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Travailler avec l intelligence du corps

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Academic year: 2022

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Submitted on 10 Mar 2022

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Travailler avec l’intelligence du corps

Joanic Masson

To cite this version:

Joanic Masson. Travailler avec l’intelligence du corps. TRaNSES, Dunod, 2018, pp.45-51. �hal- 03604600�

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Travailler avec l’intelligence du corps

Joanic Masson

Maître de conférences HDR en psychologie Université de Picardie Jules Verne

De nombreux auteurs s’interrogent sur ce qui est opérant en psychothérapie. Il est généralement fait mention de l’importance de la relation qui se construit entre le psychothérapeute et le patient au sein d‘un dispositif structurant et contenant. Aborder sa souffrance, mettre des mots et du sens sur son vécu, être entendu et par là-même reconnu dans sa plus simple singularité (Roustang, 2001) apparaissent comme des éléments à même d’expliquer ce qui peut se jouer sur un plan thérapeutique. À cela, s’ajoute ce qui fait la spécificité de telle ou telle approche psychothérapeutique : l’analyse du transfert1 en psychanalyse, la restructuration cognitivo-émotionnelle et la défusion2 en thérapie cognitivo- comportementale, la prise en compte du système relationnel en systémie, l’abréaction dans certaines méthodes comme par exemple la thérapie primale, le travail sur l’instant présent en gestalt thérapie ou l’usage des états modifiés de conscience comme en hypnothérapie ou en respiration holotropique3. Bien que parfois considéré, la place du corps reste sous-estimée en psychothérapie. D’ailleurs, le terme même de psychothérapie prête à confusion puisqu’il sous-entend que l’objet même de ce qui doit être traité est le psychisme. C’est oublier l’étymologie même de ce terme. Rappelons que « psycho » vient de « psyche » qui renvoie à l’âme. En grec, ce mot désigne le souffle qui anime le corps, le souffle vital, qui permet et entretient l’élan vital. La psyché n’est certes pas le corps mais elle relève toujours de celui-ci.

Aussi, la psychothérapie ne peut, à mon sens, s’envisager sans considérer le corps, ce qui l’anime, et son intelligence qui participe à son homéostasie.

Mon activité clinique m’amène aujourd’hui à envisager l’hypothèse de processus somatiques

1 Le transfert est un concept propre à la psychanalyse. Il peut être compris comme une réactualisation des relations avec les parents au sein du dispositif thérapeutique. Aussi, le patient en vient à projeter sur l’analyste des désirs inconscients qui étaient destinés initialement à la mère ou/et au père.

2 La défusion est un terme propre à la Thérapie d’Acceptation et d’Engagement qui signifie distanciation et désidentification de ses pensées.

3 Approche élaborée par Stanislas Grof qui s’appuie sur l’hyperventilation afin d’induire une transe propice à un travail psychothérapeutique de matériaux psychiques archaïques.

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auto-organisés à même de comprendre ce qui se joue à un niveau plus implicite lorsque les conditions s’y prêtent. En envisageant l’inconscient comme un espace de ressources, Erickson envisage de la même manière l’existence d’un « pilotage automatique » à même d’expliquer des processus de réorganisation propice aux changements. Ces derniers constitueraient même le propre de la dynamique hypnotique: « C’est cette activité autonome des associations et des processus mentaux de celui qui écoute qui crée l’expérience hypnotique » (Erickson, Rossi, Rossi, 1976, p. 61). À moins de considérer l’inconscient comme un équivalent du soma, nous retrouvons cette même qualité homéostasique sur un plan physiologique.

Au sein de tout système complexe, comme le corps par exemple, l’évolution perpétuelle s’effectue d’un état métastable à un autre. Bak et Chen (1991) parlent d’une évolution naturelle de tout système vers un état critique. Cet état critique auto-organisé se situerait à la limite de l’adaptation et du chaos. L’instabilité est en effet un trait essentiel du processus créatif en cela qu’il favorise une capacité d’adaptation de l’organisme aux modifications expérimentales. Nous retrouvons le principe de l’impermanence des choses cher aux orientaux. Il s’agit ici de considérer une perspective dynamique du développement de la personne dont le parcours maturatif est ponctué de crises, de changements à la limite du chaos. Dans ce qui nous préoccupe ici, toute dysrégulation émotionnelle et physiologique peut être entendue comme une phase chaotique. La psychothérapie vise alors une réorganisation existentielle. Dans ce paradigme, les troubles psychologiques ou psychosomatiques sont perçus comme des indicateurs de phase de transition potentiellement évolutive et adaptative, des manifestations ou tentatives d’ancrage vers des états stables.

