50 MILLIONS
DE FRANÇAIS
DEVANT LA MUSIQUE
DU MEME AUTEUR
Faire de la musique (Problèmes de l'Amateur actif). Aux Editions ouvrières.
En préparation : Leçons de piano ou leçons de vivre ? Articles désélidés.
Pour approcher les dieux... (Essai sur les fondements de l'in- terprétation musicale).
La couverture est de
Roger ADAM
avec u n e p h o t o g r a p h i e de J e a n JUNGMANN
Concert de l'Association Musique et Culture à Strasbourg
Michel BRIGUET
50 MILLIONS DE FRANÇAIS DEVANT LA MUSIQUE
Impossible de décider que tel champ ne sera que friche. C'est pour tous la même difficile affaire de faire de soi un homme, et tous, à cause de cela, mé- ritent les mêmes soins, le même respect, la même justice.
Jean GUÉHENNO, Jeunesse de la France, p. 75.
Grasset, éditeur.
Collection «Vivre son temps»
LES ÉDITIONS OUVRIÈRES 12, avenue Sœur-Rosalie — PARIS (13
DANS LA MEME COLLECTION
Jean BONIFACE, Arts de masse et grand public (la consomma- tion culturelle des Français). Préface d'Alfred Sauvy.
Jacques CHARPENTREAU et René KAËS, La Culture populaire en France.
René PUCHEU, Le Journal, les Mythes et les Hommes.
Roger-H. GUERRAND, La Conquête des vacances.
René KAËS, Vivre dans les grands ensembles. Préface de P.-H. Chombart de Lauwe.
Vincent PINEL, Introduction au ciné-club (histoire, théorie et pratique du ciné-club en France).
Dominique ALUNNI, Maurice CAYRON, Jacques CHARPENTREAU, Paul HARVOIS, Christian HERMELIN, Yves JACQUES, René KAËS, Jean LESTAVEL, André MÉTAYER, André MOULLÉ, Noël PRÉVOST, Lucien TRICHAUD, Philippe WARNIER, L'Animation culturelle.
Entretiens avec Jacques DOUAI, Jean NAZET, Guy RÉTORÉ. Pré- sentation, textes de liaison et conclusion rédigés par l'équipe de la revue Affrontement.
Tous droits réservés pour tous pays
© 1965 by les Editions ouvrières, Paris
Imprimé en France Printed in France
PRÉAMBULES ET OPTIONS
I
QUELQUES FLASHES POUR SERVIR D'OUVERTURE
Récital d'un grand pianiste soviétique. Beaucoup de vison dans l'assistance. A la sortie, rangée sur le trottoir même, une bonne théorie de voitures de luxe dont les chauffeurs en livrée se tiennent prêts à ouvrir les portières pour leurs maîtres. Trois jours après ce récital dans une grande salle parisienne bien cotée, le même inter- prète va jouer dans une ville populeuse de la proche banlieue. Plus aucun vison, nulle Rolls, et d'ailleurs beaucoup moins d'auditeurs.
La musique resterait-elle entre les mains du « monde » et les choses n'auraient-elles pas changé depuis qu'en 1781 un Mozart
« revendicateur » se faisait mettre à la porte, à coups de pied dans le derrière, par le comte Arco ?
Je fais une présentation musicale à des jeunes travailleurs réunis pour un « congé culturel ». Attention passionnée d'un auditoire interrogateur, mais qui sent bien que cette musique peut lui être une nourriture spirituelle. Après mon exposé, discussion serrée où l'on me pose d'embarrassantes questions : comment trouver les moyens propres à distribuer cette nourriture à tant de ceux qui en sont privés ?
Les choses auraient donc changé ?
Le directeur d'une importante école de musique me raconte qu'il a fortement embarrassé un élève en lui tendant un piège, au cours d'un récent examen. L'élève était pourtant assez amoureux de mu-
sique pour n'en avoir pas abandonné l'étude durant la lourde pré- paration d'un concours universitaire. Il n'est pas venu à l'idée de cet homme, dont la conscience est pure, que ce témoignage d'amour devait porter les maîtres à quelques aménagements momentanés, sans que cela soit une concession coupable. Non ! Le professionnel doit être capable de déjouer les pièges ; tant pis si l'amateur ne peut se plier à la même discipline. Les choses ont toujours été très bien ainsi... et l'enseignement doit se garder pur de toute compro- mission avec le Siècle. « Ainsi ont fait nos ancêtres »... !
Ce « grossiste » m'affirme que les discothèques de comités d'entre- prise possèdent des millions de microsillons de musique classique.
