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Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:
Tefnin, R. (1973). La statuaire d'Hatshepsout à Deir El-Bahari (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et Lettres, Bruxelles.
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LA STATUAIRE D ' H A T S H E P S O U T A DEIR EL-BAHARI
R o l a n d T E F N I N 1 9 7 3
Dissertation présentée,
sous la direction de Monsieur le Professeur Pierre GILBERT, pour l'obtention du grade
de Docteur en Philosophie et Lettres (section d'Histoire de l'Art et Archéologie)
Au moment de présenter ce travail, je tiens à exprimer tout d'abord ma profonde gratitude à Monsieur le Profes
seur Pierre Gilbert qui m'a suggéré d'approfondir la connaissance que nous pouvons avoir du chef d'oeuvre d' Hatshepsout à Deir elBahari par l'étude de sa statu
aire, et qui, durant de longues années, n'a pas cessé, malgré des tâches m.ultiples, de me prodiguer ses conseils
et ses encouragements.
A Messieurs les Professeurs J.Bingen et Ar.Théodoridès, j!adresse l'expression de ma sincère reconnaissance pour la peine qu'ils ont bien voulu prendre de lire le manu
scrit avant sa mise au point définitive et pour les nombreuses améliorations qu'ils m'ont proposées.
Monsieur Bernard V. Bothmer m'a consacré, à Brooklyn, de longs entretiens et m'a très généreusement permis
d'utiliser sa vaste documentation sur la statuaire du Nouvel Empire. Qu'il trouve ici l'expression de mes vifs remerciements.
Ce travail serait resté fort incomplet sans l'excellent accueil que m'ont réservé, au Metropolitan Muséum de
New York, Monsieur Henry G.Fischer et Madame Nora Scott, en me perm.ettant de consulter et surtout de photographier d'innombrables documents d'archives inédits concernant les fouilles américaines de Deir elBahari.
Je me dois de citer encore, en témoignage de gratitude, les noms des conservateurs ou membres du personnel scien
tifique des différents musées que j'ai pu visiter ou que n'ont pas lassés mes fréquentes demandes de renseignements:
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à Baltimore W.A.G., Mrs Thomas Y.Canby et Miss Mary McLanahan; à Berlin-Charlottenburg, le Dr.Joachim S.
Karig; à Berlin-Bode Muséum, le Dr.Wolfgang Muller et Madame Hannelore Kischkewitz; au Museo Civico de Bologne, Madame Rosanna Pincelli; à Boston, Mr.Dows Dunham et Miss Ruth Hodnick; à Bristol, M.L.V.Grinsell; au Caire, MM.
Henri Riad, Abdelkader Selim, Gamal Abdelhady et Mademoi- selle Nagwa El Nahari; à Cherchell, M.Bouchenaki; à Gle- veland, M.John D.Cooney et Miss Arielle P.Kozloff; à Copenhague, M.O.Koefoed-Petersen; à Edimbourg, M.Cyril Aldred; à Genève, M. Charles Maystre; au Centre franco- égyptien de Karnak, MM.Jean Lauffray et Claude Traunecker;
à La Haye, Musée Meermanno-V/estreenianum, Mademoiselle D.Van Velden; à Lausanne, Musée Cantonnai, M.Jacques- . Edouard Berger; à Leyde, le Prof.Dr.Adolf Klasens; à Londres, British Muséum, Ml'I.I.E.S.Edv/ards, T.G.H.James et A.P.Shore; à New York, Mademoiselle Chr.Lilyquist;
au Louvre, îiîM.Jacques Vandier et Jean-Louis de Cenival;
à Philadelphie, Mr.Lanny Bell; à Turin, M.Silvio Curto;
à Varsovie, MM. K.Michalowski et Zsolt Kiss; à Vienne, M.Egon Komorzynski.
Enfin, je dois également beaucoup à mes collègues de la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth, M . H. De Meulenaere, A, Mekhitarian et Cl.Vandersleyen. Qu'ils
soient remerciés pour leur constante amabilité et
l'intérpt qu'ils ont bien voulu accorder à cette recherche.
INTRODUCTION
L'époque d'Hatshepsout, au point de vue artistique, constitue un sommet dans la tendance classique qui resta dominante durant presque toutii l'histoire de l'art égyptien.
Elle représente pour nous l'un de ces moments privilégiés où la maîtrise des techniques, l'intelligence éprise des • formes et le désir de l'homme de se dépasser sans se
renierj firent de l'art l'expression d'un très haut idéal de rigueur, d'énergie et d'intensité vitale.
De cette tendance vers une harmonie, divine par sa perfection mais humaine par la joie qu'elle inspire, le temple de la reine Hatshepsout à Deir el-Bahari nous donne un remarquable exemple. Conservé pour l'essentiel sans lacune trop grave, plusieurs fois étudié pour son archi- tecture et ses reliefs (1), actuellement encore l'objet des travaux d'une mission de restauration, ce monument riche en enseignements de toute sorte jette une vive lumière sur les événements et le niveau de civilisation du règne d'Hatshepsout; il est aussi l'une des clés de notre connaissance de l'art de la 18®"^® dynastie.
La statuaire de cette époque, malgré son abondance, n'a pas suscité autant d'intérêt. Les statues découvertes lors des travaux de l'Egyptian Expédition du Metropolitan Muséum de New York, voici près d'un demi-siècle, n'ont jamais été publiées ni étudiées de façon approfondie.
Sauf quelques-unes, maintes fois reproduites, la plupart (1) Edouard NAVILLE, The Temple of Deir el-Bahari 7voll.,
Londres, The Egypt Exploration Fund, 1894-1908. Marcelle WERBROUIC, Le tem.ple de Hatshepsout à Deir el-Bahari, Bruxelles, 1949. Pierre GILBERT, Le classicisme de
l'architecture égyptienne (Bruxelles, 1943) pp.60-72.
6 des oeuvres découvertes hous restent à peu près Inconnues, Le cas n'est pas unique. Exception faite des travaux impor- tants de H.W.Muller et de B.V.Bothmer (l), du Manuel de Jacques Vandier (2) et de l'admirable Staat aus dem Steln de H.G.Evers (3), la statuaire égyptienne n'a guère fait l'objet d'études d'ensemble, et l'iconographie royale, même pour les règnes les plus illustres, continue à poser d'innom- brables problèmes.
La tâche est, à vrai dire, rendue malaisée par une difficulté majeure: l'absence ou la mauvaise qualité des publications photographiques. Le philologue, l'historien ne peuvent : admettre, pour les documents qui les concernent, une édition sommaire, des textes établis sans critique, des copies infidèles. Ils ne pourraient en tirer que des conclusions
tronquées, incertaines ou fausses. L'historien de la sculp- ture doit, lui, s'en contenter. Des photographies peu nom- breuses, prises sous des angles et des éclairages toujours différents, sont tout ce dont il dispose le plus souvent.
On ne s'étonnera pas, dans ces conditions, qu'une histoire cohérente, nuancée et profonde de la sculpture égyptienne reste à écrire, mais soit bien loin de voir le jour. Elle ne pourra prendre forme que lorsque toutes les statues
conservées dans le monde, soit plusieurs dizaines de milliers d'oeuvres, auront été, d'abord, uniformément photographiées.
( 1 ) H.V/.MULLER, Ein Konigsbildnis der 26.Dynastie mit der
"Blauen Krone" im Museo Civico zu Bologna, ZitS 80 (1955) pp.46-68; Ein Ilgyptischer Konigskopf des 15.Jahrhunderts v.
Ghr.Ein Beitrag zur Stilentwicklung der 18.Dynastie, Miinchner Jahrbuch der Bildenden Kunst 3-4 (1952-53) pp.67-84.B.V.BOTH- MER-H.DE IvîEULENAERE-H.W.MULLER, Egyptian Sculpture of the Late Period, Brooklyn, i960.
(2) Manuel d'archéologie égyptienne III. La statuaire, Paris, 1958.
(3) 2 voll., Munich, 1929.
L'examen des oeuvres dans les musées, leur approche tactile, globale, l'établissement de la documentation photographique
permettant les comparaisons constituent la première phase indispensable de toute étude sur la statuaire égyptienne. La base ainsi assurée, une analyse détaillée peut être entreprise.
C'est le stade de l'observation et de la description, c'est-à-
dire d'une compréhension progressivement approfondie de l'oeuvre.
Encore faut-il préciser les moyens et les limites de la descrip- tion objective. Dans ce domaine, les techniques de classement mécanique paraissent ouvrir de grandes perspectives, dans la mesure où elles permettent à l'historien de l'art de se frayer une première piôte, d'opérer un premier tri dans une masse documentaire touffue et variée. Mais le choix des informations et celui du langage adéquat posent des problèmes si considé- rables (1) que l'on ne peut espérer disposer avant longtemps, pour l'étude de la statuaire en tout cas, d'un instrument de recherche suffisamment souple et maniable, qui ne fournisse pas seulement des séries de caricatures. Pour rendre compte dans le détail de la réalité matérielle des statues d'Hatshep- sout, j'ai choisi de combiner la description écrite, les
schémas comparatifs, les tableaux chiffrés et les planches photographiques. Gomme il n'est pas possible, ni d'ailleurs souhaitable, de décrire en termes différents des oeuvres
semblables, je n'ai pas cherché à éviter systématiquement les répétitions, considérant que le rappel d'une même expression permettrait au lecteur d'établir de lui-même plus aisément certains rapprochements, et préférant sacrifier la légèreté du style à la clarté de l'exposé.
