales.
Les deuxpremières catégories
ontl’avantage
d’existeren
grande quantité
et surtout leur coût estattractif. Elles
peuvent également
constituerun
apport protéique important
(teneur de 25 à40 %). Il a ainsi été utilisé : des levures (Savolainen et
Gyllenberg 1970,
Johnson et al1977),
desalgues
(Choubert1979),
du krill(Ugletveit 1974),
des déchets de crabe(Spinelli
et al
1974,
Kuo et al1976),
des déchets de cre-vettes (Saito et
Régier 1971),
de la farine de crevette(Ugletveit 1974,
Choubert etLuquet
1983). Dans tous les cas, l’utilisation de tellessources de
pigments
caroténoïdesaugmente
lapigmentation
despoissons. Cependant, l’appli-
cation
pratique
en est délicate du fait de lagrande
variabilité des teneurs enpigments
etdu fort taux de carbonate de calcium
(jusqu’à
30 %) dans les crustacés
(Meyers
etRutledge
1971). Un
procédé technologique
a été mis aupoint
pour éliminer les carbonates(Spinelli
etMahnken
1978),
mais ceprocédé
détruit les caroténoïdes.C’est la raison pour
laquelle
on a cherché àextraire les
pigments
des matières brutesavant de les
incorporer
dans lesaliments,
soittels
quels,
soitaprès
dissolution dans unehuile
végétale
ou animaledépourvue
de caroté-noïdes. Il a ainsi été utilisé des extraits d’écre- visse (Peterson et al
1966),
de crabe(Spinelli
et Mahnken
1978),
d’autres crustacés (Besse1951, Grangaud
et al 1952) ou devégétaux : paprika (Phillips
et al1945),
marronnier (Neamtu et al1976),
soucis (Peterson et al 1966). Lapigmentation
obtenue est très hété-rogène.
Deplus, l’apport supplémentaire
dematière grasse rend difficile la fabrication d’aliments
composés
par pressage, cequi
limi-te le taux
d’incorporation
des caroténoïdes. Lasynthèse chimique
de la canthaxanthine (Isleret al 1958)
puis
de l’astaxanthine (Kienzle etMayer
1978) apermis
de s’affranchir de l’usa- ge de matières brutes riches en caroténoïdes.Cette
supplémentation
en caroténoïdes de syn- thèse accroît le coût de l’aliment d’environ 15 %.Toutefois l’utilisation de caroténoïdes de syn- thèse dans les aliments pour
poisson
est sou-mise à la
législation
envigueur
danschaque
pays.
Ainsi,
enFrance,
la canthaxanthine et l’astaxanthine sont inscrites en annexe 1 à untaux recommandé de 80
mg/kg
d’aliment pour la canthaxanthine et 100mg/kg
d’aliment pour l’astaxanthine.5 / Dynamique de la pigmentation des
salmonidés
La
pigmentation
c’est-à-dire la fixation et l’accumulation depigments
dans certains tis-sus de
l’organisme
tels que la peau ou lemuscle,
est l’un des aspects de l’utilisationmétabolique
des caroténoïdes par lepoisson.
Seul
pigment
desynthèse disponible
sur lemarché,
c’est surtout la canthaxanthinequi
aété utilisée pour étudier la
pigmentation
chezles salmonidés.
5.i
/ Approche biochimique
L’aspect dynamique
de lapigmentation
dessalmonidés peut être évaluée par la mesure de la
quantité
réelle de caroténoïdes contenus dans les tissus. Ce mode d’estimation où seule Figure 3. Evolution de la teneur en astaxanthine et en canthaxanthine du muscle total de truite arc-en-ciel de taille portion, en relation avec la durée
d’alimentation et la concentration du pigment dans
l’aliment (Choubert et Storebakken 1989).
la résultante externe des processus de fixation des
pigments
estprise
en compte donne unaperçu
global
du rendement d’utilisationqui
repose non seulement sur
l’aptitude
des ani-maux à accumuler des
pigments,
mais aussisur l’efficacité des différentes matières pre-
mières,
sur les concentrationsoptimales
àincorporer
dans lesaliments,
ou sur la duréede distribution de l’aliment.
Ainsi,
les étudesportant
sur lapigmenta-
tion du muscle de truite arc-en-ciel ont-elles
permis
de montrer que :- La fixation des caroténoïdes
(figure
3)dans le muscle des salmonidés est d’autant
plus
élevée que laquantité
depigments ingé-
rée est
importante
(Choubert etLuquet 1982,
Choubert et Storebakken 1989).
