Jules au boulot, Noémie à l'école, Jennifer en train de barbouiller la cuisine de yaourt, les W.-C. qui fuient, le chauffage en panne, une voisine

Texte intégral

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Jules au boulot, Noémie à l'école, Jennifer en train de barbouiller la cui- sine de yaourt, les W.-C. qui fuient, le chauffage en panne, une voisine qui vient taper du sucre, une montagne de repassage qui attend devant la télé, le tout sur fond de machine à laver qui vrombit et de portes qui claquent à tous les étages. En bref, un lundi comme tous les lundis dans la vie d'Isabelle Mercier, identique à tous les autres jours de la semaine, avec parfois des agréments tels que la visite rituelle au supermarché, l'excursion au MacDo, les vacances au rabais, les otites, les fêtes de famille au grand complet, mauvaise humeur et gueule de bois garanties. «Je m'em- merde à mourir », avoue Isabelle dans le journal qu'elle tient, jour après jour, véritable chronique de la vie ordinaire. Mais, devant son cahier ouvert sur le coin de la table de la cuisine, Isabelle rêve. Y a-t-il une vie au-delà des bonheurs microscopi- ques de sa banlieue au ciel couleur de serpillière ?

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« MOTS »

Collection dirigée par Paul Fournel

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CAROL MANN

LA DOUCEUR DU FOYER

une année dans la vie

d'une mère de famille de banlieue

SEGHERS

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© Éditions Seghers, Paris, 1991 ISBN : 2-232-10364-1

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pour Christine Lindey

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MARS

Lundi 20 mars

C'est le dernier jour de l'hiver ; du moins c'est

ce qu'ils ont annoncé à la télé, mais moi, je n'ai pas

encore vu la différence à Malakoff. Il fait gris et

lugubre et la couleur du ciel se confond avec celle

de l'immeuble d'en face. Mais au moins il ne pleut

pas, c'est déjà ça, je vais pouvoir étendre mon linge

sur le balcon, avant la prochaine averse. Un lundi

comme tous les lundis. Au programme trois

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machines, deux à 40° puis le blanc, ensuite le repassage, première partie. Pendant que la seconde machine tourne (la première remplie la veille au soir, je l'ai mise en route après le petit déjeuner), quelques courses avec Jennifer. A midi pile, c'est le déjeuner de Jennifer, tandis que moi, j'avale quel- ques tartines debout, sur fond de transistor allumé toute la journée. Sieste de Jennifer, son goûter, un petit-suisse qu'elle mange toute seule en se bar- bouillant avec délices. Grand événement de la jour- née, on va chercher Noémie à la maternelle. Je bavarde avec quelques mères, le plus souvent Chantal ou Léa. Arrivées à la maison, les filles jouent à cache-cache derrière les serviettes humides accrochées sur le balcon, pendant que je les décroche à toute vitesse. C'est leur jeu préféré des lundis.

Mardi 21

Noémie nous a offert un dessin pour le prin- temps, qu'elle avait fait à l'école. Il y a un grand bonhomme avec une grosse tête et des petites jambes qui a l'air de traverser une tache jaune, le soleil, entouré de points roses et rouges. Je l'ai mis au-dessus de notre lit, avec des punaises, elle est très fière et elle a attendu que Jules rentre pour le lui montrer. Comme toujours, il n'a rien remarqué jusqu'à ce que je lui passe un coup de coude aussi discrètement que possible, alors il s'est exclamé :

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Mais c'est magnifique, ma chérie, et Noémie était aux anges.

Mercredi 22

Les courses avec les deux, et, à cause du temps, on est quand même allées à Intermarché.

J'avais juré d'éviter Intermarché depuis que l'infâme directeur m'avait interdit de passer avec le landau l'année dernière, me sommant de l'attacher à côté des chiens. Ça et les trottoirs cabossés où le landau a failli se retourner et Jennifer avec — c'est facile la vie avec un nouveau-né ! Enfin, il y a des moments où il faut passer outre. Les principes, c'est beau, mais quand il faut acheter des petits- suisses sous la pluie avec des mouflettes qui arrachent leurs bonnets, c'est encore autre chose.

