Chap. 11 — Indépendance et réconciliation.
L’orage a traîné toute la nuit, rendant mon sommeil plus que léger. Entre le tonnerre, raison-nant dans les rues, et les violents éclairs, je n’ai dormi que quelques heures, si je peux appeler ça dormir. La matinée commence difficilement, les premières visites ne me satisfont pas. Les apparte-ments sont trop petits, mal agencés, trop chers... Mais je finis enfin par trouver l’appartement qu’il me fallait. À mon retour à l’hôtel, j’annonce la nouvelle aux parents de Gretta. Astrid oscille entre la joie et la tristesse. Je monte à l’étage faire mes valises : il était temps de partir. J’ai acheté le petit appartement sur un coup de cœur, et je voulais m’y installer maintenant. Je tente de mettre la chambre comme je l’ai trouvé, je remets tout à sa place, range, vide, réinstalle... Comme si je n’étais jamais venue. Je descends au bout d’une bonne heure. Astrid m’attend au salon. Conrad, lui, fume à la cuisine, devant son café et son journal. Il n’aime pas les au revoir, les changements. Il n’a jamais été très sentimental. Astrid, elle, est quelqu’un de sensible et de doux. Elle tient toujours à s’assurer que tout va pour le mieux. Une qualité, pour son travail, pouvant vite devenir étouffante pour son entourage. Elle me regarde, l’air attristé.
— Tu es sûre de vouloir partir ? Il n’y a rien que nous puissions faire ?
— Merci beaucoup, Mme Friedrisch, mais vous avez déjà fait suffisamment. Il est temps pour moi de prendre mon envol.
Elle m’embrasse sur le front, souriante. Une larme roule sur sa joue droite, et je souris à mon tour. En sortant de l’hôtel, je suis prise par une brise légère, entre la douceur et le froid. Nous sommes au mois de mars, et l’hiver commence à doucement céder sa place au printemps. Les rues de Berlin portent toujours les séquelles de la chasse aux Juifs. Partout, les rues dévoilent des ruines, des fa-çades saccagées, ravagées, dégradées... Je traverse la ville avec mes petites valises et mes sacs. En-fin, le Tiergarten se montre. Ses arbres encore nus se dévoilent doucement, et je m’engouffre dans la TiergartenStrass d’un pas ferme. L’air du parc arrive jusqu’à moi et me remplit de joie. Enfin, je sens mon indépendance approchée. Ma liberté, même. Le numéro 6 de la rue se distingue, avec son petit jardin, juste à l’entrée. Une maison assez carrée et imposante, derrière de grands arbres. Une allée en gravier permet de relier le portail à l’entrée de la maison. Il y a une grande porte, au centre de la bâtisse, et une plus petite, sur le côté. Un homme attend appuyer sur le chambranle de la petite porte. Il me fait signe de le rejoindre.
— Vous voulez un peu d’aide ?
Il prend une de mes valises et nous montons à l’étage. Au bout du couloir, juste en face, une porte donne sur l’appartement. Il ne comporte que trois pièces : une cuisine, équipée du strict minimum, une salle de bain, et une chambre-salon. J’ai déjà pensé à toute l’installation du studio, ne reste plus qu’à acheter le mobilier.
— Donc, voici les clés, le reste, tout était bon, je crois. — Nous avions vérifié, oui.
Il me donne les clés, me sert la main et me laisse, déposant la valise sur le sol. Me voilà chez moi... Cette phrase résonne encore étrangement dans ma tête, sans doute parce qu’elle n’est pas encore as-similée. Je regarde et analyse, de long en large, l’appartement qui est mien. Deux grandes fenêtres apportent la lumière pour la cuisine et la chambre, rendant l’espace accueillant. Je dépose toutes mes affaires sur le sol avant de repartir pour acheter quelques meubles.
Aidée par un homme du magasin, je me retrouve à installer lit, étagères, rangements....Dans la soi-rée, tout est fin prêt. Je suis enfin dans un logement digne de ce nom, habitable et agréable. Je me
laisse glisser sur le lit pour quelques minutes, avant de profiter d’une douche, d’un bon repas, et d’une bonne nuit de sommeil.
J’ai dormi comme un loir, contrairement à la précédente nuit. Le ciel est d’un bleu éclatant, et le Reichstag grouille de monde. Je rayonne, en cette douce matinée de mars. Souriante, j’avance d’un pas sûr dans la grande bâtisse. Ma bonne humeur semble se transmettre autour de moi. À mon pas-sage, les gens sourient, se saluent... Comme c’est agréable ! En arrivant au bureau, j’aperçois Gretta, déjà au travail. Je me campe devant elle, décidée à lui annoncer la nouvelle.
— Tu peux retourner chez toi. — Pardon ?
Elle me regarde, l’air surpris. — Tu peux retourner chez toi. — Pourquoi me dis-tu ça ?
— J’ai un appartement, je ne suis plus chez tes parents, la voix est libre.
Elle s’était replongée dans son travail, mais s’arrête en entendant la dernière phrase. Les minutes qui succèdent semblent ne plus finir, le silence et l’immobilité s’installant.
— Pfiou, j’en pouvais plus de vivre chez Wilhelm ! C’est tellement... sale, sombre et étroit ! On se regarde toutes les deux, avant d’exploser de rire. La première fois depuis des mois. Un rire simple et naturel, sans retenue, sans rien. Pas de fausseté, ou de colère. On se regarde à nouveau, mais personne ne dit rien.
— Tu sais, je suis désolée, de tout ce que j’ai pu dire le jour de mon anniversaire...
Elle a pris la parole seule. Je ne savais pas quoi dire, de toute façon. Je me contente de la fixer, sim-plement. Je ne sais pas ce que j’attends d’elle, peut-être de plus amples informations. Mais rien ne vient. Alors j’entreprends d’enchaîner en lui demandant pourquoi maintenant. Elle me répond qu’elle pensait à trop de choses, et que la jalousie l’avait emporté sur le reste. Qu’elle s’en voulait, de ne pas être revenue plus tôt. Je lui lance un sourire désolé, mais n’avait toujours rien à dire. Ma langue se délie le temps d’énoncer un « Je suis contente, si on arrive à se reparler », avant d’aller re-joindre mon bureau. Les papiers m’attendaient déjà, formant des piles instables qui menaçaient de tomber à chaque instant. Je m’assois sur ma chaise de bois, recouverte de son coussin de velours. Gretta vient quelques minutes plus tard, une tasse à la main. Elle la dépose sur le coin de mon bu-reau, et repart travailler. J’avais l’espoir de voir notre amitié revenir à la normale... En tout cas, nous nous reparlions, ce qui était déjà un grand pas en avant.
La journée se passe sans encombre, juste des discussions, ce qu’il y a de plus normal. Gretta tra-vaillant assez loin de moi, je travaille tranquille et arrive à rattraper mon retard. Car oui, à cause de l’orage de la dernière fois, j’avais accumulé un retard que je n’arrivais pas à rattraper. Trop de pré-occupations, pas assez de temps, trop de distractions... d’autres choses en tête, simplement. Je rentre chez moi, le cœur léger. J’étais vidée d’un fardeau qui pesait lourd, depuis quelque temps. Alors que je me préparais le repas — du riz et de la saucisse —, on frappe à la porte. Une fois, puis deux. J’ac-célère le pas et ouvre la porte. Hanz se tient debout, là, juste devant moi, des fleurs à la main.
— Comment m’as-tu trouvé ?
Je ne me souviens plus lui avoir parlé de l’appartement. Pourtant, il se trouve là, devant ma porte, fier de sa surprise.
— Je t’ai vu rentré dans la maison. — Tu m’as suivi ?
— Non, non, j’étais juste à côté.
Le numéro 4 de la TiergartenStrasse grouillait souvent de soldats allemands et d’hommes plutôt sombres. J’ai souvent remarqué des allées et venues en sortant de chez moi, ou en rentrant parfois même. C’est un ballet assez sombre, quand on y pense. Ils sortent tous la mine étrange, sérieuse ou heureuse, mais avec un ton que je n’arrive pas à décrire. Je suis étonnée de voir Hanz ici. J’ignore d’ailleurs comment il fait pour se tenir devant moi avec un tel sourire alors qu’il vient de découvrir que j’habite enfin seule.
— Tu ne m’en veux pas ? — Je devrais peut être ?
— Et bien... j’ai un appartement seule, et je ne prends pas la peine de te le dire. Tu le dé-couvres comme ça, et toi, tu arrives avec un bouquet de fleurs, sourire aux lèvres.
— Tu as le droit de ne pas tout me dire, même si j’aurais aimé le savoir de ta bouche, certes. Mais voilà, je suis content de te voir malgré tout !
Il me tend le bouquet. Des tulipes, de grosses tulipes de diverses couleurs, des prunes, des bor-deaux, des noirs, des jaunes pâles, des blanches, des rosées... Certaines sont lisses, d’autres ont les bords dentelés, et certaines plusieurs couleurs, mais elles sont toutes superbes, formant un bouquet chaleureux qui ornera parfaitement mon appartement. Je dépose le bouquet dans un vase, juste à cô-té de mon lit. J’invite Hanz à entrer. Il découvre le studio, regardant chaque pièce, chaque meuble, chaque espace. Il s’arrête au milieu de la pièce de vie, face à la porte. Je me demande ce qu’il re-garde avec tant d’intérêt.
— Tu l’utilises souvent ?
