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P E E C E D E S E T S U I V I S D E D I V E R S M O R C E A U X I N T E R E S S A I S . $ T O M E P R E M I E R .F s MOPINOT.
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ALLEGORIQUES, PHILOSOPHIQUES, &c.
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du mois deSchewal,
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?de l’hégire.
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H.vn.te des prunelles , tourment des cœurs , lumièrede Fefprit , je ne baij'e point lu poujjière de vos pieds , parce que vous ne marchez guère s , ou que vous marchez fu r des tapis d’Iran ou fu r des rojès. Je vous ofre la traduction d’un livre d'un ancien fag e, qui ayant le bonheur de n’avoir rien à faire , eut celui de s’amujer à écrire lbifilaire de Zadig : ouvrage , qui dit plus qu’il ne femble dire. Je vous prie de le lire çj? d’en juger ,• car quoique vous joyez dans le printems de votre vie , quoique tous :es pküjtrs vous cherchent, quoique vous foyez belle, e f que vos takns ajoutent à votre beauté ; quoiqu'on vous lotte du jbir au matin , È f que par toutes ces raifons vous Joyez en droit de n’avoir pas le Jèns commun ; cependant vous avez fej- prit très fa g e, Çy le goût très f in , £«? je vous ai entendu raîjbmier mieux que de vieux derviches à longue barbe
Rom ans, &c- Tom. I. A
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E f I T R I D E D I C A T O I & E . i --- ;------& à bonnet pointu. Vous êtes difcrette, x i vous d i tes point défiante g vous êtes douce rJlms être faible g vous êtes bimfaifante avec difcernemeut g vous aimez vos amis , & vous ne vous faites point d’ennemis. Votre efprit n’emprunte jamais f is agrément des traits de la mèdifance g vous ne dites de m a l, ni lien faites , malgré la prodigieufi facilité que vous y auriez. Enfin votre ante m’a toujours paru pure comme votre beauté.
Vous avez même un petit fonds de pbilofopbie , qui m’a fa it croire que vous prendriez plus de goût qu’une autre à cet ouvrage d’un fage.
I l fu t écrit d'abord en ancien caldéen, que ni vous ni moi n’entendons. On le traduifit en arabe, pour anmfir le célèbre fiuhan Oulougbeb. C'était du tems où. les Arabes xfi les Perjans commençaient à écrire des mille & une n u it, des mille & un jour, & c . Ouloug aimait mieux la leéhere de Zadig ; mais les fultanes aimaient mieux les mille & un. Comment pouvez-vous préférer , leur difait le fage O uloug, des contes qui
fon t fans y ai f i n , îfi qui ne Jignifient rienP C'eft préaJe-
ment pour cela que nous les aimons , répondaient les fultanes.
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Je me fiat te que vous ne leur reffemlderez pas, & que vous ferez un vrai Ouloug. J ’efpère même , que quand vous ferez iajje de converjations générales, qui reffemb!ent ajfiz aux mille & un , à cela près qidelles fo n t moins amnfantes , je pourrai trouver une minute pour avoir l'honneur de vous parler raifon. Si vous aviez été Thaleftris du tems de Scander fin de Philippe, J i vous aviez été la reine de Sabée du tems de Solei- m an, c’ eujfent été ces rois qui auraient fa it le voyage.
J e prie les vertus célefles , que vos p/aifirs forent fans mélange} votre beauté durable, i f votre bonheur
fans fin.
SA Dï.
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l U tems du roi M oabdar, il y avait à Babilone^un jeune homme nommé Zadig , né avec un beau naturel fortifié par l’éducation. Quoique riche & jeune, il favait modérer fes pallions ; il n’affectait rien ; il ne voulait point toujours avoir raifon, & favait ref- peéter la faiblefle des hommes. On était étonné de voir , qu’avec beaucoup d’e fp rit, il n’infultât jamais par des railleries, à ces propos fi vagues , fi rompus, fi tumultueux, à ces médifances tem eraires, à ces dé- cifions ignorantes , à ces turlupinades grofiières, à ce vain bruit de paroles , qu’on appellait converfation dans Babilone. Il avait appris dans le premier livre de Zoroajïre, que l’amour - propre eft un ballon gonflé de v e n t, dont il fort des tem pêtes, quand on lui a fait une piquûre. Zadig furtout ne fe vantait pas de nié- prifer les femmes & de les fubjuguer. Il était géné reux ; il ne craignait point d’obliger des ingrats , fui- vant ce grand précepte de Zoroaftre : Quand tu man- ges, donne a manger aux chiens , dujj’ent - ils te mor dre. Il était aufli fage qu’on peut l’être ; car il cher chait à vivre avec des fages. Inftruit dans les fcien- ces des anciens Caldéens , il n’ignorait pas les
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pes phyfiques de la nature tels qu’on les connailfait alors, & lavait de la mctaphylique ce qu’on en a fu dans tous les âges, c’e lt-à -d ire fort peu de chofe. Il était fermement perfuadé que l’année était de trois cent foixante & cinq jours & un quart, malgré la nouvelle philofophie de fon tems , & que le foleil était au centre du monde ; & quand les principaux mages lui difaient avec une hauteur inlultante , qu’il avait de mauvais fentimens , & que c’était être en nemi de l’état que de croire que le foleil tournait fur lui-même, & que l’année avait douze m ais, il fe tai- fait fans colère & fans dédain.