Jeudi 23

La journée est divisée en trois séquences : jusqu'à 16 h 30, c'est la maison et Jennifer, tout est calme, on vit à notre rythme. Quand Noémie rentre, en avant la cadence, force cris et récrimina- tions : dessin animé quand je suis trop fatiguée pour jouer avec elles — donc télé presque tous les jours —, dîner 18 h 30 (ce soir pâtes-jambon, hier purée-poisson pané), bain 19 h 15, la petite his- toire 20 h, 20 h 30 dodo, 20 h 32, je suis prête à

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me coucher, sauf que, quand Jules rentre, c'est l'heure de son dîner, son bain, sa petite histoire, son dodo. Et mon dodo à moi après, un gouffre sans rêves, toujours sur le qui-vive, l'oreille tendue vers la chambre des filles.

Vendredi 24

C'est pire que Noël. Le marché et les maga- sins sont bourrés d'œufs de Pâques, de lapins, de cloches gigantesques, difformes, brillants, dans leur emballage alu écaillé et bardés de rubans roses. Ça enchante Jennifer. Elle leur tend les deux mains en poussant des cris perçants parce qu'elle a compris qu'ils recèlent du délicieux chocolat au beurre syn- thétique. L'angelot bouclé a fait une terrible colère dans sa poussette quand j'ai refusé de lui acheter un énorme lapin or et orange particulièrement hideux. Le gentil petit œuf tout bleu que je lui avais acheté, elle n'en voulait pas du tout et elle l'a jeté par terre. J'étais près de pleurer à mon tour, et tout le monde au supermarché me jetait des regards noirs, réprobateurs.

Samedi 25

Samedi la gloire. Samedi le Super-M. La grande sortie familiale, le Deauville de Malakoff, la plage en moins, les Caddie en plus. On va en profi-

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ter pour faire le plein, vingt-quatre litres de lait, vingt-quatre d'eau, un Himalaya de couches, le Mont-Blanc en petits-suisses, yaourts, gâteaux secs, la viande, du pré-emballé, prêt à mettre au congélateur, quinze tranches de jambon, trois bou- teilles de bordeaux, les jus de fruits, la lessive.

800 francs en moyenne. J'ai vu les mères des copines de Noémie, toutes aussi hagardes derrière leurs montagnes de courses hebdomadaires et les gamins s'insultant du haut de leurs Caddie respec- tifs. On s'est fait des petits signes de main las, fai- sant semblant de ne pas entendre les propos gros- siers de nos gentils chérubins.

Dimanche 26

Jules avait joyeusement caché des œufs de Pâques partout dans la maison, même de la friture en chocolat entre les draps nouvellement repassés, ce qui a énormément amusé les petites. Pendant que j'essuyais les traces de chocolat, il est allé les promener au parc. Toute la petite famille est reve- nue avec des bottes boueuses, et je n'avais plus qu'à recommencer. Je crois que je vieillis, je deviens comme ma mère, obsédée par la propreté, c'est idiot, pourquoi ne pas laisser la maison se remplir de saleté, Jules ne remarquerait même pas et les filles seraient ravies. Mais alors qu'est-ce qui me resterait à faire, à moi ? Le pire, c'est que je crois que j'y prendrais goût, à la crasse, à la

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paresse. Je me laisserais vivre, comme ça, vautrée toute la journée sur un canapé dans un peignoir avec des Harlequin, du blues et, qui sait, d'innom- brables amants. En attendant, j'astique.

Lundi 27

Jour férié, même dans la boîte de Jules. Il a accroché son complet gris et sa cravate bordeaux dans le placard et a décidé stoïquement de ne pas vendre d'ordinateurs aujourd'hui, préférant se consacrer aux joies de la famille en dormant jusqu'à midi. Les filles et moi, on a joué au loto pendant que je raccommodais leurs petits habits.

Après la sieste de Jennifer, on est passés chez Chantal, au septième. Tout le monde est content puisque les enfants ont le même âge que les nôtres.

