SOUS L E PONTIFICAT DE PIE I X »
II
LA GRANDE DIVISION DEJS CATHOLIQUES E T L E « SYLLABUS »
I
A la mi-septembre de 1864, on apprit à Rome qu'une conven- tion venait d'être signée entre la France et l'Italie : cette nouvelle provoqua une véritable consternation. Napoléon III s'y était engagé à retirer ses troupes des Etats pontificaux dans un délai de deux ans ; Victor-Emmanuel, de son côté, avait promis de ne pas atta- quer le territoire pontifical et même d'empêcher toute attaque venant de l'extérieur contre ledit territoire. Une armée papale, composée de volontaires étrangers, serait constituée, suffisante pour maintenir la tranquillité à l'intérieur et la paix aux frontières.
Mais, il faut l'avouer» à Rome, on n'avait qu'une confiance très limitée dans les promesses du roi de Piémont-Sardaigne, et l'aban- don de la Ville Eternelle par les troupes françaises parut à tous annoncer la chute prochaine du pouvoir temporel du Pape. Cer- tains s'en réjouirent : Pie IX ne cacha pas son émotion.
Un passé tout récent ne venait-il pas de lui donner une cui- sante leçon ? Cinq ans plus tôt, en 1859, l'entrée en Italie des troupes françaises venues aider les Piémontais à « libérer » la Lom- bardie de la sujétion autrichienne, avait eu comme résultat immé- diat une insurrection quasi générale dans les Etats pontificaux, et, la crise finie, le Pontife s'était retrouvé amputé des deux tiers de ses domaines. Peu après, l'incident de Castelgandolfo avait surabon- damment. démontré que, par la force des armes, le Saint-Siège n'arriverait plus à faire respecter les droits qu'il tenait pour sacrés.
Mais, au moment même où sa puissance temporelle était grave-
(1) V o i r La Revue du 1 " octobre 1959.
ment atteinte, il était évident que le Pape voyait grandir chaque jour davantage sa puissance spirituelle. Son malheur même contribuait à le faire chérir et vénérer davantage.
G l o r i f i e z l e successeur de P i e r r e P a r u n t r i o m p h e é g a l à ses douleurs
chantait-on dans les églises de France. Les signes étaient innom- brables qui prouvaient que ce vœu était exaucé. Afflux toujours croissant des pèlerins à Rome, voyages ad limina des évêques, renforcement de l'autorité des nonces, publicité spontanée, dans les milieux populaires, autour de la personne du Pape, si beau, si digne, si malheureux. La conviction, quasi unanime chez les catholiques, que le Pouvoir temporel et la possession d'un domaine considérable étaient indispensables à la souveraineté du Pontife, déterminait un courant d'indignation qui, par contre-coup, haus- sait son prestige. Pie IX s'en rendait parfaitement compte. Il est même sûr que c'est dans une intention bien définie qu'il pour- suivait une politique de centralisation, de romanisation de l'Eglise dont les signes étaient nombreux.
Comment les innombrables témoignages de fidélité de con- fiance, qu'il recevait, ne l'auraient-ils pas persuadé de mener plus que jamais, avec plus de courage encore, le bon combat, pour la juste cause ? Et de le mener sur le plan qui était vraiment le sien, en tant que dépositaire de la Parole, que docteur de l'Eglise ! Il était évident désormais que ce n'était pas avec des baïonnettes et des canons qu'il repousserait l'assaut des forces révolution- naires, mais, ces forces, il pouvait, il devait, en montrer la malfai- sance, prouver qu'elles procédaient d'erreurs graves, d'hérésies spirituelles, et dénoncer les périls mortels qu'elles faisaient courir non seulement à l'Eglise mais à la société entière.
L'expérience douloureuse qu'il avait acquise l'en avait désor- mais bien persuadé : tout se tenait dans ces événements pénibles ; tout constituait une vaste offensive contre Dieu et son Eglise. Les spoliateurs des Etats pontificaux procédaient du même esprit que les défenseurs de l'individualisme révolutionnaire qui vou- laient chasser la religion de la vie publique. Tous étaient les héri- tiers des philosophes français du xvme siècle qui avaient proclamé la grande rébellion de l'intelligence, mais ils rejoignaient aussi les maîtres de la philosophie allemande qui évacuaient le surna- turel au nom de la doctrine du perpétuel devenir ou du materia-
lisme dialectique, comme ils donnaient 1$ main à Renan, négateur de la divinité de Jésus. Les protagonistes des droits de l'homme aboutissaient à nier les droits de Dieu et les réformateurs sociaux bouleversaient les hiérarchies légitimes. Une subversion totale : voilà à quoi menaient les principes de la liberté sans frein. C'était
ces principes qu'il fallait condamner. * Dans l'esprit de Pie IX se trouvait donc maintenue et aggravée
la confusion qui, depuis le début du siècle, faussait tous les pro- blèmes. Sous la même dénomination de « libéraux », on continuait à englober les maîtres d'erreurs qui travaillaient à ruiner les fon- dements de la foi et les hommes qui réclamaient des changements nécessaires. Qu'il y eût une liberté légitime et une liberté inaccep- table, et qu'il fallût distinguer entre elles, combien s'en rendaient compte ? Pour nous, une telle discrimination va de soi ; il paraît tout à fait normal d'entendre l'Eglise, par la voix de ses chefs, se réclamer de la liberté et la proclamer un des droits sacrés de l'homme. Il y a cent ans, une telle attitude eût été, à la lettre, incon- cevable. Cette évolution des idées et du vocabulaire ne doit pas être perdue de vue si l'on veut comprendre les^ raisons de Pie IX et le sens exact de ses grandes condamnations.