Zadig avec de grandes richeifes, & par conféquent avec des am is, ayant de la fanté , une figure aima ble , un efprit julie & m odéré, un cœur fincère & noble, crut qu’il pouvait être heureux. 11 devait fe marier à Sentir e , que fa beauté , fa naiifance & fa fortune rendaient le premier parti de Babilone. Il avait pour elle un attachement folide & vertueux, & Sèmire l’aimait avec paillon. Ils touchaient au mo ment fortuné qui allait les u n ir, lorfque fe prome nant enfemble vers une porte de Babilone fous les palmiers qui ornaient le rivage de l’Euphrate, ils vi rent venir à eux des hommes armés de fubres & de flèches. C’était les l'atellites du jeune Orcan , neveu d’un miniftre , à qui les courtifans de l'on onde avaient fait accroire que tout lui était permis. Il n’avait au cune des grâces ni des vertus de Zadig ,• mais croyant valoir beaucoup mieux , il était defefperé de n’ètre pas préféré. Cette jaloufie , qui ne venait que de fa vanité , lui fit penfer qu’il aimait éperdument Séntire. Il voulait l’enlever. Les ravilfeurs la faiiirent, & dans les emportemens de leur violence ils la bleffèrent, & firent couler le fang d’ une perfonne dont la vue aurait attendri les tigres du mont Imaüs. Elle perqait le ciel de fes plaintes. Elle s’écriait : Mon cher epoux ! on m’arrache à ce que j ’adore. Elle n’était point oc cupée de fon danger ; elle ne penfait qu’à fon cher
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Zadig. Celui-ci dans le même tems la défendait avec toute la force que donnent la valeur & l’amour. Aidé feulement de deux efclaves, il mit les raviffeurs en fu ite, & ramena chez elle Sémire cvanouïe & fan- glante, qui en ouvrant les yeux vit fon libérateur. Elle lui dit : O Zadig ! je vous aimais comme mon époux : je vous aime comme celui à qui je dois l’hon neur & la vie. Jamais il n’ y eut un cœur plus pé nétré que celui de Shnire. Jamais bouche plus ra vivante n’exprima des fentimens plus touchans par ces paroles de feu qu’infpirent le fentiment du plus grand des bienfaits, & le tranfport le plus tendre de l’ amour le plus légitime. Sa bleïïure était légère, elle guérit bientôt. Zadig était bleffé plus dangereu- fement 5 un coup de flèche reçu près de l’œil lui avait fait une plaie profonde. Sémire ne demandait aux Dieux que la guérifon de fon amant. Ses yeux étaient nuit & jour baignés de larmes : elle attendait le mo ment où ceux de Zadig pourraient jouir de fes re gards ; mais un abfcés furvenu à l’œil bleffé fit tout craindre. On envoya jufqu’à Memphis chercher le grand médecin Hermès, qui vint avec un nombreux cortège. 11 vilita le malade , & déclara qu’il perdrait l’œil ; il prédit même le jour & l’h eu re, où ce fla nelle accident devait arriver. Si c’eût été l’œil droit, d it-il, je l’aurais guéri ; mais les plaies de l’œil gau che font incurables. T out Babilone , eh plaignant la deftinée de Zadig , admira la profondeur de la fcience d’Hermès. Deux jours après l’abfcès perça de lui-mê me ; Zadig fut guéri parfaitement. Hermès écrivit un livre , où il lui prouva qu’il n’avait pas dû guérir. Zadig ne le lut point : mais dès qu’il put fo rtir, il fe prépara à rendre vilite à celle qui faifait l ’efpé- rance du bonheur de fa vie , & pour qui feule il vou- I lait avoir des yeux. Sémire était à la campagne de-
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puis trois jours. Il apprit en chemin , que cette belle dame , ayant déclaré hautement qu’elle avait une aver- J fion infurmotitable pour les borgnes , venait de fe il marier à Orcan , la nuit même. A cette nouvelle , il jj iij
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tomba fans connaiftance ; fa douleur le mit au bord du tombeau ; il fut longtems malade ; mais enfin la raifon l’emporta fur fon affliction, & l’atrocité de ce qu’il éprouvait fervit même à le confoler.
Puifque j ’ai effu yé, d it - il, un fi cruel caprice d’ une fille elevee à la c o u r, il faut que j ’époufe une citoyen ne,
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choilît A zora, la plus lage & la mieux née de la ville ; il l’epoufa, & vécut un mois avec elle dans les douceurs de l’union la plus tendre. Seulement il remarquait en elle un peu de legéreté, & beaucoup de penchant à trouver toujours que les jeunes gens les mieux faits étaient ceux qui avaient le plus d’ef- prit & de vertu.L e n e z .
Un jour Azora revint d’une promenade toute en co lère, & faifant de grandes exclamations. Qu’avez- vous Qui d i t - i l , ma chère époufe ? qui vous peut met tre ainfi hors de vous-même ? Helas ! d it-e lle , vous feriez comme m o i, fi vous aviez vu le fpectacie dont je viens d’être témoin. J’ai ete confoler la jeune veuve Cofrou, qui vient d’clever depuis deux jours un tom beau à ion jeune epoux auprès du ruiffeau qui borde cette prairie. Elle a promis aux Dieux dans fa douleur de demeurer auprès de ce tombeau , tant que l’eau de ce ruiffeau coulerait auprès. Eh b ien , dit Z a dig , voilà une femme eftimable, qui aimait véritablement fon mari ! Ah , reprit Azora , fi vous faviez à quoi elle s’occupait, quand je lui ai rendu vifite ! A quoi don c, belle Azora ? Elle faifait détourner le ruiffeau. Azora fe répandit en des invectives fi longues, éclata en re proches fi violens contre la jeune v e u v e , que ce faite de vertu ne plut pas à Zadig.
, Il avait un ami nommé Cador, qui était un de ces jeunes gens à qui fa femme trouvait plus de probité
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& de mérite qu’aux autres : il le mit dans fa confi dence, & s’affura, autant qu’il le pouvait, de fa fidé lité par un prefent confidtrable. Azora , ayant paffé deux jours chez une de fes amies à la campagne, revint le troifiéme jour à la maifon. Des domeftiques en pleurs lui annoncèrent que fon mari était mort fubitement la nuit m êm e, qu’on n’avait pas ofé lui por ter cette funefte nouvelle , & qu’on venait d’enfevelir Zadig dans le tombeau de fes pères au bout du jar din. Elle pleura, s’arracha les cheveux , & jura de mourir. Le fo ir , Cador lui demanda la permiffion de lui parler, & ils pleurèrent tous deux. L e lendemain, ils pleurèrent moins , & dînèrent enfemble. Cador lui confia , que fon ami lui avait laiffé la plus grande partie de fon b ie n , & lui fit entendre qu'il mettrait fon bonheur à partager fa fortune avec elle. La dame pleura, fe fâcha, s’adoucit ; le fouper fut plus long que le diner , on fe parla avec plus de confiance : Azora fit l ’éloge du défunt; mais elle avoua qu’il av: des défauts dont Cador était exempt.
Au milieu du fo u p er, Cador fe plaignit d’un mal de râte violent ; la dame inquiète & em prdlee fit appor ter toutes les effences dont elle fe parfum ait, pour eifayer s’il n’ y en avait pas quelqu’ une qui fût bonne pour le mal de râte ; elle regretta beaucoup que le grand Hermès ne fut pas encor à Babilone ; elle dai gna même toucher le côté où Cador Tentait de fi vives douleurs. Etes-vous fujet à cette cruelle maladie ? lui dit-elle avec compaffion. Elle me met quelquefois au bord du tombeau, lui répondit Cador, & il n’y a qu’un feul remède qui puiffe me foulager ; c’eft de m’appli quer fur le côté le nez d’un homme qui fcnt mort la veille. Voilà un étrange rem ède, dit Azora. Pas plus étrange , répondit - il , que les fachets du fieur A r- nou a) contre l’aploplexie. Cette raifon, jointe à
i’ex-* ) Il y avait dans ce tems j tontes les apoplexies , dans lin Babilonien nommé Arnou, I les gazettes, avec un fachet qui gusriffitit & prévenait I pendu.au cou.
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trême mérité du jeune homme, détermina enfin la da me. Après to u t, dit-elle , quand mon mari paflera du monde d’hier dans le monde du lendemain fur le pont Tchinavar, l’ange Afraei lui accordera-1-il moins le paffage , parce que fon nez fera un peu moins long dans la fécondé vie que dans la première ? Elle prit donc un rafoir ; elle alla au tombeau de fon ép ou x, l’arrofa de fes larmes , & s’app/oclia pour couper le nez à Zadig, qu’elle trouva tout etendu dans la tom- | be. Ztuug fe relève en tenant fon nez d’ une m ain ,& j arrêtant le rafoir de l’autre. Madame , lui dit-il , ne j criez plus tant contre la jeune Cofrou ; le projet de me couper le nez vaut bien celui de détourner un ruiffeau.
