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Avec l'autorisation des éditions du CNRS @ Presses du CNRS, 1988.

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Avec l'autorisation des éditions du CNRS

@ Presses du CNRS, 1988.

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!

PIERRÉ VAYSSIERE

N I C A R A G U A

L E S C O N T R A D I C T I O N S D U S A N D I N I S M E

PRESSES DU CNRS

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Avant-propos

Depuis bientôt dix ans, le Nicaragua est à l'ordre du jour des médias qui évoquent, parfois sur un ton racoleur, le combat de David et Goliath et les enjeux de la démocratie dans un pays qui - soit dit en passant - ne l'a jamais connue...

Les auteurs du présent ouvrage se sont efforcés de résister à la tenta- tion d'exprimer une idéologie explicite, tout en cherchant à éviter, par ailleurs, un ton journalistique; ils se sont attaché à décrire et à com- menter des événements moins connus de l'histoire immédiate et de la réalité politique de ce petit pays, considéré par beaucoup d'observa- teurs, comme symbolique de l'affrontement Nord-Sud en Amérique centrale. Cette volonté de distanciation devrait, dans l'esprit des auteurs, contribuer à donner à leurs lecteurs une impression majeure : celle de la dynamique contradictoire d'un modèle politique inachevé où des forces politiques s'affrontent et se neutralisent, et où, comme dans tous les commencements révolutionnaires, des voies différentes d'évolu- tion s'offrent encore aux responsables politiques. S'il est un maître mot qui sous-tend en filigrane la situation présente, c'est bien celui d'ambi- guïté du « modèle » nicaraguayen.

Et, tout d'abord, à propos du symbole « sandiniste », accolé à la Révo- lution de 1979 : Augusto Cesar Sandino, le héros éponyme de la révolu- tion, fut-il bien ce personnage que l'imagerie du département de Propa- gande nous renvoie? En dépouillant la correspondance du résistant de 1930, Pierre Vayssière s'attache à décrire un personnage fantasque et contradictoire, mystique et réaliste, ambitieux pour son pays et pour l'Amérique latine, mais dépourvu d'ambition pour lui-même, actif en politique et méfiant à l'égard de tous les politiciens. A se demander si

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l'image du héros-fondateur n'est pas totalement décalée par rapport à celle que les révolutionnaires d'aujourd'hui veulent diffuser. De son côté, Roberto Santana met en lumière les contradictions entre le dis- cours unificateur du nouveau pouvoir et la géopolitique nationale. Dans cette « géographie héritée » du Nicaragua, véritable mosaïque de pay- sages et de groupes sociaux, le contrôle effectif par le nouveau pouvoir central reste aléatoire. Si la façade pacifique donne l'impression d'être un espace intégré par l'histoire nationale, le centre-nord, terre de pro- ducteurs de café et de contrebandiers, offre, et risque d'offrir longtemps encore, une résistance tenace : ces montagnes frontalières, mal reliées à la capitale, ont vu s'amplifier depuis 1979 la guérilla contre-révolu- tionnaire qui s'y est enracinée durablement. L'auteur met aussi en doute le mythe de l'unité de la vaste zone atlantique (près de la moitié du territoire) et s'attaque à quelques idées reçues à propos de la suppo- sée « désintégration » des communautés indiennes, ou de la prétendue incapacité des élites indigènes à gérer leur propre espace. Le dossier complexe de la côte Atlantique est analysé en profondeur, à la fois par Andréas Pfeifer, qui expose ici les revendications de toutes les minorités indiennes de cette région orientale, et par Yvon le Bot, qui met en évi- dence les contradictions de l'État sandiniste, intégrateur des minorités culturelles, et qui a bien du mal à comprendre, et surtout à accepter le principe d'une société multi-ethnique.

Une part non négligeable de l'imaginaire du pouvoir sandiniste se révèle à travers son discours sur « la nouvelle culture » : approche dia- lectique presque parfaite qui affirme que « la Révolution est culture » et que la culture est, par principe « l'arme de la Révolution ». Les idéo- logues, mais aussi, un peu, les poètes du ministère de la Culture expri- ment de manière redondante leurs ambitions et leurs espoirs pour demain : la culture sera populaire, collective, démocratique... ou ne sera pas. Ce verbalisme, à forte charge idéologique, a néanmoins le bon réflexe de se ressourcer à ses « deux pères spirituels », le poète Ruben DarÍo et le nationaliste A.C. Sandino. Voilà pour le discours. Au niveau de la diffusion culturelle, les réalisations sont beaucoup plus modestes : ici comme ailleurs, la culture s'efface devant les priorités ou les urgences d'un pays en guerre. Claire Pailler s'applique à décrire au plus près les multiples projets du régime, de l'artisanat à la production des livres. Certaines de ces réalisations, comme la foire au maïs « Xilonem » ou les Éditions « Nueva Nicaragua », sont des réussites populaires et de qualité. Mais les interrogations demeurent pour demain, avec la mise en place d'un « Conseil populaire de la culture » qui exprime - comme à Cuba — sa volonté d'encadrement de la création : « Tout est permis à l'intérieur de la Révolution, mais rien contre elle. »

C'est bien ce slogan qui, depuis 1979, semble régenter le droit à l'information, perçu par les autorités comme un véritable contre-

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pouvoir, susceptible de remettre en cause la légitimité du régime. En examinant la « Loi Générale sur les moyens d'information », publiée dès août 1979, Juan DÍaz s'interroge sur son dévoiement par le pouvoir, qui décidait de limiter la liberté d'information, au nom de la survie de la révolution. Dans ces conditions, la censure de la Prensa, principal journal d'opposition, obéissait à une double finalité : rejeter comme

« contre-révolutionnaire » toute autre conception de la révolution ; empêcher la diffusion de nouvelles jugées alarmistes. J. DÍaz confirme que toute censure est absurde dans la mesure où elle s'applique inévi- tablement - et un peu au hasard - à tous les domaines du quotidien.