Je ne comprends pas de quoi il me parle. Soudain, il me montre la bibliothèque. Étrangement, cet appartement comprenait une énorme bibliothèque, qui tapissait les murs entourant la porte et conti-nuait après l’angle, à droite de l’entrée. Une bibliothèque pleine, avec une échelle pour accéder aux étages, et une grille de bronze, dessinant de subtiles arabesques. Cela m’avait étonné de voir un ap-partement en vente avec un tel trésor. Une bibliothèque de choix, soit dit en passant. Le propriétaire m’avait clairement annoncé la mort de l’ancien locataire, mort naturelle, qui l’avait empêché de vi-der les lieux. Sans famille, personne n’avait pris aucune nouvelle, et la bibliothèque faisant partie intégrante de l’appartement, le propriétaire avait décidé de la garder. Je ne m’en suis pas encore ser-vis, non. Pas encore. J’avais déjà pu survoler quelques titres, mais je n’ai rien lu. Pas encore, du moins. Mais j’ai déjà prévu d’installer le nécessaire pour, à savoir une lampe et un fauteuil.
Puisque Hanz est ici, je lui propose de rester manger. Autant que sa visite soit rentable, malgré le faible repas que j’ai fait. Il reste volontiers et profite du repas, avant de rentrer chez lui. Déjà deux jours que je suis dans cet appartement. Que je suis chez moi. Ça fait étrange de dire cela. Mais ça y est, j’ai passé une nouvelle étape de ma vie. Et ça semble me changer un peu, au final. Je me sens plus responsable, plus sûre. Je me couche l’air serein, bien plus serein que d’habitude. Mais c’est si agréable de se sentir libre...
Les journées se suivent et se ressemblent. Je me lève, déjeune, me douche, pars travailler, rentre, mange, lis, prends une douche et me couche. Gretta me parle de plus en plus, nous recommençons à rire, à profiter. Nous mangeons même encore parfois ensemble. De plus en plus régulièrement. Tout le temps, même, maintenant. Les mois passent et la fin d’année approche tranquillement, amenant l’hiver. Le soleil persiste toujours un peu, de temps à autre. Gretta a découvert mon chez-moi avec bonheur. Elle semblait ravie pour moi de la tournure des choses. Au travail, nous avions mis côte à côte nos bureaux, suite à la volonté du Führer. Nous voyant réconciliées, il avait émis l’idée de nous
voir ensemble, à la sortie de son bureau. Le travail ne manquant pas, il nous faisait également choi-sir une assistante. Surtout pour moi. Les fiches s’accumulaient de plus en plus, et je me voyais rece-voir de nouvelles missions, plus longues et prenantes, si bien que les fiches attendaient, prenant un retard considérable. Sans obtenir de promotion, je m’étais vue devenir l’assistante de Gretta, en quelque sorte. L’idée venait d’elle, trouvant les missions parfois trop complexes ou trop difficiles à gérer pour elle. Nous recevions une jeune demoiselle, qu’Adolf avait rencontrée. Il connaissait sa mère, une jeune femme charmante, avait-il dit. Ingrid Göschein. Jeune fille de 18 ans, elle se tient devant nous, tout sourire, fière de sa présence ici. Elle porte une robe légère, écrue à motifs roses, au col de dentelle, assortie à des escarpins pâles, et une coiffure simple, constituée principalement d’Anglaises et de bouclettes. Elle nous regarde, le sourire niais, la poitrine mise en avant. Gretta se lève pour l’accueillir. Elle lui demande son nom, son prénom, juste avant que le Führer n’arrive dans son bureau et appelle Gretta. Celle-ci s’exécute, laissant Ingrid plantée là, au milieu du bureau. Au passage, elle me lance un regard, signe que je devais reprendre son rôle. Je me lève et m’avance vers Ingrid, qui avait perdu de son sourire et ne quittait plus des yeux la porte du bureau.
— Un peu d’attention, s’il vous plaît, Mademoiselle Göschein, je n’ai pas que cela à faire. Elle reporte son intérêt sur moi, un éclat d’animosité dans le regard. Mon ton n’a pas dû lui plaire, probablement, mais je lui suis, de toute façon, supérieur. Et sa perte d’attention me faisait perdre mon temps. Je n’ai donc aucune raison d’être agréable.
— Que vous a dit Mademoiselle Friedrisch ? — Rien. À part son nom et son rôle.
— Bien. Je suis Raphaëlle Strauss, assistante de Mademoiselle Friedrisch, et donc du Führer également, et votre supérieur.
Elle fait une moue contrariée, cette annonce ne l’enchante guère. — Ceci ne vous plaît pas ?
— Si, si...
— Rassurez-vous, si ma présence vous dérange, la porte est juste derrière vous, votre sortie est donc envisageable.
— Non non non, ça ira très bien !
Il y eut presque un mouvement de panique dans son regard à cette remarque. C’est comme si elle ne devait absolument pas quitter ce lieu, comme si elle devait obligatoirement se faire embaucher.
— Bien. Votre bureau se trouve là-haut. Votre travail, trier les fiches, ceux qui sont morts dans le classeur rouge, ceux qui sont en détention, dans le noir, les autres dans le vert. Il faut appliquer sur chacune des feuilles le tampon Jüde, avant de les classer.
— C’est tout ?
— Vous ferez l’effort de ne pas parler, et d’être le plus efficace possible. Vous êtes censées m’assister, je ne veux donc plus voir aucune fiche en attente en fin de journée.
— Vous avez vu le tas que j’ai ?
— Vous voulez voir ce que j’ai à faire, peut-être ? Vous n’avez guère le choix si vous voulez travailler ici.
Gretta sort du bureau, pose une main sur mon épaule et m’invite à y aller, à mon tour. Elle reprend donc la conversation, demandant à Ingrid ce que je lui avais énoncé. Elle conclut par un « Je pense que vous savez tout, alors au travail ! », avant de retourner s’asseoir à son bureau. J’entends la dé-marche traînante d’Ingrid jusqu’à son bureau. Je ferme la porte derrière moi. Adolf me regarde, l’air grave, si bien que je me demande pourquoi je suis ici. Il finit par lever la tête et me regarder, l’air
pensif. Il m’invite à m’installer, juste en face de lui. Je m’exécute, et attends qu’il dise enfin quelque chose. Au bout de quelques minutes, qui me semblent une éternité, il ouvre enfin la bouche. — Tu ne le sais peut-être pas, mais d’ici trois jours, une petite fête aura lieu, ici même. Fête à laquelle tu es naturellement invitée.
— En quoi ceci nécessite-t-il un rendez-vous privé ?
— Je sais que tu n’aimes pas vraiment être mise en avant. Hanz est en quelque sorte l’instiga-teur de cette fête, il est donc normal qu’il soit présent, visible et omniprésent, ou presque.
— Et vu que je suis sa compagne, je devrais en faire de même, n’est-ce pas ?
— En effet. Je préfère t’en parler avant, pour éviter les mauvaises surprises, mais je compren-drais que tu préfères ne pas venir.
— Je viendrais. C’est l’occasion ou jamais de faire un pas en avant !
Il me tend une boîte blanche, un sourire en coin. Je le regarde sans trop comprendre, avec un pince-ment au ventre. Je pense avoir deviné le contenu de la boîte... Il m’invite à l’ouvrir, ce que je fais. Et j’ai vu juste... Une robe, une superbe robe, devrais-je, est soigneusement pliée. Elle a dû coûter une fortune, vu la qualité du tissu et de la broderie... Je me sens un peu mal à l’aise, je ne mérite pas vraiment ce cadeau. Mais Adolf semble y tenir. Alors je sors du bureau, la boîte en main, et referme la porte derrière moi. Gretta me regarde, étincelante. Elle s’est probablement vu offrir la même op-portunité. Ingrid, quant à elle, est installée à son bureau, seule. Elle agite les feuilles avec mollesse, tamponnant machinalement chacune d’elle, sans conviction. Personne ne dit mot. Le silence est maître jusqu’à ce que le Führer quitte son bureau. Je note qu’Ingrid ne le quitte pas des yeux. Elle arrête sa moindre action dès qu’il passe, comme une fanatique devant son dieu. Quand il quitte défi-nitivement le Reichstag, Gretta laisse exploser sa joie. Ingrid la regarde sans comprendre, l’air presque blasé par une telle attitude. Alors qu’elle-même était pire. Mon amie me regarde, son sou-rire s’effaçant doucement face à ma mine défraîchie.
— Enfin, Raphaëlle, tu n’es pas contente ?
Pourquoi être heureuse d’être invitée à une fête de la sorte ? Je l’ignore. Mais il semble que ça soit de circonstance.
— Pas vraiment, non. Je m’en serais passée. — Mais enfin pourquoi ?
— Tu le sais très bien !
Nous avions été amies suffisamment longtemps pour qu’elle comprenne ma réticence. Elle réfléchit quelque temps, comme si elle cherchait à ne surtout pas faire d’erreurs, et comprend. J’avais une peur bleue de la foule, ce groupement de personnes compact, dans lequel l’air circule mal et les corps se touchent sans cesse. Pourtant, je n’ai jamais eu de mauvaises expériences, ayant toujours fui la foule. Mais j’en ai peur, inexplicablement. En plus de cela, mon couple me met encore plus en avant, comme un visage à suivre, ce qui n’arrange pas mon appréhension. Ingrid, de son bureau, écoute les moindres mots que nous formulons. Elle qui ignore jusqu’alors tout de nous vient d’en apprendre suffisamment en quelques minutes. Elle semble avoir la curiosité bien placée. J’ai presque l’impression d’être espionnée, tellement son attention est présente. Je me tourne vers elle et elle fait mine de travailler. Gretta me prend le poignet, l’air surpris par ma réaction. Je lui fais un signe de tête comme pour lui faire comprendre que je n’en parlerais pas maintenant. Gretta regarde donc l’heure, et se rend compte qu’il est temps pour nous d’y aller.