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e c h i e s e t l e c h e v a l.
Zadig éprouva que le premier mois du mariage, comme il eit écrit dans le livre du Z e n d , eft la lune du m iel, & que le fécond eft la lune de l’abfinthe. Il fut quelque tems après obligé de répudier A zora , qui était devenue trop difficile a v iv re , & il chercha fon bon heur dans l’ etude de la nature. Rien n’eft plus heu reux, d ifait-il, qu’un philofophe qui lit dans ce grand liv r e , que
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) I E ü a mis fous nos- yeux. Les vérités qu’il découvre font à lui : il nourrit & il élève fon ame ; il vit tranquille ; il ne craint rien des hom mes , & fa tendre époufe ne vient point lui couper le nez.r
Plein de ces idées, il fe retira dans une maifon de campagne fur les bords de l’Euphrate. Là il ne s’oc cupait pas à calculer combien de pouces d’eau cou laient en une fécondé fous les arches d’un p o n t, ou s'il tombait une ligne cube de pluie dans le mois de la fouris , plus que dans le mois du mouton. Il n’ima ginait point de faire de la foie avec des toiles
d’arai-Hi s t o i r e O r i e n t a l e .
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gn ée, ni de la porcelaine avec des bouteilles caiTces ; mais il étudia furtout les propriétés des animaux & des plantes, & il acquit bientôt une fagacité qui lui décou vrait mille différences où les autres hommes ne voyent rien que d’ uniforme.
Un jour fe promenant auprès d’un petit bois, il vit accourir à lui un eunuque de la reine , fuivi de plu- fieurs officiers qui paraiffaient dans la plus grande in quiétude , & qui couraient qà & là , comme des hom mes égarés , qui cherchent ce qu’ils ont perdu de plus précieux. Jeune homme , lui dit le premier eunuque, n’avez - vous point vu le chien de la reine ? Zadig répondit modeftement ; C’eft une chienne, & non pas un chien. Vous avez raifon , reprit le premier eunu que. C’ eft une épagneule très petite , ajouta Zadig. Elle a fait depuis peu des ch ien s, elle boite du pié gauche de devant , & elle a les oreilles très lon gues. Vous l’avez donc vue , dit le premier eunu que tout effoufié. Non , répondit Zadig , je ne l’ai jamais v u e , & je n’ai jamais fu fi la reine avait une chienne.
Précifément dans le même tem s, par une bizarrerie ordinaire de la fortune, le plus beau cheval de l’ écu rie du roi s’était échappé des mains d’un palfrenier dans les plaines de Babilone. Le grand - veneur , & tous les autres officiers couraient après lui avec.au tant d’inquiétude que le premier eunuque après la chienne. Le grand - veneur s’adreffa à Zadig , & lui demanda, s’il n’avait point vu paffer le cheval du roi. C’eft, répondit Z a d ig , le cheval qui galope le mieux; il a cinq pieds de h a u t, le fabot fort petit ; il porte une queue de trois pieds & demi de long : les b o t fettes de fon mords font d’or à vingt - trois carats , fes iers font d’argent à onze deniers. Quel chemin P™ • b ft-il? demanda le grand-veneur. Je ne l'ai point v u , répondit Z a d ig , & je n’en ai. jamais entendu parler. ï V T « S t ... ... .. ... ... -... ... ... ... ... ... . ... ... ... ... ... ... .
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t e grand - veneur & le premier eunuque ne doutè rent p.ts que Zadig n’eùt volé le cheval du roi , & la chienne de la reine ; ils le firent conduire devant l’aflèmblce du grand Dejierbam , qui le condamna au kn o u t, & à palier le refte de fes jours en Sibérie. A peine le juge»nent fut - il rendu qu’on retrouva le che val & la chienne. Les juges furent dans la doulou- reufe néceflité de reformer leur arrêt ; mais ils con damnèrent Zadig à payer quatre cent onces d’or, pour avoir dit qu’il n’avait point vu ce qu’il avait vu ; il falut d’abord payer cette amende ; après quoi il fut permis à Zadig de plaider fa caufe au confeil du grand Defterbam ,• il parla en ces termes :
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Etoiles de juftice, abîmes des fciences, miroirs de vérité , qui avez la pefanteur du plomb , la dureté du fe r, l’éclat du diamant , & beaucoup d’affinité avec l’or. Puifqu’il m’eft permis de parler devant cette au- gufte affemblée , je vous jure par Orofmade , que je n’ai jamais vu la chienne refpeétable de la reine , ni le cheval facré du roi des rois. Voici ce qui m’ell arrivé. Je me promenais vers le petit bois, où j ’ai rencontre depuis le vénérable eunuque, & le très illuftre grand-veneur. J’ ai vu fur le fable les traces d’un animal, & j’ai jugé aifement que c’était celles d’un petit chien. Des filions légers & longs, imprimés fur de petites éminences de fable entre les traces des pattes, m’ont fait connaître que c’ était une chienne dont les mammelles étaient pendantes , & qu’ainfi elle avait des petits il y a peu de jours. D ’autres traces en un fens différent, qui paraîtraient toujours avoir rafé la furface du fable à côté des pattes de devant, m’ont appris qu’elle avait les oreilles très longues ; & comme j ’ai remarqué que le fable était toujours moins creufé par une patte que par les trois autres, j’ai compris que la chienne de notre augufte reine était un peu boiteufe, fi je l’ofe dire.
A l’égard du cheval du roi des rois , vous faurez que me promenant dans les routes de ce b o is, j’ai
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apperqu les marques des fers d’ un cheval-.elles étaient toutes à égales diftances. V oilà, a i-je d it, un cheval qui a un galop parfait. La pouffière des arbres, dans une route étroite qui n’a que fept pieds de large, était un peu enlevée à droite & à gauche à trois pieds & demi du milieu de la route. Ce ch eval, ai - je d it, a une queue de trois pieds & dem i, qui par fes mou- vernens de droite & de gauche a balayé cette pouf fière. j ’ai vu fous les arbres qui formaient un berceau de cinq pieds de h a u t, les feuilles des branches nou vellement tombées ; & j ’ai connu que ce cheval y avait touché, & qu’ainfi il avait cinq pieds de haut. Quant à fon mords, il doit être d’or à vingt - trois carats, car il en a frotté les boffettes contre une pierre que j ’ai reconnue être une pierre de touche , & dont j ’ai fait l’effai. J’ai jugé enfin par les marques que fes fers ont laiffé fur des cailloux d’une autre efp èce, qu’il était ferré d’argent à onze deniers de fin. Tous les juges admirèrent le profond & fubtil difcernement de Zadig; la nouvelle en vint jufqu’au r o i, & à la reine. On ne parlait que de Zadig dans les antichambres , dans la chambre & dans le cabinet ; & quoique plu- fieurs mages opinaffent qu’on devait le brûler comme forcier, le roi ordonna qu’on lui rendît l’amende des quatre cent onces d’or à laquelle il avait été condam né. Le greffier , les huiffîers, les procureurs vinrent chez lui en grand appareil lui rapporter fes quatre cent onces ; ils en retinrent feulement trois cent qua tre -v in gt- dix-huit pour les frais de juftice; & leurs valets demandèrent des honoraires.