Le chiffre qu'il me donne est certainement exagéré (naturellement invérifiable). Mais ce commerçant voit en tout cas un solide intérêt dans les ventes qu'il fait à ces organismes. Donc, les travailleurs s'intéresseraient assez fortement à la musique, et non, parmi eux, quelques passionnés isolés ? Nouveau.
Dans le dossier où je rassemble les témoignages des tentatives que j'ai faites depuis vingt ans pour présenter de la musique dans des milieux qu'elle n'irrigue pas, la partie la plus négative du bilan est représentée par les réponses absentes. Mais un jour que j'avais pro- posé au médecin-directeur d'un important sana populaire de profiter de mon passage dans sa localité pour présenter une séance musicale à ses malades, il eut au moins la courtoisie de me répondre : son remerciement et la raison de son refus expliquent probablement tant d'absences : « Ce genre de spectacle ne saurait intéresser nos malades. » Ainsi, dans l'esprit de cet homme que je sais être un
« responsable » conscient de ses responsabilités, la musique est indigeste pour le peuple. Combien, qui se croient au cœur des cou- rants culturels, pensent comme lui !
Le Service social des Armées me demande d'établir des textes qui, accompagnés des disques nécessaires, seront mis à la disposition de tous animateurs bénévoles et incompétents pour servir à des pré- sentations de grande musique faites à la troupe. Insensé ! Je m'ap-
plique néanmoins à résoudre tous les problèmes matériels posés par la réalisation pratique d'une initiative dont l'échec me paraît certain.
Avant toute publicité le succès est tel que les dotations d'essai sont rapidement multipliées pour permettre de satisfaire les demandes de prêts, et quelques mois plus tard je me vois demander l'établis- sement d'une nouvelle série de sujets musicaux ! Il y a seulement vingt ans, une telle idée eût été considérée comme une bonne plai- santerie.
Je marche avec ce violoniste dans la rue. Sa carrière lui permet de parcourir depuis longtemps les deux hémisphères. Un groupe de jeunes gens lance quelques quolibets en désignant l'étui à violon. « C'est curieux, me dit le violoniste ; je me demande pourquoi la France est le seul pays civilisé au monde où l'on ne puisse aller dans la rue un violon à la main sans rencontrer quelqu'un qui rigole. »
Petite ville du Centre. L'Orchestre de Chambre de Toulouse joue le Divertimento de Bartók et j'ai auparavant présenté l'œuvre à l'aide de nombreux extraits donnés par les musiciens. Pas facile à écouter ! Pourtant l'exécution a lieu dans un silence religieux : vingt et un villages des environs ont envoyé des délégations de jeunes gens qui remplissent la salle. Et ce même soir, sous la même bannière des J. M. F., huit ou dix concerts se donnent dans huit ou dix villes, petites ou grandes, de Saint-Omer à Perpignan, de Brest à Guebwiller, devant des auditoires semblables.
Aussitôt après la dernière guerre, un musicien étranger de renom demande sa naturalisation française. Elle lui est refusée avec la mention : « Profession socialement inutile. »
On pourrait multiplier à l'infini ces flashes : on en trou- verait assez pour soutenir la thèse selon laquelle la mu- sique est un résidu d'une civilisation passée qui se survit
péniblement, assez d'autres pour prouver que la musique connaît en France une intensité de vie dépassant tout ce qu'elle a connu dans ses époques les plus brillantes. En réalité, coexistent un état passé et un état nouveau dont les multiples signes ne permettent pas encore de savoir s'il repose sur une mode (appuyée sur certains perfection- nements techniques : microsillon, T. V., etc.). A aucun moment de notre histoire musicale, la situation n'a été aussi confuse : jamais le pessimisme le plus noir n'a trouvé autant de preuves au milieu des signes les plus vivaces d'espérance.
Et si ce livre comporte un certain nombre de chiffres et de statistiques, il devra refuser de chiffrer des virtualités en plein devenir. Quand même tous les statisticiens de l'I. N. S. auraient longuement travaillé à temps complet pour en réunir les éléments, on devrait l'écrire de nouveau dans quelques années ; car on peut noter les faits, mais non prédire un avenir en train de se fabriquer dans une fermentation dont le passé n'offre pas d'exemple. La zone d'ombre la plus noire peut demain s'être étendue ; ou bien — il peut y suffire de décisions ministérielles et du temps nécessaire à la fabrication d'une génération d'éco- liers — être devenue lumière brillante.