Cependant,
au-delà d’un certain
niveau, l’augmentation
del’ingestion
n’a pas d’effetsupplémentaire.
Cette saturation
pourrait correspondre
soit àune
impossibilité
de lapart
dupoisson
à absor-ber
plus
decaroténoïdes,
soit à une saturation destransporteurs sanguins (caroténo-lipopro-
téines) comme cela a été noté pour le 13-carotè-ne (Matthews-Roth et Gulbrandsen 1974).
Toutefois,
la fixation de la canthaxanthine est moindre que celle de l’astaxanthine. Cette dif- férence serait attribuable à une meilleureabsorption
de l’astaxanthine tant chez la truite arc-en-ciel (Torrissen 1985) que chez le sau- monatlantique
et la truite de mer, Salmo trut- ta (Storebakken et al 1986).- Le
changement
depente
de la courbereprésentant
l’évolution de la canthaxanthine fixée dans la totalité de la masse musculaire depoisson
de tailleportion
n’a lieuqu’à partir
du moment où le
poisson
a consommé 4 à 5 mg de canthaxanthine. Pour un aliment contenant 80jg/g
de canthaxanthine (dose utilisée enFrance dans les aliments pour
poissons)
et unindice de consommation moyen de
1,38,
cela setraduit par une durée de distribution du
pig-
ment d’environ deux semaines (Choubert et
Luquet 1982).
- La rétention musculaire totale de la can-
thaxanthine,
calculée àpartir
des variationsen concentration de la canthaxanthine dans le muscle du
poisson,
estproche
de 1 %:. Son évo-lution
(figure
4) suit une courbe à allure para-bolique :
au-delà d’un certainseuil,
la réten-tion diminue (Choubert et
Luquet
1982).- Si on cesse
d’apporter
de la canthaxanthi-ne à des truites
qui
en recevaientjusqu’alors,
on constate que la
pigmentation
dupoisson régresse
lentement(figure
5). Lephénomène
estcependant plus marqué
chez des truites nourries que chez des truites àjeun
(Choubert 1985). Ce résultatsuggère
l’existence d’une redistribution interne de lacanthaxanthine, compte
tenu de lalongue
demi-vie du tissu musculairecomparée
àcelle d’autres organes (Fauconneau et Arnal 1985) ou tout au moins de la faible mobilisation musculaire (Steven 1949).
La
fixation
descaroténoïdes dans le muscle augmente
avec la
quantité
depigments ingérée, jusqu’à
unmaximum
qui correspondrait
à lasaturation des transporteurs
sanguins.
Lorsqu’on supprime l’apport
de
canthaxanthine,
la
pigmentation régresse,
d’autantplus
si lepoisson
continu à être nourri.
5.
2 / Approche colorimétrique
L’approche colorimétrique permet
de carac- tériser la couleur du muscle dupoisson
induitepar l’accumulation des caroténoïdes. Elle est évaluée à
partir
de mesuresphysiques objec-
tives.
Toutefois,
la couleur est une notion com-plexe
car elle traduit une sensationphysiolo- gique
résultant de différentesperceptions phy- siques
simultanées. Définir une couleurimplique
depréciser
troiscaractéristiques (Mainguy
etRouques
1965) :- la teinte (ou
longueur
d’ondedominante), permettant d’opérer
un choix élémentaire dans la gamme descouleurs ;
- la saturation (ou
pureté d’excitation), exprimant
laproportion
dumélange
de cetteteinte avec le
blanc ;
- la luminance (ou
luminosité),
caractérisant l’intensité lumineuse.Figure 6. Effet de l’ingestion de canthaxanthine
(aliment contenant 200
mglkg
d’aliment) sur les caractéristiques de la couleur du muscle de truite arc-en-ciel(Choubert
1982).Longueur d’onde dominante (nm)
1
Les études
colorimétriques entreprises
(Choubert 1982) sur le muscle de truite arc-en-
ciel
(figure
6) ontmontré,
à mesure que laquantité
de canthaxanthine du muscle croît :- une modification de la teinte du muscle du
jaune
au rouge-orange, et donc une augmenta- tion de lalongueur
d’onde dominante. La tein- te du muscle de truite tend ainsi vers un maxi-mum
(rouge) qui
ne peut êtredépassé malgré
la
poursuite
del’ingestion
depigments ;
- une
augmentation
de la saturation avec la concentration en canthaxanthine dumuscle ;
- une diminution de la luminance à mesure que la concentration de canthaxanthine dans le muscle augmente. La couleur du muscle des truites devient alors
plus
foncée.6 / Facteurs de variation
de la pigmentation
Nous
distinguerons
dans cette étude deux types de facteursagissant
sur lapigmentation
des salmonidés : les facteurs
intrinsèques
propres au
poisson
et les facteurs dus à l’ali- ment.6.