Zadig vit combien ii était dangereux quelquefois d’être trop favant , & fe promit bien à la première occafion de ne point dire ce qu’il avait vu.
Cette occafion fe trouva bientôt. Un prifonnier d’é tat s’échappa ; il paffa fous les fenêtres de fa maifon. On interrogea Z a d ig , il ne répondit rien ; mais on lui prouva qu’il avait regardé par la fenêtre. Il fut
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Z A D I G:
condamné pour ce crime à cinq cent onces d’or, & il remercia fes juges de leur indulgence, félon la coutu me de Babilone. Grand Dieu ! dit-il en lui-même, qu’on eft à plaindre quand on fe promène dans un bois, où la chienne de la reine & le cheval du roi ont paffé ! qu’il eft dangereux de fe mettre à la fenêtre !& qu’il eft difficile d’être heureux dans cette vie !
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Zadig voulut fe confoler, par la philofophie & par l’am itié, des maux que lui avait fait la fortune. 11 avait dans un fauxbourg de Babilone une maifon or née avec g o û t, où il rafl'emblait tous les a rts, & tous les plaifirs dignes d’un honnête homme. Le matin fa bibliothèque était ouverte à tous les favans ; le fcir la table l’était à la bonne compagnie ; mais il connut bientôt combien les favans lotit dangereux : il s’éleva une grande difpute fur une loi de ZoroaJ- tr e , qui défendait de manger du grifon. Comment défendre le grifon , difaient les uns , fi cet animal n’exiftc pas? Il faut.bien qu’il exifte, difaient les au tres , puifque Zoroqflre ne veut pas qu’on en mange. Zadig voulut les accorder, en leur difant : S’il y a des grifons, n’ en mangeons point ; s’il n’y en a point, nous en mangerons encor moins ; & par-là nous obéi rons tous à Zoroajlre.
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Un favant, qui avait compofé treize volumes fur k s propriétés du grifon, & qui de plus était grand theürgke , fe hâta d’aller accufer Zadig devant un archimage nommé Tébor, le plus fot des Caldéens, & partant le plus fanatique. Cet homme aurait fait empaler Zadig pour la plus grande gloire du foleil, & en aurait récité le bréviaire de Zoroajire d’un ton plus fatisfait. L ’ami Cador ( un ami vaut mieux que cent prêtres) alla trouver le vieux Tébor, & lui dit:
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Hi s t o i r e O r i e n t a l e.1 3
"Vivent le foleil & les grifons ! gardez-vous bien de punir Zadig: c’eft un faint ; il a des grifons dans fa baffe-cour , & il n’en mange point ; & fon accufatcur eft un hérétique qui ofe fcutenir que les lapins ont le pied fendu , & ne font point immondes. Eh bien, dit Tébor, en branlant fa tête chauve, il faut empa ler Zadig , pour avoir mal penfé des grifons , & l’au tre pour avoir mal parié des lapins. Cador appaifa l’affaire , par le moyen d’une hile d’honneur à la quelle .fl avait fait un enfant, & qui avait beaucoup de crédit dans le collège des mages. Perfonne ne fut empalé ; de quoi plufieurs docteurs murmurèrent, & en préfagèrent la décadence de Babilone. Zadig s’écria : A quoi tient le bonheur ! tout me perfécute dans ce monde, jufqu’aux êtres qui n’exiftent pas. 11 maudit les fa vans , & ne voulut plus vivre qu’en bonne compagnie.Il raffemblait chez lui les plus honnêtes gens de Babilone, & les dames les plus aimables ; il donnait des foupers délicats , fouvent précédés de concerts, & animés par des converfations charmantes, dont il avait fu bannir l’empreffement de montrer de l’ef- p rit, qui eft la plus fûre manière de n’en point avoir, & de gâter la fociété la plus brillante. N i le choix de fes am is, ni celui des méts n’étaient faits par la vanité ; car en tout il préférait l’être au paraître ; & par-là il s’attirait la conlidération véritable, à laquelle il ne prétendait pas.
Vis-à-vis fa maifon demeurait A rim aze, perfonnage dont la méchante ame était peinte fur fa groffière phyfionomie. 11 était rongé de fiel & bouffi d’orgueil -, & pour comble c’était un bel efprit ennuyeux. N'ayant jamais pu réuffir dans le m onde, il fe vengeait par en médire. Tout riche qu’il é ta it, ii,avait de la peine àraffembier chez lui des flatteurs. Le bruit des chars . qui entraient le feir chez Zadig l’importunait ; le bruit J . de fes louanges l’irritait davantage. 11 allait quel-.
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t quefois chez Z a d ig , & fe mettait à table fans être prié : il y corrompait toute la joie de la fociété , com me on dit que les harpies infectent les viandes qu’el les touchent. Il lui arriva un jour de vouloir don ner une fête à une dame, q u i, au-lieu de la recevoir, alla fouper chez Zadig. Un autre jour , caufant avec lui dans le palais , ils abordèrent un m inillre, qui pria Zadig à fouper, & ne pria point Arimaze. Les plus implacables haines n’ont pas fouvent des fondemens plus importans. Cet hom m e, qu’on appellait VEn vieux dans Babilone , voulut perdre Zadig , parce qu’on l’appellait l’Heureux. L’occafion de faire du mal fe trouve cent fois par jo u r , & celle de faire du bien une fois dans l’annee, comme dit Zoroajire.L ’envieux alla chez Z a d ig , qui fe promenait dans fes jardins avec deux amis & une dam e, à laquelle il difait fouvent des chofes galantes, fans autre in tention que celle de les dire. La converfation rou lait fur une guerre que le roi venait de terminer heu- reufement contre le prince d’Hircanie fon vaffal. Za dig , qui avait lïgnalé fon courage dans cette courte guerre, louait beaucoup le r o i , & encor plus la dame. Il prit fes tablettes , & écrivit quatre vers qu’il fit fur le champ, & qu’il donna à lire à cette belle per- fonne. Ses amis le prièrent de leur en faire part: la modeftie , ou plutôt un amour-propre bien entendu, l’en empêcha. Il favait que des vers impromtus ne font jamais bons que pour celle en l’honneur de qui ils font faits : il brila en deux la feuille des tablettes fur laquelle il venait d’écrire , & jetta les deux moi tiés dans un buiifon de rôles où on les chercha inu tilement. Une petite pluie furvint ; on regagna la maifon. L ’envieux , qui refta dans le jardin , chercha tant qu’il trouva un morceau de la feuille. Elle avait été tellement rompue , que chaque moitié de vers qui rempliffait la ligne , faifait un fen s, & même un vers d’une plus petite mefure : mais par un hazard encor plus étrange , ces petits vers fe trouvaient former un
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içTens qui contenait les injures les plus horribles contre le roi ; on y lifait :
Par les plus grands forfaits Sur le trône affermi, Dans la publique paix
-C’eft le feul ennemi.