A dénoncer les erreurs mortelles il ne fut pas seulement poussé par le sentiment du danger pressant qui menaçait l'Eglise et la Papauté, mais aussi par la grande division dans laquelle il voyait les catholiques. Elle n'avait pas cessé de s'accentuer depuis un demi-siècle. Sans doute tous les catholiques authentiques étaient- ils d'accord pour condamner le hbéràlisme doctrinal1 : il n'y a pas de liberté possible en face des dogmes révélés, et dès l'instant qu'on croit en un Dieu créateur il faut admettre qu'il a des droits sur les sociétés humaines qu'il a créées. Mais, envers les autres formes de liberté, envers les conséquences pratiques de la liberté, les opinions différaient. Des hommes également croyants pou- vaient avoir des attitudes diamétralement opposées : question de tempérament et de milieu. Le problème auquel, depuis le lende- main de 1789, la pensée catholique se trouvait confrontée n'était pas résolu : quelle attitude prendre à l'égard du monde issu de la Révolution ? Fallait-il l'accepter ou le rejeter ? Dans la pratique, quelle position adopter envers le régime des libertés modernes,
libertés politiques, liberté de conscience, de presse, des cultes : devait-on l'appuyer, ou l'admettre seulement, ou le combattre ? Certains s'imaginaient qu'il suffisait de reprendre tels quels ces principes et de les « baptiser », comme avait dit Lamennais, sans trop s'apercevoir que ces principes avaient été élaborés hors de la tradition chrétienne, souvent contre elle, sans se rendre compte non plus que, dans la mesure où le Christianisme avait été associé étroitement à l'Ancien Régime, les promoteurs d'un régime politique et social nouveau « ne pouvaient guère aboutir qu'en combattant les influences d'Eglise, et parfois même le Chris- tianisme, qui adhéraient à ce passé », ce qui justifiait l'hostilité que les défenseurs de l'Eglise leur opposaient (i). Depuis qu'était apparu un « catholicisme libéral », de telles questions détermi- naient un état de conflit permanent au sein des catholiques. Entre ceux qui voulaient entrer dans le monde moderne pour le chris- tianiser et ceux qui le condamnaient sans appel, de grandes batailles se livraient dans tous les pays catholiques, sous des prétextes qui variaient de l'un à l'autre, mais qui étaient toutes également dom- mageables à la bonne entente du troupeau.
En Italie même, cette opposition était visible, encore que les neocattolici comme les surnommaient leurs adversaires, fussent, dans l'ensemble modérés et prudents. Héritiers de Gioberti, de Rosmini, de Raphaël Lambruschini, ils préconisaient à la fois une réforme morale et spirituelle de l'Eglise et une démocratisa- tion de sa hiérarchie et de sa discipline, ce à quoi s'opposaient les traditionalistes. Plus encore, la question du pouvoir temporel cristallisait l'opposition entre les deux tendances. Les catholiques libéraux étaient, malgré un déchirement de conscience, ralliés à la solution de l'unité autour de la Maison de Savoie, laquelle; à terme, menait fatalement à la suppression de l'Etat pontifical. Ils avaient leur revue, / / Cemento : Massimo d'Azeglio et Tommaseo étaient leurs guides, ce Tommaseo qui osait déclarer qu'une mi- nuscule ville, un nouveau Saint-Marin, devrait suffire au Pape pour garantir son indépendance. Les partisans de la négociation qui se manifestèrent au lendemain de la crise de 1859-1860, appartenaient
(1) Dans Vraie et fausse réforme dans l'Eglise (Paris, 1956), le R . P . Y . Congar a analysé de façon aiguë ce problème (voir notamment les pages 345, 346, 562-569, 604-622).
plus ou moins à la même tendance, le P. Passagia, le capucin Luigi de Trente, le P. Theiner de l'Oratoire, le RmeDom Pappa- lettere, abbé du Mont-Cassin, et même, en diverses mesures, des cardinaux comme d'Andrea, Amat, Santucci, des évêques comme Losanne et Nazari. Mais, en face, la tendance adverse était repré- sentée par la grande majorité du Sacré Collège et de l'Episcopat, par la masse du clergé ; ses guides étaient les rigides Pères" jésuites de la Civiltà cattolica et surtout le plus remarquable penseur poli- tique d'entre eux, le R.P. Taparelli d'Azeglio ; son journal était
¥ Unità Cattolica, du véhément abbé Margotti, ce Veuillot d'Italie, à qui les événements de 1859-1860 avaient offert un excellerit terrain de bataille et assuré un grand nombre d'abonnés.
En France, les deux tendances étaient plus fortement marquées encore et l'opposition plus tranchée. Dans le clan des catholiques libéraux, issus tous, directement ou non, du petit groupe qui, à la Chesnaie, naguère, avait entendu les fulgurantes prophéties de Lamennais, des rédacteurs de l'Avenir, il y avait des nuances, et plus même que des nuances, de sérieuses divergences ; les héri- tiers de l'Ere Nouvelle n'avaient pas l'approbation de Montalem- bert, qui leur avait reproché d'être trop démocratiques. Cepen- dant, l'opposition commune au régime impérial les avait rappro- chés, dans une même antipathie pour ceux des catholiques qui avaient trop aisément accepté Napoléon III, tant il est vrai qu'en France les questions religieuses se teintent volontiers de politique.
Dans l'ensemble, ils demeuraient fidèles à l'idéal mennaisien : mettre la liberté,- conquête de la Révolution, au serviee du Chris- tfanisme, c'était ce que répétait, avec mesure, le Correspondant.
