Le Courrier des addictions (19) – n° 2 – avril-mai-juin 2017 34 Cartel
Don Winslow,
traduit de l’anglais par Jean Esch Éditions du Seuil, 718 pages, 23,50 €,
8 septembre 2016 : version numérique : 16,99 € L’auteur de La Griffe du chien, paru en français en 2007 (un quart de siècle, entre 1975 et 2000, de trafics de drogue entre le Mexique et les États-Unis), brosse l’épopée h y p e r v i o l e n t e et désespérante, entre 2004 et 2014, de la guerre des cartels de la drogue, sans limite de sauva- gerie… ni d’immixtion dans la vie politique et économique ! Une plongée dans l’horreur de la vie mexicaine, un tome II de l’ouvrage précédent. Cela donne un thriller “pavé”
sur cette guerre des cartels, surdocumenté, journalistique, comme savent les concocter les grands auteurs américains. Don Winslow choisit d’en suivre les épisodes à travers 7 personnages et dédie son livre à chacun des 128 journalistes mexicains tués par les cartels durant la période qu’il couvre.
Rue Barbès, banlieue sud Jean Estivill
Les Impliqués Éditeur, 210 pages, décembre 2016
Le narrateur, Manu, est un professeur, qui a été vénérable au Grand Orient, conseiller muni- cipal, et dont les amis de la rue Barbès d’Ivry, dans la banlieue parisienne sud, diraient : “Manu, tu es sacrément rangé des voi- tures.” En fait, Manu, fils d’un républicain espagnol, qui habite au milieu d’un bidonville, dans l’usine dans laquelle son père est gardien, n’a pas viré “voyou” comme beaucoup de ses camarades des années 60 qui se sont lancés dans le grand banditisme.
Il restitue, à travers une dizaine d’anecdotes cocasses, l’épopée de “la bande de la banlieue”, dans ce morceau de rue populaire.
Net addiction ?
Du jeu à la désaffiliation sociale Sous la direction de Christian Colbeaux Éditions L’Harmattan, collection Psychanalyse et civilisations, 168 pages ; papier : 17,50 € ; numérique : 16,63 €, septembre 2016
On discute encore beau- coup sur la question de savoir si l’addiction à internet existe pour elle- même, mais de moins en moins, car la clinique addictive de ces dernières années a bel et bien mis à jour et traite nombre de personnes, des jeunes surtout, digital natives qui s’investissent sans retenue dans un lien social en réseaux, jusqu’à péricliter, sur le plan physique, psychique, social, scolaire, etc. Avec des conséquences sévères pour les enfants et adolescents, dont elle perturbe la construction de la subjectivité. Elle a aussi iden- tifié, à la faveur de cette explosion du numérique, toute une gamme de conduites addictives, plus classiques : aux jeux, au sexe, aux achats com- pulsifs, et aussi des pathologies psychiatriques plus avérées comme la dépression ou la psychose.
Intervenants dans cet ouvrage : Sophie Jehel, Pascal Minotte, Dominique Texier, Yann Leroux, Michaël Stora.
Le Poison Charles Jackson,
traduit de l’anglais par Denise Nast Éditions Belfond Vintage, 384 pages, 17 € ; version numérique : 11,99 €, septembre 2016
Le Poison est le roman de la descente aux enfers de Don Birnam, un écrivain raté, dévoré par l’alcoo- lisme, à New York, dans les années 1940 : “Une fois le verre devant lui, il se sentit mieux. Il ne le but pas immédiatement.
Maintenant qu’il le pouvait, il n’en éprouvait plus le besoin. Au contraire, il s’offrit le luxe de l’ignorer pour un temps. Il alluma une cigarette, sortit plusieurs enveloppes de sa poche, déplia et parcourut une vieille lettre, rangea le tout et commença à chantonner doucement. Puis il se joua la comédie subtile et étudiée de l’ennui. Et quand, pour en finir, il leva le verre jusqu’à ses lèvres, ce fut avec un air excédé qui semblait dire :
‘Ma foi, je suppose que je ferais aussi bien de le boire, maintenant que je l’ai commandé.’” Tout est dit dans ce propos, si classique, d’un “accro”.
Le Poison est considéré comme un roman-culte sur l’addiction.
Stupéfiants
Alexandre Kauffmann
Éditions Flammarion, collection Littérature française, 240 pages, 19 €, janvier 2017
De retour à Paris après 5 années d’exil en Tan- zanie, Thomas, un jour- naliste quadra perplexe et plutôt oisif, reçoit un appel de son ami Karim, policier. Le commandant Fleury souhaite l’en- tendre dans “l’affaire du Massaï” de Villetaneuse.
