Jack RIVER
EDITIONS DU GRAND DAMIER
42, RUE D 'ULM — PARIS ( V
Copyright by Jack River and « Les Editions du Grand Damier » 1959 Tous droits de traduction et d'adaptation
réservés pour tous pays.
Collection "Top Secret" (Espionnage)
79. Masques Chinois (André MONNIER).
78. Causes Inconnues (P. Franck FOURNEL).
77. Les Maîtres Chanteurs (Slim HARRISSON).
76 Plus dans la course (P.Franck FOURNEL) 75 L'Anneau de « Rhaïtou » (Georges DORAN) 74 Paris-Tokio (Slim HARRISSON)
73 Affaire classée (Jacques MAUBIER) 72 Visage standard (Slim HARRISSON) 71. Faites sauter les plombs
(P. Franck FOURNEL).
70. Sauve qui peut ! (Slim HARRISSON).
69. Fils de l'Enfer (Georges DEJEAN).
63. Dans un Fauteuil (Jacques MAUBIER).
67. La règle du Jeu (Slim HARRISSON).
66. « Le Canadien » reprend contact
(P. Franck FOURNEL).
65. Espace Vital (Jacques MAURIER).
64. Comité d'Accueil (Slim HARRISSON).
63. Attaque... à l'aube (Georges DAVID).
62. Dossier « Hatherton » (André MONNIER).
61. Virage à la corde (Slim HARRISSON).
60. Et Voilà le Travail ! (Johny WRONG).
59. Dernière Carte (Slim HARRISSON).
58. La main dans le sac !... (Jacques MAUBIER).
57. Faire suivre en enfer (Slim HARRISSON).
56. Sabotage Retardé (P. Franck FOURNEL).
55. Coup de Main (Slim HARRISSON)
54. Du Bon Boulot (CH. LORRENS) 53. Dans le Lac (LE FAKIR) 52. Mort ou Vif (Slim HARRISSON) 51. Châteaux en Espagne (Yves DERMEZE) 50. Sans Billet de Retour (Maurice VERNON) 49. L'Espion des Pyramides (Yves DERMEZE) 48. Le Festival des Espions (LE FAKIR) 47. Secret bien Gardé (P. Franck FOURNEL) 46. N'y Touchez Pas ! (Slim HARRISSON) 45. Circuit Fermé (Slim HARRISSON) 44. Le Major à l'Index (LE FAKIR) 43. Suite en 3 rafales (Henri CHAMELET) 42. Mission en rouge (Maurice LIMAT) 41. Le tout pour le tout (Slim HARRISSON) 40. 2 Bureau contre Inconnu (LE FAKIR) 39. Massacre au clair de lune (Henri CHAMELET) 38. Un diesel à la clé (LE FAKIR)
37. Histoire de mourir (P. Franck FOURNEL) 36. Fusée... vol ! (LE FAKIR)
35. Niet ! (Slim HARRISSON)
CHAPITRE PREMIER
Avant d'introduire la clé dans la serrure, je lis, pour la millième fois, peut-être, la plaque qui orne — si l'on peut dire ! — la porte de mon bureau : « Jimmy Burton, détective privé » ; puis je hausse les épaules, découragé, saisi de lassitude et de dégoût.
En réalité je me nomme Onésime Duval.
Onésime ! J'en veux à mes parents — disparus alors que j'étais tout petit — de m'avoir affublé de ce prénom ridicule qui m'a poursuivi toute ma vie. Quant à mon patronyme, Duval, je le déteste presque autant, c'est encore plus commun que Dupont ou Durand. C'est bien français, certes, mais c'est tellement courant que ça me fait mal au cœur de l'entendre dire :
— Ah, vous vous appelez Duval... » Jamais on ne me demande comment il faut l'orthogra- phier : Duval, n'est-ce pas, il n'y a pas de dis- cussion possible avec un nom pareil.
Aussi, le jour, il y a cinq ans de cela, quand j'ai résolu de m'établir détective privé, après avoir exercé pas mal de métiers, dont celui d'en- gagé volontaire quand les choses allaient mal pour la France ; j'ai décidé de changer mon nom et de prendre, comme on dit, une raison sociale. Ayant mûrement réfléchi, j'ai choisi un titre bien américain : Jimmy Burton.