Ainsi, dans cette perspective, Rossi (2001) propose l’hypothèse que la psychothérapie hypnotique engendre un processus auto-organisé, sur un fond de lâcher-prise, qui facilite la résolution de conflits internes et ce par l’intermédiaire de transitions de phases auto- organisées que le patient s’autorise à vivre au bord du chaos. Cette vision semble partagée par Nathan (1988) qui envisage la transe hypnotique comme un processus psychique de transition facilitant un ébranlement thérapeutique de l’identité. L’hypnose apparaît en cela comme un processus psychocorporel qui facilite une dépotentialisation du cadre de référence identitaire et des expériences psychodynamiques créatives qui rendent compte de l’évolution naturelle de chacun.

Cette dynamique auto-organisée soulève le problème de l’émergence de l’Autre dans la crise.

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Quelle est cette autre partie de soi-même qui est responsable du processus organisé vers un but créatif et psychothérapique ? Lapassade (1987) propose de le nommer « cogito de la transe » alors que Hilgard (1977) envisage l’existence d’un « observateur caché » lors de la transe responsable du « planning » et du « monitoring » des fonctions de la personnalité. Au cours de l’hypnose, ces systèmes pourraient devenir plus ou moins indépendants les uns des autres (dissociation hypnotique) et être activés pour le bien du patient (salutogenèse). Dans une perspective plus analytique, Gill et Brenman (1959) envisagent une régression partielle de nature dissociative ; un sous-système du moi serait contrôlé par l’opérateur alors que le moi global maintiendrait une certaine autonomie vis-à-vis de l’environnement interne et externe.

D’une manière plus générale, Roustang (2002) affirme que si l’hypnose parvient à

« neutraliser le moi officiel conscient volontaire », c’est pour laisser la place à la sensorialité et au mouvement.

Dans la lignée de Roustang, j’envisage le corps comme agent de ce changement. Je m’appuie de plus en plus sur cette intelligence corporelle en consultation. En pratique, nous partons avec le patient d’une situation problématique qui engendre une ou plusieurs émotions plus ou moins désagréables (souvenir traumatique, situation récente difficile, etc.). Il est également possible d’amorcer le travail en partant d’émotions qui se réactivent lors de l’entretien. Je propose alors au patient de nommer l’émotion ressentie afin de la conscientiser davantage, de repérer les dysrégulations physiologiques associées (tension, oppression, engourdissement, mal de tête, tremblements, etc.) puis de focaliser son attention dessus en laissant l’intelligence du corps faire ce qui doit être fait. Le postulat est le suivant : l’être humain cherche continuellement à retrouver un équilibre. Aussi, dans les bonnes conditions proposées par le cadre thérapeutique, une dynamique naturelle de réorganisation s’opère spontanément. Il s’agit simplement pour le patient d’être attentif à ses sensations et émotions, de laisser les choses se déployer d’elles-mêmes, de laisser-faire. Afin de renforcer cette dynamique, il peut être fait usage d’une directive impliquée construite de la manière suivante :

1. « Aussitôt…

2. qu’une partie de vous-même sera en mesure d’explorer plus en profondeur ces sensations et émotions…

3. est-ce que vos paupières vont se fermer d’elles-mêmes ? » Dans cette directive impliquée, nous repérons :

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1. l’installation d’une temporalité et d’un moment particulier à venir ; 2. l’aspect psychothérapique ;

3. le choix donné au patient de laisser se faire le travail proposé en laissant advenir un phénomène considéré comme non volontaire et observable (fermeture spontanée des paupières).

Cette directive impliquée peut faciliter à la fois le déplacement du lieu de contrôle du thérapeute vers le patient, une induction hypnotique et enfin l’activation de processus thérapeutiques auto-organisés. Cette forme de suggestion entraîne en outre une activation de chaines associatives (association d’idées et de pensées) et un lâcher-prise. Il s’agit de favoriser des processus conscients et inconscients en vue d’une portée résolutive. Ces expressions langagières opèrent en effet au sein du patient un certain nombre de changements sur différents niveaux (cognitif, émotionnel, physiologique). Un aspect intéressant développé par Rossi (2001) me paraît important d’être rapporté ici, à savoir cette « activité autonome » difficilement compréhensible pour ceux qui ne sont pas familiarisés à la pratique hypnotique.