A ce jour, cet ouvrage ne peut que rester sans conclusion. Si l'idéolo- gie sandiniste, bloc apparemment homogène, tend à infléchir les desti- nées du pays vers un autre « marxisme tropical », elle rencontre néan- moins sur sa route divers obstacles liés aux pesanteurs historiques. Le projet sandiniste reste encore à construire...

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Chapitre premier

Sandino et la politique

Personnage multiface, le guérillero Cesar Augusto Sandino se prête assez difficilement à une analyse qui relèverait des catégories de la science politique. Les contradictions évidentes de son discours - mais jamais de sa pratique - signalent l'homme d'action tendu vers un objectif immuable, finalement peu soucieux de sa cohérence interne, mais toujours fidèle à ses intuitions. Le projet politique de Sandino se ramène à quelques convictions primordiales forgées dans sa dure expé- rience de vie, et puisées dans l'imaginaire social de l'Amérique centrale des années 20.

L'étude qui va suivre risque de décevoir, à la fois, les partisans de l'actuel projet sandiniste et les anti-sandinistes enragés, dans la mesure où elle ne souscrit guère aux stéréotypes qu'on s'efforce de « coller » à l'image du premier guérillero moderne de l'Amérique latine : Sandino ne fut ni un théoricien socialiste ni un simple nationaliste libéral. Par ailleurs, ses idées n'ont cessé d'évoluer pendant les sept ans de guérilla (1925-1932). Mais le personnage continue de séduire par ses qualités humaines : profonde sensibilité, méfiance à l'égard des intellectuels et des idéologies, attachement viscéral à sa liberté de jugement.

Pour mieux comprendre le programme politique et social du résis- tant nicaraguayen, il semble légitime de s'interroger, tout d'abord, sur sa formation idéologique et sur les influences qui ont pu renforcer ses convictions; après quoi, nous nous efforcerons d'élucider son approche pragmatique, au jour le jour, de la négociation, tout particulièrement face au problème de la paix.

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Figure 1 - L'enjeu nicaraguayen dans les relations interoceaniques vers 1930

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I. FORMATION POLITIQUE

On sait que l'engagement politique de Sandino a été tardif; c'est à trente et un ans seulement qu'il décide de se mettre au service de la

« révolution constitutionnaliste » qui, de mai 1926 à mai 1927, secoue la petite république centre-américaine. Jusqu'alors, il se désintéressait à peu près complètement des destinées de son pays, pourtant secoué par des guerres civiles depuis une quinzaine d'années.

1. La dure école de la vie

Naissance illégitime, enfance pauvre, instruction embryonnaire, vie vagabonde : voilà qui ne prédispose guère à l'engagement politique dans le Nicaragua de 1920. Jusqu'à l'âge de neuf ans, Augusto Cesar vit comme un jeune animal sauvage, grandit, mal, au milieu des planta- tions de caféiers qui entourent le village de Niquinohomo, où sa mère s'emploie comme ouvrière agricole. Dès l'âge de cinq à six ans, il parti- cipe à des travaux de cueillette, quand il ne s'exerce pas à la pratique de menus larcins pour subvenir à la nourriture de la maisonnée. Recueilli par son père légitime à onze ans, il se voit imposer la fréquentation sco- laire; il s'y révèle très vite mauvais élève : « Mon ignorance était prover- biale dans toute l'école 1. »

A quatorze ans, il quitte définitivement le collège de Granada pour s'adonner, avec l'aide de son père qui lui accorde toute sa confiance, à des activités de petit commerce... Aussi, le bilan de sa scolarité nous apparaît-il précaire : malgré sa vivacité naturelle et son intelligence, le jeune Sandino n'a guère profité de l'institution scolaire; les lettres qu'il adresse à l'âge de vingt-six ans à ses parents ou à sa fiancée révèlent une orthographe et une syntaxe hésitantes; par la suite, les références histo- riques qui parsèment sa correspondance sont, d'abord, des « images patriotiques », affectives et bien « senties » traduisant pourtant une maigre culture historique.

En 1920 commence pour Augusto une vie errante : après une fuite rocambolesque de son village natal - fuite où l'amour et l'honneur sont les ingrédients qui pimentent le drame - le jeune homme fait l'expé- rience de la migration prolétaire : pendant sept ans, il erre, au gré de son esprit aventureux et des conditions locales d'embauche, du Hondu- ras au Mexique, en passant par le Guatemala.

Ces pérégrinations n'ont pu qu'influencer fortement l'esprit et la

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sensibilité de Cesar Augusto. Dans les rares lettres de cette période, ras- semblées méthodiquement par Sergio Ramirez, Sandino exprime, à sa manière, la dure expérience du « travailleur immigré » affronté aux réa- lités de l'exploitation des Sociétés étrangères. Il confie à son père : « Il n'est pas facile de sortir de ce pays sans argent... Quand on arrive dans une ville comme celle-ci (il s'agit de La Victoria, au Honduras), per- sonne ne s'intéresse à vous; en dehors de l'argent, rien n'existe... Dès qu'on a trouvé un logement, on part en quête de travail; mais on vous dévisage de la tête aux pieds, on vous fait mille questions... Ici, on ren- contre des milliers d'hommes qui voudraient bien rentrer chez eux, mais (sans argent) il n'en est pas question 2. » C'est encore au Honduras qu'il ressent l'humiliation du travailleur immigré, lorsqu'un ingénieur

« y a n k e e » l ' i n j u r i e g r o s s i è r e m e n t 3 .

Travail pénible, exil et solitude ont été, pendant ces sept années, le lot quotidien de l'immigré Augusto C. Sandino. Cela n'a pourtant pas suffi à faire de lui un militant révolutionnaire; certes, il gardera de sa cohabitation avec des anarchistes et des syndicalistes une sensibilité populaire et même prolétaire mais qui ne s'exprimera jamais dans un discours social radical.