Jimmy Burton, ça fait tout à fait Chicago ou New-York, et tous les amateurs de romans ou de films policiers ne pouvaient qu'accourir à mon cabinet.
J'ai passé une annonce dans les journaux :
« Jimmy Burton, Détective privé. Enquêtes en tous genres. Discrétion assurée. » Puis, dans
mon entresol de la rue de la Bourse, j'ai attendu les clients.
Je les ai attendus longtemps, et je continue.
Oh, certes, il y a de temps en temps un cocu qui escalade mon escalier obscur pour me de- mander de suivre sa femme, ou un patron volé par un de ses employés qui voudrait bien voir cesser le coulage. Je fais de mon mieux, et je réussis presque toujours car je suis assez doué, et, soit dit sans fausse modestie, je ne manque pas d'intelligence pour ce genre de travail ; mais ce n'est pas le Pérou, loin de là.
Avec mes honoraires, mes notes de frais, je réussis à vivre, et c'est tout ; ce n'est pas demain la veille que je pourrais m'offrir la Packard de mes rêves, ni entretenir une danseuse.
Toutes ces pensées, je les ai mâchées et re- mâchées pendant des heures et des heures, et je les triture encore entre mes dents en ouvrant la porte, en traversant le vestibule, le salon d'at- tente et en entrant dans mon bureau, le tout assez poussiéreux, pas mal obscur — vue sur la cour — et en m'asseyant dans le fauteuil em- pire, le dos à la bibliothèque qui contient bien deux cents bouquins de Droit que je n'ai jamais eu la curiosité d'ouvrir.
Puis j'attends.
J'attends le client.
Pour passer le temps, je fais les mots croisés et je fume cigarette sur cigarette. Quand un client se présente, j'allume une pipe, une pipe de bruyère bourrée de tabac anglais, pour mieux créer l'ambiance, mais, en réalité, je déteste la pipe.
Le soir arrive et je n'ai reçu aucune visite.
Seul un coup de téléphone, celui de Marcelin, qui m'aide dans mes enquêtes quand j'ai besoin d'aide.
— Allô, patron, il y a quelque chose pour moi ?
— Pourquoi veux-tu qu'il y ait quelque chose ?
— Je ne sais pas, moi, patron, une rivière de diamants de cinquante millions volée à la
femme d'un prince h in dou. On aura bien cette chance-là un de ces jours.
La chance, c'est un mot qu'il vaut mieux ne pas prononcer dans ce repaire. Je réponds à Marcelin que je le rappellerai si j'ai besoin de lui, puis je raccroche, d'un coup sec. Je veux allumer une cigarette, mais je m'aperçois que mon paquet est vide. Le cendrier est empli de mégots que je verse dans la corbeille à papiers, et il y a tant de fumée dans la pièce qu'on se croirait dans un tunnel après le passage d'une douzaine de locomotives à vapeur.
J'ouvre la fenêtre et jette un coup d'œil au dehors. Dans la cour, noire comme un puits, j'aperçois les poubelles d'où monte une peu ré- jouissante odeur : Dieu, que tout est laid, sale et puant ; je voudrais vivre dans une île déserte, avec une Vahinée bien roulée qui irait me cueil- lir des bananes, des noix de coco et un tas d'au- tres fruits exotiques que je ne connais que de noms : mangues, avocats, litchis. J'aurais, bien entendu, une sérieuse réserve de Cognac et de whisky dans le cas où j'aurais mal aux dents, et j'ai souvent mal aux dents.
Je regarde ma montre. Il est six heures et de- mie ; je vais sortir. C'est l'heure où ferment les bureaux du quartier de la Bourse et les innom- brables petites dactylos sont rendues à la liberté, c'est toujours un spectacle agréable à regarder, et, avec un peu de chance...
Je me lève, je prends mon chapeau, je me dirige vers la porte. A ce moment, le téléphone sonne. Ce doit être encore Marcelin ; il adore téléphoner, ce bougre-là.