1 / Facteurs intrinsèques
propres au
poisson
Dans le tractus
digestif,
lespigments
caro-ténoïdes
peuvent
être soitabsorbés,
soit élimi-nés,
soit transformés. A leur tour, lesproduits
de transformation
peuvent
être éliminés ou absorbés par la muqueuse intestinale(Mainguy
etRouques
1965).Cependant,
aucu-ne transformation n’a été observée chez la truite arc-en-ciel (Steven
1948,
Hata et Hata1975,
Choubert etLuquet
1979).La
digestibilité
(% absorbé de laquantité ingérée)
despigments caroténoïdes,
tant natu-rels que de
synthèse,
a été étudiée chez la trui- te arc-en-ciel.Ainsi,
ladigestibilité
des caroté- noïdes dequelques
invertébrés d’eaudouce,
base de l’alimentation des salmonidés en
milieu
naturel,
est de 59 % pour desdaphnies,
62 ! pour des gammares et 71 % pour des chi-
ronomes (Choubert et de la Noüe 1987). La
digestibilité
de l’astaxanthine estplus impor-
tante
lorsque
lepigment
se trouve sous forme estérifiée que sous forme libre (Choubert 1979, Torrissen et Braekkan 1979).Mais,
ledipalmi-
tate d’astaxanthine serait mal utilisé par la truite arc-en-ciel (Foss et al 1987) et par le
saumon (Storebakken et al 1987).
Cependant,
la
digestibilité
des formes estérifiées est sou-mise à certaines
critiques.
Eneffet,
l’astaxan-thine sous ses trois formes
(diester,
monoesteret forme libre) subissant une
hydrolyse
dansl’estomac, l’analyse
peut ne déceler dans les fècesqu’une
forteproportion
de forme libre.D’où
l’interprétation
d’une meilleuredigestibi-
lité des formes estérifiées.
La
digestibilité
des caroténoïdes est deplus
influencée par l’environnement
lipidique.
Ainsi,
chez la truitearc-en-ciel,
l’astaxanthineprovenant
d’huile decapelan
a unedigestibili-
téplus
élevée(94,9
o/r) que celleprovenant
de la farine de crevette (79 % ) (Choubert etLuquet 1979,
de la Noüe et al 1980). Ladiges-
tibilité de la canthaxanthine de
synthèse quant
àelle, supérieure
sursupport
dextrine (30 o/r) parrapport
à unsupport gélatine
(19 !l! reste inférieure à celle de l’astaxanthi-ne (Choubert 1979). D’autres
pigments
telsque le
13-apo-8’-caroténal
(Hirao et al1962),
la citranaxanthine(Ugletveit
1974) ou la myxo-xanthophylle
(Choubert 1979) ne sont pas absorbés.La mesure de la
digestibilité
ne donnequ’une
idée de ce
qui
a été effectivement utilisé par lepoisson
car il n’est pas tenu compte de ladégra-
dation des caroténoïdes dans le tractus
digestif
(Booth 1956). Si la canthaxanthine nepeut
être détruite dansl’estomac,
car à unpH
de3,1 (Schàperclaus
1962) elle est encore stable (Bunnel et Borenstein1967),
elle seraitdégra-
dée dans l’intestin par la flore intestinale aéro- bie stricte (Trust et
Sparrow
1974). Lesdigesti-
bilités observées ne sont donc
qu’apparentes :
obtenues par différence entre les
quantités ingé-
rées et celles contenues dans les
fèces,
elles netiennent pas compte de la labilité des
pigments.
L’absorption
réellepeut
être mesuréegrâce
àl’utilisation de caroténoïde
marqué,
comme lacanthaxanthine-15,15’Œ
2
.
Dans ce cas(figure
7),
la radioactivité mesurée dans leplasma
aug- mentelentement jusqu’à
atteindre un maximum24 heures
après ingestion
du repasd’épreuve puis
décroît par la suite. La radioactivité dans leplasma
est encoreimportante
soixante douzeheures
après ingestion
du repasmarqué.
L’absorption
de la canthaxanthine montre unelarge
variabilitéindividuelle, indépendante
dusexe des
poissons
(Choubert et al 1987).Après absorption, les
caroténoïdes sont trans-portés
dans le sang par leslipoprotéines
(Ando 1986).La forme souslaquelle
sont fixés lespig-
ments diffère selon
qu’il s’agit
de la peau ou du muscle de truites arc-en-ciel (Choubert etLuquet 1975, 1983).