L ’envieux fut heureux pour la première fois de fa vie. Il avait entre les mains de quoi perdre un hom me vertueux & aimable. Plein de cette cruelle jo ie , il fit parvenir jufqu’au roi cette fatyre écrite de la main de Zadig : on le fit mettre en prifon, lu i, fes deux amis, & la dame. Son procès lui fut bientôt fait, fans qu’on daignât l’entendre. Lorfqu’îl vint re cevoir fa fentence , l’ envieux fe trouva fur fon p a t fage, & lui dit tout haut, que fes vers ne valaient rien. Zndlg ne fe piquait pas d’être bon poète ; mais il était au defefpoir d’être condamné comme criminel de léfe-m ajefté, & de voir qu’ on retint en prifon une belle dame & deux amis pour un crime qu’il n’avait pas fû t. On ne lui permit pas de parler, parce que fes tablettes parlaient. Telle était la loi de Babilone. On le fit donc aller au fupplice à travers une foule de curieux , dont aucun n’ofait le plaindre, & qui fe précipitaient pour examiner fon v ifa g e , & pour voir s’il mourrait avec bonne grâce. Ses parens feu lement étaient affligés, car ils n’héritaient pas. Les trois quarts de fon bien étaient confifqués au profit du ro i, & l’autre quart au profit de l’envieux.
Dans le tems qu’il fe préparait à la m ort, le per roquet du roi s’envola de fon balcon, & s’abattit dans le jardin de Zadig fur un buiffon de rofes. Une pê che y avait été portée d’un arbre voifin par le vent: elle était tombée fur un morceau de tablettes à écrire auquel elle s’était collée. L ’oifeau enleva la pêche & : la tablette, & les porta fur les genoux du monarque, i f Le prince curieux y lut des mots qui ne formaient
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aucun fe n s, & qui paraiffaient des fins de vers. Il ai mait la poeiie, & il y a toujours de la reffource avec les princes qui aiment les vers : l’avanture de fon per roquet le fit réver. La reine, qui fe fouvenait de ce qui avait été écrit fur une pièce de la tablette de Zadig , fe la fit apporter. On confronta les deux mor ceaux, qui s’ajuftaient enfcmble parfaitement; on lut alors les vers tels que Zadig les avait faits ;
Par les plus grands forfaits j’ai vu troubler la terre. Sur le trône affermi le roi fait tout domter. Dans la publique paix l’amour feul fait la guerre : C’eit le fcul ennemi qui foit à redouter.
L e roi ordonna auifi - tôt qu’on fit venir Zadig de vant l u i , & qu’on fit fortir de prifon fes deux amis, & la belle dame. Zadig fe jetta le vifage contre terre aux pieds du roi & de la reine : il leur demanda très humblement pardon d’avoir fait de mauvais vers : il parla avec tant de grâce , d’efprit & de raifon, que le roi & la reine voulurent le revoir. Il revint, & plut encor davantage. On lui donna tous les biens de l’envieux qui l’avait injuftement aceufé : mais Z a dig les rendit tous ; & l’envieux ne fut touché que du plaifir de ne pas perdre fon bien. L ’eftime du roi s’accrut de jour en jour pour Zadig. Il le mettait de tous fes plaifirs , & le confultait dans toutes fes affaires. La reine le regarda dès-lors avec une com- plaifance qui pouvait devenir dangereufe pour elle , pour le roi fon augufte époux , pour Zadig & pour le royaume. Zadig commençait à croire qu’il n’eft pas difficile d’être heureux.
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Le tems arriva où l’on célébrait une grande fête, qui revenait tous les cinq ans. C’était la coutume à
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Babilone de déclarer folemnellement, au bout de d n q années, celui des citoyens qui avait fait l’aâion la plus généreufe. Les grands & les mages étaient les juges. Le.premier fatrape, chargé du foin de la v ille , expofait les plus belles actions qui s’étaient paflees fous fon gouvernement. On allait aux voix : le roi prononçait le jugement. On venait à cette folemnité des extrémités de la terre. Le vainqueur recevait des mains du monarque une coupe d’or garnie de pier reries , & le roi lui difait ces paroles : Recevez ce prix de la gêmrojtté , Qf puijj'ent les Dieux me damier beaucoup de fujets qui vous rejfembknt !Ce jour mémorable venu , le roi parut fur fon trô ne , environné des grands , des m ages, & des dépu tés de toutes les nations qui venaient à ces je u x , où la gloire s’acquérait, non par la légèreté des chevaux, non par la force du corps, mais par la vertu. Le pre mier fatrape rapporta à haute voix les aétions qui pou vaient mériter à leurs auteurs ce prix ineftimable. Il ne parla point de la grandeur d’ame avec laquelle Z a- dig avait rendu à l’envieux toute fa fortune : ce n’é tait pas une action qui méritât de dilputer le prix.
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Il préfenta d’abord un juge , qui ayant fait perdre un procès confidcrable à un citoyen, par une mé- prife dont il n’était pas même refponfable, lui avait donné tout fon b ie n , qui était la valeur de ce que l’autre avait perdu.
Il produifit enfuite un jeune hom m e, qui étant éperdument épris d’une fille qu’il allait époufer, l’a vait cédée à un ami prêt d’expirer d’amour pour e lle , & qui avait encor payé la dot en tédant la fille.
Enfuite il fit paraître un foldat, qui dans la guerre d’Hircanie avait donné encor un plus grand exemple de généralité. Des foldats ennemis lui enlevaient fa m aîtrelfe, & il la défendait contr’eux ; on vint lui
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dire que d’autres Hircaniens enlevaient fa mère à quelques pas de là: il quitta en pleurant famaîtreffe, & courut délivrer fa mère : il retourna enfuite vers celle qu’il aimait, & la trouva expirante. Il voulut fe tuer ; fa mère lui remontra qu’elle n’avait que lui pour tout fecours, & il eut le courage de fouffrir la vie.
Les juges penchaient pour ce foldat. Le roi prit la parole , & dit : Son action & celle des autres font belles ; mais elles ne m’étonnent point ; hier Zadig en a fait une qui m’a étonné. J’avais difgracié de puis quelques jours mon miniftre & mon favori Corel. Je me plaignais de lui avec violence , & tous mes courtifans m’aifuraient que j ’étais trop doux ; c’était à qui me dirait le plus de mal de Corel. Je deman dai à Zadig ce qu’il en penfait, & il ofa en dire du bien. J’avoue que j ’ai v u , dans nos hiftoires, des exemples qu’on a payé de fon bien une erreur, qu’on a cédé fa maîtreffe , qu’on a préféré une mère à l’ob jet de fon amour : mais je n’ai jamais lu qu’un cour- tîfanait parlé avantageufement d’un miniftre difgracié, contre qui fon fouverain était en colère. Je donne vingt mille pièces d’or à chacun de ceux donc on vient de rédter les actions genereufes : mais je donne la coupe à Zadig.
S ire, lui d i t - i l , c’eft votre majefté feule qui mé rite la coupe, c’eft elle qui a fuit faction la plus inouïe, puifqu’ctant r o i, vous ne vous êtes point fâché con- tre votre efclave, lorlqu’il contredifait votre paffion. On admira le roi & Zadig. Le juge qui avait donné fon bien , l’amant qui avait marié fa maîtreffe à fon am i, le foldat qtii avait préféré le falut de fa mère à celui de fa^ maîtreffe , reçurent les préfens du mo narque ; ils virent leurs noms écrits dans le livre des généreux. Zadig eut la coupe. L e roi acquit la répu tation d’un bon prince, qu’il ne garda pas longtems. Ce jour fut confacré par des fêtes plus longues que .