La supputation doit s'y montrer d'autant plus prudente que le phénomène musical, pour sa prospérité, existera de moins en moins comme purement musical. De plus en plus, sortant inéluctablement d'un cercle de spécialistes ou d'amateurs éclairés (le processus est, en tout cas, large- ment amorcé), il ne pourra prendre vie que dans un com- plexe social où son existence dans une masse humaine de plus en plus large dépendra de conditions qui ont toujours été considérées comme lui étant absolument étrangères.
Dans la « civilisation des loisirs », dans les problèmes gé- néraux de la culture populaire, il n'est qu'une cellule d'un corps à la vie duquel il contribue, mais dont sa vie dépend.
Le rôle d'un observateur est d'observer ; non de prédire.
Et s'il doit laisser autour des observations qu'il note de multiples points d'interrogation, il aura déjà renseigné considérablement son lecteur en lui montrant d'un premier coup d'œil l'essentiel de la situation : simultanéité de la poussive langueur et d'une vitalité nouvellement amorcée, dans une évolution portée par l'irrésistible évolution de notre temps.
II
LA MUSIQUE ET LES FRANÇAIS
La culture populaire est inséparable de sa diffusion.
André GENTIL (1).
PROBLÈMES DE LA CULTURE POPULAIRE
On ne saurait prophétiser sur ce que deviendra la situa- tion de la musique en France, mais on peut tenter, en faisant une « coupe » schématique, d'indiquer où en sont les choses.
Rappelons pour simple mémoire certaines données très générales relatives à la culture que l'on appelle populaire.
L'ensemble des moyens de culture — et la musique parmi eux — était naguère réservé à une classe sociale à qui ses ressources financières permettaient la disposition de loisirs.
Quant aux autres... pour que leur face pût se tourner vers le ciel, il n'eût pas fallu qu'ils dussent la garder rivée vers le sol dans une quête trop accablante de la subsistance.
Les mots de culture populaire, en musique, ont précédé
(1) Dans Les œuvres sociales des Comités d'entreprise, C. F. T. C.
édit., Paris 1961.
notre époque ; mais l'action véritablement missionnaire qu'ils représentaient ne pouvait toucher qu'un petit nombre d'élus, ne pouvait animer que la virtualité d'un espoir, tant que les conditions sociales n'accordaient pas à la masse des individus le loisir de détourner leurs yeux (ou leurs oreilles, mais plus encore leur esprit) de la lourde tâche quotidienne.
C'était hier, et nous avons vécu depuis moins de trente ans une phase déterminante de cette évolution libératrice. Nous avons vu, du même coup, se développer certains moyens de culture comme les ciné-clubs ou ces expériences retentis- santes de théâtre montrant l'utilisation généralisée qui pourrait être faite de ce loisir partiellement acquis. Sous réserve de quelques caractéristiques spécifiques, on pou- vait donc penser que la culture musicale suivrait la même expansion que les autres moyens de culture, et se dévelop- perait comme eux, avec les mêmes difficultés et les mêmes victoires, portée par l'évolution sociale.
DIFFICULTÉS PARTICULIÈRES DE LA CULTURE MUSICALE Mais la diffusion de la culture musicale s'est heurtée et se heurte encore en France à certaines difficultés particu- lières qui l'ont bien souvent empêchée de se glisser avec d'autres facteurs culturels dans l'emploi de ces loisirs nou- veaux.
D'abord, pendant très longtemps, la musique a été consi- dérée non seulement comme le privilège mais comme la prérogative d'une classe sociale. Toute culture jouant sur la qualité rencontre, certes, des obstacles permanents, lutte contre l'inertie, repose toujours la première pierre : doivent s'y attendre tous ceux qui offrent aux hommes autre chose que « ce qui les nourrit ou les amuse ». Mais le théâtre, par exemple, ne connaît pas cette réticence que rencontre la musique, considérée comme le reste d'anciens usages so-
ciaux ne présentant donc aucun intérêt pour la société de l'avenir (1).
Cette conception d'une musique « art d'agrément » pour une société restreinte du passé agit comme un frein redou- table sur la diffusion de la musique parmi les millions nouveaux de Français à qui elle pourrait apporter un mieux- vivre à l'égal de la peinture, du théâtre ou de la littérature.
Car cette réticence se marque de façon multiple chez une bonne partie des cadres les plus divers qui pourraient favo- riser la diffusion de cette forme culturelle.
