Une géographie de la pauvreté à Jakarta (Indonésie). Espaces de la pauvreté et places des pauvres dans une métropole contemporaine

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Texte intégral

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Espaces de la pauvreté et places des pauvres dans une

métropole contemporaine

Judicaelle Dietrich

To cite this version:

Judicaelle Dietrich. Une géographie de la pauvreté à Jakarta (Indonésie). Espaces de la pauvreté et places des pauvres dans une métropole contemporaine. Géographie. Paris IV Sorbonne, 2015. Français. �tel-01663564�

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École doctorale de Géographie de Paris

Espaces, nature et culture – UMR 8185

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Espaces de la pauvreté et places des pauvres dans une métropole contemporaine

THÈSE

pour obtenir le grade de DOCTEURE DE L’UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE

Discipline : Géographie

Présentée et soutenue publiquement par

Judicaëlle D

IETRICH

le : 13 novembre 2015

Sous la direction de : M. Olivier SEVIN, Professeur, université Paris-Sorbonne

Membres du Jury :

M. Bernard BRET, Professeur émérite, université Lyon 3 Jean-Moulin Examinateur Mme Catherine FOURNET-GUÉRIN, Maître de conférences HDR, université de Reims Rapporteure

Mme Manuelle FRANCK, Professeure des universités, INALCO Rapporteure

M. Charles GOLDBLUM, Professeur émérite, université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis Examinateur M. Jérôme TADIÉ, Chargé de recherche, Institut de recherche pour le développement Examinateur M. Olivier SEVIN, Professeur des universités, université Paris-Sorbonne Directeur

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Espaces, nature et culture – UMR 8185

THÈSE

pour obtenir le grade de

DOCTEURE DE L’UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE

Discipline : Géographie

Présentée et soutenue publiquement par

Judicaëlle D

IETRICH

le : 13 novembre 2015

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Espaces de la pauvreté et places des pauvres

dans une métropole contemporaine

Sous la direction de : M. Olivier SEVIN, Professeur, université Paris-Sorbonne

Membres du Jury :

M. Bernard BRET, Professeur émérite, université Lyon 3 Jean-Moulin Examinateur Mme Catherine FOURNET-GUÉRIN, Maître de conférences HDR, université de Reims Rapporteure

Mme Manuelle FRANCK, Professeure des universités, INALCO Rapporteure

M. Charles GOLDBLUM, Professeur émérite, université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis Examinateur M. Jérôme TADIÉ, Chargé de recherche, Institut de recherche pour le développement Examinateur M. Olivier SEVIN, Professeur des universités, université Paris-Sorbonne Directeur

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Remerciements

Cinq années de thèse ou presque… tout un morceau de vie sur lequel on peut revenir dans ces quelques

pages plus personnelles.

Pas si évident de relater ce « chronotope » « à part » qu’est la thèse, qui maintient en permanence et en

tension entre deux espaces, deux temporalités qui se conjuguent, se succèdent, se négocient et parfois se

concurrencent… deux lieux que l’on vit en parallèle, en étant toujours un peu dans l’autre : l’écriture en France où

l’on ne pense qu’à Jakarta, pour rappeler, se souvenir, voir, sentir tant de moments à retranscrire, … et le terrain,

alors que la vie, les cours, les proches continuent toujours. Ce double « espace-temps » vécu avec passion et bonheur

pendant ces cinq années, est aussi vécu par celles et ceux qui m’ont entourée, vivant, selon les moments, mes

présences et absences… « Présents, ils sont absents ». Merci Héraclite de synthétiser en quelques mots ces heures où

l’esprit n’est pas là où est le corps, … et je remercie tou.te.s celles et ceux qui ont compris, accepté ce drôle de

moment, ces temps d’éloignements (physiques mais aussi en termes de quantité de travail) où je n’étais pas vraiment

là.

Ces quelques lignes sont aussi le moyen de retracer ce parcours : s’il est académique il ne l’est pas

seulement, il est aussi humain, jalonné de rencontres et d’échanges, de débats et de découvertes qui rappellent à qui

ose l’oublier que la thèse est loin, très loin, d’être un parcours solitaire et limité dans le temps… de fait, il remonte

bien plus loin qu’en 2010, et j’espère qu’il continuera encore longtemps, autrement.

Tout d’abord, mes sincères remerciements s’adressent à mon directeur de thèse Olivier Sevin, pour avoir

accordé sa confiance dans ce projet sans trop me connaître. Grâce à son soutien, j’ai pu bénéficier des meilleures

conditions pour réaliser cette thèse, financée. Ses conseils, critiques constructives et rappels (du temps qui passe

notamment) m’ont aidée à produire ce texte, à affiner cette argumentation. Ma reconnaissance profonde va à

Monsieur Bernard Bret. Membre de mon comité de thèse, il a été celui qui m’a donné le goût de la géographie, de

cette géographie et du rôle de la recherche dans l’engagement personnel contre les injustices. Mon professeur depuis la

licence m’a ainsi toujours encouragée à poursuivre plus loin, dans des terrains qu’il ne connaissait pas. Ses conseils,

son écoute, sa relecture précise et minutieuse, ont été une véritable ressource et ont fortement contribué à mon

parcours universitaire.

Je tiens à remercier toutes les personnes qui ont accepté de lire et de discuter cette thèse en me faisant

l’honneur de siéger au Jury. Je pense ici à Madame Manuelle Franck et Madame Catherine Fournet-Guérin qui

ont accepté de lire et rapporter ce travail, et dont les échanges autour d’articles et de présentations en colloques ont

enrichi ma réflexion. Monsieur Charles Goldblum reste un des premiers avec qui, embarqués par Jérôme Tadié,

j’ai redécouvert Jakarta, après quatre années d’absence, … un petit tour en voiture et c’est reparti ! Enfin je suis

très reconnaissante à Jérôme Tadié, membre de mon comité de thèse, qui m’a accordé de son temps en venant sur

mon terrain, m’a poussée à approfondir toujours plus les concepts et les observations du terrain, posant

systématiquement les questions dérangeantes sans lesquelles on n’avancerait pas, … Je pense aussi aux riches

échanges menés au sein des séminaires qu’il a organisés, d’abord avec l’équipe Inverses et autour de Jakarta. Tous

les membres de ce lieu informel Rémi, Rinta, Raditya, Aditya et Bayu (que j’avais même interviewé sur le terrain

deux ans plus tôt !) font partie de cet entre-deux, de la présence de Jakarta à Paris.

Dans cette présence indonésienne en France, les ami.e.s indonésien.ne.s, les étudiant.es de l’INALCO et

les enseignants forment aussi ce lien profond qui se tisse de loin avec le terrain. Mes pensées vont en particulier à

Etienne Naveau auprès de qui j’ai retrouvé un goût (totalement oublié à ce moment-là, je l’avoue) de la version et

de l’explication de texte… quelques réminiscences de mes premières études auxquelles je ne m’attendais pas. Ses

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pertinentes suggestions d’ouvrages comme Studen Hijo m’ont permis de questionner plus frontalement le système

colonial mis en place à Jakarta.

Quitte à remonter à mes premières années universitaires, il faut avouer que l’Asie remonte à loin. Une

pensée émue s’impose aujourd’hui à ma professeure de chinois au lycée, qui a posé une des premières pierres de ces

envies d’ailleurs, sans jamais penser à ce que cela aille aussi loin, … et des amitiés imprévues qui depuis durent et

dureront (les classificateurs, ça crée des liens, Ophélie !).