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la loi ne le portait. La mémoire s’en conferve encor dans l’Afie. Zadig difait : Je fuis donc enfin heureux 5 mais il fe trompait.
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Le roi avait perdu fon premier miniftre. Il choifit Zadig pour remplir cette place. Toutes les belles da mes de Babilone applaudirent à ce choix ; car depuis la fondation de l’empire il n’ y avait jamais eu de mi niftre fi jeune. Tous les courtifans furent fâchés; l’en vieux en eut un crachement de fa n g , & le nez lui enfla prodigieufement. Zadig ayant remercié le roi & la reine, alla remercier auflï le perroquet : Bel oifeau » lui dit - i l , c’eft vous qui m’avez fauve la v i e , & qui m’avez fait premier miniftre : la chienne & le cheval de leurs maj elles m’avaient fait beaucoup de m al, mais vous m’avez fait du bien. Voilà donc de quoi dépen dent les deftins des hommes ! mais , a jo u ta -t-il, un bonheur fi étrange fera peut-être bientôt évanoui. Le perroquet répondit, Oui. Ce mot frappa Z a d ig } ce pendant comme il était bon phyficien , & qu’il ne croyait pas que les perroquets fuffent prophètes , il fe raffura bientôt, & fe mit à exercer fon miniftère de fon mieux.
Il fit fentir à tout le monde le pouvoir facré des lo ix , & ne fit fentir à perfonne le poids de fa dignité. Il ne gêna point les voix du divan, & chaque vifir pouvait avoir un avis fans lui déplaire. Quand il jugeait une affaire , ce n’était pas lui qui ju g ea it, c’était la loi ; mais quand elle était trop févère , il la tempérait ; & quand on manquait de lo ix , fon équité en faifait qu’on aurait prifes pour celles de oroajire,
. C’eft de lui que les nations tiennent ce grand prin cipe , qu’il vaut mieux hazarder de fauver un
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... ... .. . ... ... .. iyyq g & S w ffy Z A D I G 20ble que de condamner un innocent. Il croyait que les loix étaient faites pour fecourir les citoyens, autant que pour les intimider. Son principal talent était de démêler la vérité que tous les hommes cherchent à obfcurcir. Dès les premiers jours de fon adminiftration il mit ce grand talent en ufage. Un fameux négociant de Babilone était mort aux indes ; il avait fait fes hé ritiers fes deux fils par portions égales , après avoir marié leur fœur ; & il laiffait un préfent de trente mille pièces d’or à celui de fes deux fils qui ferait jugé l’aimer davantage. L’aîné lui bâtit un tombeau : le fécond augmenta d’une partie de fon héritage la dot de fa fœur : chacun difait , C’eft l’aîné qui aime le mieux fon père ; le cadet aime mieux fa fœur ; c’eft à l’aîné qu’appartiennent les trente mille pièces.
Zadig les fit venir tous deux l’un après l’autre. Il dit à l’aîné : Votre père n’ell point mort, il eft guéri de fa dernière maladie , il revient à Babilone. Dieu foit loué , répondit le jeune homme ; mais voilà un tombeau qui m’a coûté bien cher ! Zadig dit enfuite la même chofe au cadet. Dieu foit lo u é, répondit-il, je vais rendre à mon père tout ce que j’a i , mais je voudrais qu’il laiffât à ma fœur ce que je lui ai don né. Vous ne rendrez rie n , dit Zadig , & vous aurez les trente mille pièces ; c’eft vous qui aimez le mieux votre père.
Une fille fort riche avait fait une promeffe de ma riage à deux mages , & après avoir reçu quelques mois des inftruAions de l’un & de l’autre, elle fe trouva groffe. Us voulaient tous deux l’époufer. Je prendrai pour mon mari , dit - elle , celui des deux qui m’a mis en état de donner un citoyen à l’empire. C’eft moi qui ai fait cette bonne œ uvre, dit l’un : C’eft moi qui ai eu cet avantage, dit l’autre. Eh bien, ré pondit-elle ; je reconnais pour père de l’enfant celui des deux qui lui pourra donner la meilleure éduca tion. Elle accoucha d’un fils. Chacun des mages veut
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l’élever. La caufe eft portée devant Zadig. Il Fait venir les-deux mages. Qu’enfeigneras-tu à ton pu pille ? ' dit - il au premier. Je lui apprendrai , dit le doéteur, les huit parties d’oraifon, la dialectique, l’af- trologie, la démonomanie, ce que c’eû que la fubftance & l ’accident, l’abftrait & le con cret, les monades & l ’harmonie préétablie. M o i, dit le fécon d, je tâcherai de le rendre jufte & digne d’avoir des amis. Zadig prononça , Qtie tu fois- fo n -père ou non, tu èpouferas fa mère.
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C’eft ainfi qu’il montrait tous les jours la fubtilité de fon génie & la bonté de fon ame ; on l’admirait, & cependant on l’aimait. Il paffait pour le plus for tuné de tous les hommes ; tout l’empire était rempli de fon nom ; toutes les femmes le lorgnaient ; tous les citoyens célébraient fa juftice ; les favans le regar daient comme leur oracle ; les prêtres même avouaient qu’il en favait plus que le vieux archimage Yèbor. On était bien loin alors de lui faire des procès fur les grifons ; on ne croyait que ce qui lui femblqit croyable.Il y avait une grande querelle dans Babilone, qui durait depuis quinze cent années, & qui partageait l ’empire en deux feétes opiniâtres ; l’une prétendait qu’il ne falait jamais entrer dans le temple de M itra que du pied gauche ; l’autre avait cette coutume en abomination, & n’entrait jamais que du pied droit. On attendait le jour de la fête folemnelle du feu facré, pour favoir quelle fecte ferait favorifée par Zadig. L ’univers avait les yeux fur fes deux pieds , & toute la ville était en agitation & en fufpens. Zadig entra dans le temple en fautant à pieds joints , & il prouva enfuite par un difcours éloquent, que le Die u du ciel
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& de la terre, qui n’a acception de perfonne , ne fait pas plus de cas de la jambe gauche que de la jambe droite. L ’envieux & fa femme prétendirent que dans fon difcours il “n’y avait pas aiTez de figures , qu’il n’avait pas fait allez danfer Jes montagnes & les col* lines. Il ell fec & fans génie, difaient-ils ; on ne voit chez lui ni la mer s’en fu ir, ni les étoiles tom ber, ni le foleil fe fondre comme de la cire : il n’a point ie bon ftile oriental. Zadig fe contentait d’avoir ie flile de la raifon. Tout le monde fut pour l u i , non pas parce qu’il était dans le bon chem in, non pas parce qu’il était raifonnable, non pas parce qu’il était aima ble , mais parce qu’il était premier vifir.