En face les catholiques intransigeants ne manquaient ni d'énergie ni de pugnacité. Leur chef demeurait Louis Veuillot. « Le catho^
tique libéral n'est ni catholique, ni libéral, répétait-il, sectaire est son nom. » Dom Guéranger, — dom Guerroyer, disaient ses adver-
saires, — ne cédait pas de beaucoup en violence au grand pam- phlétaire. L'Episcopat lui-même était plus ou moins divisé : les deux écoles s'incarnaient en deux protagonistes, Mgr Pie, évêque de Poitiers, et Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans ; le premier rigide docteur, juge de la foi, toujours bardé de grands principes, dont les instructions synodales sur les erreurs du temps portaient comme des coups de massue ; le second, aussi militant et batailleur que son rival, toujours prêt à combattre, par l'article et la brochure, les Taine et les Renan, mais plus sensible aux angoisses de ses
contemporains, plus soucieux d'éduquer et de consoler que de condamner.
Entre les deux camps, toute occasion était bonne pour faire éclater la dispute : un certain abbé Gaume ayant publié un pam- phlet contre « le paganisme dans l'éducation », c'est-à-dire l'étude des classiques païens dans les programmes scolaires, — il eût voulu les voir remplacés par la Vulgate et les Pères de l'Eglise, — les catholiques de droite l'approuvèrent, et les catholiques libé- raux, Mgr Dupanloup en tête, prirent parti contre lui. Le ton des polémiques atteignit une violence à peine imaginable : Veuillot traîna littéralement dans la boue l'évêque d'Orléans; l'Univers fut interdit dans nombre de séminaires, et un volume parut, inspiré visiblement par Mgr Dupanloup, l'Univers jugé par lui-même, où le journal de Veuillot était qualifié de « révolutionnaire, déma- gogique », ce qui amena la réaction vive de certains évêques, dont Mgr Parisis. On.en arrivait aux procès quand l'affreuse nouvelle de la mort de Mgr Sibour, assassiné par un fou à l'autel de Saint- Étienne du Mont, mit trêve à la bagarre, mais pas pour longtemps.
Les querelles de France avaient même leurs répercussions dans les pays catholiques voisins. En Belgique, où le cardinal Sterckx et son ami Henri de Mérode voulaient qu'on se tînt sur le terrain pratique, en défendant les droits de l'Eglise grâce aux liber- tés reconnues par la Constitution ; d'autres, plus doctrinaires, tels Barthélémy Dumortier puis Adolphe Deschamps, avec le Journal de Bruxelles, allaient dans la direction de Montalembert et même de Lamennais, ce qui déclenchait la.fureur des « veuillo- tistes » gantois du Bien public. En Espagne l'opposition entre les deux tendances apparaissait de plus en plus comme l'opposition entre deux hommes, deux œuvres : Jacques Balmès et Donoso Cortès ; ils étaient morts l'un et l'autre, le premier en 1848 et le second en 1853, mais ils avaient laissé des disciples, Maria Qua- drado, Manuel Munoz Garnica, pour l'un, Gabino Tajado, Na- varro Villoslada, Gonzalez Pedroso pour l'autre. Balmès avait été l'ami de Lacordaire ; Donoso Cortès celui de Veuillot, et la traduction en France des œuvres de Cortès par les soins de l'Uni- ver fut un des incidents les plus vifs de la bagarre avec Mgr Du- panloup. L'un admirait dans la civilisation moderne « cette mer- veilleuse conscience publique « que l'Eglise a lentement formée et dont bénéficient ses ennemis mêmes ; l'autre répétait qu'entre le monde moderne et le christianisme, il y a mm abîme insondable,
un antagonisme absolu. Balmès avait loué cet esprit de liberté qui envahit le monde civilisé et pénètre de tous cotés comme un fleuve qui déborde; Cortès avait dénoncé la liberté comme la source de
l'anarchie, et, dans un discours célèbre, avait déclaré qu'il préférait la dictature du sabre à celle de l'insurrection révolutionnaire. Oppo- sition totale donc! entre les deux tendances ; elle ne se manifestait que dans des milieux d'intellectuels exigus et dans quelques groupes politiques, le bon peuple croyant demeurant étranger à ces débats : mais l'histoire, jusqu'à nos jours, devait prouver combien elle était grave.
*
En Allemagne, l'opposition revêtait des caractères très parti- culiers, mais n'en était pas moins flagrante. Les catholiques, dans leur ensemble, ne vibraient guère pour les principes de 1789, qu'ils tenaient pour une importation étrangère ; ils réclamaient la liberté contre les excès de pouvoir des gouvernements, contre les emprises des protestants ; cette liberté servait donc la cause du catholicisme- Mgr von Ketteler dans son livre, Liberté, autorité et Eglise, avait beau jeu à s'opposer à une conception étrangère et antichrétienne issue de la Révolution française ; il trouvait à peu près tout le monde d'accord. C'était sur un autre plan que la discussion était vive, sur celui des idées et là, on retrouvait la même opposition de mentalité entre les partisans du progrès, de l'avenir, du « sens de l'histoire » et les tenants résolus des vieilles méthodes du passé et de l'autorité. Les Universités allemandes avaient connu depuis le début du X I Xe siècle un brillant développement ; un effort remar- quable y avait été accompli pour repenser la foi catholique en fonction des problèmes modernes, spécialement de ceux posés par la philosophie et l'histoire, et la théologie était en plein renou- vellement. Deux grands groupes s'y adonnaient d'abord avec ferveur, celui qui suivait l'enseignement d'un prêtre viennois éminent, Antoine Gunther et l'école de l'Université de Tubingen ; le premier plus spéculatif et philosophique, soucieux surtout de lutter contre les doctrines mauvaises, notamment l'hégélianisme, la seconde plus appuyée sur l'Ecriture, l'Histoire avec Drey, Moehler et Hefele auteur de la monumentale Histoire des Conciles.