2. L'initiation politique au Mexique

Si l'expérience du travail salarié a fortement marqué Sandino, c'est seulement à la fin de son exil, pendant les deux dernières années pas- sées au Mexique, que son initiation politique a été réelle. Après avoir touché à plusieurs métiers, il finit par se faire embaucher, près de Tam- pico, par la « Huesteca Petroleum Cy ». A trente ans passés, après cinq ans de nomadisme, le voici installé pour plus de deux ans dans l'un des pôles industriels les plus actifs du Mexique. Depuis le début du siècle, le gouvernement mexicain avait abandonné l'exploitation de son pétrole à treize compagnies nord-américaines et à quatre compagnies anglaises.

D'où une prospérité factice mais voyante, dans les zones de Poza Rica et de Tampico, à l'image de tous les « booms » miniers ou pétroliers. Tam- pico Ciudad Madero était la véritable capitale du pétrole et de ses indus- tries dérivées, tandis que Veracruz, située plus au Sud, continuait d'exercer sa fonction d'emporium, héritage de son monopole colonial

d ' i m p o r t - e x p o r t 4.

Située au cœur de la zone pétrolière, Tampico était devenue dans les années 20, un centre ouvrier où l'influence du courant anarcho- syndicaliste dépassait largement celle du virulent, mais minuscule parti communiste. Bien que Sandino n'ait jamais adhéré aux thèses des héri- tiers des frères Magon, il lui est souvent arrivé d'exprimer, à travers ses lettres, quelques intuitions de la pensée libertaire.

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Dans les années 1924-1925, lorsque le général Obregon cède le pou- voir au président Calles, le Mexique post-révolutionnaire voit s'atténuer les tendances radicales, au profit des nouvelles forces conservatrices. La révolution s'institutionnalise. Attentive aux « classes dangereuses », la nouvelle classe moyenne s'efforce de contrôler cette nouvelle démocra- tie sociale en concédant des réformes : à l'époque où l'ouvrier Sandino s'installe en Huastèque, le nouveau président Calles poursuit, malgré des réticences, une politique modérée de changement social 5.

Sandino, qui lisait alors la presse quotidienne et la commentait

« avec un groupe d'amis 6 », n'a pu qu'être imprégné des idées à la mode

— l'anti-impérialisme « yankee », ou certaines réformes sociales : dans cette partie du Mexique « colonisée » par les compagnies pétrolières nord-américaines, le thème de la récupération des richesses nationales commence à se diffuser dans l'opinion; comme tant d'autres visiteurs du Mexique, Sandino ne pouvait pas ne pas y être sensible. Rappelons le mot de l'historien Leslie Manigat : « La révolution mexicaine a eu une puissance d'ébranlement dont la charge a projeté ses effets sur tout le continent7. » Le contraste entre l'activisme mexicain et la passivité nicaraguayenne ne pouvait que sensibiliser le travailleur Sandino.

Dans un autre domaine, celui de l'occultisme, Augusto Cesar subit une influence qui devait se révéler décisive : au hasard de ses lectures éclectiques, il consulte, un jour, une revue spiritiste : la Balanza, diri- gée par un certain Martin Trincado, adepte des religions hindoues et de la réincarnation. Enthousiasmé par sa découverte, Sandino établit avec lui une relation épistolaire où il s'affirme partisan convaincu de ses croyances 8. Plus tard, en 1933, il aurait exprimé devant le journaliste José Roman ce même goût pour les sciences occultes : spiritisme, théo- sophie, Rose-Croix, réincarnation. « Martin Trincado est, sans aucun doute, l'un des grands philosophes contemporains. Fondateur de l'École Magnétique Spirituelle de la Commune Universelle, il est le Grand- Maître de la Cosmogonie. Je collabore avec lui à notre nouvelle théorie de l'Union hispanique océanique 9. » Après avoir examiné la configura- tion crânienne de son hôte, il lui aurait confié : « En vous s'est réin- carné l'esprit de Thalès de Milet, l'un des sept sages de la Crète anti- que... Vous et moi sommes du même signe, le taureau, et, par rapport au calendrier chinois, nous dépendons l'un et l'autre du cheval 10... » Si elle est vraie, l'anecdote a au moins le mérite de rappeler l'éclectisme idéologique de notre personnage, véritable autodidacte.

Au cours d'un second séjour au Mexique - de mai 1928 à mai 1929 —, tout en renforçant la tendance spiritualiste de sa personnalité, Sandino a été initié à la Franc-Maçonnerie. C'est à Mérida qu'il fut introduit dans la Loge « Peninsular Oriental » au grade de 1 '« Antique Sagesse 11 ». Dès lors, il semble prendre du recul, de la hauteur, par rap- port au quotidien; les jugements qu'il porte sur les individus et les évé-

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nements sont moins passionnés, plus sereins, parfois insensibles. Le ton de ses lettres se fait volontiers sentencieux. Il rebaptise ses généraux sous l'étiquette de « chers frères 12 »; ses manifestes s'ouvrent souvent par un salut : « Paix et Amour. » On connaissait ses tendances au recueillement et à la méditation; voilà que le guérillero indomptable se teinte d'un mysticisme oriental... Dans cette quête d'un itinéraire idéo- logique du chef de la guérilla nicaraguayenne, nous découvrons ici l'importance des hasards de l'expérience quotidienne et du « vécu », chez un homme où la sensibilité joue un rôle tout aussi important que la raison.