Il termina auffi heureufement le grand procès entre les mages blancs & les mages noirs. Les blancs fou- tenaient que c’était une impiété de fe tourner en priant
Di e u vers l’orient d’hyver : les noirs affinaient que
Di e u avait en horreur les prières des hommes qui ie
tournaient vers le couchant d’été. Zadig ordonna qu’on fe tournât comme on voudrait.
Il trouva ainfi le fecret d’expédier le matin les affai- tes particulières & les générales : le relie du jour il s’occupait des embelliffemens de Babilone : il faifait repréfenter des tragédies où l’on pleurait, & des comé dies où l’on riait ; ce qui était pâlie de mode depuis longtem s, & ce qu’il fit renaître parce qu’il avait du goût. Il ne prétendait pas en favoir plus que les artif- tes ; il les récompenfait par des bienfaits & des diflinc- tions, & n’était point jaloux en fecret de leurs talens. Le foir il amufait beaucoup le r o i, & furtout la reine. Le roi difait, Le grand miniilre! La reine difait, L ’ai mable miniftre ! & tous deux ajoutaient , C’eût été grand dommage qu’il eût été pendu.
Jamais homme en place ne fut obligé de donner tant d’audiences aux dames. La plupart venaient lui parler des affaires qu’elles n’avaient point, pour en avoir une
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avec lui. La femme de l'envieux s’y préfenta des pre mières ; elle lui jura par M itr a , par Zenda V ejia, & par le feu facré, qu’elle avait dételle la conduite de fon mari ; elle lui confia enfuite que ce mari était un jaloux, un brutal ; elle lui fit entendre que les Dieux le puniffaient, en lui refufant-les précieux effets de ce fieu facré par lequel feul l’homme eft femblable aux immortels : elle finit par laiffer tomber fa jarretière ; Zadig la ramaffa avec fa politeffe ordinaire, mais il ne la rattacha point au genou de la dame ; & cette petite faute, fi c’en eft une, fut la caufe des plus hor ribles infortunes. Zadig n’y penfa pas , & la femme de l’envieux y penfa beaucoup.
D ’autres dames fe préfentaient tous les jours. Les annales fecrettes de Babilone prétendent qu’il fuc. comba une fois , mais qu’il fut tout étonné de jouir fans volupté , & d’embraffer fon amante avec diftrac- tion. Celle à qui il donna, fans prefque s’en apperce- vo ir, des marques de fa protection, était une femme de chambre de la reine AJiartè. Cette tendre Babilo- nienne fe difait à elle-m êm e pour fe confoler : I f faut que cet homme - là ait prodigieufement d’affaires dans la tê te , puifqu’il y fonge encor, même en faifant l’a mour. Il échappa à Z a d ig , dans les inftans où plu- fieurs perfonnes ne difent mot , & où d’autres ne prononcent que des paroles facrées, de s’écrier tout- d’un - coup , La reine, La Babilonienne crut qu’enfin il était revenu à lui dans un bon m om ent, & qu’il lui difait , M a reine. Mais Zadig toûjours très diftrait prononça le nom d’AJlartè. La dame , qui dans ces heureufes circonftances interprétait tout à fon avanta ge , s’imagina que cela voulait dire , Vous êtes plus belle que la reine Ajlartè. Elle fortit du ferrail de Zadig avec de très beaux préfens. Elle alla conter fon avanture à l’envieufe, qui était fon amie intime ; celle - ci fut cruellement piquée de la préférence : Il n’a pas daigné feulement, dit - elle, me rattacher cette jarretière que v o ic i, & dont je ne veux plus me
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vir. Oh ! oh ! dit la fortunée à i’ènvieufê, vous portez les mêmes jarretières que la reine ! Vous les prenez donc chez la même faifeufe ? L ’envieufe rêva profon dément , ne répondit rie n , & alla confulter fon mari l’envieux.
Cependant Zadig s’appercevait qu’il avait toujours des diftraétions quand il donnait des audiences , & quand il jugeait ; il ne favait à quoi les attribuer ; c’ctait là fa feule peine.
I l . eut un fonge : il lui femblait qu’il était cou ché d’abord fur des herbes féches , parmi lefquelles il y en avait quelques-unes de piquantes qui l’incom m odaient, & qu’enfuite il repofait mollement fur un lit de rofes dont il fortait un ferpent qui le bleffait au cœur de fa langue acérée & envenimée. H élas, difait - i l , j ’ai été longtems couché fur ces herbes fé ches & piquantes, je fuis maintenant fur le lit de ro fes ; mais quel fera le ferpent ?
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t e malheur de Zadig vînt de fon bonheur même , & furtout de fon mérite. Il avait tous les jours des entretiens avec le roi & avec Ajiarti fon augufte épou- fe. Les charmes de fa converfation redoublaient en cor par cette envie de plaire qui eft à l ’efprit ce que la parure eft à la beauté ; fa jeunelTe & fes grâces firent infenlîblement fur Ajiarti une imprefilon dont elle ne s’apperçut pas d’abord. Sa paffion croilfait dans le fein de l’innocence. A jiarti fe livrait fans fcrupule & fans crainte au piaifir de voir & d’en tendre un homme cher à fon époux & à l’état ; elle ne ceffait de le vanter au roi ; elle en parlait à fes fem m es, qui enchériiiaient encor fur fes louanges ; tout fervait à enfoncer dans fon cœur le trait qu’elle
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Hi s t o i r e O r i e n t a l e . 2 ? ne Tentait pas. Elle faifait des préfens à Z a dig, dans lefquels il entrait plus de galanterie qu’ elle ne pen- fait ; elle croyait ne lui parler qu’en reine contente de fes ferviees, & quelquefois fes expreffions étaient d’une femme fenfible.
Aftartè était beaucoup plus belle que cette Sémite qui haïlfàit tant les borgnes, & que cette autre fem me qui avait voulu couper le nez à fon époux. La familiarité d’ Aftartè, fes difcours tendres dont elle commençait à rou gir, fes regards qu’elle voulait dé tourner , & qui fe fixaient fur les Tiens, allumèrent dans le cœur de Zadig un feu dont il s’étonna. Il combattit ; il appella à fon fecours la philofophie, qui l’avait tèûjours fecouru ; il n’en tira que des lumiè res , & n’en reçut aucun foulagement. Le devoir, la reconnaiflance , la majefté fouveraine vio lé e , fe préfentaient à fes yeux comme des Dieux vengeurs ; il combattait, il triomphait ; mais cette vidoire qu’il falait remporter à tout moment lui coûtait des gé- miffemens & des larmes. Il n’ofait plus parler à la reine avec cette douce liberté qui avait eu tant de charmes pour tous deux ; fes yeux fe couvraient d’un nuage ; fes difcours étaient contraints & fans fuite : il baillait la vue ; & quand malgré lui fes regards fe tournaient vers Aftartè, ils rencontraient ceux de la reine mouillés de pleurs dont il partait des traits de flamme : ils femblaient fe dire l’un à l’autre , Nous nous adorons & nous craignons de nous aimer; nous brûlons tous deux d’ un feu que nous condamnons.
Zadig fortait d’auprès d’e lle , égaré , éperdu, le cœur furchargé d’un fardeau qu’il ne pouvait plus porter : dans la violence de fes agitations, il laifla pé nétrer fon fecret à fon ami Cador, comme un homme q u i , ayant foutenu longtems les atteintes d’une vive douleur , fait enfin connaître fon mal par un cri qu’un redoublement aigu lui arrache , & par la fueur froide qui coule fur fon front.