C'est un paradoxe spécifiquement français que celui d'un pays riche de Rameau, de Debussy, de Fauré, de Couperin et de combien d'autres, et qui tient ce trésor pour quantité à peu près négligeable. C'est un paradoxe de voir dans un tel pays l'existence d'un Mouvement à l'invraisemblable palmarès comme les Jeunesses musicales, sans cesse me- nacé faute d'une subvention inférieure au dixième de son budget général. C'est un paradoxe de voir de multiples res- ponsables — directeurs de Mouvements d'éducation, chefs d'établissements d'enseignement, directeurs de maisons de soins, etc. — très conscients de leur rôle d'éducateurs, re- fuser de gaspiller des pouvoirs ou des budgets culturels li- mités à ce qui n'est qu'une distraction spécialisée, à ce qu'ils ne considèrent pas comme un véritable moyen de culture pour la masse de leurs ouailles. C'est un paradoxe de voir quelle maigre utilisation certains organismes char- gés de l'exportation de la pensée française (et qui s'en char- gent fort bien dans l'ensemble) font de la musique dont certains exemples étrangers montrent le haut « rendement de propagande ». Tous ne font pourtant que manifester un état d'esprit général : celui qui tient la musique pour une
(1) Jamais aucun Mouvement musical, malgré ses résultats les plus spectaculaires, n'a atteint profondément jusqu'ici des couches sociales aussi larges que le T. N. P. ou certains Centres dramatiques de pro- vince.
distraction sans importance. Et le ministre qui, en 1924, se voyant demander pour Gabriel Fauré des funérailles nationales, répondit : « Fauré, qui est-ce ? », celui-là n'était pas plus anormal que le médecin dont j'ai cité la réponse dans mes « flashes » du début.
On pourrait dire tout bonnement que le Français n'est pas musicien, si la France n'avait produit à toutes époques des génies musicaux aussi nombreux. On pourrait le dire en voyant l'attitude de beaucoup d'intellectuels éminents et leur indifférence à l'égard de la plus riche musique (la France est peut-être le seul pays civilisé où des hommes très cultivés peuvent s'avouer absolument étrangers à la musique sans le moindre « complexe »), en voyant que pour 95 % des Français, la musique c'est « la fête », ou ce qui va avec les lampions du 14 juillet. Ce peuple a créé l'un des plus riches folklores de la terre ; mais si quatre permissionnaires de certains pays forment un chœur pour passer le temps, tout le monde a pris le train avec des permissionnaires français et les a entendus brailler faux des bribes de chan- sons mal sues.
Un cartésianisme sectaire a répandu la méfiance contre un art auquel il refuse d'autres vertus que celles de la sensualité et du primarisme ; lors de la campagne nationale
« Pour que la musique vive » j'ai vu (c'était en 1961) maint notable sérieux s'élever sincèrement contre l'insupportable prétention de spécialistes abusifs à vouloir augmenter la part de la musique dans les programmes scolaires ; car lorsqu'il s'agit d'éducation, il faut être sérieux, et la mu- sique, ce n'est pas sérieux. Tel est le paradoxe français.
LE RENVERSEMENT DE LA VAPEUR
Ou plus exactement tel était le paradoxe français à une époque récente (à la veille de la dernière guerre, si l'on veut faire le point). Car, c'est là ce qui caractérise notre époque : la vapeur a commencé à se renverser. Bien sûr, il y a la
force d 'inertie ; il faut à la locomotive le temps de s'arrêter avant de reprendre le chemin dans l'autre sens. Pendant que le passé musical devenait un présent famélique, pendant que la disparition de nombreuses Sociétés musicales (et ce n'est pas fini !) semblait justifier les prédictions les plus pessimistes, presque insidieusement de nombreuses causes provoquaient l'amorce d'une remontée, la mise en train d 'un mouvement qui allait porter la musique jusqu'à des millions d'êtres dont il paraissait impensable qu'ils pussent être seulement touchés par elle.
Il y eut, d'une part, tous ceux qui luttèrent contre l'évi- dence : tous ceux qui, pensant fermement que la musique n 'était pas une distraction futile et spécialisée, la tenaient pour un irremplaçable moyen culturel — irremplaçable car touchant des régions de l'esprit que d'autres moyens cultu- rels ne touchaient pas.
Pendant que les lamenteurs du temps passé gémissaient sur la décadence, Jeunesses musicales de France, Centres musicaux ruraux, Confédération musicale de France, « A cœur joie », etc., partaient en mission, armés de leur seule foi — et il suffit de citer ces quelques noms pour que le plus incompétent en musique mesure l'immensité du travail d'ensemencement et de retournement de l'état d'esprit. On connaît moins l'action menée dans l'Education nationale par tous ceux qui comprenaient l'importance d'apporter à chaque enfant non seulement un embryon de culture musi- cale mais aussi la notion de la dignité de la musique pour marquer la conception qu'il en garderait toute sa vie. Là aussi, cependant, s'amorçait un mouvement stratégique dont les effets futurs devraient être incalculables.