Ayo ke Jakarta !

Ce travail a pu être mené grâce à l’accueil chaleureux, toujours ouvert et à l’aide précieuse en Indonésie du

département de géographie de Universitas Indonesia. Les échanges avec les enseignants, les aides pour leurs contacts,

et surtout l’aval du directeur du laboratoire PPGT Pak Arko Nurlambang ont été des ressources essentielles pour

la réalisation des mois de terrain. Merci notamment à Nurul qui a rédigé les quantités de lettres d’autorisation (on

ne les compte plus, mais probablement plus d’une soixantaine !) pour soutenir et faire accepter mes demandes

d’entretiens, et leurs lettres d’invitations pour mes visas.

C’est aussi et surtout là que j’ai rencontré Nadya, passée (dans le désordre et de manière non exhaustive)

de traductrice à conseillère, amie, cothurne, … Sa constance et sa précision, sa maîtrise (insoupçonnée) de plusieurs

langues, son enthousiasme aussi ont rendu ce travail possible. Non seulement, cette thèse n’aurait pas pu avoir la

même forme mais je n’aurai jamais pu aller aussi loin sans elle. J’espère de tout cœur réussir dans cet écrit à

transmettre tous les détails qu’elle a mis à jour. Nadya, je te dois ce travail, ma reconnaissance est infinie et mon

amitié t’est profonde.

Dans ce « lointain proche » qu’est Jakarta, je souhaite ici rendre hommage à ma famille d’accueil, à ceux

qui m’ont accueillie chez eux comme leur fille, et leur sœur. Pak Ketut, Ibu et leurs enfants, Yoga, Mella et ma

chère Astri m’ont permis de retrouver une chaleur familiale loin de ma propre famille. Toya, Sri et Ianto, vous

revoir chaque fois rappelait tant de souvenirs de la maison.

Tant de personnes, de rencontres, de partages me reviennent. Je remercie Fida et Michel pour leur écoute

pendant les moments d’angoisse loin de tout et pour leur appui et conseils précieux grâce à leur très fine

connaissance de tous les réseaux, de Jakarta, et des rapports humains. Je pense aussi à Philippe (le terrain n’aura

jamais le même goût que notre excursion à Kalideres… certains épisodes sont fondateurs et j’ai tendance à me noyer

dans mes engagements…), à Tini et Alain, à Patrice Levang (le premier à avoir émis cette idée saugrenue de faire

une thèse), à Vincent, Océane, Romain, … les équipes de VIE que j’ai toujours tant de plaisir à revoir pour

discuter… Je remercie vivement l’équipe de l’Institut Français d’Indonésie (qui a financé un billet d’avion) et tous

les membres du LIF où il y a tant de souvenirs.

Mais surtout, toute ma gratitude va à chacune des personnes qui ont donné de leur temps sur le terrain,

acceptant de répondre à mes nombreuses questions. Je pense aux militants, dont l’engagement au quotidien me

fascine et à celles et ceux qui ont accepté que je rentre un peu dans leur quotidien : Uli, Ronny, Aneke, Adi,

Sana, Tati, Yudi… je ne peux vous citer toutes et tous et pourtant votre mémoire est intacte. J’espère parvenir

dans le texte qui suit à retranscrire la force de votre vie au quotidien… Je pense profondément à tous les enfants de

l’école Dahlia (nos cours anglais en chanson, les suites d’additions et de soustractions, …) à qui j’ai fait subir

quelques tentatives maladroites de cartes mentales…

Retour en France.

Je tiens à remercier ici les structures dont je relève qui ont participé à conduire ce doctorat dans de très

bonnes conditions. Le laboratoire, l’école doctorale, l’UFR… on n’y serait pas aussi bien sans les personnes qui les

font vivre. Alors merci. Merci à Carla, Emmanuelle, Louis et Florence, Martine et Vincent, Manu et Sylvaine ;

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merci à tout.e.s les délégué.e.s et représentant.e.s avec qui j’ai partagé le souci du statut de doctorant.e et quelques

étapes de la thèse, Maïté, Claire, Flaminia, Arnaud, Jack, Anne… et tou.te.s les camarades !

Dans le cadre de mon cheminement de pensée, je tiens à souligner la richesse des échanges qui ont pu être

menés au sein de plusieurs séminaires auxquels j’ai participé. L’effervescence de la recherche en collectif est une

ressource essentielle dans l’approfondissement du travail de thèse. Je pense en particulier à la densité des débats au

sein du ReHAL avec notamment Agnès Deboulet, Monique Bertrand, Marie Chabrol, Florence Bouillon… ou

au CASE autour de Glenn Smith.

Certaines des productions de cette thèse n’auraient pu voir le jour sans l’aide et les conseils de Florence

Bonnaud et de Vincent Moriniaux, à qui je dois la découverte d’une matrice aux pouvoirs étonnants ! Je vous

remercie de m’avoir donné ce goût de la cartographie (et ses angoisses techniques jusqu’au dernier moment). Une

reconnaissance particulière va à Emmanuelle dont les conseils et les compétences sont précieux à l’heure de la

finalisation de ce travail.

Je suis également très redevable à tou.te.s celles et ceux « qui y sont déjà passés »… Autant de personnes

avec qui j’ai pu partager autant le plaisir de la recherche et ses inquiétudes que la passion de l’enseignement et ses

questionnements. Les conseils précieux et avisés, leurs encouragements en plus de leur si chaleureuse amitié… Ces

années ont en effet permis à nombre de collègues de devenir plus proches : Marie, Hadrien, Hélène, Rachele,

Olivier, Emilie, Martine, Mari (de plus longue date), Marie G, Delon et Julie, Hita ma comparse sur Jakarta,

et …

… Cha, on l’a commencée ensemble, on l’a finie ensemble… ces cinq années auraient pu être beaucoup

plus solitaires, mais tu étais là. Avec ton amitié, toutes les épreuves (car il y en a eu quelques unes, des luttes mais

aussi tellement de partages) ont été plus faciles à surmonter. Ton directeur nous appelait « les jumelles.eaux de

thèse », c’est peut être vrai. Ce qui est sûr c’est que toutes les étapes de ce parcours académique, universitaire,

laboratoresque, UFResque, on les a passées ensemble… et l’aventure humaine : cinq ans où on on se trouve et où

on n’est plus tout à fait les mêmes qu’au début. Tu m’as fait découvrir d’autres manières de penser et de faire de la

géographie et c’est en pensant à toi que j’ai posé le point final de ce manuscrit.

D’autres personnes gravitent autour de ce projet de recherche. Je tiens en particulier à en citer deux sans

qui je n’aurai peut être jamais osé. Christine, tu as cru en ce projet avant moi, tu m’as donnée l’ardeur de la

transmission et je ne serai surement jamais arrivée jusqu’ici sans notre rencontre. Karine, à de multiples moments,

tu as toujours su m’aider en cherchant à comprendre mes motivations profondes et mes questionnements. Ta passion

est inspirante.