Les photographies ont été réalisées selon la méthode
préconisée par B.V.Bothmer et H.W.Muller (2) en ce qui concerne ( 1 )Archéologie et calculateurs. Problèmes sémiologiques et
mathématiques. Paris, Editions du G.N.R.S., 1970. Ph.DERCHAIN, Documentation égyptologique. Colloque tenu à Darmstadt,
Kêmi 20 (1970) pp.249-251.
(2)B.V.B0TH-^R-H.DE MEULENAERE-H.W.MULLER, op.cit.. p.XIII.
B.V.BOTHMER, Musings of an ARCE Fellow at work in Cairo , Newsletter 74 (1970) pp.13-16. H.W.MULLER, Munchner Jahrbuch
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l'éclairage des oeuvres et l'angle de prise de vue, pour autant toutefois que la chose fût possible, car quiconque a tenté de photographier des statues conservées dans des salles, vitrines ou réserves de musée connaît les difficultés de la tâche. Lorsque, au surplus, les oeuvres à photographier sont très nombreuses, de grandes dimensions, parfois fort peu accessibles, et qu'on dispose d'un matériel de prise de vue limité, on s'aperçoit bientôt que 1 'uniform.ité absolue relève de l'utopie. Dans l'état actuel d'organisation des musées et de coopération internationale au niveau officiel, l'établisse- ment d'une documentation tout à fait systématique reste impos- sible, et l'ingéniosité doit suppléer souvent à l'absence de moyens techniques. D'autre part, les statues d'Hatshepsout
ayant toutes, ou peu s'en faut, été l'objet de restaurations, les photographies de l'état actuel importaient moins que les excellents documents d'archives conservés au Metropolitan
Muséum de New York. C'est à ces documents, images de la réalité archéologique des statues, que j'ai cru devoir donner la
préférence dans la composition du recueil de planches.
Des schémas furent en outre dessinés par décalque de certains détails des photographies, puis réduction à une échelle semblable, et parfois corrigés d'après des notes et des croquis pris devant les oeuvres même, lorsque les condi- tions de la prise de vue n'étaient pas excellentes. Ils
permettent d'isoler tel ou tel trait de la physionomie ou de la présentation, et d'établir plus commodément certaines
comparaisons. Dessin et photographie se complètent ainsi pour donner des statues de la reine la vision la plus objective possible, sans recours à des techniques très spécialisées telles que la photogrammétrie par exemple.
Enfin, des tableaux comparatifs rassemblent quelques mesures de proportions qui sont apparues à l'examen les plus utiles. Etablir pour chaque oeuvre une véritable fiche
anthropométrique pouvait a priori paraître souhaitable (l),
(1) Cf,Antoine ZUBER, Propositions pour un commentaire graphique de la sculpture, Objets 4-5 (s.d.) pp.63-64.
à
L'entreprise s'est révélée impossible, la variété des coiffures, la présence ou l'absence de la barbe par exemple interdisant une définition chiffrée suffisamment précise. Il serait impru- dent d'ailleurs d'accorder à des mesures une importance exagérée pour l'étude de la statuaire. D'abord, parce qu'un trait
physionomique présente rarement des limites assez nettes: ou
cesse exactement l'arête du nez là où dlle se raccorde au front ? Comment rendre compte du volume d'un menton, du bombem.ent d'une joue, même de la largeur d'une bouche lorsque les commissures se fondent dans le modelé du visage ? Ensuite et surtout parce qu'on ne peut pas admettre que les sculpteurs égyptiens aient travaillé avec une précision mathématique rigoureuse: dans un mêàie groupe d'oeuvres, composé de statues tout à fait semblables,
on ne rencontre pas deux pièces de dimensions absolument iden- tiques, même lorsqu'il s'agit de dimensions de socles, parti- culièrement aisées à mesurer, et pour l'artiste et pour nous.
Dans ces conditions, et tenant compte des aléas de la prise des mesures, il vaut mieux considérer que lorsque la différence n'est pas perceptible à l'oeil d'un observateur attentif, celle révélée par le calcul est trop minime pour être significative.
Par contre, bien entendu, lorsque l'examen visuel laisse
pressentir des variations, il devient nécessaire de s'assurer, par la mesure, de leur exactitude. C'est ce que nous avons tenté de faire à propos de trois traits aisément mesurables et dont les variations se manifestaient clairement: l'ouverture des yeux (rapport de la longueur à la plus grande hauteur) qui détermine l'intensité et, pour une part au moins, l'expres- sion du regard, l'envergure du némès par rapport à la largeur des épaules, et l'inclinaison des ailes de cette coiffure, cea deux derniers éléments étant essentiels à l'équilibre et au dynamisme des formes de la statue entière. Dans ces trois cas, on constatera que les variations chiffrées, comparées le cas échéant à celles que l'on observe aux statues des règnes
suivants, de Touthmosis III et d'Aménophis II, constituent un indice particulièrement intéressant et qui s'accorde à tous les
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autres indices tirés de l'étude comparative.
Les limites de cette analyse, sauf la restriction qui vient d'être émise concernant les mesures et qui est de simple prudence, ne peuvent évidemment être fixées au départ. Toutes les variations peuvent être tenues à priori pour chargées de signification, et c'est l'étude elle-même qui doit révéler celles qui, durant l'époque envisagée, constituent de réels critères.
Mais cette définition documentaire de l'oeuvre reste insuffisante, car l'essentiel, l'art, y échappe totalement.
Une seconde étape consiste à envisager la statue sous son aspect' proprement sculptural, c'est-à-dire comme un ensemble ordonné de volumes, de plans, de lignes et de rythmes, à comprendre sa construction plastique, la naissance de ses formes, à retrouver dans la mesure du possible le regard du sculpteur et sa joie. Cette étude permet de découvrir la
richesse de l'art classique égyptien, sa vitalité, ses exigences et son aptitude à inventer lorsque se posent des problèmes
nouveaux. L'époque d'Hatshepsout, ici encore, offre de ce point de vue un terrain particulièrem.ent favorable, car les modifications que le sexe de la reine imposèrent d'abord à la sculpture traditionnelle, et l'évolution de cet art en
partie renouvelé, permettent de miéux comprendre les tendances profondes de la plastique égyptienne et ses facteurs d'évolution'';
Des problèmes historiques devront être abordés, qui viendront confirmer les données des oeuvres elles-mêmes et nous révéleront une relation étroite entre les événements politiques et l'expression artistique, au niveau tout au moins de la statuaire officielle.
L'oeuvre d'art échappe à la définition rapide, qui se fonde sur l'un ou l'autre de ses aspects. Puisqu'il faut la définir pour l'étudier, qu'au moins la définition en soit la plus riche possible, qu'elle se nourrisse d'admiration.
"Lorsqu'on aborde, écrivait Jean Capart, l'étude des monuments
du passé, il faut tout d'abord constater le fait, ensuite, de ce fait dégager les idées, et, finalement, par les faits et les idées, atteindre les sentiments"(1). On ne pouvait mieux
exprimer le rôle de l'historien de l'art et la nécessité du contact profond, par les yeux, l'esprit et le coeur.
Venons-en à l'examen des problèmes propres à l'étude de la statuaire d'Hatshepsout. Le premier consista pour nou», bien entendu, à rassembler la documentation, répartie entre les
musées du Caire, de New York, de Berlin et de Leyde, sans
compter les statues des règnes voisins, plus dispersées encore^
mais dont la comparaison s'avéra indispensable et fructueuse (2), Dans chacune de ces collections, nous avons pu prendre avec les
oeuvres un contact personnel et constituer des séries de photo- graphies inexistantes auparavant dans la plupart des cas.
Un problème plus particulier, et qui justifie les limites de ce sujet, réside dans la provenance commune des statues
connues de la reine. Exception faite dé fragments.'très mutilés, tels un oushebti à La Haye (3) (Pl.93a), une base de quartzite probablement d'Hatshepsout à Karnak (4), ou une statue trouvée à
(1) Propos sur l'art égyptien (Bruxelles, 1931) p.155.
(2) Sauf exception, les comparaisons significatives se limiteront au Moyen Empire et à la première moitié de la 18®"^® dynastie, jusqu'à Touthmosis IV.
(3) Musée Meermanno-VVestreenianum inv. 79. Basalte noir. Prove- nance inconnue. BYVANCK, Gids voor de bezoekers (La Haye, 1912) n°79, p.87. SPIEGELBERG, Die agyptische Sammlung (Strasbourg,1896) p.3, pl.IIIc. GAUTHIER, Livre des Rois II, p.244, XXXIII.