Puis, vers 1850, s'ajouta à ces deux vivants centres de pensée, un troisième, bientôt plus vigoureux encore, celui de l'Université de Munich, où s'imposa un prêtre au tempérament de feu, à l'in-
telligence puissance, Joseph Ignace Dôllinger, ancien disciple de Goerres, auteur d'un Manuel d'histoire ecclésiastique célèbre, et au surplus homme d'action qui venait de jouer un rôle important au Parlement de Francfort, puis à l'Assemblée épiscopale de Wurzbourg. Dôllinger, lui aussi, préconisait un renouvellement de la théologie par le travail scientifique, surtout historique.
Toute cette activité, admirable en soi, n'allait pas sans quelque jactance; très fiers de leur science, les théologiens universitaires méprisaient tous ceux qu'ils n'estimaient pas à leur niveau, les théo- logiens de Rome en particulier, sur qui courait ce mot peu aimable :
Doetor romanus, asinus germanas. En face d'eux cependant se dressait l'Ecole de Mayence, avec Lennig, Heinrich, Mofang, bientôt appuyée, à Bonn, par le jeune laïc Clemens, au tempérament fort vif. Là on déclarait se méfier des méthodes nouvelles, s'en tenir à la vieille scholastique, préférer former des prêtres saints plutôt que des prêtres savants, et, par dessus tout, obéir aveuglément à Rome, à la Tradition, à la Civiltà cattolica... Les incidents se multiplièrent entre les deux camps. Dénoncé au Saint-Office comme suspect de rationalisme, le vieux Günther fut condamné, et se soumit.
Dôllinger à son tour fut suspecté tant à cause de sa théologie qu'en raison de certaines maladresses de langage qui lui firent parler de
« l'Eglise nationale allemande » et déclarer dans une conférence publique que le pouvoir temporel des Papes était historiquement peu fondé et, au surplus, peu nécessaire, — ce qui lui valut d'être traité de Judas par l'évêque de Luxembourg !
La tension était donc partout au sein des catholiques. Même dans la jeune Eglise d'Angleterre, qui vivait alors un si merveilleux printemps, et où les discussions prenaient un caractère assez aigre ; on y retrouvait les deux tendances affrontées, libéraux contre antilibéraux, ültramontains contre « romains ». U n des points de friction était l'attitude à tenir vis à vis des protestants, les uns tenant pour la douceur fraternelle, les autres pour la méthode forte. Les deux tendances s'incarnaient en deux hommes, deux des plus grandes figures du catholicisme anglais, Newman, et le collaborateur immédiat du cardinal Wiseman, Henri Manning, son futur successeur ; le premier, homme de vie intérieure, peu porté aux polémiques, le second vigoureux combattant de la cause catholique, que son ami Ward servait avec une véhémence sans faille dans sa Dublin Reviezo. Les incidents cependant entre les deux camps demeuraient mineurs. Newman refusait sa collabo-
ration à la revue de Ward, Manning empêchait Newman de fonder un foyer d'étudiants où il eût voulu accueillir les Anglicans. Mais le ton montait, et, à Rome, Mgr Talbot, camérier du Pape et ami de Manning, assurait que les livres de Newman contenaient des opinions uncatholic and unchristian, en attendant de gratifier l'illustre converti de l'épithète Vhomme le plus dangereux d'Angle- terre... Dispute pour le moins fâcheuse, qui se doublait d'une autre : celle que provoquaient les audaces de The Rambler, la revue fondée et dirigée par le bouillant Lord Acton, l'enfant ter- rible du catholicisme anglais, élève et ami de Dôllinger, qui récla- mait la liberté intellectuelle, comme son maître, et le droit pour les laïcs de prendre des initiatives pour la défense de l'Eglise, ce à quoi les évêques, même libéraux, répugnaient à consentir...
Le spectacle de cette grande division des catholiques inquié- tait profondément Pie IX. Il voyait, un peu partout, se constituer de véritables clans, opposés les uns aux autres, se méprisant les uns les autres. Chacun se proclamant seul détenteur de la vérité, les libéraux traitant leurs adversaires en fossiles, en ruines du passé, les « intégristes » flairant partout de l'hérésie. Il lui parut donc nécessaire de parler. Sur la question fondamentale qui divisait les catholiques, sa voix s'élèverait, avec toute la solennité, l'autorité désirables, et les fidèles sauraient à quoi s'en tenir. Dans quel sens trancherait-il l'épineux problème de la liberté ? Il n'était pas diffi- cile de le deviner. Depuis le drame de 1848 et son amère déception, il se sentait plus proche de Veuillot, de Donoso Certes, de Man- rùng, de Clemens et de la Civiltà Cattolica que de leurs adversaires.
Sur ses lèvres, sous sa plume, revenaient des formules véhémentes
pour flétrir le libéralisme, perfide ennemi, virus occulte, peste perni- cieuse. Du catholicisme libéral, il disait : C'est un pacte entre la justice et l'iniquité, plus dangereux qu'un ennemi déclaré.
Deux incidents achevèrent de le décider à parler. Le même été 1863 deux congrès de catholiques se tinrent, l'un à Malines, l'autre à Munich. De caractères bien différents. Le premier était une vaste assemblée, où de très nombreux catholiques se proposaient de répondre à la Vie de Jésus de Renan, qui venait de paraître, en affirmant dans « un foyer de lumière, de charité et d'amour, la sainte alliance des fils de l'Eglise » ; l'autre était une réunion de
théologiens, de philosophes et de savants. Mais, dans l'une et l'autre enceintes, ce qui se dit n'était pas pour plaire à Pie IX. A Malines, l'orateur le plus retentissant fut Montalembert, qui pro- nonça deux discours où, reprenant les idées qui étaient depuis toujours les siennes, il affirma que « l'Eglise ne pouvait être libre qu'au sein de la liberté générale », critiqua l'ancien régime « qui n'admettait ni la liberté civile, ni la liberté politique, ni la liberté de conscience », et avoua que « l'inquisiteur espagnol et le terro- riste français » lui faisaient également horreur. Publiés sous le titre l'Eglise libre dans l'Etat libre, qui rappelait fâcheusement Cavour, les discours de Montalembert indignèrent et affligèrent Pie IX, qui y vit une réapparition du Mennaisisme condamné ; par respect pour le vieux combattant des luttes catholiques," il ne permit pas la mise à l'Index des textes, mais il fit discrètement signifier à l'auteur sa désapprobation.