Je décroche. C'est une voix de femme. Basse, un peu rauque, mais très belle. — Mr Jimmy Burton ? »
Elle a prononcé mon nom à l'anglaise, très correctement. Elle a même dit : « Mister » et non pas, « Monsieur ».
— C'est moi-même, Madame.
Elle reprend.
— J'avais peur de vous rater. Il est déjà tard.
Pourrais-je avoir un rendez-vous ?
Mon expérience m'a appris qu'il ne faut ja- mais sauter sur le client, car alors il s'imagine avoir affaire à une agence miteuse et être le seul et l'unique. Aussi je réponds de ma voix de businessman très occupé.
— Oui Madame, voulez-vous après-demain...
disons vers quinze heures ?
— Non, pas après-demain, tout de suite.
La voix s'est faite presque impérative ; en- core une fille qui veut être servie immédiate- ment. Je plains son mari ou son amant, enfin, l'homme obligé de satisfaire ses caprices, et j'ai l'impression qu'elle doit en avoir, des caprices.
Cependant, je tiens à ne pas céder sur-le- champ, ne serait-ce que pour sauver les appa- rences.
— C'est que, Madame, je suis très occupé ; attendez un instant, je vous prie, je vais consul- ter mes rendez-vous... (un temps). Voulez-vous demain, à onze heures ?
— Non, pas demain, c'est à l'instant que je veux vous voir.
Elle y tient, celle-là, elle a de la suite dans les idées. Mais je veux cependant la faire mijoter encore un peu.
— Est-ce que c'est urgent ?
— Oui, très urgent.
Elle a appuyé sur le mot très.
Je prends le ton du monsieur qui cède à regret.
— Soit, Madame, je vous attends. Etes-vous loin d'ici ?
— Non, je vous parle de la cabine télépho- nique du métro Bourse. Je serai chez vous dans cinq minutes.
— Parfait, je vous attends. Mon bureau est à l'entresol, escalier B. Il y a une plaque sur la porte. — Je sais.
Elle a raccroché et je reste là comme un idiot.
Je pose l'appareil à mon tour ; j'allume une pipe
bourrée de Navy Cut, prends mon air le plus américain possible, et j'attends.
Je n'attends pas longtemps.
Elle a demandé cinq minutes. Elle n'en met pas quatre pour traverser la place et monter mon escalier. Je l'entends qui sonne. Chose curieuse, j'ai le cœur battant. C'est la première fois qu'un client me fait cet effet-là. Il est vrai que ce client est une cliente, et quelle voix elle a ! Je prends ma pipe entre le pouce et l'index et je vais ouvrir. J'ai déjà préparé ma petite phrase habituelle : — Excusez-moi Madame, ma secrétaire est déjà partie, aussi je viens vous ouvrir moi-même... » ou bien ! « J'ai congédié ma secrétaire afin que nous soyions plus tran- quilles. »
Mais, cette fois, je ne dis rien.
Elle se tient debout, devant moi.
Dire qu'elle est belle ne serait pas la vérité ; elle est plus que belle, elle est attirante. Grande, blonde, bien roulée.
Je remarque tout de suite qu'elle a les yeux verts et les plus belles jambes du monde.
Elle est vêtue très simplement, mais avec quel chic ! Un petit tailleur bleu marine comme on n'en fait pas dans les Zuniprix, ni même ailleurs, mais qui sort de chez le grand coutu- rier. Aucun bijou, sauf deux boucles d'oreilles, deux perles que je parierais n'être pas de culture. Elle est gantée, de petits gants de che- vreau gris, de la même couleur que ses fines chaussures. Un parfum très discret, mais qu'on saisit tout de suite, léger, impalpable, qui va bien à sa peau de blonde, à sa peau laiteuse, un parfum qui ne sort pas, lui non plus, d'une petite boutique de banlieue.
Elle sourit imperceptiblement en voyant mon étonnement. Elle sent qu'elle vient de marquer un point et me le fait tout de suite sentir.