>.Dans la peau, l’astaxanthine se trouve sous
forme estérifiée alors
qu’elle
est sous formelibre dans le muscle. Chez la truite de mer, un
résultat
analogue
a été observé (Steven 1948).Dans la peau, la concentration des
pigments
caroténoïdes est
supérieure
à celle dans lemuscle (environ 10 fois
plus)
cequi correspond
aux observations concernant la truite fario (André 1926) et la truite arc-en-ciel (Besse
1951, Grangaud
et al 1952). Cetteplus
forteconcentration des
pigments
dans la peau seraitliée au rôle que
jouent
les caroténoïdes dans lesphénomènes
mettant enjeu
la lumière (Goodwin 1952). Eneffet, quoique
les fonctionsprécises
des caroténoïdes soient encore incon-nues chez les
poissons,
ungrand
nombre d’ob-servations permettent de supposer que les
pig-
ments
joueraient
un rôleimportant
dans laprotection
des cellules et des tissus contre les effets nocifs de la lumière visible. Leur inter- vention se ferait par modification ou atténua- tion de la lumière(Krinsky
1971) à conditionque les
pigments
contiennent un minimum de 9 doubles liaisonsconjuguées
dans leurs molé- cules (Matthews-Roth etKrinsky 1970),
cequi
est le cas pour tous les caroténoïdes trouvés dans la peau des truites.
Dans le muscle des
salmonidés,
l’astaxan-thine n’a pas la même
configuration
selon que lepoisson
est sauvage ouqu’il provient
d’unélevage,
et ce aussi bien pour le saumon atlan-tique
(Schiedt et al 1981) que pour la truite arc-en-ciel (Schiedt et al 1986).Toutefois,
l’in-gestion
par lepoisson
d’isomères d’astaxanthi-ne :
(3S,3’S)-, (3R,3’S)-, (3R,3’R)-,
ou d’unmélange correspondant
à ce que l’on trouve dans la chair des salmonidés sauvages (1:2:1) n’entraîne pasd’épimérisation
de cepigment
(Foss et al 1984). Lacomposition
du muscle enisomères d’astaxanthine reflète la
composition
alimentaire (Storebakken et al 1985).
Les caroténoïdes des salmonidés sauvages, durant la maturation sexuelle des
femelles,
sont mobilisés dans le muscle
puis
accumulésdans les ovaires de la truite de mer (Steven
1949),
du saumonsockeye, Oncorhynchus
nerka (Crozier
1970),
et du saumonchum, Oncorhynchus
keta (Kitahara 1983).Cepen- dant,
cette observation a été faite sur des sau- mons dont l’activité alimentaire est réduite ouinterrompue
lors de lamigration
dereproduc-
tion. Chez le saumon
d’élevage,
la mobilisation de l’astaxanthine musculaire est conditionnée par le taux depigment disponible
dans l’ali- ment (Torrissen et Torrissen 1985). Chez la truitearc-en-ciel,
les concentrations despig-
ments sont
plus importantes
dans les ovairesen cours de maturité que dans les muscles (Blanc et Choubert 1989).
Après
laponte,
la concentration de canthaxanthine dans le muscle despoissons augmente rapidement (figure
8). Ces résultats concordent avec ceuxrapportés
pour le saumon chum pour l’as- taxanthine (Ando 1986) etsuggèrent
l’existen-ce d’une saturation des
lipides
dupoisson
dumême genre que celle
rapportée
pour de l’huilevégétale
(Bunnel et Borenstein 1967).6.
2
/ Facteurs dus à l’aliment
La stabilité des caroténoïdes
incorporés
dans l’aliment des
poissons
est faible (Isler etal 1967). Ceci
implique
desprécautions
àprendre
vis-à-vis notamment del’oxydation,
cause
principale
de leurdégradation.
La pro- tection despigments
desynthèse
contrel’oxy-
dation est réalisée soit par
enrobage
degélati-
ne soit par
microdispersion
dans un supportglucidique.
Lamajeure partie
desrisques d’oxydation
est écartée si l’aliment est missous
atmosphère
inerte aussitôtaprès
sa fabri-cation
(Stephen
et MacLemore 1969).L’addition
d’antioxydants
tels que lebutyl- hydroxyanisole
(BHA) ou lebutyl-hydroxyto-
luène (BHT) ou un
mélange
d’acidecitrique
etde
pyrophosphate
de sodiumaugmente
la sta- bilité des caroténoïdes face àl’oxydation
(Deobald et MacLemore 1964).Aujourd’hui,
l’utilisation du
santoquin (dihydro-1, 2-éthoxy- 6-triméthyl-2, 2, 4-quinoline)
est devenue cou-rante pour stabiliser les caroténoïdes dans les aliments pour
poissons.