Un mois plus tard, en septembre, à Munich, la « conférence des savants catholiques » se tint, malgré les réserves et protestations de la hiérarchie, qu'on n'avait pas consultée. Dans un retentissant discours sur le Passé et l'Avenir de la théologie, Dôllinger réclama pour le théologien une totale « liberté de mouvement » dans toutes les matières où les dogmes ne sont pas en cause, demanda que l'on combattît l'erreur non à coups d'autorité mais avec des armes scientifiques, et alla jusqu'à opposer la théologie allemande à la romaine ! Un télégramme habilement rédigé, transmettant au Pape la soumission filiale de tous les congressistes, n'abusa pas longtemps Pie IX sur le vrai sens de ce qui s'était dit.
C'en était trop ! Il était grand temps de s'opposer aux progrès du virus « libéral » parmi les catholiques, d'avertir les aveugles, les téméraires, les imprudents, du danger redoutable où se trou- vait l'Eglise. Il fallait parler, en tant que pasteur et que docteur, puisque la vérité était en cause. Et Pie IX, convaincu d'obéir aux exigences de sa mission sacrée, parla.
•' A la mi-décembre 1864 parut une encyclique dont la rumeur publique, bien avant qu'elle fût connue, avait annoncé l'impor- tance et dont le ton, fréquemment vibrant de sainte colère, fit sensation. Elle était datée du 8 de ce mois, fête de l'Immaculée Conception. Le choix même de cette date était symptomatique ;
Pie IX voulait, sans nul doute, marquer par là une filiation, une * permanence d'intention ; de même qu'en 1852, il avait proclamé le dogme mariai tout seul, dans la souveraineté de ses droits, de même, douze ans plus tard, dressé de toute sa taille en face de tant de redoutables adversaires, il allait dénoncer l'erreur dans la plénitude de son autorité.
L'idée d'une condamnation solennelle des hérésies de l'époque ne datait pas d'hier. Sans remonter même jusqu'à Mirari vos et Singulari nos, les encycliques publiées par Grégoire X V I durant l'affaire de Lamennais, on peut lui trouver maints antécédents, et même des parrainages assez inattendus. En 1849, déjà, un archevêque italien peu connu, installé sur le modeste siège de Pérouse, avait demandé au Saint Père de dresser un tableau d'en- semble des dites erreurs et des raisons théologiques que l'Eglise avait de les condamner ; le fait vaut d'être souligné puisque ce jeune archevêque s'appelait Joachim Pecci, futur Pape Léon XIII, ce qui montre assez Gombien est absurde l'idée, trop souvent émise, qu'entre la pensée de Pie IX et celle de son successeur, il y a opposition rigide. Dix ans plus tard, un autre évêque, celui de Perpignan, dans une lettre au clergé de son diocèse, avait repris ce vœu et, commençant même le travail, avait établi « le triste résumé » de ces erreurs sous la forme de quatre-vingt-cinq propo- sitions « hétérodoxes ou menaçantes »; cet évêque n'était autre que Mgr Gerbet, un des disciples préférés de Lamennais, un des auditeurs tes plus fervents du prophète de la Chesnaie, le « Platon chrétien » du groupe de VAvenir. Pie IX lui-même avait pensé à une mesure analogue dès 1852 : il en avait entretenu les évêques assemblés à Rome pour la proclamation de If Immaculée Concep- tion et la même commission qui avait préparé le texte de ce dogme avait été chargée par lui de travailler la question. L'idée de Mgr Gerbet avait été ensuite reprise par lui : dresser un catalogue des erreurs modernes, et deux commissionns de théologiens avaient successivement reçu ordre de hâter le travail. Le projet établi par eux — un catalogue de soixante et une propositions condamnées,
— avait été soumis aux évêques venus à Rome, en 1862, pour la canonisation des martyrs japonais et l'allocution Maxime illud, en attaquant « les turbulents adeptes de dogmes pervers », avait bien fait comprendre que le Pape était prêt à engager la lutte. La très grande majorité de Tépiscopat s'était montrée d'accord sur ce projet : certains pourtant, comme le cardinal Sterckx et Mgr Du-
panloup, — et peut-être le cardinal Antonelli lui-même, — avaient manifesté la crainte qu'une condamnation trop abrupte ne fît le jeu des adversaires. Deux ans s'étaient donc écoulés en travaux supplémentaires, menés par une nouvelle commission, en mise au point d'autant plus nécessaire que la presse, à la suite d'une fuite, avait pu livrer au public le texte des soixante et une propo- sitions censurées. Mais, en 1864, Pie IX jugea qu'il ne pouvait, qu'il ne devait plus attendre.
Le document pontifical comprit deux textes, assez différents de ton, mais complémentaires : une encyclique, qu'on désigna selon la coutume par ses deux premiers mots, Quanta Cura, et un catalogue, — en latin Syllabus, — véritable répertoire des doc- trines, théories, idées, affirmations que l'Eglise condamnait. Si l'Encychque avait paru toute seule, sans doute aurait-elle fait moins de bruit ; ses solennels anathèmes, recouverts du voile majestueux du style en usage dans ce genre d'écrits, pouvant être encore acceptables ; mais les quatre-vingts brèves formules du Syllabus. étaient, elles, parfaitement, terriblement précises, et nul fie pouvait se tromper sur leur sens ni leur portée. En quelques lignes s'y trouvait formulée une opinion, suivie de références à des textes pontificaux qui avaient fixé l'enseignement de l'Eglise en la matière : il suffisait de prendre le contrepied de ce qu'on Usait pour connaître la vérité catholique.