— Vous ne m'attendiez pas si tôt, n'est-ce pas ? Je me ressaisis tout de suite.
— Veuillez vous donner la peine d'entrer.
Je lui désigne le fauteuil qui se trouve en face de mon bureau, m'installe, rallume ma pipe. — Madame, je vous écoute.
J'ai pris mon air le plus professionnel et je l'attends au tournant ; mon expérience m'a ap- pris que c'est toujours au début d'un entretien que le client se livre à vous ; il est désemparé, il est semblable au noyé : il se débat, puis, la plu- part du temps, se jette désespérément sur le morceau de bois qu'on lui tend et qui va l'em- pêcher de couler à pic.
Mais, cette fois-ci, je ne tends aucun bout de bois. Je veux être impitoyable.
— Mr Burton, commence ma visiteuse, je vais avoir besoin de vos services, et je suis décidé à les payer un bon prix.
Le début est prometteur. Mais néanmoins je reste de glace.
— Madame, je vous écoute.
Elle ne semble nullement impressionnée et je la vois qui détaille mon bureau d'un air critique : la bibliothèque qui doit dater au moins du Second Empire, le classeur, vert comme celui d'un notaire de province, les gra- vures sous verre que je ne puis regarder sans dégoût ; mon bureau, enfin, qui a été si mal essuyé par la femme de ménage qu'on y dis- tingue les traînées du torchon.
— Mr Burton, reprend-elle, c'est une de mes amies, dont je ne vous dirai pas le nom, qui m'a donné votre adresse.
C'est par cette phrase que débutent la plu- part de mes clients ; elle leur permet de s'éclair- cir la gorge, de se doper, en un mot. J'ai l'habi- tude. Je ne questionne jamais au début. Je me contente de répéter.
— Madame, je vous écoute.
Maintenant qu'elle a terminé l'inspection de mon bureau et de son mobilier, c'est moi qu'elle examine. Cet examen doit lui paraître satisfai- sant, car elle commence.
— Cette amie n'a eu qu'à se louer de vos services. Aussi me suis-je décidée à venir vous trouver à mon tour. Je vous répète que je suis
disposée à payer un très bon prix si vous réus- sissez à... comment dirais-je... à vous procurer ce dont j'ai besoin.
Je m'incline, tapote ma pipe contre le cen- drier. J'ai décidé d'être un peu plus aimable.
— Je vous remercie de la confiance que vous voulez bien me témoigner et je tâcherai de la mériter. Jusqu'ici, aucun de mes clients n'a eu à se plaindre de mes services. Ainsi, cette dame dont vous me parlez... — Laissons-la de côté, voulez-vous ?
Elle a parlé avec autorité. J'incline la tête, puis je contre-attaque. — Je n'ai nullement l'intention de vous en- tretenir d'elle, et même me citeriez-vous son nom que je feindrais de l'ignorer. C'est une règle d'or de la maison : la discrétion.
Un sourire que je crois ironique se joue un instant sur ses lèvres, des lèvres qu'elle a fort belles et dont je voudrais bien connaître le goût.
Elle ouvre son sac, en sort un petit mouchoir, s'essuie le bout du nez, et reprend.
— Voici. Seriez-vous capable de me procurer certaines choses que j'aurais le plus grand inté- rêt à avoir en ma possession ? Ainsi donc ce n'est point une femme trom- pée et voulant constater son infortune que j'ai devant moi, c'est autre chose de plus sérieux, de plus grave, même. Encore une fois, je rallume ma pipe.
— L'agence Burton, Madame, a toujours réussi ce qu'elle avait entrepris, à condition que la chose reste dans le domaine de la légalité.
Et j'ajoute, négligemment.
— Bien entendu.
Le même sourire, ironique, reparaît sur ses lèvres, tandis que brillent ses beaux yeux verts.
Elle croise négligemment les jambes et comme les jupes sont assez courtes cette année, ce que j'aperçois n'a rien de laid à contempler. Elle ne semble pas s'en soucier.
— Ce que j'ai à vous demander n'a rien que de très... légal ; c'est bien ce que vous vouliez dire, n'est-ce pas ?