Les maris affalés devant le match à la télé avec des bières, les enfants jouant dans la chambre, Chantal et moi, nous avons papoté dans la cuisine, comme toujours. Dire que c'est à cause d'elle que je me suis retrouvée dans cet immeuble à Malakoff. On se connaît depuis la sixième, à l'époque, on rêvait toutes les deux de vies merveilleuses. Elle travaille depuis des années dans un hôpital, et a continué après la naissance de Jérémie et Cédric. Et moi, depuis l'arrivée de Noémie, j'ai quitté le bureau pour m'occuper des enfants, ce qui s'appelle, pour une femme, ne pas travailler.

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Mardi 28

Ce qui n'a pas été fait le lundi est reporté au mardi, sauf force majeure, style accouchement, ce qui veut dire que j'ai sauté au moins deux lundis de lessive dans ma vie, vu l'existence de Noémie et Jennifer. Je me dis qu'on me trouvera à quatre- vingt-quinze ans morte en train de repasser, ou alors la tête coincée dans le hublot de la machine à laver. Mais enfin, arrivée à cet âge-là, il y aura quand même moins à laver, ce qui est déjà une consolation en soi.

Mercredi 29

Les mercredis, si je supporte Noémie, je la garde à la maison, sinon je l'expédie au centre aéré. Elle fait des caprices effrayants depuis hier, et elle a encore tenté d'étrangler sa sœur dans le bain, alors le choix a été vite fait. Après l'avoir déposée au centre aéré, Jennifer et moi, on est allées au marché, où il fait encore frais et gris. Gigi, la mar- chande de légumes, m'a proposé des haricots verts sénégalais fins comme de l'herbe, il paraît qu'il faut compter une demi-heure pour en tailler une livre, elle m'a dit qu'elle fait ça le soir, devant la télé. Ah non, je veux bien faire du zèle mais trop, c'est trop.

Vive le surgelé, mais ça, je ne lui ai pas dit. A la

sortie du marché, on est allées voir les premières

jonquilles chez le fleuriste. J'en ai acheté pour Jen-

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nifer, qui a tenu son petit bouquet sagement, en le serrant très fort, le nez enfoui dans le papier.

Jeudi 30

Je contemple notre F 3 dans toute sa gloire malakoffiote. Le chez-soi des Mercier, identique aux cent quarante-six appartements du même côté de la resplendissante avenue. Une chambre pour les enfants, toute blanche et rose, meublée d'Ikea pur et dur. Un grand lit pour Noémie recouvert d'une couette à grosses fraises, le lit à barreaux de Jennifer rempli de peluches. Sur le mur, un grand Pierrot. Des paniers débordant de jouets qui se déversent dans tout l'appartement. La fenêtre donne sur ce qu'ils appellent ici le rez-de-jardin, c'est-à-dire qu'on voit deux arbres et un pot de géraniums ébréché devant les tours d'en face. Puis notre chambre avec sa grande penderie, que ma mère m'avait donnée parce que la porte ne fermait pas depuis trente ans. Un tabouret continue à l'empêcher de s'ouvrir, comme durant mon enfance. Le matin, c'est très embêtant, je dois le mettre sur le lit pour passer, et je me prends immanquablement la porte du placard sur le nez, ce qui me met de bonne humeur pour la journée.

De mon côté du lit, des piles de romans d'amour que j'échange tous les quinze jours au marché, et une revue illustrée. Du côté de Jules un ou deux polars, parfois un Équipe qui traîne pendant

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quinze jours. Puis le séjour, avec la salle à manger genre moderne et le buffet de mémé, couvert de photos, de souvenirs de vacances, et les sculptures de Noémie. Quelques gravures sur la tapisserie, en particulier un poster de Modigliani, des dessins signés Noémie, et surtout le grand mur qui attend depuis deux ans la bibliothèque que Jules doit poser incessamment sous peu. Les W.-C. avec les B.D., la cuisine Conforama authentique bois faus- sement naturel et rouge comme le reflet des phares clignotants qui nous parvient la nuit de l'avenue.