Mes remerciements vont enfin à toute ma famille. À mes parents, à la racine de tout : sans ce départ

familial, Jakarta aurait pu ne rester qu’un point de plus sur un planisphère… Ils sont passés par tous les postes

de travail (relecteurs, correcteurs, baby-sitter, déménageurs… sans parler du soutien moral indéfectible !) ; et à mes

beaux-parents qui ont soutenu ce projet si insaisissable en me soulageant lors des moments les plus tendus. Albéric

et Mariette pour les calculs de dernière minute ; Sophie, merci de tout le temps que tu as passé à tenter de me

comprendre, Arnaud pour nos longues discussions depuis toujours (surtout sur le titre !).

Enfin, merci à toi Frédéric. Tu m’as toujours poussée, soutenue, appuyée au moment des choix

difficiles… merci d’avoir compris sans jugement ce besoin fervent d’Indonésie, de recherche et d’écriture parfois

beaucoup trop prenant… Et c’est au cœur de cette période intense de travail que le plus merveilleux est arrivé dans

la construction de notre vie ensemble. Ouvéa. Votre présence a été la plus grande ressource pour me permettre de

mener à bien (et de finir) cette thèse. Je vous la dédie.

À tou.te.s et à chacun.e d’entre vous,

Terima kasih banyak.

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Remarques préliminaires

Sur les choix orthographiques

L’écriture des mots étrangers dans ce texte respecte les normes typographiques en vigueur, tous étant indiqués en italique. La transcription des termes indonésiens respecte l’orthographe contemporaine en Indonésie marquée notamment par deux réforme depuis l’indépendance (1947 remplaçant le [oe] par le [u] et 1947 modifiant certaines consonnes, en particulier le [dj] en [j]). Hormis dans les citations et pour les noms propres antérieurs à celles-ci (comme pour Soekarno), le texte adopte pour tous les autres mots l’orthographe réformée, y compris pour les noms de lieux comme Jakarta.

Au cours du texte, le choix a été fait de garder certains termes locaux et acronymes du fait de leur précision (pour les activités ou certains acteurs) en cherchant systématiquement à en proposer une traduction. Le.a lecteur.rice dispose par ailleurs d’un lexique et d’une retranscription des sigles, acronymes et abréviations, à la fin de la thèse, consultable en permanence, pour en faciliter la lecture.

En français, il a été choisi d’utiliser lorsque cela s’avérait pertinent, et pour insister sur la diversité des personnes concernées, un langage dit inclusif ou épicène. En effet, éviter l’emploi du masculin universel, par des conjonctions ou par un procédé de graphie, permet de lutter contre l’invisibilisation du féminin (et des femmes) dans la langue comme dans la société et de tenter de dépasser le caractère binaire du genre.

Sur les extraits d’entretiens

Les entretiens auprès des populations des zones d’étude n’ont pas pu être enregistrés. Ils ont été conduits majoritairement en indonésien, en faisant l’objet d’une prise de notes rigoureuse et d’une reprise systématique avec l’interprète. Les retranscriptions écrites présentées ici sont donc le résultat d’une traduction a posteriori vers le français, même si ponctuellement l’emploi de certains mots en indonésien a été notifié. L’anonymat des personnes a été préservé par l’usage unique de leur prénom.

Les entretiens formels auprès des acteurs ont pu en revanche être enregistrés de manière audio (sauf si les services de sécurité l’interdisaient), conduits en anglais ou en indonésien selon le souhait des personnes interviewées… Quelques éléments proviennent cependant des nombreux échanges informels qui ont eu lieu autour de ces rencontres.

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Sur les cartes

Les fonds de cartes ont été redessinés selon les besoins d’utilisation de chacun des logiciels employés : Cartes et Données pour la cartographie statistique et Adobe Illustrator pour le dessin assisté par ordinateur.

Dans chacun des quartiers d’étude, un relevé GPS a été réalisé.

Enfin, trois cartes générales de localisation sont disponibles en annexe dont deux en format A3. Elles viennent compléter les cartes présentées dans le corps du texte et permettent de situer l’ensemble des toponymes utilisés, ainsi que les échelons administratifs, à l’échelle de la métropole composée de Jakarta, Bogor, Depok, Tangerang et Bekasi.

La photographie de couverture montre quelques implantations informelles à l’intérieur du périmètre des voies ferrées, au sud de la gare de Senen, Jakarta Centre. Elle a été prise depuis un logement au premier étage afin de dépasser le mur en ciment qui délimite la zone. (J. Dietrich, 2011).

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Sommaire

Introduction générale _____________________________________________________________ 13

Première partie Institutionnaliser la pauvreté dans la métropole __________________________ 29 Chapitre 1 : Penser la pauvreté ______________________________________________________ 33 Chapitre 2 : Penser Jakarta _________________________________________________________ 99

Deuxième partie Gérer les pauvres ou lutter contre la pauvreté __________________________ 179 Chapitre 3 : La place des pauvres ___________________________________________________ 183 Chapitre 4 : Pauvres et production de la ville __________________________________________ 287

Troisième partie Vivre en ville sous contraintes _______________________________________ 367 Chapitre 5 : La modernisation conservatrice ___________________________________________ 373 Chapitre 6 : Négocier la ville en tant que « pauvre » _____________________________________ 431

Conclusion générale _____________________________________________________________ 513

Annexes ___________________________________________________________________ 525 Références bibliographiques _________________________________________________________ 573 Tables ___________________________________________________________________ 605 Cartes générales de localisation _______________________________________________________ 621

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Introduction générale

L’inscription spatiale de la pauvreté urbaine est identifiée dans les villes du monde et l'a été dès la construction des sociétés urbaines. La concentration de ce phénomène économique et social dans des espaces spécifiques de la ville fait l’objet de nombreuses analyses, souvent critiques, mettant en évidence les contraintes accumulées que subissent les populations concernées. Dans les villes dites « des Suds », la situation semble d’autant plus sensible que la croissance urbaine a été rapide et en apparence non maîtrisée. L’objet de cette recherche consiste à interroger le phénomène de pauvreté et ses représentations dans le contexte urbain de Jakarta. Il s'agit d'appréhender la définition de la pauvreté par les différents acteurs de la production de la ville, et ce qu'elle implique en termes de politiques et d'actions de traitement. L’objectif est ainsi d’articuler un phénomène social dans des espaces urbains considérés comme pauvres au prisme des enjeux de visibilité, d’informalité, de mobilité ― éléments qui participent de la modernité d’une métropole.

Malgré certaines approches sociologiques telles que celle de Serge Paugam, le terme « pauvreté », toutefois, apparaît galvaudé dans la littérature académique, se réduisant plus à un thème de politique publique qu’à un concept précis permettant d’identifier des espaces et des individus. Terme « fourre-tout », il est aussi l’entrée principale de l’aide au développement et des acteurs internationaux. C’est dans un monde organisé par le capitalisme néolibéral que les plus démunis, défavorisés et « pauvres » en termes économiques se trouvent dans une situation de domination (Keynes, 2002 ; Bret, 2006 ; Rousseau, 2008). Ce fait est d’ailleurs accentué par le développement économique qui, produisant de nouvelles inégalités sociales et spatiales, renforce les rapports de domination fondés sur la possession d’un capital (Harvey, 2008 ; Giraud, 2012).