De tous ceux-là nous reparlerons. Et nous reparlerons aussi des moyens matériels de diffusion musicale qui dans le même temps venaient imprégner la France de musique.
Si l'on gémissait sur certaines invasions de musiquettes, on oubliait trop que la R. T. F. (en particulier) faisait en- tendre dans des millions de foyers Beethoven, Ravel ou
Bach, dont le nom même était inconnu du grand nombre ; les grogneurs n'ont pu réaliser, comme ceux qui surveillent depuis longtemps le terrain, quelle considération la mu- sique a gagnée dans le développement de la télévision. Tous n'écoutent pas, mais à tous la musique est offerte comme jamais auparavant. Et si le microsillon favorise la célébrité de quelques braillards lancés à coup de capitaux massifs, les chiffres sont là pour prouver la vitalité du disque qui porte une musique de valeur.
« Quand les besoins croissent plus vite que les moyens de les satisfaire, nous avons un sentiment de paupérisation même si nous nous sommes réellement enrichis. »
Cette phrase caractérise exactement l'actuelle situation musicale française (1).
L'AMORCE D'UNE RÉVOLUTION
On m'accusera peut-être, après avoir brossé un tableau trop sombre de la situation, d'en brosser un trop brillant.
Bien sûr l'ensemble des Français ne se précipite pas vers la bonne musique. De nombreux problèmes restent à ré- soudre, certains déterminants, si l'on veut que ce qui relève indiscutablement d'une mode passagère devienne un usage permanent aux effets profonds.
Mais si d'immenses efforts d'organisation restent à faire (et sur le plan gouvernemental comme sur les plans locaux ils rencontreront encore cette autre caractéristique fran- çaise qu'est le refus de se plier spontanément aux disci- plines de groupe !), il n'en reste pas moins que pour la première fois dans notre histoire, la musique existe ou peut exister non pas pour 500 000 Français mais pour 50 000 000 (on me pardonnera cet arrondissement à 3,68 % près). C'est plus qu'un élargissement du problème : c'est une révolution. Et, comme à toute révolution, il faut des
(1) Vers une civilisation des loisirs, de Joffre DUMAZEDIER, p. 22, Ed. du Seuil.
solutions nouvelles dans la diffusion, dans l'éducation, dans la création même.
Nous ne sommes qu'à la phase préparatoire : il fallait d'abord que l'on ne « rigole » plus. C'est bientôt chose faite.
Mais ce n 'est pas chose faite encore que d'organiser, par exemple, la distribution de cette nourriture culturelle dans le monde du travail (car l'intérêt porté à la musique dans les milieux syndicaux ouvre un champ si vaste que les res- ponsables musicaux ne paraissent pas encore en avoir pleine conscience). Il faut tout repenser : on n'a pas encore posé tous les problèmes que cela implique et qu'il faudra résoudre.
Le mélange de ces situations du passé et du futur imbri- qués rend vaine l'espérance de dresser un tableau bien léché de l'état musical de la France. L'individualisme du Français, qui renâcle devant la discipline de groupe mais brille dans l'action personnelle improvisée, rend la situa- tion encore plus confuse. Dans tout milieu qui paraît ho- mogène, dans tout mouvement musical, dans toute caté- gorie d'écoles, on trouve, à côté de la langueur, l'efficace activité, sans que l'on puisse tirer de cette langueur ou de cette activité les signes réels d'un état général sombre ou clair. Ce n'est pas par hasard que j'ai abordé le lecteur sous la protection de « flashes » blancs et noirs qui prouvent aussi bien la dégénérescence que la vitalité.
Peu de statistiques possibles dans cette variété où l'ani- mation repose très souvent sur un animateur (bien plus que sur des institutions), flambe à son rayonnement et s'éteint à son retrait. C'est pourquoi il n'est nul sujet où tant d'opi- nions sur les faits, les maux et leurs remèdes se rencontrent chez tant de gens avec tant de preuves contradictoires à l'appui ! C'est pourquoi aussi le lecteur voudra bien trouver dans les hésitations avec lesquelles ont été parfois cernées des oppositions de faits non des lacunes d'information, mais les signes d'une extrême fermentation du sujet étudié, la fermentation même de la vie.
III
CARTES SUR TABLE : QUELLE MUSIQUE ?
Ce serait une conception bien étrange de l'art et bien méprisante du peuple que de prétendre que seul le niveau le plus bas et le réalisme le plus plat sont à la portée populaire.