— Tu viens ?
Je lui montre le tas de feuilles, dans un coin de mon bureau. Elle le regarde, les yeux écarquillés. — Je n’arrive pas à tout faire, j’ai trop de papiers à remplir.
— Je t’aiderais demain si tu n’as pas fini. — Non, non, ce n’est pas trop travail. Elle se tourne vers Ingrid.
— Ingrid, vous y allez ?
— Qu’elle finisse déjà ce qu’elle a à faire, écouter aux portes ça ne fait pas avancer le travail. La jeune fille me lance un regard noir, que je soutiens jusqu’à ce qu’elle baisse les yeux. Il fallait bien placer des limites. Gretta me salue d’un baiser sur la joue et quitte le bureau, l’air joyeux. J’ai juste le temps de percevoir Wilhelm, elle doit avoir un rendez-vous pour être si ponctuelle. Il me sa-lue d’un geste de la main avant de prendre sa compagne par la hanche. Je soupire, le travail me les-sive. Je vais probablement encore rentrer tard, ce qui ne m’enchante guère.
Au bout d’une bonne heure, Ingrid range ses affaires et commence à partir. — Vous avez fini toutes vos fiches ?
— Oui, toutes, bien classées comme il le faut.
— Je vérifierais cela demain, j’espère pour vous que vous avez raison.
Elle quitte la pièce sans dire un mot. Son regard renfrogné en dit suffisamment. Mais je ne suis pas d’humeur, ce soir. J’ai encore tant à faire...
Je ne finis de travailler que vers 23 h. Il fait nuit noire, dans les rues, et un vent froid circule entre les maisons. Je mets quelques minutes à rejoindre mon appartement. La fatigue est telle que je n’ai même pas la force de manger quelque chose. Je me laisse tomber dans le fauteuil que je viens d’ins-taller, à gauche de la porte, juste à l’angle de la bibliothèque, et m’endors sans crier gare. La nuit sera courte jusqu’au lendemain...
Les journées passent sans plus d’action, ces derniers temps. Je pense pouvoir dire définitive-ment que Gretta et moi sommes réconciliées. Il aura fallu que je déménage pour que nous puissions nous reparler librement. Les journées n’en sont que plus agréables, même si Gretta n’est que rare-ment présente, surtout depuis le lancerare-ment de cette fichue fête. Ingrid, quant à elle, fait son travail sans rien dire. Elle se contente d’écouter nos discussions, mais n’intervient jamais.
En ce mercredi, le soleil a fui derrière les nuages, laissant à nouveau place à la fraîcheur. Dans deux jours, c’est l’heure de gloire de Hanz. Nous sommes en fin de journée, Ingrid a ouvert une fenêtre pour aérer le bureau, et j’ai froid. J’inspecte chaque fiche avec de plus en plus d’aigreur. Je n’en peux plus de voir défiler ces noms sous mon nez, de signer leur arrête de mort alors que moi, je suis ici, à deux doigts du Führer, fricotant avec les soldats de la Waffen SS et profitant de mon douillet appartement. Il y a de ces jours où j’ai honte d’être ce que je suis. Où mon côté juif se fait sentir, et j’ai envie de le défendre haut et fort. Heureusement pour moi, j’ai encore assez de jugeote pour ne pas le faire, ce qui reviendrait à signer mon arrêt de mort. Je sens le regard curieux d’Ingrid posé sur moi. Elle s’est arrêtée de travailler, une fiche suspendue en vol, juste là, à bout de doigts. Hanz entre juste à cet instant. Mon attention se porte alors sur lui. Il s’avance dans le bureau, souriant, et nous salut d’un signe de tête.
— Tu es prête ?
— Juste le temps de ranger quelques petites choses et j’arrive.
Je me lève, et il dépose un baiser sur ma bouche. J’attrape les classeurs qu’Ingrid et moi avions ran-gés et file hors du bureau, afin de les remettre à leur place. À mon retour, j’entends Ingrid parler à
Hanz. Je tente d’arriver le plus discrètement possible, afin de comprendre ce qu’ils se disent. Je suis curieuse, oui. Mais Ingrid ne m’inspire pas confiance. Pas du tout. Depuis son arrivée, d’ailleurs. Nous lui devions comme une sorte de respect, simplement parce que sa mère connaissait le Führer, semble-t-il. Mais je me méfie d’elle. Ingrid a ces yeux de fouine, toujours à regarder partout, et à laisser traîner ses oreilles où il ne le faut pas. Et j’avais raison de m’en méfier... Elle semble parler de moi. Je m’approche un peu plus de la porte, faisant bien attention de ne pas faire grincer le par-quet.
— Vous êtes sûr de bien la connaître ?
— Pourquoi me poses-tu cette question ? Je pense la connaître depuis plus longtemps que toi. — Permettez-moi de vous faire remarquer qu’elle est incapable de tenir le coup face à des noms juifs. Elle se sent coupable de quelque chose à coup sûr, je sens qu’elle cache un lourd secret.
— Elle déteste la violence, et alors ? En quoi ceci pose-t-il un problème ? — Il y a plus que ça, ouvrez-les yeux !
— Parle-moi sur un autre ton, veux-tu !
Ils se retournent tous deux vers moi. J’ai avancé plus que prévu, et me trouve à présent dans le bu-reau. Une latte de parquet m’a trahi. J’ai l’air grave, debout derrière Hanz. Ingrid me regarde, un éclat de défit dans les yeux. Je l’apprécie de moins en moins. Hanz tente de me prendre les mains, comme pour me rassurer, mais je passe en l’évitant, passe mon manteau sur mes épaules et m’ap-proche d’Ingrid.
— Méfie-toi, tu pourrais regretter ton comportement.
Je sors de la pièce sans me retourner, la démarche sûre. En passant dans le couloir, je perçois le sou-rire en coin que porte Ingrid. Mais elle est bien loin d’avoir gagné quoi que ce soit. Le ton était don-né.
La soirée se passe en mauvais termes. Je n’ai pas la tête à rire, j’ai envie d’être seule, et je le fais sentir. Hanz me sent distante, irritée, mais tente malgré tout de m’apaiser. À son grand désarroi, je m’énerve d’autant plus. Si bien qu’il part plus tôt que prévu. Nous devions passer la nuit ensemble, mais il n’en est rien. Je n’en ai de toute façon pas envie. Il part, à la fois déçu et énervé, et je ferme la porte juste derrière lui. Je m’assois sur le rebord de la fenêtre. Et si Hanz ne me faisait plus confiance ? Si ma réticence et ma colère avaient éveillé en lui un doute envers moi ? Je le regarde partir, le pas hésitant. Il ne se retourne à aucun instant, comme s’il espérait que je l’arrête. Mais je n’en fais rien. Non, je tiens à ma solitude, ce soir. J’ai peur de ne plus tenir longtemps dans cette si -tuation... Si Ingrid commence à jouer ainsi, elle finira bien par trouver quelque chose afin de m’in-criminer. Je regarde le téléphone, posé sur la commode. Gretta pouvait peut-être me remettre les idées en place... Je m’avance vers l’appareil, compose le numéro et colle le combiné à mon oreille. C’est Astrid, qui répond. Elle tente de prendre quelques nouvelles, et je résume la chose, d’une ma-nière assez positive, pour ne pas qu’elle s’inquiète. Enfin, elle se décide à me passer Gretta. Mon amie attrape le téléphone en me demandant pourquoi j’appelle...
— Ingrid, elle... elle commence à douter. — Douter de quoi ?
— De moi !
— Pourquoi est-ce que tu dis ça ?
— Quand Hanz est venu me chercher, elle lui a parlé, de moi, en disant que je n’étais pas claire, que j’avais l’air trop impliquée dans la question juive...
— Sérieusement ? Mais pourquoi a-t-elle dit ça ?
— Je n’avais pas trop la forme. Depuis quelque temps je ne supporte plus trop de voir défiler ces fiches, alors oui, je ralentis, je souffle, je pense... Mais c’est tellement difficile !
Et nous parlons ainsi pendant des heures. Gretta arrive à me faire relativiser la situation, j’ai le droit d’être fatiguée, et de ne pas supporter cette situation. Je ne suis sûrement pas la seule personne dans ce cas. Mais dans ma tête, tout est fini. Cependant, mon amie relève un point que je ne peux pas né-gliger. Si je baisse aujourd’hui les bras, ma vie était ruinée. En particulier si personne ne se doutait de quoi que ce soit. Je regarde droit devant moi, les yeux perdus dans la centaine de livres qui en-toure ma porte d’entrée. Elle a raison. Pourquoi, ou plutôt comment Ingrid pouvait-elle savoir que j’étais juive ?
— Elle peut par contre se demander si tu ne fais pas partie de la Résistance...