Le processus de
granulation
entraîne toute-fois la
perte
d’une fractionimportante
depig-
ments caroténoïdes (Choubert et
Luquet
1979).Au cours du pressage de
l’aliment,
on saitqu’au
moins deux facteurs interviennent : unebrusque
élévation detempérature
et une fortepression qui
entraîne une abrasion de l’enroba- ge lors du passage de l’aliment à travers la filière (Wornick 1960). Dans les conditionsexpérimentales,
l’effetthermique
nepeut expliquer, seul,
lespertes
notées. Eneffet,la température
desgranulés
au sortir de la pres-se n’est que de
40-45°C, température
àlaquelle
la canthaxanthine est stable (Bunnel et Borenstein 1967). C’est l’abrasion
qui,
davan- tage que lapression,
seraitresponsable
despertes enregistrées.
Eneffet,
dans le cas de lavitamine
A, également
sous formeenrobée, l’agglomération
exercedavantage
un rôle defragilisation
del’enrobage
parlaminage
desparticules
contre la filièrequ’un
effet de des-truction propre (Valdebouze et
Lévy
1972).Ainsi,
les détériorations subies par les granu- lés hâteraient la destruction de la canthaxan- thine par suite de la surface considérable ainsiexposée
à l’air. Ceciexpliquerait également
lespertes enregistrées
au cours dustockage.
Les caroténoïdes sont des
pigments liposo-
libles. Une addition de
lipides
à l’alimentdevrait favoriser la
pigmentation
car, chez latruite
arc-en-ciel,
lesdépôts adipeux
reflètentpar leur
importance
et par leurcomposition
leslipides
alimentaires(Toyomizu
et al 1963). Lesrésultats obtenus (Abdul-Malak
1975,
Choubert etLuquet 1975,
1983) ne sont cepen- dant pas aussi nets. Enfait,
l’action directe deslipides
sur la solubilité et la stabilité des caroténoïdes ne constituepeut-être qu’un
desaspects
duproblème
(Blum etLeclercq
1970).Des effets indirects
pourraient
aussi interve-nir,
l’un d’entre eux concernant lacompétition qui
s’établit entre les caroténoïdes et la vitami-ne A. Bien que non encore clairement
expli- quée, l’analogie
de structure entre la vitamine A et les caroténoïdessuggère
unecompétition
au niveau des sites de fixation sur les consti- tuants
qui
assurent le transport dans la sang etpeut-être
aussi à travers les membranes (Blum 1968). En cequi
concerne les huilesminérales,
leur action estplus
nette et se tra-duit par une baisse de la
pigmentation
attri-buable en
partie
à une moindredigestibilité (Luquet et al
1983 ).Conclusion
De l’ensemble des travaux
rapportés,
il res-sort que la
pigmentation
des salmonidés est due auxpigments
caroténoïdesd’origine
ali-mentaire.
La
pigmentation
est unphénomène
com-plexe.
Les caroténoïdes de la ration alimentai-re sont nombreux et n’ont pas tous la même valeur. De
plus
lespigments
ne sont pas utili-sés de la même
façon
selonqu’ils
sont contenus dans des matièrespremières
différentes. Il faut donc faire intervenir en même temps les notions dequalité,
dequantité
et dedigestibi-
lité.
Actuellement,
enpisciculture intensive,
l’astaxanthine desynthèse, réplique
dupig-
ment
naturel, remplace progressivement
lacanthaxanthine. Son utilisation se fait à un
taux de 100
mg/kg
d’alimentcomplet,
sur unepériode
detemps
de 3 à 6 semaines avant com-mercialisation des truites de taille
portion.
Toutefois,
le rôle des caroténoïdes dans lapigmentation
despoissons
nereprésente qu’un
aspectparticulier
de leurs fonctions. Leur intervention dans de nombreuxphénomènes physiologiques
tels que lareproduction,
ledéveloppement
ou la croissance a été soupçon- née. Le niveau de nos connaissances dans cesdomaines est encore insuffisant. Il
paraît important
d’entamer des recherches sur cesfonctions
physiologiques
des caroténoïdes chez les salmonidés et,plus généralement,
chez lesnnieenne Q
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Durant la maturation sexuelle des
femelles,
lescaroténoïdes sont mobilisés dans le muscle
puis
accumulés dans les ovaires. Cette mobilisation est conditionnée par la teneur en
pigment
de l’aliment.