Roger GARAUDY (1).
UNE NOURRITURE SPIRITUELLE
On essaiera, tout au long de cette enquête, de rester ob- jectif et, en suggérant parfois des solutions à des problèmes en suspens, de ne pas repousser les faits au nom d'opinions personnelles.
Mais il importe, pour éviter tout malentendu, d'abattre les cartes dès le départ, et de bien préciser le sens d'une option qui va déterminer toute la démarche de cette en- quête. De quelle musique s'agit-il ?
S'il fallait la déterminer par les bilans de droits d'au- teurs, l'affaire serait simple : en réunissant les bruits divers qui vont du meublage sonore des semaines commerciales à celui qui chasse des grands magasins l'insupportable si- lence, on atteindrait des totaux irrésistibles. Ils devien- draient écrasants si l'on y joignait le produit obtenu par la vente de toutes les brailleries et autres sonorités-pour- tortillage-de-derrière que la mode (et de puissantes mafias) poussent sous des formes changeantes mais toujours rému- nératrices à une productive diffusion. Toutefois ces bilans
(1) D'un réalisme sans rivage, p. 89, Plon, édit.
financiers n'intéressent qu'accidentellement la culture. Et comme c'est la culture qui nous intéresse ici, c'est précisé- ment cette musique-là qui ne nous intéressera pas.
S'agit-il même de cette musique que bien des animateurs de bonne volonté donnent pour de la « musique populaire », musique facile, dans le sens le plus pauvre du terme, mu- sique dont on ne se rend pas compte qu'elle mésestime gravement et les pouvoirs de la vraie musique et les possi- bilités du peuple à s'en enrichir ? Ce n'est pas non plus celle-là ; c'est un grave malentendu que crée sa conscien- cieuse distribution dans un pays où nul ne prendrait le feuilleton ou le magazine du cœur pour aussi nourrissant qu'un texte de Pascal ou de Racine, mais où le mot « mu- sique » est assez ambigu pour recouvrir n'importe quoi.
La vraie musique se définit par une phrase que le lecteur croyant prendra au sens propre, et l'incroyant comme un symbole : « L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ». Cela ne signifie pas qu'il n'y ait pour bonne musique que celle à écouter la tête dans les mains. Si une très notable partie s'en rencontre dans ce que beaucoup appellent avec terreur
« la musique sérieuse », on trouvera plus de valeur dans telle « A la claire fontaine » (ou dans certaines « variétés » de prétentions modestes — peu importe leur chiffre de vente) que dans bien des ambitieuses symphonies. La défi- nition ne retient que la caractéristique d'une nourriture spirituelle, où qu'elle se trouve : elle exclut seulement ces bruits de fond facilement remplaçables l'un par l'autre, et requiert une qualité qui ne se préjuge pas d'après la forme qu'elle prend.
LES POUVOIRS DE LA SEULE BEAUTÉ
Bien loin d'exprimer la seule option personnelle d'un puriste, cette délimitation expresse est de conséquences dé- terminantes. C'est elle qui supprime tout le flou du pro-
blème que cette enquête voudrait étudier ; c'est elle qui le pose avec précision sur les plans individuels et sociaux jusque dans les implications économiques.
Elle accorde à la musique une valeur d'art : c'est-à-dire tous les pouvoirs intérieurs d'ébranlement et de féconda- tion que seule la qualité peut obtenir. Seul le contact avec une réalité d'essence supérieure permet cet enrichissement, cette élévation, cette lubrification intérieure de l'homme.
Seule cette réalité d'essence supérieure peut espérer des effets de culture ; et s'il n'est pas question de nier l'intérêt de la distraction ou même de l'amusement, ce n'est pas du même souffle que se prononce le mot culture (1).
Appuyée sur la conscience d'un tel pouvoir, cette délimi- tation témoigne aussi d'une confiance dans les aptitudes de quiconque à en bénéficier. Je ne parlerai pas souvent de mon expérience ; que l'on me permette de dire ici ce que de longues années m'ont amené à reconnaître comme un fait : l'effet de la plus belle musique, de la plus ardue parfois (et elle ne doit pas refuser certaines difficultés), est indifférent au milieu, à la fortune, aux occupations, à la couleur, à l'origine de ceux qu'elle touche. Le titre de ce livre n'implique pas que l'on voudrait transformer 50 000 000 de Français en amateurs de musique. Certaines sélections (des coupes sombres !) se feraient même si les meilleures conditions de diffusion musicale étaient réu- nies ; et il est souhaitable de les voir se faire pour des millions qui seront plus adaptés par leur constitution par-
(1) Cette prise de position catégorique ne doit pas jeter le dis- crédit sur les musiques de distraction. La distraction est une forme extrêmement importante de l'utilisation du loisir, et il arrive que la frontière ne soit pas très précise entre distraction et culture (l'une menant parfois à l'autre dans l'esprit de bien des éducateurs conscients et efficaces). Si je n'entreprends pas de discuter de ce problème, ce n'est donc pas par méconnaissance de son intérêt mais parce qu'il me faut limiter mes objectifs. Que le lecteur veuille bien considérer la distinction comme faite ici une fois pour toutes.