— Exactement, Madame.
Décidément, ma pipe ne veut pas se rallu- mer. Je la pose sur le cendrier.
— Quelles sont, Madame, ces choses que vous auriez le plus grand interêt à avoir en votre possession ?
J'ai posé la question, mais, d'avance, je connais la réponse : ce sont des lettres. Ce sont toujours des lettres qu'un client, ou une cliente, vient demander à un détective de lui retrouver.
Ah, qu'il est grand le nombre de ceux qui sont pris de la frénésie d'écrire leurs sentiments et qui le regrettent amèrement par la suite. Tel est, une fois de plus, le cas de ma jolie blonde.
Elle ouvre la bouche, je ne me suis pas trompé. — Ce sont des lettres, dit-elle.
J'incline la tête en silence. J'approuve.
— Des lettres et des photographies, reprend- elle.
Des photos aussi, je l'aurais parié. Et je suis sûr qu'il y a des mots d'amour tracés au bas de ces photos. Avec une date et un nom de ville :
« Cabourg, juin 1946... Juan-les-Pins, août 1950... » mon Dieu, que les amants sont bêtes ! Je m'étonne cependant qu'une femme aussi intelligente que le paraît être ma cliente ait pu se laisser aller à de tels enfantillages. Mais, avec les femmes, on ne sait jamais.
Elle poursuit, de la même voix calme, mais dont le timbre me touche profondément, cette voix qui doit devenir étrangement rauque à de certains moments, elle poursuit donc.
— Le tout forme un ensemble grand environ comme une feuille format machine à écrire et épais de cinq à six centimètres. C'est ce paquet que vous aurez à récupérer et à me fournir. Et cela, bien entendu, dans le plus bref délai pos- sible. Elle se tait, rouvre son sac, mais au lieu du petit mouchoir, c'est un étui à cigarettes qu'elle sort, un étui extra plat, en or. Elle en extrait une cigarette et je reconnais une Abdullah à bout de rose.
Elle me tend l'étui.
— Une cigarette ?
— Merci, je préfère ma pipe. Je lui offre du feu. Elle lance une bouffée parfumée. Maintenant, elle a assez parlé, c'est à moi de jouer.
— Madame, dis-je négligemment, je vais me permettre de vous poser quelques questions.
N'y voyez nulle indiscrétion, mais il faut que je sois en possession d'un certain nombre de ren- seignements afin de mieux diriger mon enquête. — Oui, parlez, je vous répondrai de mon mieux.
— Ces lettres et ces photos sont en posses- sion d'une personne qui, bien entendu, refuse de vous les rendre. Quels sont vos liens avec cette personne ? — Il a été mon amant.
Elle m'a répondu tranquillement, sans le moindre trouble, comme elle m'aurait dit : — Je suis un peu enrhumée, j'ai dû prendre froid en sortant ce matin.
Elle a enfin terminé son exposé et n'en a pas eu pour plus d'un quart d'heure. C'est fini et je sais maintenant tout ce que j'ai à savoir.
Je la considère avec un certain étonnement.
Cette femme est vraiment extraordinaire.
Reste ce que j'appelle le moment pécuniaire.
Que diable, je ne travaille ni pour la gloire, ni pour les prunes. Déjà je me prépare à lui ex- poser mes tarifs et lui demander la « provision d'usage », et j'ai l'intention d'aller fort, car ce qu'elle me réclame sort de l'ordinaire, mais je n'en ai pas le temps. Encore une fois, elle ouvre son sac, d'où elle a déjà sorti un mouchoir et un étui à cigarettes. Elle en extrait cette fois une épaisse liasse de billets de banque grand format.
— Voici cinq cent mille francs à titre d'a- compte. Quand vous n'en aurez plus assez, vous n'aurez qu'à me téléphoner au numéro suivant...
Elle me glisse un petit carton, se lève, sort, aussi tranquillement que si elle venait d'acheter une paire de bas de soie. Et il ne reste plus
d'elle que son parfum, qui jure avec mon bu- reau sale, que son image...