Le Massaï en question a été retrouvé mort : il transportait de l’héroïne et avait enregistré le numéro du journaliste dans son portable. Et voilà Thomas embarqué, à son corps défendant, dans une enquête sur un trafic de stupéfiants (et d’armes) entre la France et l’Afrique orientale, entre Saint-Ouen et Arusha en Tanzanie.
Dans ce polar, flirtant avec la chronique de mœurs, le journaliste dépeint le milieu des Parisiens de sa génération qui, désabusés et diplômés sans emploi ou déqualifiés, peinent à “s’y retrouver”, entre les jeunes hipsters qui foncent dans la vie et les jeunes retraités ex-soixante-huitards indéboulonnables…
Se doper pour travailler
Renaud Crespin, Dominique Lhuillier, Gladys Lutz
Éditions Érès, collection Clinique du travail, 352 p. 18 €, 6 avril 2017
Cet ouvrage col- lectif (18 auteurs), porte sur les usages et abus de substances psychoactives dans les milieux profes- sionnels, un regard nouveau, voire ico- noclaste. Il entend, en effet, rompre avec la tendance domi- nante à assimiler usage et conduite addictive, et remettre en cause nombre d’idées toutes faites selon les- quelles “ces consommations sont risquées pour la santé et la sécurité”, et “nuisent à la production”…
Les auteurs montrent ainsi qu’elles peuvent même prévenir d’autres risques au travail, et être, dans certaines conditions, des instruments de la production. Pour autant, l’objectif des auteurs est également de promouvoir la prévention de ces addictions qui explosent en raison des transformations du travail (intensification, individualisation, précarisation, etc.), et dont les motivations sont la recherche de la forme au bureau, de la performance, le traitement de
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Le Courrier des addictions (19) – n° 2 – avril-mai-juin 2017
35 24 heures héro
Saphir Essiaf, Philippe Dylewski Éditions Fièvre jaune, octobre 2016, 23 €
Le propos de ce road- bouquin écrit à la pre- mière personne : le trip de 24 heures d’Arnaud et Nadia, un couple de toxicos qui survivent dans les rues de la ville- basse de Charleroi, en Wallonie. Heures après heures, le lecteur a les yeux des 2 personnages, ils vivent dans un squat, dans la rue, dans une cave, dans un parc… Seulement 2 préoccupations dans la vie de ce couple de damnés : survivre 1 jour de plus dans les rues de la ville et trouver leur prochain fix. “Bienvenue dans l’enfer sous tes pas” , disent-ils… Ils zonent dans la cité Inter-Béton, préparent leur “paraphernalia” , concoctent leurs cocktails toxiques, se défoncent. Ils font la manche, cassent des serrures, volent, survivent dans ces quartiers déjetés, “où même les murs ont le sida” … Pour réaliser cette (presque pas) fiction, les 2 auteurs, Philippe et Saphir , tous les 2 nés à Char- leroi, se sont immergés dans les rues d’une ville qu’ils connaissaient si bien, pour partager la vie de ceux à qui on ne fait pas attention, parce qu’on ne les voit pas. “La vie des toxicomanes que nous croisons chaque jour, tout simplement incroyable, qui vivent à côté de nous, mais qui pourraient aussi bien être originaires d’une autre galaxie.
Leur univers est peuplé de nos pires craintes. On pourrait être dans un bouquin de science-fiction, mais non, on est bien dans les rues de Charleroi.”
La sortie de 24 heures héro , publié par la maison d’édition toute nouvelle Fièvre jaune (il en est la première publication), s’est accompagnée d’une exposition mêlant les photos exceptionnelles de Vincent Algrain à différents extraits du livre.
On l’attend dans l’Hexagone…
Disponible sur : fievrejaune.be , boutique-en-ligne@
fievrejaune.be ; [email protected] Florence Arnold-Richez
Jeunes et addictions
Sous la direction de François Beck Observatoire français des drogues et des toxicomanies, 208 pages, peut être téléchargé en format PDF gratuitement sur le site ofdt.fr, décembre 2016
Depuis sa création, l’Ob- servatoire français des drogues et des toxico- manies (OFDT) s’attache à développer des travaux d’analyse et de synthèse sur les addictions qui permettent à tous, ins- titutionnels, profession- nels et grand public, de partager un même socle de connaissances sur ces sujets. Cette transmission de données se fait notamment à travers l’édition d’ouvrages collectifs. Outre ses états des lieux réguliers trai- tant de l’ensemble du champ (drogues et addic- tions, données essentielles), l’OFDT a proposé 2 monographies : Cannabis, données essentielles puis Cocaïne, données essentielles .
Pour la première fois, l’observatoire adopte une nouvelle approche, par population, avec l’ouvrage Jeunes et addictions . La mise en pers- pective des pratiques durant cette période char- nière est en effet essentielle, puisque c’est de ces initiations et expériences que déboucheront parfois des conduites qui s’enracineront et qui sont susceptibles de devenir problématiques.