ticulière, à s'enrichir d'autres disciplines artistiques. Mais c'est à l'ensemble de la nation qu'il faut offrir les moyens d'une véritable musicalisation. Or, beaucoup ignorent cette vraie musique entourée des préjugés du « réservé à une élite » ; c'est les mépriser que de les croire incapables de participer aux richesses de ce royaume. C'est les mépriser que de leur jeter cet os de la facilité comme devant satis- faire leur appétit, alors que, seule, une certaine élite artifi- ciellement sélectionnée serait capable de digérer la viande.
Il n 'y a pas une musique populaire et une vraie musique : il n 'y en a qu'une, la bonne, pour l'épicier comme pour le fraiseur, pour le médecin comme pour le livreur. Et nous ne devons pas être dupes des fausses raisons que suscitent la facilité et les intérêts commerciaux pour nous convaincre des mérites d'une standardisation de la beauté à l'étiage du plus bas commun diviseur.
Définir la musique par sa qualité, ce n'est pas seule- ment honorer la musique, c'est honorer celui à qui on l'offrira en le pensant digne de participer à cette beauté.
Le seul problème de la « propagande musicale » c'est de trouver les moyens propres à permettre l'accès à cette beauté ; de supprimer les obstacles matériels, économiques, ou psychologiques, barrières entre cette intangible beauté et ceux-là qui en sont séparés. Mais mettre de l'eau dans ce vin que l'on juge trop fort pour le « peuple », c'est sous-estimer ceux que l'on veut faire boire.
SA FORCE DE PERSUASION
Limiter la « musique » à la seule musique de beauté, c'est aussi prendre l'attitude revendicatrice la plus propre à lui faire donner par le consentement général la place qu'elle ne peut occuper sans lui.
Comment veut-on que les pouvoirs publics attachent de l'importance à ce qui, pour la plupart des Français eux- mêmes, n'est que prétexte à meubler des réjouissances, à
« passer le temps » ? Les joueurs « à pétanque » se paient bien leur boules ! De quel droit demande-t-on que les écoles de musique reçoivent plus d'argent que les sociétés de be- lote ou de pêche à la ligne, puisque, après tout, elles ne fourniront pas plus de distractions ? Pourquoi veut-on que le ministre des Finances « aménage » la lourde T. V. A.
qui grève le prix des disques les plus « culturels », puisque tant et tant de disques ne sont que des objets à gagner de l'argent en amusant le client ? Comment veut-on que les parents acceptent les divers sacrifices que nécessite l'édu- cation instrumentale d'un enfant si ce n'est pour obtenir son meilleur épanouissement humain, et pas seulement sa distraction ? D'ailleurs on pouvait peut-être se distraire avec la musique quand on manquait de distractions. La technique moderne nous fournit désormais mille distrac- tions beaucoup plus distrayantes. Sur ce plan, on comprend que la musique soit battue à plate couture.
Pour produire ses effets culturels, comme pour obtenir les conditions matérielles de son exercice, il importe donc que la musique soit bien considérée comme une nourriture de l'esprit (sans que cela empêche tous ceux qui veulent seulement s'en faire une distraction de se l'accorder). Autant pour leurs chances auprès des individus que pour l'aide qui leur sera fournie par les collectivités, l'avenir des réalisa- tions amorcées dépendra de cette option : la musique sera une nourriture (alors elle devient un droit du citoyen), ou elle restera une distraction (et alors, que le citoyen s'en débrouille !). Dans le premier cas, elle obtiendra, avec toutes ses conséquences, la considération qu'obtiennent les invi- sibles et puissantes forces de l'esprit. Dans le second cas, elle s'éteindra comme une flamme sans air, avec pour épi- taphe ce mot que Chabrier disait un jour à Debussy : « De la musique que c'est pas la peine ». Mais ce sera au sens propre du mot. Et que les marchands de bruits y amassent encore bien des sacs gonflés est indépendant de la véritable affaire.