Pourtant, cette notion de pauvreté reste floue. Le nombre de ses définitions montre la difficulté d'en mesurer la diversité, souligne ses multiples dimensions et l’exigence systématique de l’évaluer en termes économiques, afin qu’elle puisse s’insérer dans la compréhension du monde contemporain. Je m'appuierai donc plutôt sur les représentations qu’ont les acteurs gouvernementaux et non gouvernementaux des formes de la pauvreté dans les grandes villes, pour chercher à comprendre les choix opérés et les politiques spécifiques mises en place. Mon objectif est de faire apparaître le rôle de l’espace urbain dans les rapports sociaux et en particulier dans le sort réservé aux démuni.e.s, en m’appuyant sur l’inscription spatiale de la pauvreté.

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La pauvreté : un objet géographique ?

Un phénomène social aux dimensions spatiales

L’entrée dans ce sujet prend comme fondement que la pauvreté est sociale. Le choix de ne pas séparer l’espace du social permet d’affirmer leur « consubstantialité » (Lévy, Lussault, 2003) : l’espace, plus qu’une production de la société, serait inséré dans la conception même du social1. Cela permet de me positionner directement à l’encontre de toute vision substantialiste

de lieux « pauvres ».

L’espace ainsi conceptualisé est une dimension des sociétés hiérarchisées. Il est identifiable comme « ressource localisable, matérielle et idéelle, dont l’appropriation inégale

structure des inégalités » (Veschambre, 2006). Cette approche de l’espace pour penser un

phénomène social se comprend dans une démarche de géographie sociale. Ainsi, ce sont des rapports sociaux et des inégalités qui cherchent à être analysés au cœur du tournant spatial des sciences sociales (Chivallon, 2000). En affirmant l’importance de cette entrée pour comprendre ce phénomène social, la réflexion centrée sur le concept de pauvreté s’insère en l’occurrence dans un contexte néolibéral et capitaliste, où les rapports de domination s’expriment tant dans la gestion des espaces que dans le choix des termes utilisés.

Ce concept implique des perceptions et des représentations, qui induisent une action. Pour prendre forme, celle-ci nécessite des procédures d’identification des zones ou des populations pouvant en bénéficier ou non. Ainsi, la compréhension de la production des catégories est essentielle dans la démarche d’analyse du traitement de la pauvreté rapporté à sa dimension spatiale. Confronter ce concept avec, d'une part, les réalités des personnes concernées et, d'autre part, les conséquences des actions entreprises sous couvert de sa réduction, permettrait de le cerner plus précisément et d’en identifier les implications.

En sciences sociales, l’enjeu est ainsi de comprendre la place de ce phénomène dans la société, en identifiant la question des rapports sociaux qui en découlent, et ce que cela révèle du fonctionnement de la société : quels sont donc les rapports de force, de pouvoir et/ou de domination qui apparaissent dans le cadre de la lutte contre la pauvreté et dont certains aspects peuvent s’inscrire dans l’espace ?

Un phénomène spatialisé

En tant qu’objet géographique, la pauvreté est un phénomène spatialisable. On peut identifier ― tout au moins dans les discours, mais l’abondance des cartes le montre aussi ― des espaces spécifiques qualifiés de « pauvres ». En géographie, cela permet de décrire la répartition

1 « L’espace ne peut pas être étudié par les géographes comme une catégorie indépendante, puisqu’il n’est justement rien d’autre qu’un élément du système social », Hérin, 1990, p. 245.

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du phénomène, et ses facteurs, sans omettre les interactions avec d’autres espaces. Le risque est alors d’essentialiser les individus et groupes sociaux avec les lieux où ils vivent. L’assimilation rapide entre « espace pauvre » et « personne pauvre » explique l’abondance des termes évoquant les quartiers pauvres, et il s’agira de revenir sur la terminologie de la « stigmatisation urbaine » (Depaule, 2006), sans la réduire à la figure type du bidonville dans une mégapole. Ainsi, les espaces étudiés permettront d’interroger les formes de vies et de relations sociales dans une situation de pauvreté, ainsi que les effets de lieu, ou les discriminations territoriales en lien avec la spatialisation des problèmes sociaux (Tissot et Poupeau, 2005). L’espace aurait donc un pouvoir explicatif mais n’a aucune pertinence s’il est appréhendé comme détaché du social : « l’espace géographique n’est pas un simple décalque des rapports sociaux. » (Sélimanovski, 2009).

Un objet étudié par la géographie

Si la pauvreté est un objet géographique, son étude en géographie dans un contexte urbain et en développement reste récente. Alors que cet aspect de la pauvreté est aujourd'hui bien imposé, tant dans la discipline que dans les analyses des « experts », les politiques d’aide au développement l'ont longtemps ignoré, à tel point que Rémy Prud’homme a évoqué un « biais anti-urbain » (2007). Ni objet de requête des pays bénéficiaires, ni de l'intérêt des bailleurs (Cavin, 2009), la ville, ensemble social structuré, n'a pas été ciblée par les politiques, et, conséquence directe, a été ignorée comme lieu d'intervention (Osmont, 1995, p. 6).

Le tournant spatial n’a pas seulement touché les sciences sociales (Levy, 2012) mais semble aussi s’imposer dans les politiques de traitement de la pauvreté. Il faut interroger l’émergence de cet urbain comme nouvel enjeu scientifique et politique, et ses implications. Élisabeth Falgon explique que « le travail de la géographie, des sciences sociales plus

généralement, est alors de percer les liens nouveaux entre les composantes éclatées de l’espace et des rapports des hommes à celui-ci » (Falgon, 1995, p. 12).

Au-delà, participer à cette réflexion sur la place de la pauvreté dans la discipline invite au questionnement sur la, ou plutôt les pratiques de la géographie. Les apports des démarches postmodernes et de l’approche postcoloniale montrent le tournant pris par certain.e.s géographes, qui cherchent à décentrer les analyses, mettant au cœur de leur réflexion la question de la production des savoirs géographiques. La place même du chercheur.e doit ainsi être clarifiée et explicitée. Un élément important de ma recherche sera par conséquent de contextualiser la production de résultats en explicitant ma posture (Le Renard, 2011).

(17)

Un terrain urbain critique

Le « choix » du terrain

Jakarta n’est pas une métropole fréquemment étudiée. La bibliographie des études urbaines dans les villes en développement, s’intéressant aux inégalités et aux conditions de vie des populations « en marge », compte une majorité de travaux portant sur les métropoles d’Amérique latine ou d’Afrique ― ceux concernant l'Asie sont moins nombreux. Ces territoires, fortement marqués par la colonisation ont fait l’objet de recherches où les héritages marxistes et postmarxistes sont identifiables dans les méthodes et les analyses2. À l’échelle internationale,

d’ailleurs, les analyses globales pointent le fait que le phénomène de pauvreté est beaucoup plus rural qu’urbain ― bien que ce dernier pose des problèmes de concentration dans des espaces restreints ; le cas de l’Indonésie en est un exemple, avec des statistiques nationales tendant à montrer que sa capitale n’est pas une ville pauvre3 et que cette question concerne

principalement les zones périphériques du pays, en particulier ses îles dites « sous-développées ». Ainsi, les villes d’Asie du Sud-Est ne seraient pas un terrain habituel4 lorsque l’on

interroge ces thématiques, et les travaux actuels ont tendance à se concentrer sur les organisations de l’espace à l’échelle régionale, en insistant sur les aspects fonctionnels. Jakarta est néanmoins une ville qui a connu des évolutions comparables à de nombreuses autres villes des Suds : capitale coloniale, croissance démographique et économique rapide suite à l’Indépendance, et ouverture actuelle à la mondialisation néolibérale confirmant la volonté des acteurs dominants (publics et privés) d’insérer la métropole dans le groupe restreint des villes

2 Les exemples sont nombreux, mais on peut penser aux recherches marquantes de Marianne Morange ou

Jean-Fabien Steck respectivement sur l’Afrique du Sud et les pays de l’Afrique de l’Ouest. Marie Morelle à Antananarivo et Yaoundé a développé la situation des enfants des rues. En Amérique latine, l’importance des mouvements révolutionnaires et les circulations scientifiques majeures participent à la compréhension de la forte présence des études radicales et critiques dans le contexte urbain en particulier. La récupération des conceptions lefebvriennes, entre autres a été mise en valeur lors du colloque « La ville compétitive, à quel prix ? », à Nanterre, en septembre 2011, et par l’intervention de Claire Revol (2011).