Dans l'Encyclique six points principaux pouvaient être notés : la condamnation du principe de l'Etat laïque, qui veut que « la société humaine soit constituée et gouvernée sans plus tenir compte de la religion que si elle n'existait pas », celle de la liberté de con- science et des cultes, celle de la souveraineté du peuple considérée comme « Loi suprême, indépendante de tout droit humain et divin », et d'autre part trois affirmations solennelles, celle de l'indépendance absolue de l'Eglise, en face de tout pouvoir civil, celle de son droit sacré à former les consciences et spécialement celles de la jeunesse, celle enfin de la plénitude de l'autorité pon- tificale, même dans les domaines « qui ne touchent pas aux dogmes de la foi et des mœurs ».
Quant au Syllabus, il passait en revue toutes les doctrines, récentes ou non, qui sapaient la religion, l'Eglise, la société chré- tienne. Aussi bien le rationalisme qui prétend opposer la raison à la révélation, le « naturalisme » négateur de Dieu, la panthéisme qui voit du divin partout, que l'indifférentisme qui permet à
chaque hornme de croire ou de ne pas croire à sa guise, et l'utili- tarisme qui lui conseille « d'accumuler de toute manière des ri- chesses et de se procurer des jouissances » ; aussi bien le gallica- nisme, partisan « d'Eglises nationales soustraites à l'autorité du Pontife » et l'étatisme qui subordonne l'Eglise aux pouvoirs, que les théories toutes récentes du socialisme, du communisme, « sortes de pestes » qui détruisent l'ordre social lui-même. Métaphysiques, moraux, juridiques, sociologues, tous les aspects de la •grande rébellion de l'humanité contre les dogmes et les droits du chris- tianisme étaient passés en revue. Deux propositions rappelaient le principat temporel du pontife romain et interdisaient aux catho- liques d'admettre que « l'abrogation de la souveraineté civile dont le Saint-Siège est en possession servirait beaucoup à la liberté et au bonheur de l'Eglise ». La dernière section (les propositions 77 à 80), formulait une condamnation sans appel du libéralisme ; les derniers mots mêmes du Syllabus, intentionnellement, étaient ceux-ci : « le Pontife romain peut et doit se réconcilier et se mettre , d'accord avec le progrès, avec le libéralisme et avec la civilisation
moderne »; anathème à qui pensait ainsi !
* *
Ni Quanta Cura ni le Syllabus n'innovaient en rien. : Pie IX ne faisait que reprendre, comme il le disait lui-même, l'enseigne^- ment traditionnel de ses prédécesseurs. Mais il le faisait plus com- plètement, plus systématiquement qu'aucun d'entre eux : les termes qu'il employait étaient d'une vigueur, d'une violence même inaccoutumée, — par exemple les « hommes méchants » qui pro- mettent la liberté étaient traités « d'esclaves de la corruption », la sagesse humaine était qualifiée de « verbiage », — et surtout les circonstances dans lesquelles ces anathèmes étaient fulminées donnaient aux textes pontificaux une puissance explosive énorme.
Au moment où l'on discutait, chez les catholiques mêmes, des droits de l'homme à la liberté, où la Vie de Jésus de Renan se répan- dait comme une épidémie, où la question romaine était posée à toutes les chancelleries et à d'innombrables consciences, on com- prend que le Syllabus ait fait l'effet d'une bombe.
Chez les adversaires de l'Eglise, ce fut un rugissement : le Pape déclarait la guerre à son époque ! « Suprême défi jeté au monde moderne par la papauté expirante ! » écrivit le Siècle. Partout re-
tentit, selon la forte expression de Mgr Dupanloup, « un abomi- nable hallali de tous les aboyeurs de la presse contre le vieillard désarmé du Vatican. Le gouvernement de Napoléon III déclara l'Encyclique et le Syllabus « contraires aux principes sur lesquels reposait la constitution de l'Empire », en interdit la publication et déféra au Conseil d'Etat, comme d'abus, les évêques qui les firent lire en chaire. En Italie, à Naples et à Païenne, des cérémo- nies furent organisées où l'on brûla solennellement les deux docu- ments, non sans force discours et imprécations. En Allemagne, où l'émotion fut pourtant moins vive, les journaux protestants annoncèrent qu'on en revenait à l'Inquisition.
Parmi les catholiques, l'impression fut bien différente selon les tempéraments et les sentiments. Veuillot illumina et aussitôt se mit à écrire un pamphlet qui, sous le titre VIllusion libérale, utilisait l'encyclique et le Syllabus pour pourfendre ses adversaires.
En Italie des évêques organisèrent des rassemblements de fidèles pour remercier le Pape de son intervention : à Turin plus de 150.000 ! En Autriche, certains jésuites se mirent en devoir de commenter les textes romains, pour leur faire dire plus encore qu'ils ne disaient, et morigéner ceux qui, même évêques comme Mgr von Ketteler, cherchaient à mettre sur le feu de l'eau plutôt que de l'huile. Chez les catholiques libéraux, ce fut de la stupeur et de l'accablement : « un coup de foudre », dit l'abbé de Broglie.
« Surprise, émotion, inquiétude », dira plus tard Mgr d'Hulst, tels furent leurs sentiments. Dans leur quasi totalité, ils acceptèrent les monitions du Père Commun sans réticence, mais non sans tristesse. Montalembert, Newman, et bien d'autres en firent l'aveu.