Voilà un autre point auquel je n’ai pas pensé. Comment prouver le contraire ? « Hanz », me chu-chote Gretta. Mais quoi, Hanz ? Il me fait confiance, il me connaît, si je peux me permettre d’em-ployer ce mot. Il sait que je suis fragile, que je déteste la violence, qu’on s’en prend à des innocents. Il est ma porte de sortie pour cet enfer, même s’il avait déjà tenté de convaincre Ingrid. Il me reste encore le Führer, qui lui aussi, a confiance en moi. Il peut encore me défendre, même s’il me connaît naturellement moins bien que Hanz. J’ai deux grosses cartes, en ma possession. À moi de bien m’en servir... Il est une heure du matin, quand Gretta m’annonce qu’elle doit raccrocher. Nous nous retrouverons d’ici quelques heures au travail, rien de bien grave. Je repose le combiné sur son socle avant de m’affaisser dans mon fauteuil. J’aime beaucoup mon petit coin de lecture, installé tout près de l’entrée, dans un renfoncement de l’appartement. Ce vieux fauteuil, trouvé en friperie, est des plus confortable. Je me tourne vers la bibliothèque, et survole les tranches de livre. Un titre attire mon attention, tout en me faisait rire noir : Mein Kampf. Ce fameux livre, écrit par Hitler....Il ressemble à un énorme pavé, vu de l’extérieur. Et de l’intérieur aussi... autant de pages écrites en si petits caractères... La curiosité me pousse et je commence à lire les quelques lignes de début. Des phrases longues, complexes, plombâtes... Il doit être dur à ingurgiter. Je finis par m’endormir sans m’en rendre vraiment compte. Je m’enfonce dans le fauteuil, le livre sur les genoux....
Au lendemain, je me rends compte que j’étais resté installé sur ce fauteuil, et que le livre avait fini par glisser de mes mains. Des marques de plis strient mon visage, de manière assez peu convention-nelle, et je tente de les enlever sans grand succès. Je m’empresse de boire une tasse de lait, n’ayant guère le temps de préparer autre chose, enfile en vitesse des vêtements propres et sors de chez moi en toute hâte. Je suis sur le point d’être en retard, la faute a un réveil un peu trop tardif. J’arrive complètement essoufflée au Reichstag, sous le regard étonné et rieur des soldats, qui fument juste devant. À moitié cachée par le col de ma veste, je m’engouffre dans le bâtiment afin de rejoindre l’administration au plus vite. Gretta me regarde, l’air grave et le sourire aux lèvres, expression plu-tôt contradictoire.
— J’en connais une qui ne connaît pas ce qu’est un lit !
Elle me fait un clin d’œil, et je m’installe rapidement, commençant à travailler presque directement. Ingrid vient de s’arrêter en me fixant. Au bout de quelques minutes, juste le temps de souffler un peu, je m’arrête à mon tour et la regarde. Elle semble vraiment se douter de quelque chose, j’ignore bien quoi, mais son regard semble tenter de me scruter jusqu’au plus profond de mon être. Gretta, sentant sûrement la tension naissante entre la demoiselle et moi, s’arrête à son tour et se retourne. Elle regarde Ingrid l’air sévère.
— Mlle Göschein, je crois savoir que vous êtes ici pour travailler, et non pour porter un quel-conque jugement sur vos supérieurs.
— Je ne juge personne.
Je retiens un rire de surprise en entendant cela. Ingrid, elle, ne sait plus trop où se mettre. Gretta vient de la prendre à son propre jeu, créant un flagrant malaise chez la jeune femme.
— Mais... euh, pourquoi dites-vous cela ?
— Et bien il semble que dès que Mlle Strauss entre dans cette pièce, vous ne soyez plus ca-pable de prêter attention à autre chose qu’à elle. Avouez que cela porte à confusion....
— Mais non, non pas du tout je...
— Vous quoi ? Si ce n’est point le cas, alors je vous prierais de vous remettre plus sérieuse-ment au travail, sous peine de vous retrouver dans le bureau du Führer, mais certainesérieuse-ment pas pour boire un thé.
Gretta se lève, prend la pile de fiches qui attend sur la droite de mon bureau, et s’avance vers Ingrid, qui la regarde, désemparée. Elle pose les feuilles sur le tas, déjà en attente, de la jeune femme, et re-part s’installer à sa table. Mon amie me fait un grand sourire, en revenant, et je me retiens d’en faire de même. La porte du bureau finit par nous recentrer sur notre travail. Le Führer sort, dans une te-nue d’apparat, et se tient droit devant la porte. Il se tourne vers nous dans un mouvement militaire, nous regardant. Il avait presque fière allure dans cette tenue.
— Gretta, Raphaëlle, je dois emmener Mlle Braun déjeuner, vous avez donc la responsabilité du bâtiment. Gretta, j’aimerais que tu jettes un œil aux papiers sur le bureau, tries — les pour moi tu veux bien ? Fais-toi aider de Raphaëlle au besoin. Travaillez bien, Mesdemoiselles. Vous pouvez partir à l’heure qui vous chante aujourd’hui, du moment que le travail est terminé.
Il nous salut d’un geste de bras, auquel nous répondons assidûment comme n’importe quelle per-sonne présente au Reichstag. Il quitte le bureau d’un pas carré, sans même une quelconque parole à Ingrid, qui se sent encore plus vexée.
La journée se passe alors dans le calme. Ingrid ne dit plus un mot, restant concentrée sur la pile de fiches, qui semble ne jamais s’affiner. Gretta et moi ne discutons pas plus, toutes deux très actives. Gretta est la première à partir, assez tôt d’ailleurs. Sa fonction lui permet plus de liberté, du moment qu’elle n’est pas avec le Führer. Ce que je trouve plus étrange, c’est que Wilhelm, lui, puisse quitter son travail aussi souvent, et aussi tôt. Il vient chercher mon amie vers 15h, et tous deux partent en roucoulant, comme ils le font si bien. Je soupire, à nouveau, devant les fiches qu’elle me laissait à ranger. Elle prend la mauvaise habitude de se déverser de toutes tâches qu’elle considère comme né-gative pour son statut. Et tout retombe entre mes mains, bien évidemment. Étant censé l’assister, il est plus que normal que je range ce qu’elle ne range pas. Elle avait beau être ma supérieure, elle n’en était pas moins doté de respect. À croire que cette notion a disparu avec sa promotion...Et les deux journées qui suivent n’ont certainement rien arrangé à la chose. La préparation de la fête lui prend tout son temps, ou c’est ce qu’elle semble nous faire croire. Ingrid, quand à elle, ne dit plus rien. Elle se contente de rester dans son coin, en travaillant, et de ne rien faire de plus. Je m’en veux d’avoir été si désagréable avec elle, après tout, ce n’est qu’une gamine qui ne cherche qu’à se faire une place. Mais ce n’est certainement pas aujourd’hui que je vais faire un effort. Ni même demain.
Chap. 12 — Une soirée pas comme les autres.
C’est le grand jour. Celui des strass, des paillettes, du maquillage et de la scène. Nous sommes samedi, jour de fête. Au Reichstag, on sent une toute nouvelle tension naître. Des gens courent par-tout, la bâtisse d’ordinaire sombre et froide, s’habille de part et d’autres. Elle en devient presque vi-vante et accueillante,. Gretta dirige les affaires d’une poigne de fer. Sa promotion lui a redonné toute la confiance qu’elle avait perdu, et sa fierté. Elle est heureuse de pouvoir ordonner à telle ou telle personne d’agir selon son grès, de râler quand rien ne va. C’est elle tout craché. J’arrive dans le grand bâtiment la boule au ventre. Je n’ai guère très envie d’être ici, et encore moins de subir les préparatifs de la journée. Je pense avoir suffisamment de pression. Mon amie me salut d’un geste de la main et d’un radieux sourire, ce à quoi je rétorque furtivement avant de m’engouffrer dans les lu-gubres couloirs. J’ai quelques bricoles à finir avant de me retrouver seule chez moi...Au bureau, In-grid est déjà au travail, active et discrète...quoique, pas vraiment. Je discerne une voix plutôt rauque et remarque un jeune homme inconnu jusqu’alors à ses côtés. Ils discutent de ce soir, et j’en viens à penser qu’il ne s’agit que de son petit ami. Je n’ai pas vraiment envie de lancer une pique quel-conque pour la remettre en place. Je fais donc ce que j’ai à faire — remplir quelques papiers et prendre des fiches destinées à Hanz — et file directement jusqu’au bureau de mon bien-aimé. Je croise beaucoup de soldat, débordant de joie de vivre à l’idée d’une grande fiesta au sein même du parti Nazi. Pourquoi se jouir ainsi pour une simple fête...J’accélère le pas et continue d’avancer
dans le dédale absurde de couloirs. Enfin, la porte du bureau de Hanz se dessine, une lumière pâle en sortant. J’entends sa voix s’élever de la pièce, il doit sûrement être au téléphone. Et c’est bien le cas. Il semble quelque peu contrarié, les sourcils légèrement froncés. En me voyant, il met fin à la conversation, et m’accueille à bras ouverts. Je me laisse envahir par sa chaleur, son odeur, jusqu’à ce qu’il me lâche. Il me regarde, l’air ailleurs, un léger sourire au lèvre, trop léger pour être sincère.
— Quelque chose ne va pas ?
— Je t’avouerais que cette histoire de fête ne m’enchante guère, vu les soucis qu’il y a en ce moment.
— Quels genres de soucis ?
— Oh, des problèmes au niveau des camps, je...je ne pense pas que tu veuilles en savoir plus. En effet, je ne veux rien savoir de plus. La simple idée de connaître ce qu’il se passe là haut me fend le cœur, et je repense à toute ma famille, disparue je ne sais trop où. Hanz semble percevoir mon malaise et me sert contre lui en s’excusant. J’aime tellement quand il se montre si tendre, si at -tentionné. Je n’ai qu’un regret, celui d’être au Reichstag et non pas seule avec lui. Il finit par m’éloigner un peu.