Vendredi 31

Le chez-soi des Mercier, deuxième partie. La cuisine est la capitale de notre appartement. C'est là que je passe la plupart du temps. Frigo acheté pour notre mariage, cuisinière offerte par la belle- mère, machine à laver achetée à crédit. Les légumes dans des bacs superposés. Les fruits dans une corbeille sur le frigo. Un pense-bête en forme de chien accroché au mur. Le calendrier des postes au mur, avec de mignons petits chatons. A côté, un autre Modigliani, une carte postale qui représente une petite fille qui s'appelle Alice et qui ressemble à Noémie. C'est mon peintre préféré. Près de la corbeille de fruits, le livre de cuisine que tante Anna m'a offert pour notre mariage et le roman en cours, il m'arrive de lire debout, en faisant cuire la soupe du soir quand Jennifer fait sa sieste. En ce

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moment, c'est une histoire d'amour qui se passe sur une île grecque. Viennent ensuite les produits ménagers surélevés à cause des enfants. Une quan- tité vertigineuse d'éponges et de serpillières sous l'évier, près de la poubelle. Jennifer mange sur sa chaise haute toute seule, alors il faut décoller trois fois par jour tout ce qu'elle a balancé sur le mur. Il ne suffit pas de gratter la purée froide ou les épi- nards, parce que la peinture part avec. Tous les quinze jours, je remets un coup de blanc sur la zone endommagée. Il n'y a pas beaucoup de lumière, alors j'ai mis une affiche de la Turquie près de la table où on mange tous. Il y a la mer et le ciel encore plus bleu, avec des maisons blanches.

Parfois, en prenant mon café dans la cuisine, je fais semblant de voyager dans l'affiche, les yeux fermés, les pieds dans l'eau tiède, avec l'odeur salée du large.

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AVRIL

S a m e d i 1

Super-M comme toujours et, en plus, la café-

téria, la merveilleuse cafétéria en haut de l'escala-

tor, aujourd'hui poisson d'avril en brandade. Jam-

bon-frites, menu enfant, au choix. Je veux ça, ça et

ça. La petite sait déjà répéter ça, ça. Je me retrouve

à manger et le jambon-frites et le menu enfant, tan-

dis que les gamines se battent avec les cuillers et la

moutarde. Comme tous les samedis à midi qua-

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torze, je me dis, plus jamais. Comme tous les samedis, pour avoir la paix, je leur achète un cha- pelet de sucettes à la caisse avec lesquelles elles s'assommeront en hurlant dans le Caddie jusqu'à la voiture.

Dimanche 2

Maman est venue cet après-midi. Elle ne vou- lait pas venir déjeuner, prétextant une crise de foie.

A vrai dire, elle s'ennuie avec nous, avec les enfants en particulier. Les bébés, ça la répugne. Ça fait des années qu'on n'a plus rien à se dire. Déjà, quand on était petits, elle préférait être à la boutique et nous fourguait chez la concierge quand papa ne s'en apercevait pas. Elle ne comprend vraiment pas ce que je peux trouver de si génial chez des mômes, mais, comme elle dit, elle préfère ne pas intervenir. Tout sauf parler franchement, une fois pour toutes. Alors on se raconte des platitudes, on commente ce qui passe à la télé, la tronche des hommes politiques, la coiffure des speakerines.

Heureusement qu'on ne se voit pas souvent, je ne sais plus de quoi lui parler, elle non plus, d'ail- leurs. Elle aime bien Jules, mais préfère Lucien, son autre gendre, qui a sa propre affaire, ce qu'elle peut comprendre. Bien sûr, personne ne vaut papa, qui était le plus beau du monde, ni la vie merveilleuse qu'il lui faisait mener à Alger dans le temps. Ça fait sept ans qu'il est mort, pauvre papa,

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cancer du poumon, lui qui ne fumait jamais, et maman tient vaillamment la boutique de boutons.

Chaque fois qu'elle en apporte, elle fait le bonheur de Noémie, mais c'est la bagarre, parce que je suis obligée de les cacher avant que la petite ne les avale. Jules l'a ramenée sur le coup de sept heures, pour qu'elle puisse prendre ses cachets à l'heure.