« En province, écrivait à Montalembert un correspondant, la situa- tion des catholiques libéraux est fort triste : les gens du monde les traitent comme des hérétiques, comme des pestiférés, et les incrédules avec une commisération outrageante. » Moins soumis, le P. Passaglia, dans son Messagero, n'hésita pas à faire des docu- ments pontificaux (1) une vive critique; à'Munich D'ollinger rédigea un pamphlet si violent qu'il n'osa pas le publier, mais, verbalement, ne se retint pas de dénoncer « la charte du parti ultramontain lancé à la conquête de PAllemagiie. »
N'y avait-il donc rien d'autre à faire que de se désoler en silence ou de récriminer ? Certains ne le pensèrent pas. Le cardinal Anto-
(1) Auxquels i l avait collaboré, ayant appartenu à une des commissions de théologiens qui avaient rédigé les premières propositions.
nelli, inquiet de voir la vague de fureur qui déferlait contre le Saint-Siège, s'efforça d'expliquer aux diplomates que le Pape n'avait voulu condamner que les mauvaises passions du siècle et non les régimes qui, même appuyés sur les principes de la Révolution, s'entendaient bien avec l'Eglise. Pie IX, disait-il, a solennellement affirmé ses droits sacrés, mais cela, c'était la thèse, l'idéal Suprême ; en fait, dans l'hypothèse, le Saint-Siège était bien résolu^ à tenir compte des circonstances. Cette distinction subtile, on la trouvait d'ailleurs formulée dans l'austère Civiltà cattolica, qui ne passait pas pour favorable au libéralisme. D'ailleurs, l'observation des faits ne prouvait-elle pas que cette distinction était fondée? Le jeune Augustin Cochin s'entretenant avec un prélat romain lui montrait -*les soldats de Napoléon III qui garantissaient la liberté du Siège apostolique : « Oui, vous êtes la doctrine catholique, dit-il, mais les principes de 1789 sont à vos portes, en pantalon rouge, qui vous gardent. » C'était bien la preuve que les condamnations, théo-
riques, fMminées par Pie IX pouvaient, dans la pratique, se faire assez accommodantes...
L'émotion du premier coup calmée, ce fut dans cette direction qu'on s'orienta. De l'encyclique, il n'y avait rien à dire ; en termes très hauts, elle ne faisait que rappeler les droits éternels de l'Eglise.
Quant au Syllabus, pour bien le comprendre, il fallait replacer chacune des quatre-vingts propositions dans son contexte, et voir de près les documents pontificaux, cités par le catalogue, pour la condamner. On se rendrait alors compte que Pie IX n'avait pas voulu rejeter en soi toute la civilisation moderne, et la liberté, et le progrès, — qu'il n'avait eu nullement l'intention de supprimer
1 les chemins de fer, l'éclairage au gaz et le télégraphe, comme l'en accusaient les impies, — mais qu'il anathématisait la liberté, le pro- grès, le monde moderne tels que les incroyants les concevaient, c'est-à-dire comme des machines de guerre contre la religion (1). '
A la fin de janvier 1865 parut en France une petite brochure de soixante-dix pages, d'aspect assez minable, de typographie ser-
(1) Une autre réponse fut faite, mais elle ne dépassa pas en portée les milieux de tnêolo- giens.' Certains soutinrent que le Syllabus n'ayant pas é t é signé par le Pape et ne se pré- sentant pas comme une encyclique n'avait pas le caractère d'acte du Saint-Siège. Mais c'est jouer sur le mot, et d'ailleurs l'Eglise accepta le Syllabus comme exprimant la volonté et la pensée de Pie I X : Léon X I I I le citera comme un acte pontifical normal dans l'ency- clique Ifirnortale Dei. Cependant, i l semble établi que Pie X déclara que ce texte « n'appar- tenait pas à la catégorie de l'Infaillibilité ». (Cf. Ch. Brigge, The Papal Commission and
The Pentateuch, Londrep, 1906, p. 9.)
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rée, visiblement destinée à être répandue à bas prix, sur l'Ency- clique du 8 décembre. L'auteur était le célèbre évêque d'Orléans, Mgr Dupanloup. C'était une merveille d'habileté, un modèle de fine casuistique, en même temps un alerte petit pamphlet où les adversaires de l'Eglise étaient fort diUgemment fustigés, — y compris les « jeunes professeurs » du Journal des Débats accusés d'avoir traité avec une outrageante désinvolture le sens littéral et même grammatical du texte latin. A propos d'un autre docu- ment pontifical, on a pu parler, plus récemment, du « bon usage des encycliques » : Mgr Dupanloup usait de Quanta Cura et du Syllabus avec une science consommée. Tous « les fantômes créés par les journalistes, leurs interprétations si fabuleusement exagé- rées » s'évanouissaient. Le Pape n'avait voulu condamner que les excès, le,s déviations, la démesure des doctrines révolutionnaires : qui ne lui donnerait pas raison ? Il suffisait d'avoir autant d'esprit
critique que « le moindre élève de philosophie sur les bancs de nos séminaires » pour faire les distinctions qui sMmposaient. Par exemple, la proposition 80 du Syllabus avait l'air de condamner sommaire- ment la civilisation moderne, mais, en fait, qu'avait-il voulu dire ?
« Dans ce que désignent nos adversaires, notait Mgr Dupanloup, sous ce nom si vaguement complexe de civilisation moderne, il y a du bon, de l'indifférent, et aussi du mauvais. A vec ce qui est bon ou
indifférent, le pape n'a pas à se réconcilier : le dire serait une imper- tinence. Avec ce qui est mauvais, le pape ne doit ni ne peut se récon- cilier ni transiger : le dire serait une horreur. Il en est de même de ces autres mots, également vagues èt complexes, de progrès et de libéralisme. »
La brochure de Mgr Dupanloup connut un succès prodigieux.