(4) Urk. IV, pp.377-8. PM 11^, p.94. BARGUET, Temple d'Amon-Re p.123, n.2, p.125, n.4. LACAU, RHR 143 (1953) pp.6-7. LEGRAIN, ASAE 5 (1904) p.33, n°13.
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Edfou (1), toutes les oeuvres conservées de cette époque et dont l'attribution ne peut faire aucun doute proviennent du site de Deir el-Bahari, certaines ramenées en Elirope dès le XIX®™®siècle, le plus grand nombre retrouvé lors des travaux de la mission
américaine. Nous connaissons pourtant, par des vestiges et des mentions dans les textes contemporains, bon nombre de construc- tions réparties dans toute l'Egypte. L'inscription du Speos Artemidos évoque de nombreuses constructions entreprises par la reine pour relever des monuments détruits par les Hyksos (2), et des traces de l'activité d'Hatshepsout ont été reconnues,
(1) P.M. VI p.168. Statuette agenouillée très abîmée, en granit gris, trouvée par A. Barsanti près de la face Est du pylône du temple ramesside, cf. ASAE 8 (1907) p.236. L'attitude agenouillée, jamais attestée pour une reine, confirme qu'il s'agit bien
d'Hatshepsout et non de la reine Maâtkarê, épouse de Pinedjem.
Sethe eut peut-être raison d'attribuer à Hatshepsout la statue féminine fragmentaire vue par Lepsius dans l'île de Saî. La rapprochement de trois indices: 1° le titre archa'isant de S S t hnm(t) nfr^) hd(b) (M.BRUÏÏTOIT, The Tiltle "Knumt-nefer-hezt", ASAE 49 (1949) pp.99-110. Wb III, 378,20), 2° celui de l'épouse divine
hmt-ntr, inconnu pour une reine avant le début de la 18®"^® dynastie (SANDSR-HANSEN, Pas Gottesweib des Amun (Copen- hague, 1940) pp.5-10. KEES, Priestertum (Leyde, 1953) p.4sqq.
REDPORD'j History and Chronology (Toronto, 1967) pp.72-73. VYINLOCK, Bfvm 24 (1929) II Nov. p.34. Le titre figure, au Koyeh Empire, notamment sur la statuette privée d'Imeret-nebes à Leyde (inv, AH 113. VAN WIJNGAARDEW, Meesterwerken (Leyde, 1938) p .100,ng:32), et 3° le grattage complet du cartouche constituent une certaine présomption en faveur de Hatshepsout (L.D.II, 149a (Texte:V, p.
227), Urk. IV, 192. SETHE, Thronwirren p.25, ^36. GAUTHIER, Livre des Rois II, p.244, n.3. VERGOUTTER, BSFE 58 (juin 1970) p.21).
L'oeuvre, d'ailleurs perdue, était malheureusement trop abîmée pour nous être d'une quelconque utilité.
(2) BREASTED, Ancient Records II, 296-303. Urk.IV, 383-391.
GARDINER, JEA 32 (1946) pp.43-56. GRDSELOPP, JEA 33 (1947) pp»
12-33. S.RATIE, La Reine-Pharaon (Paris, 1972) pp.138-139.
en dehors de Karnak, à Medinet Habou (1), Erment (2), El Kab (3), Kom Ombo (4), Assouan (5), Elephanbine et Sehel (6), Paras (7), Bouhen (8), Koummah (9), Ombos (10), Beni Hassan (11), et dans
le Sinaî (12), pour ne citer que les principaux témoins (^3))^
Et l'on peut croire que chacun de ces monuments avaiti reçu son complément de statuaire ! Rien de tout cela ne nous est parvenu, détruit complètement par la vindicte de Touthmosis ill, ou
(1) PM II , pp.466-474. HDLSCHER, The Excavations of Medinet Habu II The Temples of the eigjhteenth Dyziasty, Chicago, 1939.
(2) PM V, pp. 157-8, 160. MOND et MYERS, Temples of Armant (Londres, 1940) pp.15-17.
(3) Urk. IV, 287-288. CAPART, Pouilles de El Kab. Documents I, pp.16, 13; II, pl.20.
(4) PM VI, p.200.
(5) PM V, p.244. ' • .
(6) Labib HABACHI, JNES 16,2 (1957) pp.88-104.
(7) P.Ll.GRIPFITH, Oxford Excavations in Nubia, Liverpo&l
Annals of Archaeolo.p;y and Anthropology VIIlXl921-22) ppc83-89.
(8) PM VII, pp.131-138. MAGIVER-WOOLLEY, Buhen, pp.19-76, pli.6-28. BORCHARDT, iiCTPtische Tempel mit Ump;an,q; (Le Caire.T 1938) pp.35-41, pli.11-12.
(9) PM VII, pp.151-155.
(10) PM VII, p.200. GHAIvîPOLLION, Monuments de l'Egypte et de la Nubie. Notices descriptives I (Paris, 1844) pp.231-232. MSPERO , Histoire a^icienne des peuples de l'Orient classique II ( Paris,
1897) p.254.
(11) PM IV, pp.163-164.
(12) PETRIE, Researches in Sinai (Londres, 1906) pp.102-105.
GARDINER-PEET-CERÎJy, The Inscriptions of Sinaï,II(Londres. 1955) index po235.
(13) cf. S. RATIE, La Reine-Pharaon (Paris, 1972) pp.132-150.
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enterré peut-être et promettant encore de belles découvertes.
Une limitation géographique sévère semble ainsi affecter la documentation que nous possédons sur la sculpture du règne d'Hatshepsout, et risquer de réduire la portée de toute con- clusion. En fait, au regard de notre connaissance des autres règnes de cette époque, la situation de cette statuaire n'est pas aussi exceptionnelle qu'elle le paraît d'abord. Celui d'Hatshepsout miis à part, des huit premiers règnes de la dynastie, deux seulement, ceux de Touthmosis III et d'Amé- nophis II, nous ont laissé un nombre de statues suffisant pour nous peiroettre de nous faire une idée assez précise du style et de son développement. Or, dans l'un et l'autre cas, la documentation est presque aussi étroitement limitée dans l'espace que la statuaire d'Hatshepsout, Les statues de ces rois, dans leur très grande majorité, proviennent de la région thébaine et tout particulièrement de Karnak, de sorte qu'il nous est impossible d'apprécier les caractéris- tiques d'éventuelles écoles locales (1). A titre d'exemple, notons que des quelque soixante-quinze statues ou fragments connus attribués avec certitude au règne de Touthmosis III, une cinquantaine proviennent de la région thébaine et
particulièrement de la cachette de Karnak, tandis que nous ignorons la provenance même approximative d'une quinzaine d'autres; les dix statues restantes proviennent d'endroits aussi éloignés les uns des autres que Kalabchah (2), Kom
(1) Voir par exemple les tentatives de détermination d'écoles par MASPERO (La statuaire égyptienne et ses écoles. Journal des Savants (1908) pp.1-1?) et Pl.PETRIE (Les arts et métiers de l'ancienne Egypte (Bruxelles, 1925 ) p.31).
(2) PM VII, p.20: statue assise, acéphale, en granit noir.
Ombo (1), Edfou (2), Asfoun (3), Tôd (4), Medamoud C5), Heliopolis (6), le Sinal (7) et Rome (8). De même, du règne d'Aménophis II qui nous a laissé plus de quarante statues, . quatre seulement sont connues pour être de provenance non
thébaine ( Ben-Naga (9), Bigheh (10) et Diospolis Parva (11) )!
(1) Caire J.E. 45.076, statue assise d'une épouse du roi (BAR-
SANTI, ASAE 15 (1915) p.174, pl.V; VAKDIER, Manuel III, pl.104,7).
(2) Groupe de Touthmosis II et ïouthmosis III assis, acéphales (VffilGALL, ASAE 8 (1907) p.44; VANDIER, Manuel III, p.299).
(3) Statuette acéphale du roi, vraisemblablement disparue (WEIGALL, ASAE 9 (1908) pp.107-108.)
(4) Caire J.E. 37.630, statue assise de Satiâh (E.BISSON DE LA ROQUE, T6d (1934-36), PIPAO XVII, p.130, fig.79; Urk.IV, p.605).
(5) New York, MMA inv.14.7.15, statue du roi debout (HAYES, Scepter II, p. 121, fig.62; ALDRED, Nev/ Kinp;dom Art (Londres, 1961) pl.26; N.SCOTT, Egyptian Statues (New York, 1945) fig.8;
VANDIER, Manuel III, pl.99,1). Cette statue souvent reproduite est en réalité inutilisable pour l'iconographie: la plus grande partie du visage( nez, bouche, menton, oeil gauche et presque toute la joue gauche ) est de pure restauration !
(6) Turin Suppl. 2673. Petit sphinx de quartzite mauve clair (cité par VANDIER, Manuel III, p.303 ).