3 En effet, seuls 3,75 % de la population de Jakarta vivraient sous le seuil de pauvreté (BPS, 2011) ;

l’analyse de ces données statistiques sera développée ultérieurement.

4 Ce traitement différencié de l’information par la communauté scientifique a été notamment mis en

évidence dans le colloque international Transiter, en février 2012. Cette manifestation scientifique clôturant un programme (financé, entre autres, par l’Agence nationale de la recherche) du même nom cherchait à comparer les dynamiques transnationales et recompositions territoriales en Méso-Amérique et en Asie du Sud-Est continentale et insulaire. Lors des synthèses des différents ateliers, les différences d’approches et de méthodologies ont été identifiées, relevant les traditions intellectuelles de ces régions du monde, et leurs conséquences sur les productions scientifiques. Les travaux de Manuelle Franck et de Nathalie Fau, entre autres, font ainsi la part belle aux structures organisationnelles de l’espace supra-régional et aux hiérarchies urbaines qui en découlent. http://transiter.univ-paris-diderot.fr/index.php Cependant d’autres références nuancent ces analyses en particulier les travaux de la Banque asiatique du développement (Perception of the poor, 2001, Urban poverty in Asia, 1994).

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considérées comme globales

ou internationales (Berry-Chikhaoui et al., 2007)

ou en passe de le devenir.

En outre, la particularité des espaces de ces pays émergents, comme les villes de l’Indonésie, est de connaître, en un même lieu, des problèmes tenant d’ensembles géographiques différents. Ainsi, on peut y observer des changements concernant traditionnellement des « pays du Nord », tels que le poids des centres financiers, les reconfigurations industrielles, les formes urbaines associées aux fonctions métropolitaines (gratte-ciel), les nouvelles formes résidentielles (comme les communautés fermées et l’étalement urbain), mais aussi l’importance de l’orientation des politiques publiques. Mais la pauvreté du plus grand nombre (Rochefort, 2001), l’importance de l’informel (Steck, 2003) ou la forte polarisation sociale (Fleury et Houssay-Holzschuch, 2012) sont aussi des aspects marquants des mondes urbains des « pays du Sud », relais et récepteurs essentiels dans les flux régionaux (Deboulet, 2007). Ces villes, comme Jakarta, connaissent une insertion particulière dans la globalisation et dans la mondialisation, différente de celles des « villes globales » de Saskia Sassen (comme la finance et l’information).

L’échelle de la métropole est donc importante à appréhender : ce choix ne limite pas la question à la province spéciale de Jakarta, mais tente de reconsidérer la totalité urbaine en renonçant au modèle de la ville historique encore souvent à l’œuvre dans les représentations de la ville. Ainsi, la sélection de terrains dans l’agglomération de la capitale, à Jakarta même et à Bekasi, municipalité à l’est, est une tentative pour saisir la forme actuelle de cet espace urbain. Si parfois ce travail risque de sembler éclaté, en archipel, cela répond aussi à l’image des espaces accessibles aux populations pauvres. Ainsi, pour ne pas réduire la pauvreté à une seule vision projetée, il a fallu multiplier les lieux d’observation5 afin de distinguer le banal de l’exceptionnel :

l’unité de la situation de la pauvreté dans la métropole ne résiste pas à la diversité de ces espaces allant des quartiers traditionnels pauvres aux logements sociaux, en passant par les zones d’habitat spontané et précaire.

C’est bien l’enjeu de cette thèse : comprendre la persistance de formes de pauvreté (multiples et diverses) dans une ville en croissance, voire riche, qui se positionne de plus en plus comme une métropole de la mondialisation.

5 L’entrée par dimension spatiale du concept de pauvreté cadre la recherche en fonction des quartiers

considérés comme pauvres. Il ne s’agit aucunement de dire que le reste de la ville serait exempte de populations pauvres, bien au contraire. Certains quartiers aisés connaissent une forte présence de la pauvreté (en particulier celle de populations répondant aux services à la personne, peu rémunérées, profondément insérées dans ces quartiers aisés mais très peu visibles). Les contraintes d’une recherche en temps limité n’ont pas permis d’approfondir ces situations. Par ailleurs, n’abordant pas la question par « les pauvres » mais par « les espaces considérés comme pauvres », les quartiers les plus riches n’entraient pas dans la sélection raisonnée des lieux d’étude, même s’ils sont abordés au travers des pratiques spatiales des populations enquêtées.

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Le terrain : de l’« inconfort » au quotidien

La complexité de Jakarta est un des premiers facteurs de « choix » de ce terrain pour appréhender la question de la pauvreté. Toutes les tensions de cette métropole, qui contribuent à en donner une image incompréhensible (Barley, 1998 ; Silver, 2008 ; Simone, 2014), désordonnée ou encore tentaculaire, sont autant d’éléments qui rendent la ville

comme toute ville que l’on ne connaît pas

aussi « exotique » qu’ordinaire. La confrontation à cet « Ailleurs »6 est pour moi déjà ancienne. Arrivée là à l’adolescence, j’ai pu connaître la ville

progressivement en y vivant et en y apprenant la langue, puis quelques années plus tard, dans le cadre d’un stage de master au sein de la compagnie de distribution des eaux PALYJA, filiale de Suez. La situation d’étrangère qui s’impose lorsque j’y suis n’empêche pas que cette ville soit aussi pour moi un terrain du quotidien. Et c’est certainement ce quotidien7 qui a fait émerger la

thématique de la pauvreté comme questionnement nécessaire.

La géographie du quotidien pour appréhender des vies ordinaires dans un contexte en

tension

Sans que toutes ces années aient fait l’objet d’une démarche construite méthodologiquement en vue d’un travail de thèse, j’ai pu observer Jakarta entre les années 2001 et 2014. Mon regard s'y est trouvé profondément marqué par les évolutions rapides de la ville, et, à chaque nouveau séjour, par l'interrogation systématique sur ce qui reste, ce qui a changé… et pour quelles raisons ? Le maintien dans le paysage de certains espaces associés à la pauvreté ou leur « disparition »8 est un des premiers questionnements qui ont fait émerger ce projet puis

ce sujet de recherche : l’évolution des formes urbaines, les projets urbains, et la persistance, malgré une moindre emprise spatiale apparente, de populations identifiées comme pauvres, sont les marques urbaines d’une métropole en transformation, en internationalisation. Ces processus imposent d’aborder une géographie du changement qui participe à la mise sous tension de la ville et des citadins. En effet, l’échelle même de l’appréhension des faits urbains impose de passer de Jakarta9 à la métropole pour spécifier les nouveaux enjeux de la production

de l’espace et considérer la totalité urbaine. Les projets et aménagements urbains mis en œuvre

6 Ma position d’étrangère et d’occidentale sur le terrain est une donnée centrale des interactions possibles

localement.