Nombre des études de l’OFDT sont spécifique- ment centrées sur les comportements juvéniles, mais il s’agit de la première analyse embrassant la jeunesse dans sa diversité : en termes de genre , de contextes de vie et de profils, tout au long d’un continuum de 11 à 25 ans. Dans cet ouvrage qui se veut synthétique mais complet, enrichi de nombreuses infographies, la confrontation des résultats des enquêtes (travaux quantitatifs, qualitatifs et ethnographiques) permet d’offrir une vue d’ensemble et de déjouer les préjugés qui souvent accompagnent le traitement de ces sujets complexes et sensibles.
• L’analyse décrit les modes d’initiation des 3 principaux produits consommés – alcool, tabac et cannabis – , en relativisant l’idée reçue selon laquelle un rajeunissement massif s’est opéré. Leurs consommations n’obéissent pas aux mêmes dynamiques : on observe une expérimentation précoce de l’alcool, mais les comportements d’alcoolisations ponctuelles importantes apparaissent surtout chez les grands adolescents. Pour le tabac, la progression des usages est nette dès le début de l’adolescence et perdure souvent au-delà . Le cannabis, quant à lui, reste un produit assez emblématique de la jeunesse française.
Le premier produit illicite consommé est aussi jugé très facilement accessible. À 17 ans, il est le plus uniformément présent dans
l’Hexagone, et les jeunes Français en sont les plus grands consommateurs en Europe. Aussi, les consultations des jeunes consommateurs concernent en premier lieu le cannabis.
• Ce travail de l’OFDT distingue également les consommations occasionnelle s et à caractère récréatif de celles qui révèlent des situations plus critiques . Différents chapitres explorent des profils d’usagers ou des situations particu- lières, avec pour ambition de rendre compte des phénomènes dans toute leur diversité. Les publics fragiles sur le plan social ou écono- mique sont majoritairement concernés par les usages problématiques.
• Outre les facteurs de vulnérabilité qui conduisent certains jeunes vers des parcours d’errance , l’ouvrage s’intéresse aux éléments protecteurs , tels que l’inscription dans un par- cours scolaire, étudiant ou professionnel. Jeunes et addictions revient par ailleurs sur les risques spécifiques à ces âges : impact des psychotropes sur la maturation du cerveau et comportements (mélange de produits ou conduite automobile sous influence) induisant des mises en danger, immédiates ou différées.
• Concernant les motifs de consommation , l’ouvrage insiste sur leur pluralité selon les contextes et les individus. En matière d’incita- tion, il permet de mesurer combien les jeunes constituent une cible privilégiée pour tous les acteurs de l’offre. Alcooliers, cigarettiers mais aussi, dans un autre registre, les sites commer- ciaux du Web proposant de nouveaux produits de synthèse ou les revendeurs de certaines drogues illicites : tous développent des stra- tégies pour rendre leur marchandise la plus visible et attrayante pour les jeunes . Face à cela, le rôle de l’entourage est capital. L’in- fluence parentale domine dans l’enfance avant de s’estomper au profit des modèles promus par les pairs. Les consommations s’inscrivant dans des pratiques relationnelles et de sociabilité, c’est d’ailleurs sur cette capacité à bien gérer l’éventuelle pression du groupe que se joue une partie des actions de prévention aujourd’hui mises en place pour aider les jeunes.
• Jeunes et addictions aborde aussi la question des addictions sans produit , et en particulier l’impact des mutations induites par le dévelop- pement d’ internet . Sa pratique a fortement progressé chez les jeunes au cours des 15 der- nières années. La fréquentation des écrans est désormais ancrée dans le quotidien des jeunes générations qui passent de l’un à l’autre, sans impact majeur sur l’activité physique, mais au détriment de la lecture de livres. L’influence de ces pratiques sur la sociabilité des jeunes est en question, y compris concernant une possible répercussion des écrans sur le recul des entrées dans les usages réguliers de tabac ou d’alcool qu’on a pu observer chez les collégiens et les lycéens au cours de la dernière décennie.
François Beck symptômes gênants ou encore la détente après
une journée difficile. Devant ces nouveaux usages et la multiplication des produits utilisés, les auteurs, universitaires, chercheurs, syndicaliste et acteurs du soin et de la prévention, s’attachent donc à “détricoter ” au préalable les représentations sociales qui les entachent.
Renaud Crespin, “politiste” et sociologue, est chargé de recherche au Centre de sociologie des organisations (CNRS, UMR 7116), à Paris ; Dominique Lhuilier est professeure émérite au centre de recherche sur le travail et le développement (CNAM), à Paris. Gladys Lutz est ergonome, attachée temporaire d’enseignement et de recherche, et doctorante en psychologie du travail au CNAM.
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