(7) Sphinx actuellement perdu vu par Pétrie au Sinaî: Pl.PETRIE, Researches in Sinal (Londres, 1906) pp.88-89. GARDINER-PEET-
CERWY, The Inscriptions of Slnai (Londres, 1955) n°185.
(8) Rome, Musée Barracco n° 13, sphinx de reine coiffée de la perruque hathorique. Son attribution sera discutée plus bas, pp. 331-335.
(9) Berlin inv. 2056-2057, statuettes du roi agenouillé, toutes deux détruites durant la guerre (VERCOUTTER, Kush 5
(1957) pp.5-7, pl.II. Cf. notre planche 104d).
(10) Caire J.E. 35.878; statue du roi assis, acéphale (CHAMPOL- LION, Monuments de l'Egypte et de la Nubie. Notices descripti- ves I (Paris, 1844) p.160; L.D. III, pl.63c (Texte IV p.174);
GAUTHIER, Livre des Rois II, p.280, XIII).
(11) Louvre E 3176 + Boston MPA 99.733, statuette agenouillée (BOTHMER, BMFA 52 (1954) n°287, figg.11-12).
16 On voit que la statuaire d'Hatshepsout n'apparaît guère plus mal reorésentée geographiquement que celle des règnes les plus féconds de la première m.oitié de la 18®"^® dynastie, et
que la situation qu'elle nous offre, pour être exceptionnelle, n'est pas de nature à fausser les résultats de la recherche, étant entendu que toute étude sur la statuaire de cette période est pratiquement restreinte par avance aux oeuvres thébaines.
L'ensemble de Deir el-Bahari fournit d'autre part des conditions d'étude particulièrement favorables. Nous connais- sons plusieurs témoins de chacun des groupes de statues qui ornaient et complétaient le temple, et quantité de fragments dispersés ont permis à l'équipe du Metropolitan Muséum
d'évaluer avec une sérieuse probabilité le nombre de statues que comprenaient ces groupes durant le court laps de temps où cette statuaire, achevée, demeura intacte. Enfin, la situation originale des principaux groupes dans le temple a pu être déterminée avec une quasi certitude (1). L'allée
d'accès, depuis une porte actuellement détruite, mais visible sur les cartes de la région levées au siècle dernier (2), était bordée d'une centaine de sphinx de grès peints de couleurs vives, portant le némès. Le prolongement de cette avenue à travers la cour inférieure était flanqué d'environ sept paires de sphinx semblables, mais coiffés du khat ou de la perruque tripartite (3). Trois paires au moins de sphinx
(1) WINLOCK, BMIA. 23 (1928) II Déc, pp. 17-23. W.S.SMITH, Art and Architecture (Harmondsv/orth, 1958) p. 134.
(2) V/ILKINSON, Topographical Surve.y of Thebes (Londres, 1830) pl.II; L.D.I, pl.87; Description de l'Egypte. Antiquités II
(Paris, 1821) pl.38A. Cf. la note 2, infra, p. 275.
(3) WINL0GK, BMMA 27 (1932) II Mars, pp.10-14.
j
de granit rose jalonnaient la traversée de la terrasse inter- médiaire (1), tandis que, dans la cour supérieure, de grandes
statues agenouillées de la reine présentaient au cortège divin les vases globulaires (2). De plus, quatre séries de statues osiriaques faisaient partie de l'architecture, dans la première salle du sanctuaire d'Araon, au mur de fond de la terrasse supérieure, au portique de façade de la même terrasse, et de part et d'autre des portiques inférieurs (3). D'autres groupes ne purent être situés avec une absolue précision.
D'après Winlock, douze petites statues agenouillées, en
granit rose, se seraient dressées sous l'un des portiques (4), deux petits sphinx à crinière en calcaire auraient été juchés sur la balustrade, au sommet de la première rampe(5), deux statues debout se seraient dressées de part et d'autre, soit de l'accès à la cour supérieure (6), soit de l'entrée même du sanctuaire (7). Quant aux statues représentant la reine assise, les seules d'ailleurs à ne pas constituer un groupe réellement cohérent, elles auraient été réparties dans les nom.breuses chapelles du temple (8),
(1) WINLOCK, BlMilA 23 (1928) II D é c , p.18.
(2) Ibid., p.19.
(3) Ibid., pp.20-23. D'où provient l'affirmation errénée de Suzanne Ratié, selon laquelle "huit statues géantes en granit rose et noir représentent (la reine) debout, en attitude
osirienne" ? (La Reine-Pharaon (Paris, 1972) p.131.) (4) WINLOCK, BIWA 23 (1928) II D é c , p. 19.
(5) WINLOCK, BiWA 24 (1929) II Nov., pp.12-13.
(6) WINLOCK, BMAA 23 (1928) II D é c , p.18.
(7) Ibid., pp.19-20.
(8) On ignore leur situation originale, et les hypothèses selon lesquelles la statue de marbre (MilA. inv. 29.3.2) proviendrait de la chapelle funéraire d'Hatshepsout (WINLOCK, BhIKk 27 (1932) II Mars, p. 5; HAYÏES, Scepter II, p.99), et les statues de diorite
(MMA inv. 30.3.3 et 31.3.168) des niches basses du mur Ouest de la cour supérieure (WINLOCK, BMH^A 23 (1928) II D é c , p.20; P.W.
von BISSING, Baumeister und Bauten, Studi Rosellini I (Pise,1949
Î 8
Ainsi reconstitué, l'ensemble paraît complet, et les plus importantes des attitudes, c'est-à-dire des fonctions exercées par les statues royales à l'intérieur de l'enceinte sacrée, y sont représentées: une allée de rois-sphinx mène le visiteur ou la procession jusqu'au bas de la première rampe; vis-à-vis d'Amon, hôte et maître du temple, Hatshepsout paraît en
adorante, debout, les mains posées à plat sur le pagne, ou bien agenouillée, tenant les vases nw ou un grand vase nms_t;
au contraire, les statues assises et les colosses osiriaques manifestent l'autre aspect du lieu, temple funéraire où la reine elle-même reçoit l'hommage des offrandes et des rites
qui assureront sa renaissance (1).
Cependant, si les destructions opérées par Touthmosis III nous ont, par une chance extraordinaire, épargné des témoins suffisants de chacun de ces groupes, il s'en faut de beaucoup que toutes les oeuvres, et tous les visages surtout, aient survécu. Il en subsiste en tout cas bien moins que les restau- rations habiles réalisées au Metropolitan Muséum ne pourraient le laisser croire, et nous devrons, pour chaque statue, préciser
(suite de la note 8, p.17) p.204, n.2. Al.BADAWY, A History of Egytpian Architecture III (Berkeley, 1968) p.483. M.WER- BRCUK, Le temple de Hatshepsout (Bruxelles, 1949) p.93) n'ont pu en aucune m.anière être confirmées. Il existe d'ailleurs à Deir el-Bahari plusieurs autres niches susceptibles d'avoir reçu des statues de la reine, en particulier celles qui
s'ouvrent au Nord et au Sud dans l'hypostyle d'Anubis, mais rien ne permet de décider si elles en reçurent effectivement,
(1) Sur les fonctions de la statuaire égyptienne, cf. J.
YOYOTTE, Egypte ancienne dans Histoire de l'Art I (Paris, 1961, ENCYCLOPEDIE DE LA PLEIADE) pp.326-327.
son degré d'authenticité, en nous basant sur nos propres observations et sur les photographies prises par le Metropo- litan Muséum avant le camouflage des parties restaurées. Le danger que présente en effet une technique de reconstitution consistant à combler une lacune par le moulage de la partie correspondante d'une autre statue de la même série (1), est l'impression d'uniformité qu'elle risque de créer. S'il ne fait guère de doute que certains groupes, ceux des statues osiriaques notamment, présentaient à l'origine une telle cohérence, justifiée par leur fonction architecturale, la chose est beaucoup moins certaine lorsqu'il s'agit des grandes statues agenouillées, et l'examen des sphinx de granit, par exemple, révélera de profondes différences, de traits comme de style, entre les têtes conservées. Il serait plus sage d'admettre que certaines de ces oeuvres, en fait, n'existent plus, comme le sphinx à crinière du Metropolitan Muséum, ou les sphinx de granit >du même musée (2)^ que les auteurs les plus sérieux n'hésitent malheure-usement pas à reproduire, de préférence aux oeuvres authentiques.
Malgré cette réserve, la statuaire du règne d'Hatshepsout, développée, pour nous, dans un espace géographiquement et
chronologiquement restreint, et représentée, à l'intérieur de ces limites, par un nombre d'oeuvres somme toute considérable, offre un terrain particulièrement favorable à une recherche en profondeur. Cette recherche nous mènera à la constatation surprenante d'une grande diversité dans le style, la présen- tation et le visage de ces statues. Un premier résultat sera donc de remplacer l'apparence d'uniformité de la statuaire d'Hatshepsout, due seulement à une publication insuffisante des oeuvres, par une vision plus nuancée et à coup sûr plus
(1) WINLOGK, BMiIVIA 2? (1932) II Mars, p.5.