7 Un retour réflexif de mes premières approches du terrain est développé dans la revue Carnets de géographes

(Dietrich, 2013).

8 Si leur disparition réelle ou totale est bien improbable, on peut se demander quelles sont les évolutions

urbaines qui rendent ces lieux progressivement moins visibles pour des habitants et des passants.

9 La nouvelle pensée critique de la ville invite à ne pas se réduire au modèle de la ville historique encore

souvent à l’œuvre dans les représentations, afin de comprendre sa forme actuelle et future hors de tout présupposé, attachement ou commodité (Gintrac et Giroud, 2014).

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à Jakarta répondent, entre autres, aux exigences de l’internationalisation de la ville. Ces transformations et ajustements socio-spatiaux produisent des conflits dans la ville, du fait des nouvelles formes de cohabitation entre populations et classes dont les aspirations urbaines diffèrent en termes d’usages et de pratiques, et également du fait de l’augmentation des situations d’insécurité produisant vulnérabilités et précarités.

Les personnes exposées à ces recompositions, ou, en tout cas, les plus vulnérables, voient leur quotidien déjà difficile perturbé par les transformations sociales et spatiales de leur ville. À l’échelle locale, c’est une géographie du quotidien qui permet de travailler sur les pratiques et les représentations. L’approche sociale et culturelle aborde les identités citadines dans leurs temporalités, à l’échelle des individus : à une « géographie tranquille du quotidien » (Di Méo, 1999) au niveau de la rue et de la maison, Catherine Fournet-Guérin propose de substituer une « géographie tourmentée du quotidien » (Fournet-Guérin, 2007, p. 149). En effet, vivre dans la ville se traduit par des tensions dans des contextes urbains marqués par des changements rapides.

C’est ainsi, à l’articulation des échelles de la métropole et des vies urbaines, que la problématique se pose afin d’identifier les liens, les nœuds entre les politiques urbaines, les projets associés visant la réduction de la pauvreté et les vies du quotidien, de personnes « pauvres » dans la ville en changement. Des acteurs variés entrent en jeu autour de cette question de la pauvreté, depuis les autorités nationales et municipales, mais aussi les structures internationales (institutions globalisées et organisations non gouvernementales), jusqu’aux groupes sociaux cibles et aux divers intermédiaires locaux.

Problématique et hypothèses de recherche

Ces premières bases de réflexion mènent à un questionnement plus général sur l’influence des transformations et des politiques urbaines sur les populations au quotidien, en particulier les plus vulnérables.

En quoi les choix institutionnels et marchands guidant les restructurations urbaines mettent-ils en contact différents acteurs et groupes stratégiques, et quelles formes leurs relations peuvent-elles prendre, depuis la confrontation jusqu’à la négociation ou au consensus ? Quelles conséquences peut-on tirer des modalités de production de la ville, entre la soumission à une « urgence esthétique » (Berry-Chikhaoui et alii, 2007) et les contributions « ordinaires » (Bayat, 2013) pour survivre et chercher à améliorer les conditions de vie du quotidien ?

La confrontation et la mise en perspective de la ville et de la pauvreté comme fait social nécessitent ainsi la compréhension de l’articulation des échelles et des temporalités, et des tensions entre restructurations urbaines et ancrages locaux de populations vulnérables. Ainsi, la réflexion proposée dans cette thèse cherche à interroger le processus de métropolisation et

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d’internationalisation de la ville de Jakarta comme producteur d’un renouvellement des tissus urbains et des rapports sociaux. Cette problématique se décline en plusieurs axes en lien avec les hypothèses émises et les orientations du travail de recherche mené sur le terrain. Cette thèse n’a pas l’ambition de proposer une réponse exhaustive à toutes ces pistes mais vise à contribuer aux analyses interrogeant les rapports de pouvoir et de domination dans les villes en transformation.

La première hypothèse porte d’abord sur les instances participant à la gestion de la pauvreté. Si leur action concrète s’appréhende à l’échelle urbaine, voire même à l’échelle de microprojets sur le terrain, il s'agit de comprendre les objectifs réels poursuivis, à travers leurs réalisations, par ces structures, qui s'insèrent souvent à une échelle plus globale. La tension entre les échelles (application/conception) peut être un des signes de la mondialisation en cours de la ville : depuis les idéologies jusqu’aux perceptions de la pauvreté, en passant par les méthodes élaborées pour la réduire, l’articulation des échelles aide à comprendre les choix opérés localement, et, potentiellement, les discordances ou effets de certaines actions par rapport à l’objectif premier.

La compréhension de ces choix politiques et humanitaires n’est pas uniquement liée à la fin ultime que serait la disparition de la pauvreté. La seconde hypothèse pose que les décisions prises à Jakarta sont profondément liées aux représentations associées aux populations considérées comme pauvres et aux facteurs conditionnant cette situation. Il faut donc déceler, dans les discours et analyses de chacun.e, les explications identifiées du phénomène. Le deuxième volet de cette hypothèse est que ces représentations ne sont ni uniques (elles dépendent des positions ― sociales et spatiales ― de chacun des acteurs par rapport aux groupes sociaux considérés) ni statiques (leur appréhension est liée à un contexte social, historique, politique, économique…). La diversité de ces représentations implique donc de prendre en compte un cadre temporel plus vaste que la métropolisation récente de la ville de Jakarta, car s’insèrent aussi dans l’appréhension du fait urbain, la ville et la citadinité.

En interaction avec cette hypothèse, il s’agit de voir en quoi la condition de pauvreté et son insertion dans les politiques urbaines questionnent la citoyenneté et la citadinité. Cet axe de recherche, majeur, ancre la démarche de ce travail dans un questionnement politique.

Enfin, la dernière hypothèse pose la métropole de Jakarta comme un site en conflit. En effet, les dynamiques des recherches urbaines actuelles mettent en évidence la mise en tension des espaces et des populations concernées, du fait des restructurations en cours. Si des intérêts divergents sont aisément constatables, la contestation des populations « pauvres » l’est moins. Que dit la diversité des formes et situations de conflit dans la ville des rapports sociaux de domination, en général, et des moyens pour les populations « pauvres » d’accéder à leurs droits (ne serait-ce qu’en termes de conditions de vie fondamentales) , en particulier, ? Cette dernière

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hypothèse a nécessité un retour et une reformulation afin d’identifier les pratiques au quotidien des populations « pauvres », marquées par des rapports de pouvoir et de domination potentiels, mais maintenant néanmoins leur présence dans ces espaces. Au-delà de la mobilisation ou du conflit, quelles sont les autres formes d’interactions possibles et modalités de négociations qui participent à expliquer le maintien ― potentiellement nécessaire ? ― de populations en situation de pauvreté dans l’espace métropolitain ?