— Qu’est ce que tu as pour moi ?
— Alors, la liste des invités, ainsi qu’un petit discours d’introduction et ta tenue pour ce soir. Il prend tout ce que je lui tends et le dépose soigneusement sur le bureau, jetant un rapide coup d’œil aux diverses fiches que j’ai apporté. Il fronce à nouveau les sourcils, puis vient me gratifier d’un baiser sur le front, comme remerciement. Je souris légèrement, c’est le seul moment de la ma-tinée où je me sens vivre, malgré le bruit et l'agitation ambiante. Le téléphone sonne, et Hanz serre les points, avant de l’envoyer voler à l’autre bout du bureau. Je le regarde, extrêmement surprise par cette soudaine réaction. Il souffle et soupire, se prend la tête dans les mains, et s’excuse mille fois. Il semble que rien n’aille comme il l’entend. Des questions primordiales au sein des camps viennent et reviennent à ses oreilles sans que jamais elles ne soient résolues. Ce n’est pas faute de leur trouver des solutions, annonce Hanz. Car ça, oui, il en donnait. Beaucoup trop. Mais jamais personne ne s’y tenait. La seule chose qui peut éventuellement améliorer la situation serait qu’il se rende de lui-même sur place, qu’il règle chaque problème, à sa manière, afin de ne plus être importuné. Mais avec la soirée, il n’avait guère eu le temps de se déplacer, et ne veut envoyer personne à sa place. Le pauvre est divisé entre son travail et son image, et il ne peut réellement choisir. Je lui demande s’il en a parlé au Führer, lui seul pouvait dire ce qu’il avait à faire. «Oui», me répond-t-il. Plusieurs fois, sans succès. Non, parce que son travail consistait également à agir sur plusieurs fronts. Et que de toute manière, il n’avait pas à aller sur place, pas maintenant. Pour la première fois, Hanz n’est plus cet homme si calme qu’il est d’habitude. Sa colère déborde de tous les cotés, comme s’il l’avait ac-cumulé depuis plusieurs jours. Je tente de le calmer au mieux, mais rien ne va. Il tourne en rond comme un animal en cage, rageant contre lui même et ces imbéciles qui lui servaient de soldats. Je finis par lui attraper les mains, afin qu’il s’arrête. Il me regarde, l’air étonné par ma réaction, mais attentif. Ses mains tremblent sous l’énervement qui bout en lui. Je prends son visage entre mes mains, caresse sa peau, si parfaite, ses traits si froids, si durs, souligne la courbe de son nez, celle de ses lèvres, et vient y déposer un baiser. Hanz se laisse faire, pendant quelques minutes, avant de re-culer un peu et de me regarder. Je n’ai jamais eu le courage de faire une telle chose...L’embrasser, là, à la vue de n’importe qui, même celle du Führer. Non, jamais. Nous travaillons dans un tel sé-rieux et une telle pression qu’il est presque envisageable de penser faire une telle chose. Mais je l’ai faite. Je ne m’explique pas comment. Et je ne me l’expliquerais certainement jamais, car trois coups retentissent à la porte. Un soldat, tout jeune et encore bien timide, me demande. Gretta semble avoir besoin de moi. Je laisse donc Hanz à sa colère, qu’il réussit à contenir. Un dernier regard et me voilà partie, collée derrière ce jeune garçon nonchalant.
Le hall est remplie de tables, couvertes de nappes blanches, de verres en cristal, de couverts en ar-gent, de fleurs, de broutilles...Ceci étant, le travail de Gretta est impressionnant. Avec toute cette niaiserie, elle a donné au Reichstag des airs de jardin, éclairé par la grande verrière. Je suis presque ébahie devant le travail qu’elle a accompli. Lorsque j’arrive à ses côtés, elle est fière, torse bombé, sourire jusqu’aux oreilles.
— Qu’en penses-tu ?
— Je n’aime pas trop le côté prairie niaise, mais...ça change ! Beau travail.
Malgré ma remarque, qu’elle aurait bien pu prendre de travers, elle sourit encore plus, heureuse qu’on la complimente sur son travail. Il faut dire qu’elle fait ses preuves, en tant qu’assistante per-sonnelle du Führer. Pas une fausse note ne vient perturber son travail, et j’ai comme l’impression que plus le temps passe, plus elle réussit. Je pense avoir bien fait, de lui laisser cette promotion. C’était tout à fait elle, et tellement loin de moi...Même si aujourd’hui je regrette un peu ma situa-tion. Mais Gretta joue son rôle à merveille, il aurait été bien égoïste de ne pas lui laisser sa chance. Elle m’embarque dans un discours sans fin présentant chaque fleur, chaque table, chaque plan de table, chaque personnalité, allant même jusqu’à m’annoncer l’ordre des musiques qui seront pas-sées, et chaque moment de discours. Y compris ceux où je dois apparaître. Plus elle parle, et plus je me sens mal. Le stress monte, je sens mon estomac se nouer petit à petit. Gretta, dans toute sa joie, ne se rend même pas compte de mon mal être, jusqu’à ce que je m’excuse auprès d’elle et que je quitte le bâtiment. J’ai fait ce que j’avais à faire, rester une minute de plus relever du suicide aujour-d’hui. Je reprend mon souffle, que j’avais presque retenu jusqu’alors, avant d’entamer un rapide re-tour à mon appartement. Au numéro 4 de la TiergartenStrasse, ça semble agité. Je vois plusieurs hommes entrer et sortir en courant, s’attendre, se relayer, comme si quelque chose se préparait. Un homme à la fenêtre regarde l’étrange ballet de soldat, l’œil vif et l’air sévère. Il me voit, alors que je suis presque arrêtée devant la maison. Son regard devient presque méprisant et froid. Je ne m’at-tarde donc pas, mal à l’aise devant cet homme. Je rentre rapidement dans la maison suivante, cou-rant presque dans les escaliers afin de rester chez moi.
Enfin, du calme. Plus un bruit, plus un regard, juste moi et mon petit nid. Sur la table de la cuisine traîne le carton avec la robe que m’a offerte le Führer. Je grogne, avant de me laisser tomber dans le fauteuil de la bibliothèque. Je respire un grand coup, les yeux fermés. Je n’ai pas envie d’aller à cette fête, ils se passeront de moi. Je suis bien mieux ici, dans mon appartement, seule. Je ne veux pas de robes, pas de paillettes, rien. Plus je respire, et plus je me sens revivre. Et plus je sombre dans un sommeil apaisant...
On toque à la porte. Plusieurs fois, avec beaucoup d’entrain. Je me réveille en sursaut, me frottant les yeux. Je ne me suis pas rendue compte que je m’étais endormie, je pensais juste prendre un peu de repos, somnoler. Je me lève pour ouvrir la porte, que ces coups s’arrêtent. Le poing, partit dans une nouvelle série de frappes, me manque de peu. Gretta me regarde avec des yeux ronds, l’expression perdue entre la surprise et la colère. À quelques centimètres près, je me retrouvais avec un œil au beurre noir, pour clore la journée en beauté. Je lui demande ce qui l'amène ici, après tout, on a sûrement besoin d’elle, au Reichstag. Elle est toute pomponnée, en plus de ça, dans sa robe rouge si joliment taillée. Elle la porte à merveille, l’habit soulignement ses fines hanches et mettant en valeur sa poitrine. Un châle recouvre ses épaules, pour ne pas qu’elle est froid. Ses cheveux blonds sont rassemblés en un chignon, un peu sauvage. Elle est ravissante, presque méconnaissable tant elle est femme...Mais son étonnement trahit sa maturité, elle garde toujours ces expressions d’enfants qui la caractérisent et lui vont si bien.
— Tu n’est toujours pas prête ? — Je devrais l’être ?
— Je n’y vais pas.
Je me dirige vers la fenêtre, à l’opposé de la pièce, laissant la porte d’entrée ouverte. Gretta m’em-boîte le pas, refermant la porte derrière elle, l’air déçue.
— Je peux savoir pourquoi tu n’y vas pas ? C’est ton moment de gloire ! — Et c’est justement pour ça.
— Oh allez, Raphaëlle, s’il te plaît, grandis un peu !
Grandir. Comme si cette décision résultait d’un quelconque manque de maturité. Je suis bien assez grande pour savoir quoi faire. Et ce soir, je n’ai certainement pas envie d’aller à cette fête. Cepen-dant, Gretta joue la carte de la fidélité, de Hanz, qui a besoin de moi, des doutes qu’Ingrid nourrit à mon propos...Cette soirée, c’est comme l’occasion de prouver à tous ceux qui ne croient pas en moi que je suis quelqu’un, aujourd’hui, au sein de l’Allemagne. Je me retourne, et vois mon amie, ma robe en main. Une robe bien trop belle pour moi. Elle me regarde d’un air gêné, espérant que j’ac-cepte le pari. Ce que je fais...Je suis sûrement trop lunatique, mais elle m’a lancé un défis, un défis qui ferait de moi la fille la plus populaire, et celle qu’on érigera au rang d’intouchable. Alors oui, j’accepte. Même si cela me coûte. Je serais tranquille pour longtemps, après ceci. J’attrape la robe et m’enfonce dans la salle de bain. Je l’enfile sans pour autant me voir. Mais le corsage, à l’arrière du vêtement, est bien trop compliqué à fermer seule. Je ressors de la petite pièce pour demander l’aide de Gretta. Elle semble retenir ses expressions, comme si elle ne voulait pas me froisser. Elle ferme en silence la robe, coiffe mes longs cheveux, maquille mon visage...au bout d’une bonne heure, je suis semble-t-il enfin prête. Alors que je me dirige vers la porte, Gretta me regarde, étonnée.