Est-ce que je lui ressemblerai un jour, son chignon couleur de ciment, laqué et raide comme l'obé- lisque de la place de la Concorde, ses grosses varices, son embonpoint fatigué et ses perpétuels soupirs ?

Lundi 3

Le vrombissement des machines à laver à chaque étage fait trembler tout l'immeuble, trans- formé tous les dimanches et lundis en une sorte de Roissy pour culottes sales. Des fois, à la télé, on voit de jeunes mannequins allongées sur des machines à laver miracles, en robe du soir, ouvrant les jambes — enfin, je ne sais pas ce qu'elles font au juste, mais ce ne sont pas les chemises crades du vieux qu'elles sont en train d'entasser, à ce moment-là, devant les caméras. Évidemment, si c'était moi qu'on filmait, ou n'importe laquelle des bonnes femmes que je connais, Darty, Arthur-

Martin et Cie feraient faillite.

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Mardi 4

A la sortie de l'école, j'ai bavardé avec Léa.

Son optimisme maladif me déprime, on a l'impres- sion que la maternité l'exalte, elle, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sauf qu'il est vrai qu'elle mène une super-carrière dans une revue de mode et travaille aux heures qui lui conviennent. Elle est follement amoureuse de son bébé — un garçon, bien entendu, Jonathan — et confondue d'admira- tion devant les bêtises de sa fille. C'est la copine de Noémie, Fanny. Elles se chamaillent à longueur de journée. Léa nous a invité tous dimanche, avec ou sans Jules. J'ai le sentiment qu'elle préférerait que je vienne sans lui, pour faire son numéro d'épouse- et-mère comblée, avec son beau William, si british, aux petits soins, comme d'habitude, au garde-à- vous avec les petits gâteaux et le gin. Mais elle est toujours aussi gentille, en fait, tout comme à l'épo- que où je faisais un stage dans sa revue, quand j'attendais Noémie. C'est moi qui suis devenue hargneuse... Avant que je ne puisse répondre, Noé- mie a répondu qu'on viendrait et que de toute façon elle voulait habiter chez Fanny.

Mercredi 5

Au marché, j'ai tenté d'expliquer ce qu'était le printemps à Noémie en lui montrant des fraises, des blettes, des salades. Gigi, notre marchande de

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fruits et légumes attitrée, était ravie de lui faire la leçon, secouant son chignon blond décoloré et les nombreuses bagues qui ornent ses mains boursou- flées. Noémie a du mal à comprendre que tout ça ne pousse pas au marché, de même que, pour elle, la viande, c'est une sorte d'animal qui vit sous Cel- lophane et qui se mange sans sa peau. Heureuse- ment que le ciel était bleu en sortant, et que sur les étalages il y avait des robes d'été. Le printemps soudain devenait réel. Je regardais les femmes enceintes qui à côté de nous contemplaient tendre- ment les grenouillères, et je me suis dit, comme toujours, qu'elles n'ont pas la moindre idée de ce qui les attend, les pauvres chéries.

Jeudi 6

Est-ce que nos voisins, coincés dans des appartements identiques, vivent des vies iden- tiques ? C'est vrai que dans tout l'immeuble, à la même heure, au même emplacement, tout le monde mange, boit, repasse, se baigne, et dort.

Pour ne pas parler du reste, du moins les samedis soir. Quoique j'aie du mal à imaginer l'horrible M Marcel prenant son pied à la même minute que la grosse Dupuis, la concierge, Chantal ou moi (tiens!). Cela dit, Jules est bien fringant en ce moment, ça doit être le printemps. Je trouve ça plutôt crevant, d'autant plus que c'est toujours moi qui me lève la nuit pour les petites.

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Vendredi 7

Repassage pendant que Jennifer dort. A la télé, de riches Américaines au nez refait et aux bijoux assortis se chamaillent, en robe du soir, pour sauver leurs millions de dollars. Elles sont assorties de fiancés qui sont des clones du Ken de Barbie et tout aussi convaincants. Au moment où la plus vieille des Américaines allait violer son fiancé avec un aspirateur (peut-être, là, ce n'était plus le film, mais la pub, je ne m'en souviens plus), Marlène Dupuis a sonné pour emprunter du sucre.