3. Réticences face aux idéologies

Malgré la diversité de ses contacts et de ses lectures, Sandino ne semble avoir jamais manifesté un grand enthousiasme à l'égard des mouvements organisés et structurés; attentif à maintenir « la pureté de la cause 13 », il se méfie des partis politiques, des tendances « inter- nationalistes » qui risqueraient de récupérer sa révolte. Certes, il a, dans les premières années, largement accueilli des communistes et des

« apristes », enrôlés dans une « Légion latino-américaine » : le Colom- bien Ruben Artila Gomez, le Salvadorien Augustin Farabundo Marti, le Dominicain Gregorio Gilbert, le Mexicain José Paredes, le Péruvien Estevàn Pavlevitch, et tant d'autres encore dont le nom ne nous est pas parvenu. « Ces volontaires, confie Sandino à José Roman, n'avaient rien à voir avec les va-nu-pieds qui s'engagent à la Légion étrangère ou dans le Corps des Marines; ayant abandonné leur confort et leurs espérances, ils venaient au milieu des difficultés mortelles, servir comme soldats

s a n s s o l d e a u m i l i e u d e c e s f o r ê t s , b e l l e s m a i s i n h o s p i t a l i è r e s 14. »

Mais la bonne entente ne se prolongea guère : durant son séjour mexicain (1929-1930), Sandino se débarrassa des principaux leaders de la Légion : à Mérida, il expulsa le Péruvien Pavlevitch, accusé d'avoir intrigué pour entraîner le guérillero nicaraguayen dans « les affaires de l'A.P.R.A. ». D'origine péruvienne, l'Alliance Populaire Révolutionnaire Américaine », avait affirmé dès 1924, sa vocation internationaliste;

confuse et même peu cohérente, l'A.P.R.A., « fille de son temps 15 » pro- posait un programme éclectique en cinq points où la dimension pan- américaine était largement affirmée. Des contacts auraient même été établis, si l'on en croit le journaliste Gustavo Aleman Bolanos qui pré- tend que Sandino avait envoyé une lettre à son leader, Haya de la Torre, en voyage en Europe. Nous ignorons, hélas, le contenu de ce message, mais on peut supposer qu'il y exprimait son refus d'associer le sort de « sa » révolution aux destinées d'un mouvement politique conti- nental.

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Les tensions semblent avoir été encore plus fortes avec le mouvement communiste, représenté par Augustin Farabundo Marti. De leur rup- ture, chacun a donné une version différente. Selon le Salvadorien, c'est volontairement qu'il aurait « renoncé à suivre Sandino dans les Ségo- vies, car celui-ci n'avait pas voulu embrasser le programme commu- niste que je défendais 115 ». Sandino, quant à lui, s'en explique à José Roman : « Cet étudiant salvadorien avait de grandes qualités, mais un caractère extrêmement rebelle. J'ai dû l'expulser de mon armée parce qu'il voulait m'embarquer dans un " embrouillage " (" enredo ") avec

l e s c o m m u n i s t e s , c e q u i m ' a d o n n é b e a u c o u p d e s o u c i s 17. »

De quelle affaire s'agissait-il? Les communistes de Mexico auraient souhaité que le héros des Ségovies fît une déclaration conjointe et se lançât dans une tournée de propagande en Europe 18. Soucieux de son autonomie, tout tendu vers la réussite de sa cause, Augusto ne pouvait que rejeter la proposition. L'aide du Parti communiste mexicain à sa cause a finalement été modeste : tout au plus, quelques centaines de dol- lars pendant toute la campagne. Sandino aurait même refusé un don de 10 000 dollars de la part de Moscou, aux dires du docteur José de Zepada, représentant officiel de Sandino au Mexique.

Le divorce total entre la Troisième Internationale et la rébellion san- diniste a donc été voulu exclusivement par Sandino, dès qu'il a senti des risques de manipulation. Et pourtant, jusqu'au début de 1930, le Komintern a appuyé la cause sandiniste à travers certains comités

« anti-impérialistes », comme la « Ail Americain Imperialist League » de New York, où le propre frère de Sandino, Socrates, travaillait depuis 1926. Ou encore, le Comité Manfuenic - Manos Fuera de Nicaragua - noyauté par les communistes. En Europe même, le Sixième Congrès du Komintern, réuni à Moscou, envoie « son salut fraternel » aux ouvriers et aux paysans du Nicaragua 19. Mais cet appui officiel des communistes cadrait assez mal avec la logique du guérillero, peu disposé à se couler dans la peau d'un militant politique. On perçoit bien ce malentendu dans la lettre que Sandino destine au Congrès de Francfort, en décembre 1929. Son vocabulaire y apparaît comme faiblement radica- lisé. S'il condamne « l'impérialisme yankee », et le gouvernement des États-Unis « docile serviteur des banquiers de Wall Street », il ne se prête guère, par ailleurs, à une conceptualisation marxiste : dans les congressistes, il salue « la première autorité morale des peuples oppri- més », souhaite le plus grand succès à ses travaux « humanitaires ». Il se contente, par ailleurs, d'évoquer l'histoire des interventions militaires nord-américaines depuis 1909, tout en reprenant largement le point de

v u e d e s L i b é r a u x « c o n s t i t u t i o n n a l i s t e s 20 ».

La première rupture officielle avec le Komintern est de janvier 1930, conséquence de la dégradation des relations entre le Mexique et l'U.R.S.S. C'est au même moment que les thèses anti-paysannes l'emportent en Russie, aux dépens de tous les « petits bourgeois ».

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Le sectarisme gagne vite le P.C. mexicain qui accuse Sandino d'être passé au camp capitaliste, et même, d'avoir reçu des armes de banquiers américains... La campagne anti-sandiniste dura jusqu'à la fin de la gué- rilla; en guise d'épitaphe, le journal El Machete écrit, à la mort du gué-

r i l l e r o ( 8 m a r s 1 9 3 4 ) : « I l e s t m o r t c o m m e u n p a u v r e d i a b l e 21... »

4. Sandino et ses « maîtres à penser »

Dès le début de sa lutte, Sandino reconnaît sa dette intellectuelle à l'égard d'un journaliste-écrivain, depuis longtemps tombé dans l'oubli : le poète Froylan Turcios, directeur d'Ariel, « revue littéraire et poli- tique ». Même si, par la suite, le guérillero a renié cette influence, il a pourtant laissé des fragments de lettres qui ne laissent aucun doute à ce sujet. Sergio Ramirez a publié huit lettres de Sandino - certaines sont de simples copies - et trois réponses de F. Turcios, écrites de septembre 1927 à décembre 1928. Les premières missives d'Augusto sont parti- culièrement chaleureuses :