Plus de 100.000 exemplaires furent vendus eh six mois ; elle fut aussitôt traduite en italien et en allemand. Les « jeunes professeurs » du Journal des Débats ricanèrent que l'évêque avait « transfiguré
•l'encyclique » et qu'il trouvait le moyen de « bénir Jacob au Heu d'Esaii ». Montalembert lui-même eut ce mot assez amer :.« Un petit chef d'œuvre d'éloquent escamotage. » Mais les nonces de Munich, Vienne et Lisbonne écrivirent à l'auteur que sa brochure faisait un bien inouï. Six cent trente évêques lui envoyèrent leurs féheitations, parmi lesquels Mgr Joachim Pecci. Pie IX lui-même
confia à un ami : « / / a expliqué et fait comprendre l'encyclique comme il faut qu'on la comprenne. » En fait, était-ce si vrai que cela ? Le bref que reçut Mgr Dupanloup, pour le remercier, fut rédigé en termes prudents et exprima l'idée « qu'il saurait d'autant 'mieux
par la suite exposer la véritable pensée contenue dans l'encyclique qu'il avait réfuté avec plus d'énergie les interprétations erronées ».
En revanche, Veuillot qui, alors à Rome, avait aussitôt rédigé des notes résolument critiques sur la brochure Dupanloup, n'ob- tint pas gain de cause ; son Illusion libérale ne fut pas officiellement approuvée, bien que Pie IX ait dit, en privé : « Ce sont absolument nos idées ».
Quanta Cura et le Syllabus ne devaient donc pas mettre fin aux divergences et aux querelles entre catholiques. Montalembert
qualifia Veuillot de « l'ennemi le plus redoutable de la religion que le XIXe siècle ait produit »/ A Munich, Dôllinger accentua son attitude anti-romaine qui allait le mener à la rupture. Les plus modérés parmi les catholiques souhaitaient, — Mgr Dupanloup le disait en termes élevés, — que Pie IX, après avoir « condamné les principales erreurs de notre époque », acceptât de « tourner les yeux vers ce qu'elle peut avoir d'honorable et de bon » et qu'il réconciliât « la raison avec la foi, la liberté avec l'autorité ». Ce rôle, que l'archevêque de Paris définissait si bien, serait exactement celui qu'assumerait, vingt ans plus tard, un autre pape, Léon XIII.
Mais était-il possible que Pie IX le jouât ? La crise était trop aiguë, les esprits trop surexcités ; des intérêts qui, dans la perspective du temps, étaient considérés comme sacrés, intangibles, étaient visiblement menacés. Et, en tous domaines, les discriminations nécessaires n'avaient pas été faites.
Depuis près de cent ans, les actes pontificaux de 1864 n'ont pas cessé d'être discutés. Est-il vrai que, comme l'écrit Charles Ledré, « le Syllabus cause toujours une gêne non dissimulée à nombre de catholiques instruits », qu'il leur dorme « mauvaise conscience » ? Si oui, c'est qu'ils ne le replacent pas dans l'éclai- rage du temps, qu'ils demeurent victimes de l'ambiguïté du voca- bulaire. C'est peut-être aussi qu'ils ne mesurent pas l'importance de ce qui était en jeu. En ce milieu du xixe siècle, dit excellem- ment le P. Congaf, « Révolution signifie beaucoup plus que sup- pression des privilèges, République autre chose et beaucoup plus qu'un régime politique de vie, monde moderne autre chose et beaucoup plus qu'un ensemble de conditions de vie et une sensi- bilité sympathique à certaines valeurs. Sous ces grandes catégo- ries devenues de véritables mythes, il y avait, de fait, un rejet de
toute soumission à une autorité supérieure à la conscience indivi- duelle, rejet impliquant celui de la souveraineté de Dieu et singu- lièrement du Dieu révélé » (i). C'est ce danger, né directement de la rébellion luciférienne de l'intelligence, qu'a clairement yu Pie IX, c'est lui qu'il a voulu parer. Qui pourrait, chrétien, lui donner tort, et admettre que, ce faisant, il soit sorti de son rôle de pasteur et de docteur ? (2).
Ainsi Quanta Cura et le Syllabus apparaissent-ils comme des actes de guerre (3), : décisifs, dans la longue lutte que l'Eglise sou- tenait depuis plus d'un siècle contre des forces qui travaillaient à saper ses bases, des ripostes à d'innombrables attaques menées contre elles sur tous les terrains, et qui, au moment même, se tra- duisaient dans lès faits.
DANIEL-ROPS.
(A suivre.)
(\) Y . Congar, Mentalité de « droit? » et intégrisme, L a Vje Intellectuelle, Juin 1950, p. 649.
(2) paradoxalement, c'est peut-être un écrivain protestant, Je pasteur Noél Vegper (dans son livre les Protestants) qui a le plus exalté ce^ens des textes pontificaux de 1864.
I l y voit « le dernier et le plus haut monument par lequel l'Occident tente de dominer la Barbarie renaissante ». I l est vrai, le pasteur Noël Vesper -était ù h type accompli de
< m e n t a l i t é de droite •, comme dirait le p . Congar.
(3) Cet aspect fondamental d'acte de guerre a ma squ é les éléments plus constructifs de Quanta Cura et du Syllabus. Cependant, ces éléments s'y trouvent, nota.mm§pt des indications judicieuses sur la question sociale ; le Pape condamne « le désir effréné d'accu- muler des richesses », et affirme que « l a doetriné de l'Eglise n'est point opposée biens et aux intérêts de la société humaine ». Dès le lendemain de la publication, E m i l e Keller souligna cet aspect de l a pensée pontificale, dans un ouvrage, VUneycli'iue du S décembre et les principes de 1789, et c'est en lisant ce livre (durant leur captivité a Aix-la-Chapelle), qu'Albert de Mun et René de l a f o u r du P i n eurent la première révélation de ce guj (jçv*jt être leur vocation sociale. Plus tard, dans l'.éclairage de Rerum Novarum, les allusions de Pie I X prendront tout leur sens et leur portée.