— Tu ne veux même pas voir à quoi tu ressembles ?
— Non, merci. Je m’en passe volontiers. Allons-y avant que je ne change d’avis !
Elle m’emboîte le pas, à contre cœur. Une voiture attend dans la rue, et Gretta m’annonce alors qu’elle dispose des services d’un chauffeur pour la nuit. Elle en a donc profiter pour venir. Ses chaussures à talon ne lui auraient certainement pas permis de venir jusqu’ici, tout comme les miennes ne m’auraient pas permis d’arriver au Reichstag en état. Le chauffeur est un homme égale-ment, costumé, et silencieux. Il tapote son volant au rythme d’une musique sourde, sûrement une chanson qu’il passe dans sa tête. Gretta est silencieuse, tout en bouillonnant d'excitation. Elle n’a pas encore mis les pieds à la fête, et les quelques minutes qui nous séparent de notre entrée la rend de plus en plus intenable. Lorsque la voiture s’arrête enfin, je sens mon cœur faire un bond dans ma poitrine. Une foule de gens attend de pouvoir entrer. Gretta prend ma main dans la sienne, en guise de réconfort. Le chauffeur sort de la voiture, ouvre la porte à mon amie, qui sort le plus naturelle-ment possible de la voiture, un sourire éclatant aux lèvres. Puis mon tour arrive. La porte s’ouvre sur la rue, la foule, les escaliers...Les yeux sont rivés sur nous, comme ceux des fans sur les stars d’Hollywood. Nous sommes le cœur de leur curiosité. Gretta vient prendre mon bras dans le sien, et nous avançons, bras dessus bras dessous, jusqu’à l’entrée du Reichstag. Les gens nous dévorent des yeux comme des bêtes. Nous passons devant tout le monde, et entrons enfin dans la grande ruche qu’est devenue le bâtiment. Le hall grouille de monde, des personnalités inconnues, quelques têtes déjà croisées, des soldats, des membres du parti...J’ai l’impression d’être un bout de viande dans la fosse aux lions. Ma robe tient mal, un bustier bien trop échancré à mon goût. Et la proximité avec les gens me rend mal à l’aise. Ils bougent, ils rient, me bousculent...Gretta se fraye cependant un chemin parmi la foule. Elle m’entraîne au centre même du hall, et j’ai le pressentiment de me voir donner en pâture à toute cette horde. Mais nous voilà au cœur de la pièce, et ce n’est que Hanz et Wilhelm que je trouve. Ce dernier porte un uniforme très élégant, et s’empresse de serrer sa com-pagne dans ses bras, Gretta gloussant de bonheur. Hanz, quand à lui, est toujours aussi séduisant, même si son uniforme de fête change bien des choses. Il semble beaucoup plus serein que ce matin. Aucun sourire sur son visage en me voyant, juste un air béat qui se dessine alors que je me tiens
im-mobile devant lui. La bouche grande ouverte, il ne dit pas un mot, ce qui, au bout de quelques mi-nutes, finit par faire rire Wilhelm.
— Et ben alors mon vieux, tu perds tes mots ?
Une tape amicale sur l’épaule et Hanz retrouve enfin ses esprits. Il m’attire contre lui et me serre dans ses bras, en me soufflant que je suis resplendissante. Je ne veux pas le croire. Ne m’ayant pas vu, je suis persuadée de ne ressembler à rien d’autre qu’à un corps à moitié nu qu’on attend de dé-vorer à pleines dents. Cette étreinte n’arrange pas vraiment les choses, et je m’empresse de re-joindre les toilettes. Je bouscule pas mal de personnes, cherchant à disparaître au plus vite.
Chance pour moi, les toilettes sont déserts. Je m’avance d’un pas nonchalant jusqu’aux grands mi-roirs qui ornent le mur. Quand enfin mon reflet se dévoile, je suis sans voix. J’étais certes mise à nue par ce bustier bien trop bas, mais je ne me reconnaissais pas. J’étais superbe, sans être narcis-sique. Non, vraiment, Gretta a fait un excellent travail. Le bustier de la robe, blanc cassé aux ara-besques brodées, souligne parfaitement chacune des courbes de mon buste, les mettant une à une en valeur. Le drapé de la jupe dessine mes hanches pour venir se perdre en plis et volants le long de mes jambes. La robe est d’un raffinement si incroyable que je me demande pourquoi Adolf me l’a offerte. Mon visage, quand à lui, ne ressemble en rien à ce que j’ai l’habitude de voir. Gretta avait délicatement redessiné mon regard d’un trait d’eye liner, et courbé mes cils à coup de mascara. Un léger fard teinte mes paupières de rose, et mes lèvres sont ornées d’un rouge éclatant. Mon amie a rassemblé mes cheveux en un élégant chignon, comme souvent, qui trône au dessus de ma tête. Je n’ai jamais paru si femme que ce soir. Jamais…Je mets quelques temps à reprendre mes esprits, le temps nécessaire à une analyse complètement de chaque pli de la robe et chaque cheveu délicate-ment tirés vers l’arrière. Analyse légèredélicate-ment écourtée par l’entrée d’une femme dans les toilettes. Je sors donc de ma cachette, sûre de moi à présent. J’avance parmi la foule la tête haute et le regard fière. Lorsque je rejoins mes amis, Gretta me regardait en souriant. Wilhelm avait sûrement du lui faire une remarque, qui le fit sourire à son tour. Quand à Hanz, il est toujours aussi serein, aussi heureux. Il m’accueille avec un chaleureux sourire, suivit d’une étreinte passionnée. Il ne dit mot, cependant. Au bout de quelques instants, le Führer en personne s’avance sur les planches de la scène, pour saluer ses invités. Hanz prend ma main et me regarde, en me chuchotant un « Tu es prête ? » au coin de l’oreille. Prête ? Oui, je le suis. Même plus que cela. Je venais de trouver, sans trop savoir comment, une conviction intérieure qui m’avait changé, en quelques minutes. Chose étonnante, pourrait-on dire. Mais il y a parfois des miracles qui se produisent sans qu’on en connaisse vraiment la cause…Je suis d’un pas ferme le chemin de Hanz, qui tient ma main. En-semble, nous allons jusqu’à la scène, où Adolf nous attend. Il nous gratifie d’un grand sourire, et dé-pose un baiser sur ma main, ne manquant pas de me dévorer des yeux. Mon compagnon s’avance encore un peu, et je le rejoins sans trop tarder. Il m’invite à prendre son bras, ce que je fais, un sou-rire de fierté aux lèvres. Dans la foule, je distingue Ingrid, la petite Ingrid, au main d’un jeune homme que j’avais déjà pu croiser…Elle me regarde, un éclat de jalousie dans les yeux. Mon sou-rire se renforce soudainement, d’une nouvelle satisfaction, celle de pouvoir lui clouer de le bec. Hanz attrape le micro que lui tend un soldat, et s’éclaircit la gorge.
— Bonsoir à tous ! Bienvenue à cette nouvelle fête, au sein du Reichstag cette fois-ci, hon-neur que nous offre notre Führer ! J’espère que vous avez tous fait bonne route et que le chemin n’a pas été trop fatiguant, une longue soirée nous attend. Le bâtiment, cœur même du parti Nazi, est au-jourd’hui le centre même du Reich, là où tout se crée, tout se décide…Notons l’excellent travaille de Mlle Friedrisch en ce qui concerne la décoration…Dans cette ambiance, comment dit-on déjà… bucolique, nous allons pouvoir profiter d’une excellente soirée, comme à chaque fois, en votre com-pagnie. Je vous épargnerais tous les détails politiques et économiques, ça n’a jamais été ma tasse de thé, ni même mon rôle…Je ne suis d’ailleurs ici que pour vous souhaitez une très bonne soirée ! Et si vous avez faim, soif, ou une envie quelconque, sachez qu’un buffet est à votre disposition…N’hé-sitez pas à interpeller nos serveurs ! Une bonne soirée à tous, régalez-vous !
Il salut la foule avant que tous ne rétorquent un « Heil Hitler ! » universel, que je manque de rater, faute d’habitude. Nous descendons l’estrade, pour retrouver nos amis. Ou du moins, je le pensais. Mais en réalité, c’est une foule de personnes, dont j’oublie chaque nom dès lors qu’ils sont énon-çaient, qui se jette sur nous. Ils sont ravis d’être ici, ils s’amusent, ils sont toujours heureux du dis-cours de ce charmant jeune homme, etc…Ils disent tous la même chose. J’ai aussi l’honneur de re-cevoir des compliments. Quelle charmante jeune femme, quelle belle amie vous avez là, êtes-vous célibataire ? Non, sans blague. Pourquoi prendrais-je la peine de tenir la main de Hanz, si je n’étais pas avec lui ? Les gens sont d’une bêtise…Plus nous nous approchons de Wilhelm et Gretta, plus les gens se bousculent pour nous voir. Au bout d’un quart d’heure, j’en ai assez de voir toutes ces personnes. Je prends congé pour retourner aux toilettes. Un peu d’air ne me ferait pas de mal. Je m’appuie contre le mur, soufflant un bon coup. Toute cette foule m’agace. La porte des toilettes s’ouvre, et la silhouette de Gretta se dessine, dans sa superbe robe rouge. Elle s’avance jusqu’au la-vabo, boit un coup, et s’appuie sur ceux-ci. Elle semble contrariée. Je la regarde, étonnée.