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Cador lui dit : J’ai déjà'dém êlé les fentimens que vous vouliez vous cacher à vous-même ; les pallions ont des fignes auxquels on ne peut fe méprendre. Jugez , mon cher Z a d ig , puifque j ’ai lu dans votre cœ u r, fi le roi n’y découvrira pas un fentiment qui l’offenfe. 11 n’a d’autre défaut que celui d’être le plus jaloux des hommes. Vous réfiitez à votre paffion avec plus de force que la reine ne combat la fienne, parce que vous êtes philofophe, & parce que vous êtes Zadig. AJiartè eft femme ; elle lailfe parler fes regards avec d’autant plus d’imprudence , qu’elle ne fe croit pas encor coupable. Malheureufement ralfu- rée fur fon innocence , elle néglige des dehors né- ceffaires. Je tremblerai pour elle , tant qu’elle n’aura rien à fe reprocher. Si vous étiez d’accord l’un & l’autre, vous fauriez tromper tous les yeux : une pafi lion naiffante & combattue éclate ; un amour fatisfait fuit fe cacher. Zadig frémit à la propofition de tra hir le roi fon bienfaicteur ; & jamais il ne fut plus fi dèle à fon prince , que quand il fut coupable envers lui d’un crime involontaire. Cependant la reine pro nonçait fi fouvent le nom de Z a dig, fon front fe cou vrait de tant de rougeur en le prononçant ; elle était tantôt fi animée, tantôt fi interdite, quand elle lui parlait en préfence du roi ; une rêverie fi profonde s’emparait d’elle , quand il était forti , que le roi fut troublé. Il crut tout ce qu’il voyait, & imagina tout ce qu’il ne voyait point. Il remarqua furtout, que les babouches de fa femme étaient bleues , & que les ba bouches de Zadig étaient bleues, que les rubans rie fa femme étaient jaunes , & que le bonnet de Zadig était jaune : c’était là de terribles indices pour un prince délicat. Les foupçons fe tournèrent en certi tude dans fon efprit aigri.
Tous les efclaves des rois & des reines font autant d’efpions de leurs cœurs. On pénétra bientôt qu’Af- tartè était tendre , & que Moabdar était jaloux. L ’en vieux engagea l’envieufe à envoyer au roi fa jarre- ■yw
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tïère , qui reffemblait à celle de la reine. Pour fur- croit de malheur cette jarretière était bleue. Le mo narque ne fongea plus qu’à la manière de fe venger. Il réfolut une nuit d’empoifonner la re in e ,
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c de faire mourir Zadig par le cordeau , au point du jour. L’or dre en fut donné à un impitoyable eunuque, exécu teur de fes vengeances. Il y avait alors dans la cham bre du roi un petit nain qui était m u et, mais qui n’était pas fourd. On le fouffrait toujours : il était témoin de ce qui fe paffait de plus fe c r e t, comme un animal domeftique. Ce petit muet était très atta ché à la reine & à Zadig. Il entendit avec autant de furprife que d’horreur, donner l’ordre de leur mort. Mais comment faire pour prévenir cet ordre effroya ble , qui allait s’exécuter dans peu d’heures ? Il ne favait pas écrire, mais il avait appris à peindre, & favait furtout faire reffembler. Il paffa une partie de la nuit à crayonner ce qu’il voulait faire entendre à la reine. Son deffein repréfentait le roi agité de fureur, dans un coin du tableau , donnant des ordres à fon eunuque ; un cordeau bleu , & un vafe fur une tab le, avec des jarretières bleues, & des rubans jau nes ; la reine , dans le milieu du tableau , expirante entre les bras de fes femmes ; & Zadig étranglé à fes pieds. L ’horizon repréfentait un foleil le v a n t, pour marquer que cette horrible exécution devait fe faire aux premiers rayons de l’ aurore. Dès qu’il eut fini cet ouvrage, il courut chez une femme d’ AJlar. t é , la réveilla, & lui fit entendre qu’il falait dans l’inftant même porter ce tableau à la reine.:
Cependant au milieu de la n u it, on vient frapper à la porte de Zadig ; on le réveille ; on lu i donne un billet de la reine ; il doute fi e’eft un fonge ; il ouvre la lettre d’une main tremblante. Quelle fut fa fur prife, & qui pourrait exprimer la confternation & le defefpoir dont il fut accablé, quand il lut ces paro les : Fuyez dam Pinjlant même , ou P on va vous ar racher la vie. F u y e z , Z a d ig , je vous Pardonne au
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Z A D I G ,
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nom de notre amour & de mes rubans jaunes. Je n’étais point coupable : mais je fens que je vais mou rir criminelle.
Zadig eut à peine la force de parler. Il ordonna qu’on fit venir Cador ,• & fans lui rien d ire , il lui donna ce billet. Cador le força d’obéir, & de pren dre fur le champ la route de Memphis, Si vous ofez aller trouver la reine , lui d it-il, votis hâtez fa mort ; fi vous parlez au r oi , vous la perdez encore. Je me charge de fa deftinée : fuivez la vôtre. Je répandrai le bruit que vous avez pris la route des Indes. Je viendrai bientôt vous trouver, & je vous apprendrai ce qui lé fera pafle à Babilone.
Cador, dans le moment même , fit placer deux dro madaires des plus légers à la courfe vers une porte ; fecrette du palais ; il fit monter Zadig , qu’il falut porter, & qui était près de rendre l’ame. Un feul domeftique l’accompagna ; & bientôt Cador , plonge dans l’étonnement & dans la douleur , perdit fon ami de vue.
Cet illuftre fugitif arrivé fur le bord d’une colli ne , dont on voyait Babilone, tourna la vue fur le palais de la reine , & s’évanouît, il ne reprit fes fens que pour verfer des larmes, & pour fouhaiter la mort. Enfin, après s’ctre occupé de la deftinée déplorable de la plus aimable des femmes & de la première reine du monde, il fit un moment de retour fur lui-même, & s’écria : Qu’eft-ce donc que la vie humaine ? O vertu ! à quoi m’avez-vous fervi ? Deux femmes m’ont indignement trompé ; la troifiéme , qui n’eft point cou pable , & qui eft plus belle que les autres , va mou rir ! Tout ce que j ’ai fait de bien a toujours été pour moi une fource de malédictions , & je n’ai été élevé au comble de la grandeur, que pour tomber dans le plus horrible précipice de l’infortune. Si j ’euffe été méchant , comme tant d’autres , je ferais heureux
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i s t o i r eO
r i e n t a l e.
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comme eux. Accablé de ces réflexions fu n eftes,les yeux chargés du voile de la douleur , la pâleur de la mort fur le vifage, & l’ame abîmée dans l’excès d’un fombre defelpoir, il continuait fon voyage vers l ’Egypte.
L a f e m m e b a t t u e
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Zadig dirigeait fa route fur les étoiles. La conf- tellation d’ Orion, & le brillant aftre de Sirius le gui daient vers le pôle de Canope.