(2) MMA inv. 31.3.94, 31.3.166 et 31.3.16?.
20
proche de la vérité. Ayant cerné dans la mesure du possible l'iconographie de la reine, nous pourrons alors apprécier plus justement les qualités de l'art de la sculpture à cette époque et apporter une solution, au moins partielle, aux grands problèmes de la fonction et de la vérité du "portrait égyptien, et de la marge d'initiative consentie aux sculp- teurs, c'est-à-dire de préciser les modalités des deux dialogues essentiels qui donnent à l'oeuvre sa réalité, dialogue de l'artiste avec son modèle et dialogue du sou- verain avec l'image de lui-même qu'il désire imposer.
ETUDE ANALYTIQUE DES STATUES.
22
CHAPITRE I
LES STATUES REPRESENTANT LA REINE ASSISE.
Nous ne pouvons espérer comprendre la vie d'un style, le sens de son évolution, qu'en tâchant de replacer le plus exactement possible chacune des oeuvres de sculp- ture à sa place chronologique à l'intérieur du règne auquel elle appartient. La possibilité qui nous est offerte
d'atteindre à ce classement relatif consiste en une étude comparative approfondie de la présentation, des inscrip- tions, du style e"t du rendu de la physionomie, de façon à déterminer avec la plus grande précision possible les traits de ressemblance réels que présentent entre elles les statues envisagées. De sorte que la présentation idéa- lement objectif de ce travail eût consisté à étudier sépa- rément et "dans le désordre" toutes les statues de la reine, pour ensuite les regrouper suivant les résultats de l'analyse. Cette démarche fastidieuse, entraînant de nombreuses redites, n'est heureusement pas îiécessaire.
Comme il a été rappelé dans l'introduction, Winlock a pu montrer que la plupart des statues de la reine se consti-
tuent naturellement, d'après la matière, les dimensions, l'attitude et l'allure générale, en groupes parfaitement cohérents et distincts, dessinant un classement naturel que nous respecterons. A cette répartition certaine et
immédiate échappent cinq statues, qui diffèrent entre elles par la matière, les dimensions et certains traits de la présentation, et ne se laissent rapprocher exactement d'aucun des groupes topographiques reconstitués par les
fouilleurs. Malgré leurs différences, ces statues offrent cependant de curieux points communs: toutes représentent la reine assise, et toutes montrent un corps plus ou • ' moins féminin, deux traits qui ne sont attestés par aucun des groupes réels, j'entends par là des oeuvres qui se trouvaient effectivement groupées dans la décoration originale du temple. Autrement dit, les seules statues connues d'Hatshepsout en femme sont des statues qui ne nous montrent pas la reine officiant devant un dieu, mais dans une attitude plus passive. Pierre Lacau écrit à ce propos: "L'existence de ces représentations de la reine dans son costiime personnel de femm^e est très naturelle pour deux raisons: 1° Il a dû y avoir un moment, au début de sa carrière,où elle a effectivement joué son rôle nou- veau en habit de femme... 2° Le vêtement de roi n'était nécessaire que dans les circonstances où Hatshepsout devait être représentée officiant religieusement comme roi. Mais cette règle a pu souffrir des exceptions, au début du règne. "(1) Et le m.ême auteur ajoute, parlant du couple assis du sanctuaire oriental de Karnak (2):",..La reine serait ici très normalement en costume civil, si l'on peut dire, à savoir en costume de femme. On l'aurait représentée à titre privé, le couple royal ne jouant ici aucun rôle religieux. Il était en effet à l'abri des regards, dams ce naos qui était fermé par une porte à deux battants..."(3). Ainsi, Lacau admet que la reine fut d'abord, au début de son règne, représentée en femme, puis qu'elle continua à l'être, alors même que d'autres images la montraient sous la forme d'un homme, lorsque la
(1) Sur la reine Hatshepsëwe, RHR 143 (1953) p.3.
(2) Sur la date de ce naos, voir plus loin pp. 93- 97 et les planhhes 13 c et d.
(3) Op.cit., p.6. Même opinion chez S.RATIE, La Reine- Pharaon (Paris, 1972) p.68: "Les rares représentations féminines de la reine...étaient probablement destinées à être placées dans les sanctuaires obscurs des temples".
24
signification de l'oeuvre le permettait. C'est donc le rôle joué par les statues et non seulement leur date -qui justifierait, à ses yeux, cette présentation féminine. Ce raisonnement ne paraît pas exact car, du règne de Touth- mosis II et du règne personnel d'Hatshepsout, nous con- naissons plusieurs reliefs de Karnak et une stèle du Sinaï montrant la reine vêtue en femme et officiant devant Amon ou Hathor (1) (Pll,12b-c, 45c, 46a).Rien ne prouve qu'il s'agisse là d'exceptions. Lacau affirme, à l'appui de sa thèse, que "quand la reine est figurée en sphinx, il s'agit toujours de sphinx masculins"(2), C'est oublier que des sphinx de grès aux chairs jaunes et portant la perruque tripartite se dressaient en pleine lumière dans la première cour du temple!(3) D'autre part, si Hatshepsout avait pu ou désiré se faire représenter en femme, dans certains cas, tout au long de son règne, les deux statues féminisantes où elle apparaît en habit de roi mais avec un corps allusivement féminin (4) ne se comprendraient guère. Leur caractère particulier s'explique au contraire fort bien si on accepte d'y reconnaître des étapes d'une évolution vers une représentation tout à fait masculine. Enfin, et l'argument n'est pas négligeable, les cinq statues assises se distinguent de toutes les autres par un style délicat, gracieux, un peu raide par- fois, très différent de la facture plus ample et plus massive des autres statues du règne. Et la matière n'en
(1) Hatshepsout en épouse de Touthmosis II: CHEVRIER, Rap- port sur les travaux de Karnalc, ASAE 53 (1955) p.40, pl.22;
SCHOTT, Zum Kronungstag (Gottingen, 1955) p.103 et pl.2.
Cf. infra, pp. 164-165, pli.45c - 46a.
Hatshepsout-roi, vêtue en femme: A.Relief de Karnak:
CHEVRIER, Rapport. ASAE 34(1934) p. 1 7 2 , pl.4; SCHOTT, op.cit p.216, n. 7 T , pl.3. B.Stèle du Sinaï: PARDIÏÏER-PEET-CERWY, Sinal (Londres, Î955) n°177, pl. 5 6 .
(2) Op.cit.. p.5. (3) Infra, pp. 2 7 4 - 2 9 0 .
(4) Infra, pp. 43-53(MMA 2 9 . 3 . 2 ) , 53-57 (MMA 2 7 . 3 . 1 6 3 ) .
est pas responsable puisque deux de ces oeuvres sont taillées dans le même granit rose que la plupart des statues du temple.
Ces raisons invitent déjà à supposer que l'interpré tation de ces statues doit être d'ordre historique et qu'elles constituent un groupe d'oeuvres chronologique- ment distinct, à l'intérieur duquel se dessine une ten- dance vers une représentation de plus en plus masculine.
L'étude va nous le confirmer.
Pour chaque statue, nous donnerons d'abord une des- cription précise, la plus sobre et la plus objective possible, sans risquer d'interprétation. Ensuite, dans un second temps, toutes les variantes constatées seront confrontées pour tâcher de déterminer leur signification et leur portée pour la compréhension du groupe entier.
A. DESCRIPTION.
1- New York, MvïA inv. 30.3.3. (Pl.l)
Diorite noire à grain fin, très polie. Hauteur reconstituée:
1,50m. Socle: 0,78 x 0,35 x 0,135m, Trouvée dans la carrière de Deir el-Bahari par l'Egyptian Expeciition en 1927-28,
PM Il2, p,374. BMfiA' 25 (1930) II D e c , p,9, fig.7. HAYES, Scepter II, p,100. VALDIER, Manue1 III, p.300, n.10, p.301, n,2 et 9, p.302, n.3. VERGOUTTER, dans Histoire Mondiale de la Femme (Paris, 196.6) pl.près p,96,
La partie médiane de la statue, de la taille aux che- villes, et la partie correspondante du siège, ont été
(1) Une photographie de la statue remontée mais non restau- rée, sans le fragment conservé du côté gauche de la tête, a été publiée par Winlock (BWiA 25(1930)11 D e c , fig,7). Le MMA possède des photographies montrant les parties restau- rées avant leur mise en couleur: doc.n°s 90085-90088 (cf.
pl.lc-d). Autres docM&IA: M9G296, Ml 10168,284,286-7.
26
conservées presque intactes. Du socle même ne subsistent que quelques fragments, suffisants pour attester sa hau- teur, l'inclinaison curieuse de sa face antérieure et l'existence des neuf arcs sous les pieds. L'épaule gauche et le haut de la poitrine, ainsi que quelques fragments du buste ont pu être retrouvés et replacés. La tête a presque entièrement disparu, sauf un morceau de la coiffure du côté gauche et la partie supérieure de l'oreille. En somjne, par un hasard heureux, il reste possible, malgré les lacunes, de reconstituer l'essentiel de la présentation et même, dans une certaine mesure, des formes, à l'exception du visage. S'il n'a pas été réduit en éclats, peut-être celui- ci se trouve-t-il dans quelque collection, mais je n'ai pu le retrouver. Le visage actuellement reconstitué s'ins- pire de celui de la statue assise de marbre blanc^
restauration d'effet heureux sans doute, mais arbitraire.