« Votre plume a vibré dans le cœur chaleureux de mes soldats, mais aussi dans ma poitrine... Personne autre que vous ne peut prétendre à être le représentant fidèle de nos droits sacrés à pouvoir défendre la souveraineté nationale : votre intelligence est saine, et grand votre amour pour la patrie et pour la race... Ce qui vous qualifie à nous

d é f e n d r e a v e c t o u t l ' e n t h o u s i a s m e e t l a v i r i l i t é d e v o t r e p l u m e 22. »

Durant plus d'une année, s'établit entre les deux hommes une véri- table lune de miel : « Avant même que vous me connaissiez par mon action et mes idées, j'avais déjà une grande prédilection et une grande affection pour vous; tout ce que votre plume écrivait avait le don de m'enthousiasmer. Je me sentais déjà un homme. Et quand je le devins réellement, vous m'aviez rendu plus fort par votre enseignement. » Dans une lettre du 10 juin 1928, il le qualifie de « très estimé maître et ami ». Ailleurs, il se présente comme « son disciple ». Signe d'une confiance absolue : il lui confie une partie des archives de son armée.

L'influence du poète est confirmée par l'une des réponses de ce dernier :

« Vous me dites que, déjà tout jeune, vous ressentiez à mon endroit affection et prédilection et que mes leçons avaient renforcé vos convic- tions. » Bien plus tard, Froylan Turcios se flattera d'avoir été le « direc-

t e u r i n t e l l e c t u e l e t d o c t r i n a l d e S a n d i n o 23 ».

La correspondance de Sandino ne permet pas de préciser à partir de quand s'est exercée cette influence; peut-être faut-il remonter à l'ado- lescence lorsque le jeune Augusto Cesar vivait à côté de son père, membre du Parti libéral.

Mais quelle influence la revue Ariel que Sandino continue à recevoir dans les premières années de sa campagne, a-t-elle pu exercer sur le

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chef de la résistance nicaraguayenne? Les lettres de Sandino insistent beaucoup sur les leçons de patriotisme et de « yankeephobie » :

« Personne ne pourra effacer votre gloire, car votre enseignement de l'amour patriotique porte ses fruits dans le cœur de l'actuelle jeunesse, avide de liberté et d'indépendance. » Ce à quoi Froylan Turcios répond :

« Mes combats si anciens contre l'oppresseur "yankee", mes travaux si ardus pour défendre la complète souveraineté de nos cinq Républiques trouvent aujourd'hui en vous une concrétisation puissante lumineuse, amplifiée. » Dans cette même lettre, le message que le poète honduré- nien s'efforce de faire passer est encore plus pressant; il abandonne le plan des principes pour s'avancer sur celui de la stratégie : « Dans votre position actuelle, il ne vous reste que deux voies : chasser à coup de fusil le pirate sans foi ni loi, ou périr dans la lutte. Si vous pouviez prolonger votre combat six mois de plus, sans doute la souveraineté de l'Amérique centrale serait assurée, car un puissant mouvement de l'opinion publique mondiale est en train de se réveiller, et une force morale aussi puissante pourra obliger l'impérialisme à retirer ses troupes du pays. » Voici donc le poète obscur transformé en tacticien de la révolution : dans le combat contre l'envahisseur nordique, il deviendrait la tête pensante, et Sandino le bras armé. Ce que l'écrivain suggère à l'homme de terrain, c'est de « tenir » quelques mois encore en attendant que l'opinion publique, fasse pression sur la Maison Blanche. « Je vous aide- rai efficacement de telle sorte qu'en Amérique centrale, malgré l'hosti- lité de certains gouvernements, votre combat soit connu jusque dans le plus petit village... » « Aux États-Unis même, plus de trois cents jour- naux réclament l'évacuation du Nicaragua, et cette demande généreuse

p a r v i e n d r a a u S é n a t l o r s d e s p r o c h a i n e s s e s s i o n s 24... »

Pendant toute cette année de relations privilégiées entre les deux hommes - qui ne se sont jamais rencontrés -, le respect et l'admiration étaient réciproques. Aux égards déférents du guérillero25, Turcios répond dans un style ampoulé où la flatterie n'est pas exempte de calcul politique. Sandino est successivement appelé : « Libérateur », « nouveau Bolivar », « Symbole de la race », « illustre paladin ». Cet excès dans la flatterie n'avait rien de servile : dès le mois de décembre, un différend de principe grave oppose les deux hommes. Le « disciple » Sandino avait fait comprendre à son « maître » qu'il avait l'intention de proposer la mise en place d'une « junte de gouvernement », présidé par le Dr José de Zepeda. Froylan Turcios s'oppose catégoriquement à un tel projet qu'il qualifie de « nouvelle idéologie ». Le directeur d'Ariel considère qu'une telle décision conduirait Sandino à abandonner le noble combat de la résistance armée pour se lancer dans la politique « politicienne » débou- chant sur la guerre civile. Une telle négociation pourrait, par ailleurs, faire échouer la cause centro-américaine pour laquelle Turcios s'était

l o n g t e m p s b a t t u 26.