Erickson, Rossi et Rossi (1976) précisent, à propos de la directive impliquée, qu’elle amène le sujet à devenir actif dans sa prise en charge : « L’implication psychologique est la clé qui transforme automatiquement le désordre des processus associatifs d’un patient en schémas prédictibles, sans que celui-ci ait aucune conscience de la façon dont cela s’est passé » (ibid., p. 59). L’hypnothérapie efficace suppose donc un travail psychique important sollicité initialement par la demande de soin du malade et d’habiles suggestions de la part du thérapeute en vue de faire émerger des informations qui facilitent des « processus auto- organisationnels thérapeutiques » (Rossi, 2001).

Si le thérapeute souhaite travailler d’une manière plus épurée, il peut être proposé au patient de simplement observer les sensations corporelles désagréables liées aux émotions et de ne rien faire. En effet, à partir du moment où on ne cherche plus à contrôler ce qui doit advenir, il advient ce qui doit être. Dans le Dao De Jing (Strom, 2004, p.17), Lao Zi explique : « Sheng Ren pour gouverner, vide le cœur des hommes, remplit leur ventre, affaiblit leur ambition et fortifie leurs os… Il agit par le non-agir, alors il n’y a rien qui ne puisse être mis en ordre ».

Cette réflexion peut être comprise ainsi : Pour être sage, il est nécessaire de taire les pensées, réguler le cœur, siège des émotions, faire retour au corps (en particulier le bas ventre), ne plus vouloir, être dans la non-action. Être dans le non-agir, laisser les choses se déployer

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naturellement apparait comme le chemin thérapeutique.

Il s’agit ici d’utiliser le potentiel mobilisateur du lâcher-prise en vue de traiter une problématique précise chez le patient. Pour cela, après avoir déterminé ce qui doit être travaillé en consultation (émotion douloureuse, angoisse, situation problématique, spasticité musculaire psychogène, souvenir traumatique ou désagréable, etc.), il est proposé d’une manière générale de focaliser l’attention sur l’activation somatique liée et de favoriser un lâcher-prise. Pour cela, en fonction de l’orientation du thérapeute, nous pouvons utiliser l’hypnothérapie ou toute approche qui favorise un état de transe (EMDR, Shapiro, 2001 ; Brainspotting, Grand, 2013, etc.). Il existe bien entendu d’autres approches psychothérapiques susceptibles d’user de ces mêmes processus. Selon les psychothérapies, la manière de solliciter le lâcher-prise diverge. Selon également là où le consultant se situe dans son parcours de vie, sa capacité à travailler et à élaborer certaines problématiques varie.

Nous pouvons en résumé envisager deux points essentiels : le pilier et le levier. Le pilier représente la souffrance du patient. La souffrance se doit d’être suffisamment importante pour motiver un changement et ce qu’il implique, à savoir parfois des choix décisifs et douloureux, des renoncements ou simplement affronter ce qui est douloureux en soi. La souffrance est un pilier du dispositif thérapeutique en ce sens qu’il motive la rencontre avec le thérapeute mais surtout qu’il doit être ce sur quoi nous appuyer en consultation. Aussi, il est important dans le cadre d’une prise en charge de souvenirs plus ou moins douloureux par exemple de consacrer un temps suffisant pour aborder la problématique en profondeur, en déterminer les spécificités, et favoriser une activation émotionnelle et physiologique suffisante. Le ressenti émotionnel est à relier aux zones du corps activées. L’émotion est toujours un mouvement du corps, une réaction de celui-ci mais aussi un ensemble de résistances à celui-ci. Ces activations constituent le pilier, ce sur quoi le consultant focalisera son attention afin de favoriser une connexion au réseau de souvenirs traumatiques. Une réelle rencontre avec soi- même n’est possible que via les émotions et le corps qui nous relient à ce que nous sommes fondamentalement, des animaux socialisés doués d’une mécanique physiologique sophistiquée qui nous permet autant que possible de faire-face aux contingences de l’environnement.

