2.2. Quelques fonctions de la poésie : corpus de textes
Lis les différents documents ci-dessous et trouve quelle.s fonction.s de la poésie y est/sont présente.s.
Document 1
“(…) Cécilia avait trois ans, je l’avais dans mes bras, je lui récitais des poèmes. C’était la meilleure façon de la calmer, le soir, d’apaiser ses inquiétudes nocturnes, son refus du sommeil néantisant.
Je lui récitais Ronsard, Apollinaire, Aragon. Je lui récitais aussi Le voyage de Baudelaire, c’était son poème favori. Le temps passait, elle le savait par cœur, le récitait en même temps que moi. Mais je m’étais toujours arrêté avant la strophe qui commence par « Ô mort, vieux capitaine… ». Pas seulement pour éviter les questions que sa curiosité susciterait. Surtout parce que c’était cette strophe-là que j’avais murmuré à l’oreille de Maurice Halbwachs1, agonisant dans le châlit du block 56 de Buchenwald2.
J’avais la petite fille dans mes bras et elle me regardait d’un œil attentif, plein de confiance. Les vers de Baudelaire avaient été pour Halbwachs une sorte de prière des agonisants. Un sourire s’était ébauché sur les lèvres quand il les avaient entendus. Mais j’avais Cécilia dans les bras, je lui récitais Baudelaire et le souvenir s’estompait. Il se transformait, plutôt. La puanteur, l’injustice, l’horreur de la mort ancienne s’effaçaient, il restait la compassion, un sentiment ambigu, bouleversant, de fraternité.
Je récitais à la petite fille les vers qui étaient une incitation au voyage de la vie et il me semblait que le visage de Halbwachs se détendait. (…)”
SEMPRUN J., L’écriture ou la vie.
Document 2 Perverbe3 Qui vole un œuf, Jeux de mains Vole un bœuf, Jeux de vilains ! À tout seigneur Qui vole un œuf Tout honneur Vole un bœuf
La boule de neige O
Un Rat ! Cris !…
Joues Blêmes Courses Eperdues Moqueries Ricanantes Poursuivent
L’effarouchée !… (OULIPO, Atlas de littérature potentielle.)
1 Maurice Halbwachs est un sociologue français mort en déportation en mars 1945.
2 Buchenwald est un camp de concentration créé par les nazis en 1937.
3Poème trouvé sur le site officiel de l’OULIPO : www.oulipo.net
Document 3
Dicté après juillet 1830 Oh ! l'avenir est magnifique ! Jeunes français, jeunes amis, Un siècle pur et pacifique
S'ouvre à vos pas mieux affermis.
Chaque jour aura sa conquête.
Depuis la base jusqu'au faîte, Nous verrons avec majesté, Comme une mer sur ses rivages, Monter d'étages en étages L'irrésistible liberté !
Vos pères, hauts de cent coudées, Ont été forts et généreux.
Les nations intimidées
Se faisaient adopter par eux.
Ils ont fait une telle guerre Que tous les peuples de la terre De la France prenaient le nom,
Quittaient leur passé qui s'écroule, Et venaient s'abriter en foule
A l'ombre de Napoléon !
Vous n'avez pas l'âme embrasée D'une moins haute ambition ! Faites libre toute pensée Et reine toute nation ;
Montrez la liberté dans l'ombre
A ceux qui sont dans la nuit sombre ! Allez, éclairez le chemin,
Guidez notre marche unanime, Et faites, vers le but sublime, Doubler le pas au genre humain !
HUGO V., Chants du crépuscule, 1835.
Document 4
ET NOUS , NOUS AIMONS LA VIE
Et nous, nous aimons la vie autant que possible
Nous dansons entre deux martyrs. Entre eux, nous érigeons pour les violettes un minaret ou des palmiers Nous aimons la vie autant que possible
Nous volons un fil au ver à soie pour tisser notre ciel clôturer cet exode
Nous ouvrons la porte du jardin pour que le jasmin inonde les routes comme une belle journée Nous aimons la vie autant que possible
Là où nous résidons, nous semons des plantes luxuriantes et nous récoltons des tués
Nous soufflons dans la flûte la couleur du lointain, lointain, et nous dessinons un hennissement sur la poussière du passage
Nous écrivons nos noms pierre par pierre.
Ô éclair, éclaire pour la nuit, éclaire un peu Nous aimons la vie autant que possible
DARWICH M., Etat de siège.
Document 5
Poussière, poussière Qu'on soit star,
Hollywood Boulevard Ou anonyme,
Jamais pris dans les castings, Pauvre comme Job,
Pain noir, bidonvilles Ou riche comme Crésus, Riviera, piscine,
Qu'on soit né dans les choux ou dans les roses, Qu'on devienne quelqu'un ou pas grand-chose, Quatre planches et des clous, bois de sapin Ou tout en acajou doublé de satin,
Poussière, poussière.
On se retrouve tout seul à la fin, Tout le monde pareil,
Devant le soleil qui s'éteint,
A la même enseigne, tous les mêmes enfin.
Qu'on soit black de peau, qu'on soit blanc, qu'on soit jaune
Qu'on parle l'eskimo ou l'indien d'Amazone, Qu'on mange avec ses doigts ou avec une fourchette,
Qu'on croie en Dieu, Bouddha, Mahomet, Quels que soient le langage, les coutumes, On est tous de passage, potentiellement posthumes,
Poussière, poussière.
Dans ce monde sans âme
Où l'homme est un loup pour l'homme, La seule égalité, la seule morale en somme, Poussière, poussière.
CHEDID L. , Bizar.
Document 6 Le noir extrême
Je suis dans le noir extrême J’ai plus de goût pour le chocolat La femme que j’aime
Peu à peu s’en va de moi Elle en aime un autre 99 fois plus fort que moi BEAUCARNE J., Le jaseur boréal.
Portrait de Baudelaire par Henri Matisse (1932)
Document 7
Un hémisphère dans une chevelure
Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l’odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l’eau d’une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l’air. (…) Laisse-
moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques, il me semble que je mange des souvenirs.
BAUDELAIRE Ch., Petits poèmes en prose.