Aborder ces questions au travers du prisme de la géographie permet d’appréhender l’importance de l’articulation des échelles en jeu dans la gestion de la pauvreté, en intégrant l’analyse du paysage urbain et des pratiques spatiales des populations. C’est pourquoi le sujet doit être différencié de celui de la pauvreté des territoires. L’approche proposée ici suppose de se demander ce que signifie la pauvreté dans la société d’une part, et, d’autre part, pour les acteurs qui se chargent de son traitement ou de sa réduction. Dans ce cadre, une analyse univoque par le seuil de pauvreté n’est pas pertinente : il faut comprendre les acceptions du terme de pauvreté pour ceux qui l’emploient et qui en élaborent des définitions et des évaluations à l’aide d’indicateurs d’où découlent les seuils. L’analyse par les formes urbaines est une des réponses possibles pour une approche géographique de la question, mais ne suffit pas, du fait de la diversité du phénomène de pauvreté. Identifier la morphologie des espaces participant à la compréhension des facteurs de la pauvreté est nécessaire, et l’associer à l’analyse des rapports sociaux permet d’en montrer les effets de lieu (Bourdieu, 1993). Ainsi, l’intérêt de croiser les politiques urbaines de la métropole et le concept de pauvreté dans une analyse géographique est de « déchiffrer ce qui se joue entre la position des populations en

situation de pauvreté dans la société et leur position dans l’espace, en examinant les multiples conjonctions qui s’établissent entre leur disqualification sociale, leur situation résidentielle et leurs pratiques de l’espace » (Sélimanovski, 2009).

L’expérience de l’enquête : positionnement et méthodologie

L’entrée sur le terrain

Les conditions de production de la recherche aident à comprendre mon positionnement et les démarches méthodologiques mises en œuvre.

En effet, la formulation de la problématique de cette recherche s’est inscrite, on l’a vu, dans une temporalité plus longue que les cinq années de doctorat. Mon engagement dans la compagnie de traitement et de distribution des eaux pendant trois mois, en 2006, en qualité de stagiaire, fut déterminant dans la genèse de ce questionnement. En effet, j’avais comme mission d’identifier les types de consommateurs de l’entreprise, pour mettre en évidence les différents usages de l’eau distribuée. Parallèlement, étant sous la responsabilité du porteur du programme

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Water for all, j’ai participé à plusieurs missions de prospection pour l’extension du réseau vers

des quartiers « pauvres ». Dès ce moment, j’ai pu aborder concrètement les traitements différenciés des populations considérées comme pauvres liés au choix (techniques, arbitraires, politiques, imposés aussi parfois…) des quartiers qui pourraient ou non bénéficier de ces opérations. Ces décalages entre l’enjeu du programme (desservir de l’eau à chacun.e) et la réalité des mises en œuvre fut une des premières entrées sur cette question de la pauvreté. Par ailleurs, ce fut aussi l’occasion de rencontres avec de nombreux acteurs locaux (ONG et bailleurs), qui m’ont ensuite facilité l’accès au terrain, en particulier aux « groupes stratégiques » (Bierschenk, Olivier de Sardan, 1994). Ces relations de confiance sur la durée, favorables aux échanges de points de vue plus ouverts, notamment dans des cadres informels, m’ont permis de saisir les écarts entre discours et action, et surtout les raisons de ces écarts. Les contacts créés à cette époque se sont révélés fort utiles dans la conduite de mes recherches doctorales, notamment pour diversifier les sources de mes entretiens.

Ce stage, suivant une période de vie sur place, a favorisé aussi l’apprentissage de l’indonésien, notamment l’acquisition d’un vocabulaire plus technique que celui des échanges du quotidien. Au début de mon doctorat, j’ai donc décidé d’approfondir cette démarche, d’abord en Indonésie en suivant un stage intensif de langue indonésienne à Yogjakarta, puis une formation diplômante à l’Institut des langues et civilisations orientales (Inalco) à Paris. Cette connaissance, encore imparfaite, de la langue a néanmoins permis de conduire des entretiens en indonésien et de faciliter les observations et l’entrée dans des terrains variés. Cependant, du fait de la difficulté d’enregistrer les entretiens menés auprès des populations, et d’une maîtrise de la langue ne me mettant pas à l’abri de maladresses ou de contresens, j’ai toujours souhaité être accompagnée par une interprète10, étudiante en géographie.

Cette personne, avec qui j’ai partagé de nombreuses heures de terrain, s’est avérée une ressource essentielle pour la conduite de mes recherches. Tout d’abord, ses compétences de traductrice (nos échanges se déroulaient en anglais) et sa capacité à mettre en confiance les personnes interrogées ont permis d’accéder à des enquêté.e.s que, seule, je n’aurais pu rencontrer, et d’approfondir des entretiens importants. En effet, grâce à sa maîtrise du sundanais et du javanais, plusieurs personnes âgées se sont trouvées mises à l’aise du fait du changement de langue au cours de l’entretien, alors que je prenais des notes. Une longue reprise permettait ensuite de restituer le contenu qui avait pu m’échapper et d’expliciter quelques incompréhensions. Cela a aussi rassuré de nombreux résidents ou responsables de quartier de

10 Durant les trois années d’enquêtes, mon interprète a toujours été la même personne : elle maîtrisait donc

parfaitement l’enjeu des entretiens et pouvait elle-même initier des relances et demandes d’approfondissement. L’importance de nos échanges de points de vue sur des situations observées est aussi une source importante d’informations, qui font partie des résultats de ce travail de thèse.

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nous voir travailler en binôme, permettant de couper court à toute suspicion d’avoir affaire à des étrangers évangélistes chrétiens (ma collaboratrice porte un hijab). Le fait que ce soit une traductrice a aussi grandement facilité les discussions avec les femmes sur le terrain. Il me semblait en effet important de pouvoir recueillir leur parole, afin de ne pas occulter leur rôle dans la gestion du quotidien et leur place centrale dans les ménages. Il s'agit en particulier de se rendre compte de la manière dont les touchent certains événements de la vie, contribuant à les faire entrer ou à les installer dans une situation de pauvreté : divorce, départ, décès ou remariage du conjoint sont des moments clés de précarisation de leur vie, entre autres facteurs d'explication.

Par ailleurs, la recherche en Indonésie nécessite de multiples autorisations. Un partenariat a été élaboré avec Universitas Indonesia (UI) (qui s’est plus tard concrétisé par un

Memorandum of Understanding avec mon université), dont relève aussi mon interprète. Elle

disposait alors d’un permis de recherche (que certains fonctionnaires réclamaient avant toute rencontre), dont elle a pu me faire bénéficier car je ne disposais pas de visa de recherche sur place : la durée de la procédure, le coût et l’incertitude de son obtention ― en particulier du fait du sujet de ma recherche ― m’ont poussée à recourir à des visas socio-culturels obtenus grâce à des invitations du département de géographie de UI. Ce département a été d’un soutien sans faille lors de mes séjours, depuis la facilitation de contacts à la production de lettres d’autorisation indispensables pour aborder la moindre autorité.

Une fois ces formalités passées, l’accès aux quartiers, lieux et personnes est finalement assez aisé, du fait de la curiosité de voir une bule11 se promener quotidiennement dans leur

espace. Prises de contact et discussions sont rendues très accessibles. Onze mois de terrain fondent ainsi ce travail de recherche12.