— Quelque chose ne va pas ? — Oh, si tout va très bien.
Le ton sarcastique sur lequel elle répond laisse sous entendre qu’elle ment. — Ne me raconte pas n’importe quoi.
— Comment ça pourrait aller, vraiment ?
— Je ne sais pas ? Tu es sublime, au bras d’un homme charmant, tu as les honneurs du Füh-rer…
— Tu te fiches de moi ?
Je crois comprendre ce qui la rend ainsi. De la jalousie, sûrement encore… — Qu’y-t-il encore ?
— Tu es superbe Raphaëlle. Tellement superbe que tous les regards sont portés sur toi, que chaque homme à côté duquel tu passes te dévore des yeux. Tu les as tous à tes pieds…
— Ha, parce que tu penses que c’est ce que je veux ? — Qui ne le voudrait pas ?
— Moi. Je n’ai pas envie d’être le fantasme de tous les hommes ici présents !
Elle me regarde, presque étonnée. À croire que toute femme se doit d’apprécier l’attention des hommes, d’être comparée à un bout de viande…un amas de chaire qu’on souhaite toucher, malaxer, caresser. Alors encore une fois, je ne suis pas comme les autres. J’explique à Gretta mon point de vue, que je lui céderais volontiers ma place si je le pouvais. À force de persuasion, j’arrive à la dé-tendre à nouveau. Qu’elle était bornée. Nous sortons ensembles des toilettes, traversant la foule pour retrouver nos compagnons. Tous deux sont au cœur même de la fête, au pied de la scène. Le Führer est à leurs côtés, ainsi qu’Ingrid. Je n’ai pas envie de la voir, mais je n’ai guère le choix. Je prends la main de Hanz. Les discussions sont vives et les danses commencent, les convives boivent, certains beaucoup trop...Des mains baladeuses viennent se déposer régulièrement sur moi, leurs pro-priétaires répétant sans cesse qu’ils étaient vraiment navrés, qu’ils ne m’avaient pas vu. Mais je n’y crois guère. Il faudrait être plus que naïf pour y croire, en réalité. Mais il est parfois bon de laisser passer certains comportements, malgré tout. Je me laisse entraîner par Hanz dans une danse tour-noyante, un slow romantique qui laisse le cerveau des hommes bien à leur place. Dans les bras de mon compagnon, j’ai l’impression d’être loin de tout, bien en sécurité. Personne n’osait plus prétex-ter une chute, une bousculade. On était à présent seuls au monde et loin des autres. La danse se fait longue, les corps se rapprochent, les esprits s’échauffent...S’en suit alors une valse mouvementée
qui entraîne tous les invités dans une rythmique folle. Et le temps passe ainsi pour le restant de la soirée.
Ce n’est que vers une heure du matin que les premiers quittent le Reichstag. Enchantés, mais fati-gués. Gretta, Adolf, Hanz et moi-même nous tenons à la sortie de la bâtisse, pour saluer tous les in-vités...Le premier part, les autres suivent ! Ce qui, en soit, n’était pas plus mal. La fatigue gagne tout le monde, et il est grand temps de rentrer chez soi, même si demain reste une journée de repos. Les salutations n’en finissent plus. Je ne me suis pas rendue du nombre de personnes présentes ce soir. Les voitures défilent une à une en bas des escaliers, dans une chaîne interminable. Je pense pouvoir dire que nous avons passer une heure, en au revoir. Mais enfin, les dernières figures dispa-raissent dans les tractions, et nous voilà tranquille. Adolf nous remercie, et nous salut. Il semble en-core plus fatigué que n’importe qui d’autre. Il appelle Eva, et tous deux s’engouffrent à leur tour dans leur voiture, qui s’enfonce doucement dans la nuit. Gretta et Wilhelm ne tardent pas à emprun-ter le même chemin. Si bien que Hanz et moi finissons seuls, devant le Reichstag à présent éteint et désertique. Mon compagnon me regarde, l’air passionné. Malgré toutes les craintes que j’avais pu nourrir, ma soirée était excellente. Pour la finir comme il se doit, Hanz me propose de me ramener, ce que j’accepte. Je n’ai guère le cœur à marcher seule dans tout Berlin à cette heure-ci, et dans cette tenue...La voiture nous dépose juste devant chez moi. Hanz congédie le chauffeur, sans trop que je sache pourquoi, et me suit à l’intérieur. Une fois rentrés, je lui propose un café, histoire de nous remettre de cette fête. En préparant le nécessaire, Hanz se rapproche de moi, prenant mes hanches et déposant des baisers dans mon coup. Je frissonne, sûrement par plaisir. Aucun de nous ne dit mots, on se contente de cet instant silencieux, que je dévore pleinement. Le café coule douce-ment, ponctuant ses caresses et ses baisers. Et quand enfin le liquide noirâtre finit sa route, j’ai comme une envie soudaine de tout autre chose. Mais je me retiens, je retiens ces pulsions qui com-mencent à m’envahir. Ce n’est pas digne, je me dois de ne rien faire. Je prends la cafetière et nous sert des tasses. J’en tends une à Hanz, prends l’autre pour moi avant de m’enfuir devant la fenêtre. La lune rôde, derrière les quelques nuages qui commencent à remplir le ciel. Je sens la présence de Hanz qui se rapproche doucement. Me mordant la lèvre, je ne veux pas me retourner. Il pose sa tasse sur le rebord de la fenêtre et m’entoure de ses bras, me chuchotant un délicat «Je t’aime». Chose qu’il ne m’avait jusqu’alors jamais dite.Je souris de satisfaction et de plaisir à la fois. Un bai-ser dans le coup, et je pose à mon tour la tasse pour me retourner et l’embrasbai-ser. Une erreur de ma part, car Hanz m’emporte dans une folie passionnelle. Il attrape mes hanches d’une poignée ferme et douce, glissant ses mains sur mon dos, ne cessant de m’embrasser. Je sens la chaleur de ses lèvres, sa langue tentait de s’entremêler avec la mienne...Mais je ne peux pas résister. Pas ce soir. Je suis bien trop faible pour cela. Ses mains deviennent de plus en plus présente, jusqu’à ce qu’il n’en-lève sa veste, puis sa ceinture, puis une autre veste. Je ne me lasse pas de ses baisers que j’absorbe comme une drogue. Je perçois déjà la chaleur de son corps au travers de ses vêtements, et dans une élan, commence à enlever délicatement son t-shirt, que je fais glisser le long de son torse. Il sourit. Je dois quitter ses lèvres pour quelques instants, suffisamment pour admirer son torse parfaitement musclé, et le sentir sous mes doigts. Hanz laisse ses mains se balader dans mes cheveux, jusqu’à en défaire le chignon qui les maintenait. Je les sens tomber en cascade sur mes épaules, suivit des doigts de mon compagnon. Il caresse mes épaules, mes omoplates, descend le long de ma colonne vertébrale. Il marque un temps d’arrêt avant de commencer lentement à délacer ma robe. J’attrape ses bras dans un geste de panique. Je n’ai jamais rien fait de tel, et j’ai peur. Peur de ce qui va se passer. Il me rassure, prend le temps, jusqu’à ce que je cède, à nouveau. Il défait alors le ruban qui maintient le bustier sur ma poitrine, puis descend la robe le long de mon corps. J’ai un peu froid, à moitié dénudée dans mon appartement vide et sombre. Mais il colle son corps au mieux, et sa cha-leur me réchauffe, ainsi que ses baisers. Enfin, la robe tombe à mes pieds dans un froissement léger. Mes mains dessinent chaque courbes du torse de Hanz, descendant jusqu’à ses hanches, où j’attrape la boucle de sa ceinture. Je la détache, mais n’en fait pas plus. Hanz s’arrête quelques instants pour me regarder, caressant mon visage, et sourit à nouveau. Puis il prend mes mains, qu’il pose sur ses hanches à nouveau. Il les entraîne jusqu’au bouton de son pantalon, et m’incite à l’ouvrir. Hésitante, je finis par le faire, très lentement. Il laisse ses mains près des miennes, comme s’il ne voulait pas
que je m’arrête. Mais malgré mes peurs, mes questions, je n’ai pas envie de m’arrêter. J’ignore juste comment m’y prendre. «Je serais ton guide», me murmure-t-il. J’ouvre la fermeture qui finit de maintenant son pantalon, avant de le faire glisser sur ses hanches. Une fois tomber à ses pieds, il me soulève délicatement et avance, jusqu’à ce qu’un mur heurte mon dos. Ses baisers deviennent plus passionnés, ils se font plus fort, plus insistant. Il caresses mon ventre, mes hanches, mes cuisses, al-lant jusqu’à mes pieds, fortement agrippés autour de sa taille. Au bout de quelques minutes, il m’en-traîne sur le lit. Il continue ses caresses, allant jusqu’à mes seins, mon cou, mes lèvres. Je ne peux pas résister à toute cette passion qui nous anime. Son corps s’appuie délicatement sur moi, ses reins faisant pression sur les miens. Ses baisers circulent de ma bouche à mes joues, mon cou, mes épaules. Il descend toujours plus bas, n’omettant jamais de revenir vers mes lèvres. Il laisse ses mains descendre jusqu’à mes hanches, appuyant doucement sur ma culotte. Je m’autorise à laisser vagabonder mes mains sur ses reins, ses fesses, ses cuisses. Il m’incite à revenir vers son sexe, jus-qu’à ce que la passion nous prenne. Il hôte le peu de vêtements qu’il me reste, et je sens comme une bouffée de stress, ou peut être d’adrénaline, qui me prend au ventre. Se déshabillant à son tour, Hanz semble sentir mon malaise. Il approche son visage de moi, dépose un baiser sur mes lèvres.