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D è s l o r s , l a r u p t u r e e s t c o n s o m m é e ; l e j o u r n a l i s t e d e m a n d e a u g u é - r i l l e r o d e p r é c i s e r l e s f o r m e s d a n s l e s q u e l l e s i l c o n v i e n d r a « d ' a n n o n c e r a u m o n d e » l e u r s é p a r a t i o n ; d e s o n c ô t é , S a n d i n o l u i e n v o i e u n d e r n i e r m o t , a m e r e t i r o n i q u e : « Q u a n d j ' e x a m i n e v o t r e c a s , j e p e n s e a u p h i l o - s o p h e D i o g è n e - q u i c h e r c h a i t u n h o m m e . V o u s a v e z o u b l i é q u ' o n t r o u v e l e s p a n t i n s d a n s l e s b a z a r s e t q u e c e u x q u i s e b a t t e n t d a n s l e s S é g o v i e s o n t l e u r s p r o p r e s i d é e s . . . » P l u s t a r d , i l n ' a u r a p a s d e m o t t r o p d u r p o u r c e d o n n e u r d e l e ç o n s ; p a r l a n t d e l u i a u j o u r n a l i s t e J o s é R o m a n , i l l ' a u r a i t t r a i t é d e « v e r s i f i c a t e u r d é p a s s é » , « g r a n d t r a î t r e e t v é r i t a b l e J u d a s », l ' a c c u s a n t m ê m e d ' a v o i r d é t o u r n é à s o n p r o f i t d e s m i l l i e r s d e d o l l a r s r e c u e i l l i s p o u r l a c a u s e s a n d i n i s t e 27. M a i s c e t t e i n f o r m a t i o n e s t à p r e n d r e a u c o n d i t i o n n e l , c a r à d ' a u t r e s m o m e n t s , i l s e m o n t r e m o i n s d u r à l ' é g a r d d e s o n a n c i e n c o r r e s p o n d a n t . A p r è s l a r u p t u r e , e t l e d é p a r t d e F r o y l a n c o m m e c o n s u l h o n d u r é n i e n à P a r i s , i l a d é p l o r é c e t t e s é p a r a t i o n q u i s i g n i f i a i t l e r e p l i d e l a r é s i s t a n c e n i c a r a g u a y e n n e s u r e l l e - m ê m e . E n s e p t e m b r e 1 9 2 9 , i l a v o u e « a v o i r g a r d é u n e p r o f o n d e s y m p a t h i e p o u r l e

poète Turcios 28 ». Dans un autre document, l'accusation de vénalité, avancée par José Roman, est même contredite : à un journaliste du Dic- tâmen de Veracruz, Sandino aurait confié : « Froylan Turcios n'a pas dis- posé d'un seul centime de notre armée... On ne peut rien dire sur son

h o n n ê t e t é e t n o u s c o n t i n u e r o n s d e l ' e s t i m e r 29. »

Dans ce procès, qui croire? Le point de vue du Dictamen nous semble plus proche de la réalité : Turcios donne une image d'intellectuel idéa- liste, à priori moins corruptible. En outre, il semble n'avoir jamais col- lecté de fonds...

Le Guatémaltèque Gustavo Aleman Bolanos avait connu Sandino dès 1921 lorsque celui-ci travaillait au Honduras dans la plantation de bananes de la Ceiba. Une amitié était née, qui se prolongea jusqu'à la mort du guérillero. Nous connaissons mal ce journaliste; sans doute n'avait-il rien d'un théoricien ; ni apriste ni marxiste, il défendait le combat anti-yankee avec un grand pragmatisme, et non sans mesures.

Le rôle que G. A. Bolanos a pu exercer auprès de Sandino se situe essentiellement au niveau du combat quotidien. Dans les quinze lettres ou fragments que Sergio Ramirez a pu rassembler, on devine un esprit attentif à la tactique au jour le jour, et soucieux de ménager la suscepti- bilité de son correspondant. Les conseils sont toujours suggérés avec délicatesse et prudence, jamais avec véhémence, ce qui montre que le Guatémaltèque connaissait bien le caractère ombrageux d'un homme qui n'acceptait jamais les injonctions, fussent-elles dictées par le bon sens. D'où la confiance que le Nicaraguayen portait à son ami auquel il confia, aussi, une partie de ses archives.

L'influence de Gustavo Aleman Bolanos se laisse deviner à travers quelques phrases glanées dans leurs échanges épistolaires : « Les sug- gestions que vous me faites, je les prends bien en compte... » « J'ai

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compris l'importance de rédiger le manifeste que vous m'avez suggéré...

Je ferai comme vous le précisez. » « Je suis d'accord avec vous pour me

m e t t r e e n c o n t a c t a v e c l e s p e r s o n n e s q u e v o u s m ' i n d i q u e z 30. »

Les suggestions du Guatémaltèque sont souvent sybillines, et il n'est pas toujours facile d'en apprécier le contenu. On sait, par exemple, qu'il a conseillé à Sandino de ne pas prolonger indéfiniment le séjour mexi- cain dans l'attente d'une aide hypothétique. Il lui a suggéré aussi une diplomatie plus active à l'extérieur - écrire, par exemple, au Cabinet travailliste Mac Donald - et une propagande vers l'opinion nicara- guayenne, sous la forme de « manifestes » et de « proclamations », qui

p o u r r a i e n t c o n v a i n c r e l e s i n d é c i s 31.

C'est, on le voit, plus en tacticien qu'en théoricien de la Révolution que Gustavo Aleman Bolanos est intervenu auprès de Sandino; rien à voir avec l'affirmation des grands principes d'un Froylan Turcios.

Sa fidélité à l'égard du résistant ne s'est jamais démentie, sauf tout à fait à la fin, après les accords de paix que Sandino signa en février 1933. Il lui reproche alors d'être comme un enfant, tombé sous une mauvaise influence. Alors, encore une fois, Sandino se fâche. Il critique amèrement son ancien conseiller « à cause de sa prétention idiote à vou- loir formuler ce que nous devons dire ou faire ». Et, englobant dans un même jugement ses deux anciens inspirateurs, il laisse tomber à leur

e n d r o i t u n m o t s a r c a s t i q u e : « P a u v r e s d i a b l e s 321... »

II. IDÉES POLITIQUES

Loin d'être un théoricien politique, Sandino est essentiellement un homme d'action dont le programme repose sur quelques idées simples, hétéroclites, et qui reste tendu vers la réalisation de ses objectifs qu'il exprime périodiquement dans des « plans », « proclamations » et autres

« manifestes ». A travers le témoignage du journaliste nord-américain Carleton Beals, on peut se faire une idée de la diversité de ses goûts et de ses centres d'intérêt : « En 1926, il (Sandino) retourne à Niquinohomo avec plusieurs livres de sociologie et de syndicalisme, et, pour aussi étrange que cela puisse paraître, avec un important volume de la secte religieuse des Adventistes du Septième Jour dont il me parla à plusieurs

r e p r i s e s s u r u n t o n j o y e u x 33. »

1. Sandino récuse la politique « politicienne »

Le combattant des Ségovies s'est toujours défendu d'être un profes- sionnel de la politique. En mai 1928, il écrit à Froylan Turcios :