Les_inscri£tions (1) pilier dorsal 1
m
û Q
Ï
face antérieure du siège
Q
(î) Les inscriptions des statues d'Hatshepsout n'étant pas publiées, je les donnerai toujours d'après mes propres copies,
Cette statue est la seule connue qui porte la titu- lature complète d'Hatshepsout-roi: 1. Horus Puissante de Kas, Deux Maîtresses Florissante d'années, Horus (femelle) d*Or Divine d'Apparitions, Roi de Haute et Basse Egypte Maâtkarê, Pille de Rê Khenem-Imen-Hatshepsout [aimée d'A-]
mon. Z. Déesse parfaite, Maîtresse des Deux Terres,
Maîtresse d'action (l), Maâtkarê, aimée d'Amon Seigneur des Trônes des Deux Terres. Qu'elle vive éternellement!
3. Pille de Rê, de son corps, Khenem-Iraen-Hatshepsout aimée d'Amon Seigneur ^e 3» Qu'elle vive éternellement!
On notera que pas une désinence ne manque -les trois inscriptions ont été scrupuleusement rédigées au féminin-, et qu'Amon y est qualifié seulem.ent de nb nswt t3v/y, "Sei- gneur des Trônes des Deux Terres", sans la mention, fré- quente sur les autres statues (2), de Djeser-Djeserou,
abréviation courante de "Imn dsr dsrw -Amon est le Sublime*-j • qui est le nom du tem.ple d'Hatshepsout à Deir el-Bahari(3).
On ne peut guère supposer que cette mention figurait dans la lacune de l'inscription gravée le iong de la jambe gauche, car la relation d'Amon avec le temple est exclusi- vement définie, sur les autres statues, par hnty ("qui
(1) On rend souvent l'épithète royale nb irt ht par "Celui qui exécute les rites", "le Grand Officiant" (cf.par exemple Ghr.DESROGHES-KOBLECOURT et Ch.KUENTZ, Le petit temple
d'Abou Simbel I (Le Caire, 1968) p.67). Mais le caractère exclusivement religieux de l'épithète n'est pas absolument prouvé et dans d'autres contextes l'expression signifie littéralement "agir", "faire les choses" (cf.Wb I, 124-125, V, 8; Urk. IV, pp.1089,3 et 1092,10). Faute de cette preuve, je préférerai la traduction plus gén'rale de "Maître d'ac- tion" (G.BJDRICMiAN, Kings at Karnak (Uppsala, 1971) p.70)i au sens de "Maître d'initiative" (GARDII\iER-PEET-GERÎIY, Sinax
(Londres, 1955) II, p. 152, n°180 (an 13 de Touthm.osis III) ).
(2) Infra, p .71 .
(3) Yifb V, p.612,18. Cf.NAVILLE IV, pl.90 et V, pl. 134.
2 8
préside à ...") ou par hry-ib ("qui réside dans ...")(1).
LJ[_attitude
La reine se tient assise, mains posées à plat sur les cuisses, sur un trône à dossier bas prolongé par uji pilier dorsal. La limite de l'étoffe qui rembourre ce dossier est bien visible sur la face postérieure du
trône (Pig.l); il convient donc de modifier l'affirmation d'Evers (2) selon laquelle cette limite, disparue depuis Sésostris III, ne reparaît que sous Touthmosis III, dans des oeuvres particulièrement détaillées. Le trône repose sur un socle dont la surface antérieure, taillée en
biseau, présente un retrait, dans le bas, de 4 cm ( 3 ) , et dessine un arc très faible, au ras des orteils (4) (Pig.4a) Les faces latérales du siège portent le décor traditionnel de bandes striées et s'ornent, dans le coin inférieur
arrière, du moti'f héraldique de la Réunion des Deux Terres, le Sema-Taouy ( 5 ) . Il n'est pas sans intérêt de remarquer que cet emblème se présente ici en très petites dimensions, occupant à peine le sixième de la surface. Nous verrons plus loin l'im.portance de cet indice (6) (Pig.l). Sur le haut du socle, les fragmicnts conservés laissent apparaître les neuf arcs, dont le dessin s'interrompait curieusement entre les pieds ( 7 ) .
Infra. pp. 269-272.
(2) Staat aus dem Stein II (Munich, 1 S 2 9 ) H 3 4 7 - 3 5 0 . .
(3) Je ne connais pas d'autre exemple d'une telle disposi- tion.
(4) EVERS, op.cit., J 3 2 3 et infra pp. 6 9 - 7 0 . (5) EVERS, op.cit., 358-370.
(6) Infra, pp.68-69.
(7) Infra. pp.69-70.
Le vêtement consiste en une robe à bretelles larges couvrant les seins, et arrêtée un peu au-dessus des
chevilles. Sur cette robe, la reine porte un collier ousekh à 6 rangs (1) (Pig.3a), et un pendentif en forme de coquille bivalve (Pig.3b) d'un type attesté surtout sous la 12®"^® dynastie (2), mais que l'on retrouve à l'une des grandes statues agenouillées d'Hatshepsout (3). Les poignets et les chevilles s'ornent de larges bracelets striés (4) (Pig. 2b).
(1) EVERS, op.cit., ? 204.
(2) EVERS (op.cit.. ) 221) déclare donc à tort qu'on ne rencontre pas ce pendentif aux statues roy>ales du Nouvel Empire. Le pendentif ici reproduit appartient au type III de M.A.Murray (Some Pendant Amulets, Ancient Egypt (1917) pp.5'î--54, iigg.5-47). Chez les particuliers, on le rencon- tre surtout sous l'Ancien Empire, parfois sous le Moyen Empire, mais rarement plus tard. Les rois ne le portent pas avant la 12®"^^ dynastie (loc.cit., p.53). Cf.JEQUIER, Fri- ses d'ob,1ets (Caire, 1921) pp.58-60 et VAMDIER, Manuel III, p. 114. Sous la 18®''"^ dynastie, et même, à ma connaissance, pour tout le Nouvel Empire, les deux statues citées d'Hat- shepsout sont les seules à porter un bijou de ce modèle.
Il importe certainement de se souvenir qu'à Deir el-Bahari se dressaient des statues de Sésostris III toutes munies d'un pendentif identique.(NAVILLE, The XIth Dynasty Temple KLondres, 1907) pl.XIX et EVERS, op.cit.,1, pli.83-85)
(3) MilA inv. 29.3.1, infra , p. 194.
(4) EVERS, op.cit., ^254. Les stries horizontales sont ici au nombre de 13 aux poignets et de 8 aux chevilles (cf.
IvMA inv. 29.3.3 et 29.3.2, infra pp . 37 et 47.).
3 0
La chevelure est dissimulée par un khat, dont la forme ne peut être reconstituée avec certitude et dont l^uraeus est perdu. Cette coiffure est rare dans la
statuaire, Hatshepsout la porte plusieurs fois, à certains sphinx de grès et aux petites statues de granit (1), mais on en connaît peu d'exemples antérieurs. On ne pourrait guère citer qu'un buste du roi Khendjer (2) et une statue de Snefrou dédiée par un roi de la fin de la 12^^^ dynas- tie (3). Elle redeviendra exceptionnelle après le règne d'Hatshepsout (4). -
Les_formes
La première impression que l'on éprouve, à découvrir cette statue, est celle d'une sorte de timidité de l'artis te vis-à-vis du volume. Les jambes minces, étroitement gainées par la robe, dessinent, de face, un rectangle presque parfait, légèrement resserré dans le bas. Une courbe régulière et très lente donne au mollet un galbe discret qui évite un trop strict parallélisme avec les arêtes du siège, tandis qu'une faible dépression marque l'intervalle entre les jambes et suggère quelque peu la souplesse du vêtement. Les cuisses sont à peine bombées latéralement, et pas du tout dans le plan horizontal. Les avant-bras et les mains, bien conservés, épousent étroi- tement le volume des cuisses, ne se dégageant guère de la forme globale de parallélipipède du bas de la statue.
Taillés en bas-relief, ils tendent à se résorber dans la géométrie du volume, à la limite de la vraisemblance ana-
(1) Infra, pp.
(2) Caire J,E, 53,668; JEQUIER, Deux Pyramides du Moyen Empire (Caire, 1933) pl.V,b-c.