CHAPITRE II
Il est onze heures du soir et les cabarets de nuit ne sont pas encore ouverts à Montmartre.
La grille de l'Ali-Baba, rue Pigalle est fermée, mais je sais que Marcelin est déjà là.
Marcelin, mon homme de confiance, celui que je charge des besognes que je ne peux pas exé- cuter moi-même, cumule les fonctions de détec- tive privé en second à l'agence Burton, avec celles de secrétaire-général et de gérant au ca- baret l'Ali-Baba. Secrétaire général et gérant, ça veut dire bien des choses ; il veille sur le per- sonnel, engage les musiciens, les danseuses, s'ar- range pour que les entraîneuses ne volent pas trop les clients, tout au moins à l'intérieur de l'établissement et, quand le besoin s'en fait sen- tir, et le cas se produit trois ou quatre fois par semaine, sort un client trop saoul et qui veut faire du scandale au moment où on lui présente l'addition.
Il n'est pas grand, le Marcelin, mais costaud comme pas un ; il a pratiqué la boxe et le judo c'est un ancien Légionnaire, malin comme un singe. Depuis le temps que nous travaillons en- semble, je lui ai voué une certaine affection, peut-être basée sur l'habitude.
Il s'est toujours bien débrouillé dans les af- faires délicates que je lui ai confiées, et il faut voir avec quel ton il me répond, avec son pur accent de Montmartre (il est né rue Houdon, à deux pas de là) : — Ji, patron, j'ai gambergé, l'affaire, c'est du tout cuit.
Il connaît tous les truands de la capitale et ceux-ci lui font assez confiance car il est discret comme un poisson rouge, et il n'a pas son pareil, avec sa bonne bouille de marchand de tomates pour faire parler les concierges, et, dans le mé- tier, c'est un talent inappréciable.
Je sonne et le chasseur, un gringalet, à face de roquet, vient me scruter à travers les car- reaux. Il me reconnaît tout de suite.
— Ah, bonsoir, M'sieur Burton, M'sieur Marcelin est là, je vais vous ouvrir.
Il tire sur la grille qui grince.
— Excusez-moi si je vous reçois ainsi, mais la mise en place n'est pas encore faite.
Je traverse la grande salle déserte et parci- monieusement éclairée où les chaises et les tables sont encore empilées les unes sur les autres. Le piano est fermé et la batterie couverte d'une housse grise. De la droite, parvient un bruit de voix. Le chasseur s'esclaffe.
— Ce sont ces dames, ricane-t-il.
Ces dames, c'est-à-dire la troupe au grand complet, des girls qui font du strip-tease. Je les connais toutes : Lulu, une blonde avec une belle poitrine ; Sarah, qui, le premier soir, me faisait de l'œil, me prenant pour un milliardaire amé- ricain — à cause de mon nom — et toutes les autres, y compris Leïla, une Ouled-Naïl, venue de son Bou-Saâda natal et qui, tous les soirs, exécute la danse du ventre devant un parterre râlant de désir.
Mais, pour l'instant, il ne s'agit pas de ces demoiselles, des choses plus sérieuses m'amè- nent ici. Un petit escalier de six marches, roide à se rompre le cou, une porte étroite à laquelle mon chasseur frappe.
— M'sieur Marcelin, c'est M'sieur Burton.
— Entrez, entrez, tout de suite !
Devant son personnel, Marcelin évite de m'appeler « patron », pour conserver son pres- tige, mais il se rattrape dès que nous sommes seuls. En effet, la porte est à peine fermée qu'il se précipite vers moi.
— Alors, patron, la belle affaire ? Il a deviné juste, le bougre.
— Oui, assez intéressante.
Marcelin sonne et le chasseur reparaît.
— Va nous chercher une bouteille de whisky au bar, du Ballantines, un quart Perrier, de la
glace, et qu'on nous foute la paix. Tu as com- pris ?
— Oui, M'sieur Marcelin.
Du whisky, j'en boirais plus souvent, dom- mage qu'il coûte aussi cher ; c'est du reste à peu près tout ce que les Anglais ont de bon.
Pendant que je sirote le mien, Marcelin attend, avec patience.