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« Faites bien savoir que je ne suis pas un politicien, mais un humble artisan. Mon métier est la mécanique, et c'est avec le marteau en main que j'ai gagné mon pain jusqu'à présent. » Il le répète encore devant C. Beals en février 1928 : « Jamais, non jamais je n'accepterai une fonc- tion officielle. Je sais gagner ma vie modestement, pour moi et ma femme. Mon métier est la mécanique, et, si besoin est, j'y retourne-

r a i 34. »

Il n'a pas de mots assez durs à l'encontre des politiciens (politicas- tros), avec lesquels il lui a toujours été difficile de s'entendre, à cause de leurs ambitions personnelles. A propos des trahisons libérales dans la guerre civile de 1926, il écrit : « La lâcheté des policitiens frisa le ridi- cule; c'est alors que je compris que nous, les fils du peuple, étions désormais sans guides et qu'il fallait que surgissent des hommes nou- veaux 35. »

A ses yeux, le général libéral Moncada, qu'il qualifie, par ailleurs de

« canaille », a trahi le mouvement libéral parce qu'il a décidé, unilaté- ralement, d'arrêter la guerre constitutionnaliste; cet homme appelle le plus profond mépris, puisqu'au lieu de se battre jusqu'à la mort pour la liberté, il se couche devant le géant américain, en prétextant qu' « une proie entre les pattes d'un tigre ne doit pas se mouvoir, au risque de

s e n t i r p l u s p r o f o n d é m e n t s e s g r i f f e s 36 ».

2. Un patriotisme exacerbé

Tout au long des sept ans de guerre, Sandino martèle jusqu'à l'obses- sion des slogans patriotiques. Prétendant faire advenir ce qu'il annonce dans des mots-slogans, des définitions légitimantes, il s'approprie sym- boliquement la légitimité du futur pouvoir et l'identité future du peuple nicaraguayen. Son armée s'appelle Ejército Defensor de la Soberania Nacional. Les sandinistes écrivent et lancent partout leur cri de rallie- ment : « Patrie et Liberté. » Dans la correspondance du guérillero, il est partout fait référence à l' « Honneur » et à la « Dignité nationale », au

« Droit national », à la « Souveraineté et à l'Intégrité nationales ». San- dino évoque son pays en termes possessifs et presque charnels : il stig- matise « les envahisseurs de ma patrie, de ma patrie aimée, adorée » et ses ennemis de Managua sont des vende-patria. L'amour patriotique doit être placé « au-dessus de tous les amours », car, pour être heureux,

« i l e s t n é c e s s a i r e q u e l e s o l e i l d e l a l i b e r t é b r i l l e s u r n o s f r o n t s » 37.

Dans un document nostalgique, écrit depuis son séjour à Mérida (en octobre 1929), il évoque la beauté et la richesse de sa terre natale, nou- velle Arcadie américaine : « Sur le sol nicaraguayen s'étendent de très grands lacs, des rivières magnifiques, des forêts sauvages, riches en bois précieux, en minerais d'or et d'argent. Dans ses forêts, sur les berges de

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ses eaux, on cultive la canne à sucre, les bananes, le cacao et les fruits exquis... Hommes et femmes sont hospitaliers, honnêtes, travailleurs et de bonnes mœurs 38. »

L'amour patriotique est, dans le cœur de Sandino, inépuisable, et le combat pour sa terre est sans limites : « Les balles sont les seules armes qui puissent défendre la souveraineté du Nicaragua. » A la patrie, on doit tout sacrifier, et, tout d'abord, sa propre vie : « Il faut offrir sa vie en défense de la patrie, car il est préférable de mourir, plutôt que d'accepter la liberté humiliante de l'esclave... » « Le peuple est résolu d'accepter sa propre extermination pour défendre sa liberté », car « la souveraineté d'un peuple ne se discute pas mais se défend les armes à la main ». Et ce morceau d'anthologie, cri bouleversant : « L'homme qui, de sa patrie, n'exige pas même un pied de terre pour sa sépulture, mérite d'être entendu, et même écouté. Je suis nicaraguayen et orgueil- leux que circule en mes veines le sang indien américain, trace d'un ata- visme mystérieux, d'un patriotisme loyal et sincère 39. »

Que le patriotisme soit chez Sandino le critère fondamental de son combat politique, nous en trouvons confirmation dans la manière dont il flétrit l'image de ses adversaires : il oppose aux « patriotes pleins d'abnégation », à « la poignée de vaillants », aux « autonomistes », les

« traîtres et les renégats », les « chiens de traîtres », les « traîtres et tar- tuffes pessimistes », les « vendus aux Yankees » (Yankistas), les « pan- tins » et les « pingouins ». Vocabulaire polémique qui ne laisse place à aucune différenciation ethnique, régionale ou sociale. Ce qui fait l'unité du peuple nicaraguayen, c'est l'ennemi commun : « Nous sommes, ici, chez nous. Nous ne nous résoudrons pas à vivre honteusement en paix tant qu'un gouvernement imposé par des nations étrangères nous diri- gera. Une fois l'envahisseur vaincu, nos hommes sauront se contenter de leur lopin de terre, de leurs outils, de leurs mules et de leur famille. » Texte tout à fait explicite qui montre l'absence de connotation sociale majeure dans le combat sandiniste. Défendre avec son sang l'honneur et la liberté du Nicaragua humilié par l'interventionnisme

« yankee » : voilà tout le combat de l' « héroïque patriote 40 ».

Observons bien que la prise de conscience du patriotisme n'est pas, chez Sandino, le résultat d'une connaissance savante de son pays et de son histoire. Elle est plutôt le produit de l'exil et du regard des

« autres » sur sa patrie : c'est ainsi qu'en 1926 il réagit passionnément aux attaques ironiques de ses compagnons de travail qui accusaient

« tous » les Nicaraguayens d'être des vende-patria. Patriotisme essen- tiellement irrationnel; patriotisme plus que nationalisme, passionné, atavique, charnel.