IV
LA MUSIQUE DANS LA CIVILISATION
... la civilisation n'est pas dans cet objet... et si elle n'est pas dans le cœur de l'homme... elle n'est nulle part.
Georges DUHAMEL (1).
LE REFUS DE LA FAUSSE « PURETÉ »
Composé d'affirmations qui semblent fort étrangères au propos musical de ce livre, ce chapitre en est peut-être néanmoins le plus important. En chaque occasion on n'hé- sitera pas à reprendre dans le détail les vues qu'il exprime dans leur généralité, afin d'insister sur cette importance qui paraît seulement tactique alors qu'elle est stratégique.
L'avenir de la musique en France sera conditionné (pour ses « consommateurs » comme, indirectement, pour ses
« producteurs ») par la façon dont les musiciens sauront intégrer les problèmes techniques et matériels qu'elle pose dans les problèmes beaucoup plus généraux de la Cité. Si les professionnels (et aussi tous ceux qui veulent favoriser son expansion), tout en ne perdant pas de vue l' intérêt
(1) Civilisation, 1914-1917, Edit. Mercure de France.
primordial de ses aspects techniques, savent que l'activité musicale doit tenir compte de maints éléments étrangers à sa nature, concilier ses nécessités et leurs nécessités, alors la musique pourra produire ses effets bienfaisants sur les masses considérables susceptibles de s'en enrichir, elles qui en étaient coupées pour des raisons diverses. Si, au contraire, les activités musicales continuent à rester trop souvent en marge de toute une vie aux problèmes mécon- nus, alors dans quelques années le sang cessera de circuler dans un corps atteint de sclérose, et la Nation gardera la musique comme un objet de musée de seul intérêt his- torique (ou bien — ce qui revient au même — la vente de soupe musicale profitera des nouveaux marchés ouverts, et ses réussites éclatantes broieront la chétive Musique qui n'aura pas su s'adapter).
Cette réaction de refus est d'autant plus à craindre qu'elle peut prendre la forme d'une attitude de pureté, d'un rejet de transaction avec des forces barbares qui risquent — sous prétexte d'une popularisation — d'aboutir à une vulgari- sation des données artistiques, à une prostitution d'un art qui se défendrait beaucoup mieux de la contamination in- time en se murant derrière ses infranchissables remparts.
Un faux sens de l'aristocratie de l'art aboutit à cette atti- tude de défense. Ainsi que faisait un village groupant per- sonnel et troupeaux derrière les murs du château féodal lorsque paraissait l'envahisseur, on voit des seigneurs pe- tits et grands se replier devant la marée montante des dan- gereuses masses profanes, et défendre leur bien par un raidissement d'attitude qui le protège, par un refus de plus en plus aveugle de ce qu'ils pensent être des concessions pourrissantes. On soulignera suffisamment par ailleurs l'importance vitale de la compétence technique dans la vie musicale pour ne pas hésiter à l'affirmer sans paradoxe : ce professionnel par qui la musique vit risque fort aussi de la faire périr d'inanition en n'entendant que l'heure de son clocher, en s'agrippant à des « ainsi ont fait nos an-
COLLECTION
d i r i g é e p a r J a c q u e s C h a r p e n t r e a u La collection « Vivre son temps » accorde une égale atten- tion à la vie quotidienne des Français et aux divers aspect d'une civilisation en renouvellement. C'est dans la vie quotidienne que se rencontrent les difficultés de la vie, ses joies, ses espoirs et la participation aux formes culturelles neuves ou traditionnelles.
C'est là que se dessine le vrai visage d'une époque. Ce qui importe, c'est « la vie des gens » qui se poursuit et se transforme chaque jour sous nos yeux.
La collection « Vivre son temps » veut aider à voir clair, s'affrontant aux grands problèmes du moment, sans jamais oublier que chacun les vit dans un cadre familier.
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Michel BRIGUET est un musicien et un animateur. Musicien, il enseigne le piano à la « Schola Cantorum » et dans une école de musique de la banlieue pari- sienne ; il a enregistré des disques, donné des concerts, écrit divers ouvrages, par- ticipé à des revues musicales. Animateur, il a pu collaborer avec l'Alliance Française, !es Jeunesses Musicales de France, la Ligue de l'Enseignement, la R. T. F., etc. Un impressionnant palmarès de conférences et de récitals justifié par un amour de la mimique que Michel Briguet a le don de faire partager.
COLLECTION "VIVRE SON TEMPS "
LES ÉDITIONS OUVRIÈRES 12, Avenue Sœur-Rosalie - Paris (13e)
Prix : 12 F + T. L.
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