(3) Edimbourg inv. 1905.284.2 ; ALDRED, JEA 39(1953) p.48,n, GARDIIŒR-PEET-CERIW, Sinaï (Londres, 1955)11, n°241 (qui
attribuent la dédicace à un roi de la dynastie),
(4) Seul exemple:une statuette d'Araénophis II au Caire(CGC 42077, pl.47) dont Aldred (loc.cit.pp.48-49) rapproche une petite tête Edimbourg inv, 1951.346. *avant Akhenaton.
tomique, et la main, de profil, paraît se fondre insen- siblement dans le plan des genoux. A l'intérieur du cadre des bras, reconstitués peut-être avec trop de raideur, le torse paraît d*un modelé accentué, très féminin. On ne peut guère douter ici de l'exactitude de la restauration, au moins pour le contour des hanches, de la taille et du buste, qui dessine une courbe en S, une onde très régulière, trop abstraite pour rester tout à fait vraisemblable. Il en est de mêm.e du modelé de la poitrine, aux seins ronds et écartés, séparés par une dépression dont la concavité donne à leur galbe une réponse exactement géométrique. On ne peut rien dire malheureusement du modelé du ventre, pour lequel aucun fragment conservé ne vient appuyer la reconstitution actuelle (1). Cette statue nous donne l'impression, certes, d'un corps de femme élégant et harmonieux dans ses proportions, m-ais aussi d'une grande froideur de sentiment, d'une raideur un peu empruntée, d'une géométrie trop présente. On sent que le sculpteur, pour traduire la féminité de son modèle, voulut jouer des formes courbes, mais qu'il ne put se dégager de l'emprise de schémas rectangulaires appropriés à exalter les quali- tés viriles. La rencontre est brutale, entre les formes, anguleuses quoique émoussées du bas du corps, trop intégré plastiquement au cube du siège pour échapper à la contrain- te géométrique, et les formes rondes, un peu naïvement affirmées, du torse, 11 est très significatif à cet égard que le sculpteur ait adopté, dans la gamjno des courbes aux possibilités infinies, la combinaison la plus géométrique, c'est-à-dire la courbe en S, onde simple, variation élémen- taire à partir de la droite ou du plan puisque portant en elle, dans sa sinuosité régulière, une direction rectiligne
(1) Infra. p. 39, n.1.
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implicite (1). Ces formes ne sont pas une innovation des sculpteurs d'Hatshepsout. Nous ne pouvons songer à retracer ici l'évolution de l'idéal féminin tout au long de l'his- toire de l'art égyptien. Il n'est peut-être pas sans inté- rêt d'en rappeler quelques jalons» Durant l'Ancien Empire, le modèle masculin aux épaules larges et carrées, aux
hanches étroites, inscrit dans un schéma rectangulaire et traduit dans un langage formel qui ne fait aux courbes qu'une place très secondaire, domine si nettem.ent la tradi- tion artistique que la féminité n'y trouve pas à s'exprimer pleinement. L'objet privilégié de la sculpture de cette époque est sans conteste le corps masculin, et, à travers lui, des qualités d'énergie, d'intelligence et de force phy,8ique. La douceur, la subtilité, la grâce féminines,
incompatibles avec cet idéal viril, restent inexprimées, et l'image de la femme nous apparaît comme une image
d'homme plus ou moins retouchée et adoucie (2). C'est au début du Moyen Empire, semble-t-il, que fait son appari- tion le goût d'un rendu plus fidèle et que se crée un modèle féminin indépendant, en m.ême temps que la double
courbe en S vient s'ajouter au répertoire formel (3).
(1) Sur la ligne en S comme principe d'harmonie, voir P.
GILBERT, Caractères et origines du rinceau architectural
romain. Hommages à Léon Herrmann. Collection Latomus 44 (i960) pp.398-407 et HOGARTH, Analysis of Beauty(Oxf..1955/1753)65-82.
(2) Voir par exemple les triades de Mycérinus (REISÎ^IER,
Mycérinus (Cambridge, 1931) pli.38-45), le groupe célèbre du même roi et de son épouse à Boston (Ibid.,pli.55-60), le
torse de Worcester (JEA 31(1945) pl.I) ou les nombreuses statues privées (exx. :VVEîilIG, The Y/oman in Egyptian Art
(New York,1959) pl.11; VAiTOIER, Manuel III, pli.13,3; 15,2,5;
19,2; 21,4...).
(3) Cf.un buste, du temple de Montouhotep à Deir el-Bahari (Genève inv.4766. EVERS, Staat I, pl.ll), tout à fait com- parable à la statue de la reine Moutnefert (infra,p.33,n.2).
D'innombrables statuettes et quelques statues attestent la vogue de cette formule (1). La IQ'^^^ dynastie y trouvera à son tour le moyen de traduire la féminité en formes géomé- triques simples (2), jusqu'à ce que la réforme artistique d'Akhenaton impose une vision nouvelle, complétant l'ima- ge physique d'un portrait psychologique plus nuancé et plus
sentimental, . .
2- New York, MvîA inv, 29.3.3 - Leyde, Ri;jksmuseum van Oud- heden inv. ¥ 1928/9.2.(Pli. 2 et 3 )
Granit rose. Ht.: 1,67m. Ht. du visage: 0,15m. Socle: 0,905 X 0,41 X 0,155m. La partie inférieure de la statue et la
tête ont été découvertes par l'Egyptian Expédition en 1927- 28 dans la carrière de Deir el-Bahari. Le torse avait été ramené d'Egypte dès 1869 par le Prince Hendrik de Hollande;
il fut offert au Musée de Leyde en 1928 (3).
Torse: PM Il2, p.373.(B.H.STRICKER, ) Gids voor de Verzame- ling (La Haye, 1953) p.41, n°55. Ad.KLASENS, Artefact(Leyde, 1968) pp.35-36, pl.48. W.PLEYTE,Konigin Makara. ZaS 12
•(1874) pp.43-46. W.D.van WIJNGA.1RDEN, Twee Torso's van Koni- gin Hat3;ie)?^psoet, OMRO 10(I929)pp.79-86, figg.6-7; Meester-
(1.) Statues de la reine Nefert, épouse de Sésostris II, au Caire (CGC 381-382), statue de princesse d'Abydos (EVERS, Staat I, pli.51-52), statuettes privées, exx.: VAIffilER, Manuel III, pli.81,4-8; 84,1-3,6,8; 85,2-4. V/ENIG, op.cit.
pl*27.
(2) Statues de Moutnefert, dédiée par Touthmosis II (Caire, CGC 572), de la reine Isis, dédiée par Touthmosis III (Caire, CGC 42.072), d'une épouse du m.ême roi (Caire J.E. 45.076.
BARSAIJTI, ASAE 15(1915) pl.5), de Tiâa, mère de Toutlimosis IV (Caire CGC 42.080), de Tiy, au groupe colossal de Medinet Habou (CAPART, Art égyptien II, pl,311), pour ne citer que les plus importantes.
(3) C'est par erreur que S.Ratié affirme que la statue fut
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werken (Leyde, 1938) p. 101, •n°31 et pl.37. Catalop;ue ^000 ,iaar kunst uit Bc-:ypte (Amsterdam, i960) n°52, fig,21. La note de Vandier, dans Manuel III, p.301,concerne en réalité la statue Leyde inv. P 1928/9«1, erronément attribuée à Hatshepsout (infra, pp. 99-102).
Statue entière: WIFLOCK, BaiA 23 (1928) II D e c , figg. 17-18 BME/IA 24 (1.929) II Kov. pp.8, 10-12, figg. 11-12. mMk 25
(1930) II D é c , p.10. HAYES, Scepter II, pp.89 et 100, fig.
55. SETHE, Pas Hatshepsut-Problem (Berlin, 1932) p.21, n.1.
S.RATIE, La Reine-Pharaon (Paris, 1972) figg.(9)-(lO). PM Il2, p.373. : -
La tcte, sauf l'uraeus, et le buste nous sont parvenus intacts. De grands éclats manquent aux jambes, aux pieds et au socle, mais sans rendre sujettes à caution les restau- rations actuelles. La surface postérieure du siège, depuis le soimnet du dossier, a disparu, sauf le coin inférieur gauche.
face antérieure du siège
•prouvée dans la chapelle de Hathor (La Reine-Pharaon (Paris 1972) pp.216-217).
(1) Photographies avant restauration: doc.MMA n°^ M10G158- 159 (=pll. 2 a et b). •
On remarquera les faits suivants, que nous essaierons d'interpréter plus loin:
1° Comme celles de la statue précédente, les inscriptions doivent avoir été rédigées entièrement au féminin, La restitution de mryt, au bas de chacune des colonnes de la face antérieure du siège, est pratiquement certaine,
car cette désinence, même dans les inscriptions mi-fémi- nines m.i-masculines, se trouve toujours écrite, sur les statues tout au moins (1).
2° Amon est qualifié de hnty Dsr-Dsrv/, "qui préside à
w ' ~~
Djeser-D3eserou"(2).
3° L'orthographe longue du nom du temple est exceptionnelle;
sous cette forme, elle ne se retrouve nulle part ailleurs à notre connaissance (3).
4° La perte du dossier nous fait ignorer la longueur de la lacune, au pilier dorsal. Sans doute n'est-elle pas très importante, car la face postérieure du trône était déco- rée de reliefs (4). On peut proposer: [imn mryt^.