(23)

3. Une yankeephobie obsessionnelle

L'intervention nord-américaine au Nicaragua a été le révélateur exclusif du patriotisme de Sandino : c'est autour de l'occupation yankee qu'il organise tout son discours et toute sa pratique. S'il n'oublie pas d'évoquer la pression économique de l'impérialisme, c'est d'abord sur la politique et l'idéologie qu'il réagit.

Pourtant, la condamnation du contrôle économique est sévère. Il déplore « l'exploitation inconsidérée de notre pays », exploitation qui ne peut que contrecarrer à long terme les intérêts légitimes des États-Unis.

Sous sa plume, les stéréotypes associant, dans une même condamnation, la finance et la politique reviennent constamment : les « pirates nord- américains » sont les « satellites », les « sbires des banquiers de Wall Street »; les « gouvernements nord-américains, appuyés par les

" m a g n a t s " d e W a l l S t r e e t d é f e n d e n t l e s i n t é r ê t s d e s b a n q u i e r s 41 ».

Ces clichés, inspirés des écrits de Lénine ou de Hobson, appar- tiennent au climat anti-impérialiste de l'époque; sous la plume de San- dino, ils viennent rarement appuyer la dénonciation de quelque fait concret; celui-ci se contente d'évoquer en termes très généraux « la défense des propriétés américaines » (par les États-Unis), ou la politique des prêts imposés par les « banquiers de Wall Street » à un pays qui n'en avait pas besoin. C'est qu'en effet, les intérêts économiques des États-Unis au Nicaragua restaient relativement modestes dans les années 20, surtout implantés sur la côte Atlantique : bois précieux, pinèdes, mines d'or, et, depuis 1925, les bananeraies de la « Standard Fruit Cy ». L'essentiel de la dette extérieure du pays - 2,3 millions de dollars - correspondait aux dépenses de guerre engagées par les États- Unis au Nicaragua 42.

Mais c'est surtout dans la condamnation de l'intervention politique et de l'occupation militaire que Sandino excelle; la richesse de son vocabulaire semble inépuisable, largement emprunté au passé, ancien ou récent, de la souffrante Amérique centrale, les Yankees sont, tour à tour, qualifiés de « bandits », « boucaniers », « barbares-envahisseurs »,

« pirates » (et « pirates-conquérants »), « flibustiers », « têtes blondes »,

« colosses envahisseurs », « rapaces de la Maison Blanche », « pirates- expansionnistes du dollar », « assassins des peuples faibles », « nor- diques accapareurs », etc.

Sandino présente l'intervention nord-américaine comme une véri- table opération de banditisme international; les Yankees sont, à la fois, des conquérants et des criminels; rien ne justifie leur présence mili- taire, et surtout pas la prétendue menace sur les intérêts américains :

« Je n'ai jamais touché à une aiguille appartenant à un Nord-

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Américain... J'ai respecté les propriétés étrangères et aucun civil des

É t a t s - U n i s n ' a e u à s e p l a i n d r e d e n o u s 43. »

Finalement, dans ce combat, l'idéologie n'est qu'un prétexte : les pré- sidents successifs des États-Unis, Calvin Coolidge et Herbert Clark Hoo- ver, le secrétaire d'État Frank B. Kellog, ou Stimson, l'envoyé spécial de Washington à Managua, sont tous des « assassins modernes ». La Mai- son Blanche, véritable « sépulcre blanchi » n'est qu'un repère de bandits

c o n d u i s a n t u n e p o l i t i q u e « m a c a b r e » : l a d e s t r u c t i o n d u N i c a r a g u a 44.

Cette destruction est double. Elle est, d'abord, politique, mais, en même temps, militaire.

Dans une « lettre ouverte » au président des États-Unis, Augusto C.

Sandino rappelle la douloureuse histoire de l'occupation américaine de 1909, qui a commencé par la rébellion du conservateur Adolfo Diaz, financée par l'ambassade américaine, contre le pouvoir « légitime » du libéral Zelaya, et qui s'est poursuivie par le maintien des « pantins »> et des « traîtres » (Emiliano Chamorro, Moncada), légitimée par la pré- sence yankee, et les élections « truquées ». En évoquant ce précédent, Sandino explique qu'il s'opposera énergiquement à une répétition de l'Histoire. Il fait ainsi campagne pour le boycottage des élections de novembre 1928, organisée par le général Me Coy, et de novembre 1932.

Pour lui, c'est une question de principe : on ne saurait accepter l'inter- vention étrangère dans les affaires du pays, même au nom du « fana- tisme sincère » ou de la bonne conscience habituelle. Tout Américain à l'étranger n'a-t-il pas tendance à être « dogmatique, sincère, exigeant, sentimental » et ne pense-t-il pas qu'il faut « imposer » par la force un idéal au peuple, uniformiser les étrangers dans le moule créé par les

É t a t s - U n i s » , d a n s u n e s p r i t d e c r o i s a d e e t d ' i n c r o y a b l e b o n n e f o i 45 ?

Sandino rejette en bloc toutes ces prétentions qui n'ont pu déclencher que des effets inverses, « la haine et la méfiance presque universelles à

l ' é g a r d d e s n o r d - a m é r i c a i n s 46. »

La violence militaire américaine se révèle tout aussi insupportable que le contrôle politique : « Ils ont fait couler à torrents le sang et les larmes, dans ma Patrie... » « Chaque millier de dollars qui s'investit ici signifie la mort d'un Nicaraguayen. » Expéditions punitives, exécutions sommaires, politique de la terre brûlée dans le Nord du pays, regroupe- ment forcé des populations dans des camps : autant d'actes criminels et

f a n a t i q u e s i m p o s é s a u n o m d u d o g m e i n é b r a n l a b l e d e l a D é m o c r a t i e 47.

4. L'attachement sentimental au P a r t i libéral

Voici sans doute un aspect méconnu de Sandino. Dans le Nicaragua des années « 20 », la filiation à l'un des deux partis traditionnels libéral ou conservateur, se transmettait avec le nom et l'héritage. Gregorio

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