Pourtant elle sait bien que Jennifer dort à cette heure, tout comme son bébé à elle, ça ne l'empêche pas de venir toutes les semaines prendre quelque chose chez moi, je dis bien prendre puisqu'elle ne rend jamais.

Samedi 8

Jules en a marre du Super-M, alors il est allé

faire les courses à Intermarché, avec Noémie. J'ai

pu préparer le déjeuner tranquillement ; au menu :

poireaux vinaigrette, hamburgers haricots verts et

pommes de terre frites, camembert, yaourts et

Danettes en prime. Les week-ends, je m'oblige à

m'asseoir pour manger. Jules ne supporte pas de

me voir tourner autour de la table. Il dit que je res-

semble à un vautour, happant les morceaux qui

traînent. On voulait tous aller voir la nouvelle mai-

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son de Jocelyne et Lucien à Issy-les-Moulineaux, mais comme les deux filles ont fait une sieste exceptionnellement longue, Jules est parti tout seul. Il dit qu'un jour ce sera magnifique, mais il y a beaucoup à faire pour la retaper et qu'il ira sans doute leur filer un coup de main un de ces jours.

Lui qui n'est pas fichu de planter un crochet X chez nous.

Dimanche 9

Chez Léa. Noémie et Fanny ont passé l'après-

midi à bichonner leurs poupées Barbie et les bébés

ont joué ensemble près de nous. Il y a un jardin

chez eux, alors j'ai au moins le sentiment qu'elles

ont pris un peu l'air cet après-midi. Jules est allé

jouer sur l'ordinateur de William. Par la fenêtre, on

les entendait glousser de bonheur. Jules se dit un

grand expert en informatique, à présent. Apparem-

ment, c'est ce qu'il faut pour anéantir des extra-

terrestres sur ordinateur. Moi, bien entendu, je n'y

comprends rien. De temps à autre, William repa-

raissait au jardin avec du thé et des bouteilles, et,

Léa et moi, on a carburé au gin and tonic tout

l'après-midi. Ce qu'il faisait beau! Je n'ai revu

Jules qu'au moment de repartir, tout rose, un peu

rond, et fier d'avoir gagné huit parties de suite.

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Lundi 10

Jules m'a fait le coup du chérie, j'amène un copain dîner ce soir. Dans un de mes vieux livres de cuisine, il y a les menus types pour ce genre de circonstance, et on voit le dessin d'une dame au sourire pincé, en robe habillée, en train d'ouvrir élégamment une boîte de conserve. J'ai crié non, pas les lundis avec tous les draps mouillés qui traînent, ça va pas. Alors le copain viendra demain.

J'espère qu'ils n'arriveront pas trop tôt, mais une fois que les petites seront couchées, sinon ce sera l'enfer.

Mardi 11

Jules est venu avec son nouveau copain Jacques qui m'a apporté du mimosa. J'étais si contente que j'avais oublié où j'avais mis le vase.

J'avais préparé un gratin et un semblant d'entrée pendant la sieste de Jennifer, ce n'est pas souvent qu'on reçoit mais je m'étais organisée. Jacques, c'est le nouveau dans la boîte de Jules, il est grand, tout doux, il a des cheveux noirs bouclés et sourit de façon très séduisante. Il n'avait pas du tout l'air gêné de trébucher sur des jouets et de s'asseoir sur des poupées décapitées, au contraire, il a l'air de trouver ça assez exotique. Évidemment, c'est un célibataire. Il nous a parlé des nouveaux films qu'il avait vus, des restaurants qu'il préférait et dans

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Carol Mann est l'auteur de Modigliani (Thames and Hudson, Londres, 1980), de L'indésirable Désiré (Albin Michel, 1991) et prépare une Histoire de la layette à paraître chez Seghers.

Document de couverture : H. Ross Feltus.

Maquette de couverture : Nathalie Mançois.

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