Enquêter en tant qu’« étrangère »

13

C’est une des conditions centrales de production de cette recherche, un biais dans l’enquête, qu’il s’agit d’expliciter. L’objectivation de mon rapport au terrain en fait partie intégrante, et c’est pourquoi je préfère m’exprimer à la première personne tout au long de son exposition. Malgré les contraintes pratiques telles que la durée limitée des séjours, les barrières linguistiques parfois et ma position de femme-étrangère, j’ai gardé en tête l’idéal de la méthode ethnographique. L’enquête et l’analyse, à travers l’observation, la réalisation d’entretiens

11 Le terme, qui signifie « albinos », désigne les blancs dans le langage courant.

12 Pendant la période doctorale, j’ai effectué plusieurs missions de terrain, de cinq semaines à trois mois,

entre novembre 2010 et juin 2013.

13 Je reprends ici le titre d’un paragraphe de la thèse d’Amélie Le Renard (2011, p. 36), qui démontre la

nécessité d’expliciter les statuts et catégories mobilisés au cours des interactions, afin de contextualiser les entretiens.

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approfondis, l’écriture quotidienne dans un journal de terrain, font autant partie de la démarche que l’empathie avec les enquêté.e.s et la tentative de comprendre leur vision du monde, nécessairement accompagnées de distanciation. Cette méthodologie résolument qualitative14, en

intégrant l’éloignement culturel comme une donnée fondamentale et, en même temps, comme un biais dans la production des résultats, reste cependant pour moi le meilleur moyen de mettre en perspective des données statistiques officielles abondantes en Indonésie. Celles-ci, de par leur questionnement, plaquent des conceptions du Nord sur leur pays (cet aspect sera développé dans les chapitres 1 et 3), leur objectif étant de répondre aux critères des Nations unies et de la Banque mondiale. Le choix de cette méthode qualitative permet donc d’éviter en partie la reproduction de ces travers et d’affirmer une approche différente face à l’accumulation des recensements à Jakarta.

Cette approche méthodologique s’explique aussi par le contexte de la recherche lié à mon acceptation dans les quartiers étudiés. Je n’insisterai pas sur la question évidente et permanente d’un.e chercheur.e occidental.e dans une ville du Sud, régulièrement évoquée et traitée (Guinard, 2010). En effet, l’idée d’assimilation de ma personne dans des quartiers défavorisés n’est pas pertinente : ce n’est pas parce que l’on vit comme un pauvre qu’on est pauvre et qu’on en éprouve les conséquences15. Il faut donc se faire accepter avec ses différences et tout ce que l’on

projette comme image et véhicule de préjugés.

En effet, un rapport de pouvoir dans une relation d’enquête a pu être ressenti, pouvant rappeler celui post-colonial. Jarry et al. (2006) font le constat que, souvent, l’enquêtrice est identifiée comme Européenne plus que comme femme. Durant les enquêtes, il n’était pas rare que mes interlocuteur.rice.s partent du principe que ma vision était pétrie de clichés, pour ensuite me proposer leur propre analyse de la pauvreté. Ce faisant, ils/elles me montraient ainsi leur propre manière d’appréhender la situation, mais aussi leur perception des représentations de la pauvreté et des actions menées à ce titre. Autre conséquence de ce statut apparent d’Européenne : certains acteurs (en particulier les associations et organisations non gouvernementales) me sollicitaient parfois pour que je devienne porte-parole de leur cause et,

14 Les tentatives d’un questionnaire ne se sont pas révélées pertinentes pour aborder les perceptions et

pratiques spatiales des personnes en situation de pauvreté à Jakarta. C’était encore moins évident pour prendre en compte les rapports sociaux en place dans les quartiers liés aux positions de pouvoir et à l’exercice de la domination.

15 Si l’empathie envers la vie des enquêté.e.s est nécessaire pour comprendre leurs récits, je ne peux

expérimenter les mêmes contraintes inhérentes à la vie à Jakarta. Les personnes ont été socialisées dans ce cadre et peuvent vivre des éléments sur le mode de l’habitude ou de l’agacement (les embouteillages, par exemple), quand ces moments ont pu être des situations d’observation privilégiées pour moi, ou de grande angoisse si cela causait un gros retard pour un entretien prévu dans le cadre de mon enquête.

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surtout, pour que je les aide à trouver des bailleurs de fonds16. Ce genre de situation montre que

la relation de pouvoir que constitue parfois la relation d’enquête était moins de type post-coloniale que liée aux rapports de domination économique caractéristiques du monde globalisé.

Le véritable défi a finalement été de construire une image identifiable et acceptable17

d’étudiante, d’enseignante et/ou de chercheure selon les circonstances, à différencier de toutes les autres projections et types de personnes occidentales que les populations peuvent rencontrer. En effet, j’ai pu faire l’objet d’une série d’amalgames induisant des interactions que je cherchais à éviter : méfiance, gêne, soupçons et incompréhension… autant d’« épreuves

ethnographiques » (Bensa et Fassin, 2008) qui nécessitent la justification de ma présence sur

place.

Comment ne pas passer pour une touriste18 qui vient regarder le pittoresque bidonville

(alors qu’une ONG indonésienne organise justement ces circuits), tout en utilisant le même équipement (appareil photo) ? Comment ne pas dépanner des personnes qui sont, en effet, dans la misère la plus profonde ? Comment ne pas passer non plus pour la représentante d’une ONG qui pourrait apporter éventuellement un changement dans cette communauté ?… De l’autre côté, comment, moi, puis-je venir observer situations et personnes sans honte, sans voyeurisme, sans culpabiliser19 de leur prendre du temps en discussion, alors que chaque minute peut être

comptée comme un revenu (récupération des déchets, souvent) ; et, enfin, comment leur faire accepter cette discussion ?… Toutes ces questions témoignent du caractère incongru de ma présence en ces lieux et mettent en évidence l’importance de ces échanges dans les interactions liées à l’enquête20. Or, c’est ce qui a permis la réalisation de ces entretiens : pour recueillir leur

16 Indiquant clairement mes maigres possibilités de les aider directement, je me suis attachée à mettre les

acteurs en contact (des ONG de défense des droits avec des citadins menacés potentiellement), et, lorsque l’on me le demandait, à communiquer mon point de vue et mes analyses en transmettant mes articles ou d’autres publications susceptibles de les intéresser.

17 J’ai parfois dû justifier pendant plus de vingt minutes ma présence en tant que femme seule en

Indonésie, l’interlocuteur (fonctionnaire municipal) y revenant systématiquement, contournant ainsi l’entretien.

18 Le problème pour moi n’est pas d’être ou non une touriste dans un pays étranger ni de dévaloriser la

démarche du touriste. L’enjeu est de ne pas être perçue comme telle dans le quartier par les habitants. L’assimilation possible de ma personne à une touriste aurait des retombées sur la possibilité de faire mes enquêtes et observations, car, face aux touristes, j’ai observé une accentuation, par la population elle-même, des comportements misérabilistes : des enfants, en particulier, qui demandent alors de l’argent « pour aller à l’école demain ». Il ne m’était pas possible de mettre en place de telles relations avec eux au quotidien.

19 La sensibilité du terrain face à des situations de détresse profonde peut être profondément douloureuse,

un sentiment évoqué dans de nombreux terrains « difficiles » (Bouillon et al., 2006 ; Lassailly-Jacob et Legoux, 2012).

20 Il m’a donc fallu mettre au jour, en plus de mon origine, des aspects de mon identité que je n’estimais

pas être publics : une religion (cet aspect est en effet un élément obligatoire qui figure sur la carte d’identité de tous les Indonésiens), une vie familiale, alors qu’au départ tous ces éléments étaient des biais

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