Le levier thérapeutique s’appuie quant à lui sur le lâcher-prise qui favorise l’activation des ressources somatiques. Dès le moment où le patient focalise son attention sur l’activation

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(émotion, sensation dysphorique dans le corps, souvenir ou problématique) et que nous l’amenons à lâcher-prise, le processus thérapeutique s’amorce naturellement, à sa manière, par le chemin le plus adéquat, quelques soient les associations d’idées ou ce qui émerge de soi. Il s’agit, comme le préconise Levine (2014), d’être « fluide », c’est-à-dire de toucher cette

« aptitude à passer aisément d’un état d’intense émotion à une autre » (idib., p. 44), de

« laissez la réorganisation se faire » (Selvam, 2015-2016), de « ne rien faire, attendre et laisser venir » (Roustang, 2006). Lâcher-prise, c’est fondamentalement être présent (« pleine conscience focalisée », Grand, 2013), traverser l’expérience, prendre le temps nécessaire à la traversée, se laisser transformer par l’expérience vécue, par le processus issu de l’événement.

Le lâcher-prise constitue le levier par lequel le processus permet une croissance psychique en vue d’une meilleure cohérence. C’est un saut dans l’inconnu qui transforme en quelque sorte le chemin sur lequel le patient était, le chemin issu de l’événement qui avait changé le cours de la vie. Une fois focalisé sur la cible de départ et l’activation liée, tout en étant conscient de ce qui se joue en soi, en laissant la vie reprendre le dessus, en renouant avec ses propres instincts, en accueillant tout en participant à ce qui surgit, la réorganisation s’opère spontanément jusqu’à sa résolution si nous nous attachons à nous donner le temps nécessaire.

J’observe fréquemment, lors de ces séances, une tendance à vouloir verbaliser, mettre des mots, intellectualiser, symboliser. Cette tendance naturelle à mettre en mots est certes fondamentale mais constitue souvent un moyen de ne pas ressentir, de ne pas se reconnecter à soi, de mettre à distance. D’une certaine manière, la mise en mots systématique constitue également un mécanisme adaptatif de résistance : se distancier de ses affects, chercher à comprendre pour tenter de reprendre le contrôle sur sa vie. La conséquence est évidente pour tout praticien qui s’intéresse au corps et à l’émotionnel : une régulation impossible ou incomplète du corps.

Ces réflexions, d’une certaine manière, amènent vers un positionnement humaniste et naturaliste, vers une considération autre de l’humain, de ses ressources et surtout de la prise en charge thérapeutique. Sans vouloir déborder sur une conception extra-psychologique d’ordre transcendentale, nous pouvons voir de nombreux liens entre l’approche décrite ici et l’invitation proposée par certaines traditions, à savoir s’affranchir de l’ego et s’en remettre aux grandes lois qui gouvernent l’univers. Aussi, pour terminer mon propos, je propose la lecture de recommandations faites par Yongnian (2015, p. 159), à propos de la pratique du Qigong statique Zhan Zhuang, consignes qui entrent remarquablement en résonnance avec ma

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manière de travailler avec l’intelligence du corps : « À travers l’observation d’un phénomène pathologique, celui-ci se transforme jusqu’à sa disparition, c’est-à-dire que la conscience est le pilier du diagnostic et du traitement. C’est une méthode qui ne peut pas être remplacée par un autre type de médecine ou par une thérapie médicale et qui peut résoudre le conflit essentiel entre maladie et force corporelle »

Bibliographie

Bak, P., Chen, K. (1991). Self Organised Criticality. Scientific American, 264(1), 46-63.

Erickson, M.H., Rossi, E. L., Rossi, S. (1976). Hypnotic Realities. New York : Irvington.

Gill, M.M., Brenman, M. (1959). Hypnosis and related states. Psychoanalytical studies in regression. New York : International Universities Press.

Grand, D. (2013). Brainspotting : The revolutionary new therapy for rapid and effective change. Boulder : Sounds True.

Hilgard, E.R. (1977). Divided consciousness : Multiple controls in human thought and action.

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You-Feng.

Lapassade, G. (1987). Les états modifiés de conscience. Paris : PUF.

Levine, P.A. (2014). Guérir par-delà les mots. Paris : InterEditions.

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Roustang, F. (2001). La fin de la plainte. Paris : Odile Jacob.

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Searle, J. (1972). Les actes de langage. Paris : Hermann.

Selvam, R. (2015-2016). Integral Somatic Psychotherapy. Formation, Nimes, France.

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Shapiro, F. (2001). Eye Movement Desensitization and Reprocessing. Basic Principles, protocols, and Procedures. New York : The Guilford Press.

Yu Yongnian, 2015, Zhan Zhuang. L’art de nourrir la vie, New York : Discovery Publisher

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