— Quelque chose ne va pas ? — Je ne connais pas, tout ça, j’ai...
— Peur, je sais. Mais ne t’inquiète pas, il ne t’arrivera rien. — Hanz tu ne comp....
— Si, si, je comprends. Mais tu as vraiment envie d’arrêter, là ?
Il marque un point. Je n’ai absolument pas envie qu’il s’arrête, et ma crainte me semble plus venir d’une quelconque morale que d’une véritable peur. «Tu peux m’arrêter quand tu le veux, si ça ne va pas». Il dit sûrement cela pour me rassurer, mais qu’importe. Au diable les pratiques, les règles et les éthiques ! J’ai envie de lui, et seulement de lui. Mes réflexions attendront.
Au lendemain matin, je me réveille, l’air serein, une légère douleur dans le bas-ventre. Hanz est ré-veillé, ou du moins, c’est ce que j’en conclue, suite à son absence. Ma douleur se fait bien connaître, et je plisse les yeux. Le soleil parvient jusqu’à mon lit. Je me lève, à contre cœur, des frissons envahissant lentement mon corps. La fraîcheur matinale se faisait sentir, et je revêtis ma robe de chambre pour me réchauffer. Hanz est à la cuisine, sirotant un café devant la fenêtre. Je le regarde, une léger sourire se dessinant sur mes lèvres. Le souvenir de la nuit passée n’était pas près de me quitter. J’avance vers lui pour me blottir dans ses bras. Il me sert contre lui, l’air fatigué. Il a de petits yeux cernés de poches légères. Mais il semble heureux, et c’est ce qui m’importe. Au bout de quelques minutes, il me demande si j’ai passé une bonne nuit. Difficile de répondre clairement au premier abord. Le peu de sommeil ne me permet que peu de recul, je suis lessivée de la soirée, encore peu remise de ce qui s’en suit, dans un état mental assez instable. Je ne sais trop que ré-pondre et prends un peu de temps à réagir, ce qui a le don de paniquer Hanz.
— Quelque chose ne va pas Raphaëlle ? — Si, si, tout va bien.
— Tu ne réponds pas, c’est assez mauvais signe. — C’est juste que je ne suis pas vraiment remise.
Je pose la main sur le bas de mon ventre. La douleur me pince encore, et je me sens grimacer un peu. Il me regarde, l’air encore plus paniqué.
— Tu as mal quelque part ? — Ce n’est rien je te dis.
Il pose sa main sur la mienne et m’embrasse sur le front. Il regarde l’air inquiet, mais ne pose pas plus de question. Mon corps semble avoir changer, je me sens différente. Je me sens femme. Malgré une impression étrange d’avoir été salie, d’avoir fait ce que je n’avais pas à faire, je me sens bien, libérée, comme si je venais de passer une grande étape dans ma vie. Être ici, à ses côté, sentir sa chaleur sur mon corps, me réconforte au plus haut point, me faisant oublier tous les problèmes que je pouvais avoir. J’en oublies complètement qui je suis. La seule chose dont je suis sûre, c’est que je lui appartiens. Malheureusement, ce cocon de bonheur ne dure qu’un faible instant. Hanz finit par m’écarter de lui pour aller à la salle de bain. Je crains qu’il ne doive déjà partir...Et en effet, au bout de quelques minutes, le voilà prêt à s’en aller. Il dépose un baiser sur mon front, caresse ma joue, et sourit timidement, devant ma mine dépitée. Il sort de l’appartement aussi discrètement qu’il le peut, comme pour ne déranger personne, et me voilà seule, en tête à tête avec un salon vide. Un rayon de soleil traverse la pièce l’illuminant d’une lueur dorée, presque enchanteresse. Je m’avance vers la fenêtre pour voir mon tendre amour quitter la maison dans les éclats du soleil matinal. Je me sens triste, envahie par la solitude. J’ai comme une sorte de rage contre moi-même qui s’invite dans mon corps, dans ma tête. Une impression étrange, inspirée par le départ de Hanz, probablement. Quelle drôle de situation tout de même...Je sors d’une nuit fabuleusement inexplicable pour me retrouver envahie par le doute et la culpabilité. Comme si je n’avais guère le droit d’être heureuse. Je retourne à mon fauteuil pour m’y affaler, honteuse. Je fixe le vieux parquet de l’appartement, l’esprit ailleurs et le regard vide, jusqu’à ce que le noir se fasse autour de moi.
On frappe à la porte. Les coups secs s’enchaînent, dans un rythme de plus en plus soutenu. Puis ils s’accompagnent d’une voix que je ne connais que trop bien. Je sursaute avant de me rendre compte que je m’étais assoupie. Je me lève, tant bien que mal, pour ouvrir. Mon amie Gretta, rouge et es -soufflée, se tient devant ma porte. Mal coiffée, et vêtue d’une robe simple et d’une veste ample, elle entre dans l’appartement en me bousculant, ronchonnant qu’elle toquait à la porte depuis dix bonnes longues minutes. Je la regarde traverser la pièce d’un pas actif, sans trop comprendre ce qui se passe. Elle finit par s’arrêter et me regarder, pendant ce qui me parut un long, très long moment. Elle semble réfléchir, mais j’ignore à quoi. Elle se décide enfin à m’annoncer que Hanz l’avait fait venir. Il l’a appelé ce matin, presque aussitôt qu’il était partit, ayant peur que mon moral ne soit au plus bas. Ce qui, à l’écoute du message, a semble-t-il étonné Gretta. N’ayant pas pris l’appel, elle ne vient que maintenant, à savoir l’après-midi, et encore...Elle a du «mettre un terme à ses occupa-tions» pour venir me voir, me dit-elle. Je me vexe un peu, comme si mon amitié passait au second plan, mais son regard en dit long : elle était probablement avec Wilhelm. Je soupire et m’assoie à nouveau.
— Il semble que quelque chose ne va pas, je me trompe ? — Mais non, mais non tout va bien.
— En es-tu sûre ?
Un silence pesant s’installe. Je ne suis vraiment pas une bonne menteuse, aujourd’hui. — Ça ne va pas fort, en effet.
— Tu veux en parler, peut être ? — Je ne sais pas trop.
Gretta est mon amie, c’est un fait avéré. La bataille qui nous avait séparé n’avait finalement pas eu d’impact sur notre relation, revenue au beau fixe depuis un long moment déjà. Mais il y a certaines choses que l’on préfère garder pour soi.
— Tu as déjà fait...euhm...comment te dire...
J’aurais mieux fait de me taire. Je lis dans ses yeux une curiosité incroyable accompagnée d’une joie démesurée pour un acte qui, en tant normal, est révolu avant de parler mariage. Je la pensais plus à cheval sur les règles sociales. Je me suis trompée, quoiqu’au fond de moi, je ne la croyais pas si innocente. Seulement voilà, j’aurais préféré me taire. Vraiment. Gretta a la langue bien trop pen-due pour que je lui confie de tels secrets. Mais maintenant qu’elle est au courant, je ne peux plus faire marche arrière. Ceci étant, mon silence et mon expression ont du la convaincre de mon hu-meur, beaucoup moins joyeuse que la sienne. Son sourire alors si présent sur son visage s’estompe, laissant place à une pointe d’interrogation.
— Tu ne vas pas bien, c’est ça ? — Ça t’as fait quoi, la première fois ?
— Je ne suis pas vraiment restée seule, j’habitais chez Wilhelm à ce moment, en quelque sorte...Du coup je ne me suis pas vraiment rendue compte, je n’ai pas eu le temps de trop penser. Ça te fait quoi, à toi ?
— Je ne sais pas trop...J’ai des douleurs, je me sens salie, honteuse, mais bien. C’est assez contradictoire, comme sentiment.
— Voilà pourquoi Hanz s’inquiétait....Tu sais, au début, je discutais beaucoup avec Marlène, la sœur de Wil. Une jeune femme super, un peu frivole, mais très gentille et attentionnée. Elle m’a dit que les premières fois, c’était jamais très agréable. Sensation naturelle, apparemment, mais ça passe assez vite. — Comment on peut éprouver du plaisir pour...tout ça !
— Tu finiras par comprendre.
Je sens comme une pointe de colère monter en moi. À l’entendre, j’avais l’impression que ma vie avec Hanz se résumerait à s’envoyer en l’air comme des lapins, rien d’autre. Que faire le premier pas lançait une machine infernale à fécondation. L’idée me révulse et je tourne la tête vers la fe-nêtre. Gretta prend ma main, et j’hésite à la lui reprendre. Mais je n’ai pas de réelles raisons pour le faire. Je souffle un grand coup, comme pour retrouver une certaine paix intérieure. Gretta reste avec moi tout au long de l’après-midi, jusqu’à ce que Hanz rentre, pour ma plus grande surprise. Mon amie part quelques temps plus tard, ne quittant ma main qu’au dernier moment. Quand à mon amant, il ne dit mots de la soirée, bercé sans doute entre une envie d’agir et une incapacité à me comprendre. Je devais être d’un ennuie incroyable, assise dans mon coin à admirer la nuit et ses étoiles...