C'est un garçon bien élevé et il ne pose ja- mais de questions avant que je ne lui aie fait mon exposé. Je finis mon verre et le pose sur la table ; il le remplit : c'est toujours ainsi que les choses se passent quand je vais lui rendre visite à l'Ali Baba.
— Marcelin, je vais avoir besoin de tes ser- vices.
— A votre disposition, patron.
— Voici. Une nouvelle cliente est venue me voir cet après-midi, au moment où j'allais fer- mer ; c'était la première fois que je la voyais et je ne sais pas qui l'a envoyée.
Je lui fais une description détaillée de ma visiteuse, afin qu'il puisse se rendre compte et la reconnaître le cas échéant. Il m'écoute en silence, enregistrant tout ; il a une mémoire étonnante et ne note jamais ni un nom, ni une adresse, ni un numéro de téléphone, ce qui est vraiment précieux dans notre métier où il ne faut rien laisser traîner.
J'en arrive au sujet proprement dit.
— Cette dame a un amant qui se nomme Arsène Deligny et qui habite quatorze rue des Belles-Feuilles, à Passy. Il possède d'elle des lettres et des photos compromettantes qui tien- nent dans un paquet d'environ vingt sur vingt- cinq centimètres. Grâce à ces lettres et ces pho- tos, il menace notre cliente de la faire chanter si elle ne lui verse pas une certaine mensualité, très importante, bien entendu. En cas de non obéissance, c'est le mari qui sera averti. Tu as compris ?
— Ji ! fait simplement Marcelin. Et mon boulot à moi, il consiste à quoi ?
Je souris intérieurement, car quelque con-
fiance que j'aie en Marcelin, je n'ai pas besoin de lui expliquer, déjà, tout le fond de ma pensée, ni la façon détaillée dont j'entends mener cette affaire.
— Tu vas aller au quatorze rue des Belles- Feuilles et m'apporter le plus de renseignements possibles sur cet Arsène Deligny. N'hésite pas à arroser convenablement la concierge s'il le faut. Enfin, je te fais confiance, mais, surtout, de la discrétion, le type doit être très méfiant.
— Vous pouvez compter sur moi, patron.
— Tiens, voici un acompte pour tes frais.
Je lui glisse cinq coupures de dix mille francs. Marcelin les empoche.
— Merci patron, je vois que l'affaire est in- téressante.
Comme je me lève, il tend la main vers la bouteille de Ballantine.
— Encore une goutte, patron ?
— Oui, je veux bien, merci mon vieux.
Je bois la dernière rasade sans eau, allume une cigarette.
— Au revoir, Marcelin, à bientôt. Tu vien- dras me voir dès que tu auras les renseigne- ments.
— A bientôt patron, vous pouvez compter sur moi.
Quand je traverse la salle de danse, un mu- sicien est en train d'enlever la housse de la bat- terie tandis que le pianiste enfile son smoking.
Les garçons disposent les tables et les chaises.
Dans une demi-heure, les premiers clients vont arriver.
Je regarde, machinalement, les peintures dé- corant — si l'on peut dire ! — les murs : Ali Baba qui ressemble à Rudolf Valentino, se pro- mène au milieu d'une troupe de filles aux yeux de gazelles, à moitié nues, dans un paysage d'oasis et de palmiers violets, de quoi vous dé- goûter de l'Orient pour le restant de vos jours.
Le chasseur à mine de roquet a revêtu sa vareuse d'apparat, rouge à brandebourgs dorés et sa casquette est plus décorée que celle d'un général de corps d'armée.
Deux bandes rivales veulent s'approprier des documents importants.
L'une y réussit.
L'autre, pour contre-attaquer, a l'idée ingénieuse de louer les services d'un "Privé".
Et celui-là donne lieu à des rebondissements que n'aurait pas désavoué Peter CHENEY.
Quel sera le dénouement ?
Ce serait idiot de vous le dévoiler car le suspense
habilement dosé, vous tient à la gorge et l'on a hâte
de tourner la page pour être délivré d'une attention
aiguë et indéfinissable.
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