Elle est identique à celle de la statue précédente. La reine est assise, les mains posées à plat sur les cuisses.
Le siège et le socle sont également fort semblables par la forme, les proportions et le décor des faces latérales, à ceux de la statue de diorite. On notera que la face anté- rieure du socle, limitée comme précédemmient par un bord légèrement arqué (Pig,4a), au ras des orteils, est cette fois, conmie il est normal, parfaitement verticale, qu'une lacune entre les pieds empêche de savoir si le dessin des
(1) Voir la statue assise lUVIA inv.27.3.T63 (infra, p. 54 ), les statues agenouillées (infra, pp.181,182,183,184) et les statues debout (p. 234) 7^iV.-.V! .
(2) Infra. pp. 269-272.
(3) . Infra, pp. 72-75.
(4) Voir page suivante.
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neuf arcs s'interrompait ou se poursuivait, que la bande décorée ne monte pas jusqu'à la face latérale du rebord du dossier, et que le sema-taouy occupe toujours nette- ment moins du quart de la surface (Fig.l). La face dorsale du siège est, malgré ses lacunes, d'un grand intérêt. Le coin gauche montre en effet la partie inférieure, gravée dans le creux, d'une figure obèse à pattes d'animal, qui doit être celle de Toueris, la déesse-hippopotame (Pl.2c).
Un petit fragment préservé du coin droit paraît indiquer la présence d'une seconde figure, symétrique. D'autre part, l'inscription du pilier dorsal,que l'on n'imagine guère se terminant par le seul cartouche royal, devait se pro- longer sur la surface du siège d'au moins quelques cadrats.
On peut supposer qu'elle s'arrêtait au niveau du rebord représentant le rembourrage du dossier (1). Le tableau ainsi réservé se serait donc composé de deux Toueris adossées, peut-être surmontées, d'après les proportions des figures, par une ligne horizontale d'inscription. On sait que la déesse-hippopotame est intimement liée à la vie de la femme, protégeant les grossesses et présidant aux accouchements (2). A Deir el-Bahari même, au m.ur de fond du portique de la Naissance, elle apparaît, accom- pagnée de Bès, dans ce rôle protecteur ( 3 ) . On sait aussi que des trônes de femmes de la famille royale pouvaient porter de telles représentations. C'est le cas notamment
(T) Cf. la statue précédente, p.28.
(2) M.VERWER, Statue of Tv/eret (Gairo Muséum n° 3 9 î 4 5 ) dedi- cated by PabSsi and several Remarks on the Rôle of the Ilip- popotamus Goddess, Z'AS 96(1969) pp. 5 2 - 6 3 . H.BONIŒT, Real- lexicon (Berlin, 1952) p p . 5 3 0 - 5 3 5 . J.VAÎÎDIER, La religion égyptienne (Paris, 1949) p p . 2 1 7 , 220, 228.
(3) NAVILLB II, pl.51. YffiRBROUK, Le temple de Hatshepsout (Bruxelles, 1949) p . 5 3 . Cf. la scène parallèle à Louxor:
GAYET, Le Temple de Louxor (Paris, 1894) pl.LXV, fig.199.
de plusieurs meubles -fauteuils et lits- de la princesse Satamon, fille et Grande Epouse Royale d'Àménophis III (.1), ornés de représentations de Bès dansant et de Toueris (2).
Il s'agit bien là d'un décor spécifiquement approprié aux images féminines et, sans que nous puissions en préciser exactement la raison d'être, nous ne nous étonnerons pas de le rencontrer sur l'une des seules statues connues où la reine Hatshepsout est figurée avec son corps de femme.
Comme à la statue précédente, le vêtement est consti- tué par une robe à bretelles larges, descendant jusqu'au- dessus des chevilles (3)» tandis que la parure comporte le même collier ousekh à 6 rangs et les mêmes bracelets striés
( 4 ) , aux poignets et aux chevilles. Seule différence nota- ble: l'absence de pendentif. (Figg. 3a et 2b)
(1) Sur cette princesse, voir B.VAÏÏ DE WALLE, La princesse Isis, Çd^ XLIII, n°85 (1968) pp.36-54.
(2) DAVIS, MASPERO, lŒWBERRY, CARTER, The Tomb of louiya and Touiyou (Londres, 1907) figg.pp.36,39 . QUIBELL, CGC.The Tomb of Yuaa and Thuiu (Caire, 1908) n°S5i.i10-51.113, pli.
31, 32, 34-35, 38-39, 41. J.CAPART, Art égyptien IV, pl.
686. Chr.DESROGHES-I'îOBLECOURT, Catalogue de l'exposition Toutankhamon et son temps (Paris, 1967) pp.60-67. La mère de Senmout disposait pareillement d'un fauteuil au dossier cen- tré d'un Bès (BMMA 32(1937)11 Janv., fig.23), et l'on pour- rait aisément en multiplier les exemples,
(3) Vandier oublie de mentionner cette statue lorsqu'il cite comme représentations en ronde-bosse d'Hatshepsout sous son aspect féminin la statue WAA 3 0 . 3 . 3 que nous venons de dé- crire, et la pièce fragmentaire du Louvre inv.A 131 dont l'identification n'est pas assurée (Manuel III, pp.300-301.
Voir plus bas, aux pp.97-99, une notice sur cette dernière pièce.
(4) Le nombre des stries est identique: 13 aux poignets et 8 aux chevilles.
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Par un rapprochement curieux, Hatshepsout porte ici, en même tem^ps que la robe et la parure d'une femme, le némès d'un roi! Ce némès mérite d'être examiné attentive- ment car s a forme n'est pas moins étonnante que sa présence
On en retiendra, comme caractéristiques, la particulière étroitesse de l'envergure, le dessin un peu triangulaire du contour supérieur épousant la forme du crâne, le tracé convexe et tendant vers la verticale des ailes vues de face, et les angles émoussés aux coins de la coiffe et au raccord entre l'aile et la patte (Fig. Ta-b). Kous verrons
qu'au contraire, à toutes les statues de la reine, le némès se déploie presque jusqu'à la largeur des épaules, parfois même au-delà (1), avec des angles nets, des tra- cés fermes et un contour des ailes plus oblique (Pigg. 7- 11). Cette forme équilibrée, encadrant le visage et pro- longeant en convergence les verticales du corps, donnera aux autres statues de ce temps cet achèvement pyramidant, ce m.ouvement de concentration progressive qui est une des idées les plus constantes du répertoire formel des Egyp- tiens. Ce mouvement, ici, n'existe pas. Le némès trop petit, étriqué, aux contours incertains, se raccorde mal aux formes du corps et donne l'impression d'une timidité, d'une hésitation à attribuer à une figure féminine la coiffure propre aux rois,
Les_formes
Le corps; Bien que la matière dans laquelle a été taillée cette statue soit naturellement plus rugueuse et rétive au ciseau que la diorite de la statue précédente, ni le modelé de l'oeuvre, ni le style, ni les proportions ne
paraissent s'en ressentir, et le corps, dans l'ensemble.
(1) Voir les tableaux de proportions pp.375 ©"t 376.
reste fort semblable. Nous nous contenterons de relever de légères différences.
Le bas des jambes dessinait, à la statue de diorite, un rectangle presque parfait. L'allongement du plan et un léger rapprochement des pieds lui donnent ici une forme plus évasée, partant plus dynamique, et qui n'est plus sentie comme aussi solidaire du siège cubique. Mais si l'effet est ainsi plus heureux de face, on regrettera que de profil les longues jambes minces apparaissent un peu grêles.
Le torse, conservé à Leyde, est d'une grande beauté.
Le jeu d'ondes qui le compose avec plus de nuances lui confère une présence vivante que n'avait pas celui de la statue de diorite. Le goût de la géométrie n'est pourtant pas absent; il reparaît dans le rendu un peu plat du ven- tre, formant une sorte de pan coupé (PI,3a) qui trahit probablement le désir du sculpteur d'éviter un plan uni- formément bombé et dépourvu d'accent (7), Ce procédé, purement plastique, n'est pas sans rappeler un peu le principe de la colonne protodorique dont l'architecte du temple de Deir el-Bahari fit un si bel usage, en nuan- çant par une sorte de tension vers la courbe l'extrêm.e rigueur d'un système de formes fondé sur le rectangle, La rencontre est d'autant plus nette que le corps des
colosses osiriaques, à Deir el-Bahari même, révèle un même désir d'assurer à des volumes courbes la netteté et
l'accent indispensables à leur accord avec l'austérité de l'encadrement architectural (2) (Pl.29a). Un troisième exemple de l'usage de cette formule s'observe d'ailleurs encore au personnage féminin, qui représente peut-être
(1) C'est une raison peut-être de douter de l'exactitude de la restauration de cette partie du corps, à la statue de diorite (supra, p,3l).
(2) La photographie qui révèle le mieux cette nuance est publiée par H.P.EYDOUX, Les grandes dames de l'archéologie
(Paris, 1964) fig,18 = notre planche 29a,