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ALBA, L'OR ET L'AMOUR Tome I

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Academic year: 2022

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ALBA, L'OR ET L'AMOUR Tome I

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© Opéra mundi, Paris 1978.

Tous droits de reproduction, de traduction ou d'adaptation, même partielle, sous quelque forme que ce soit, réservés pour tous pays.

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L'ENTREPONT des émigrants de l'Olbidos était puant et visqueux. Il s'allongeait à l'avant du steamer. Des métis, aux yeux de poissons morts, y remuaient avec lenteur, sous le ciel plombé, dans la chaleur torride de l'Amazo- nie. Ils étaient quarante-trois. Alba avait eu le temps de les compter et de les recompter cent fois depuis Belemdo- Para, le port brésilien sur l'Atlantique, à l'embouchure du Grand Fleuve, où elle avait embarqué en compagnie de son mari Miguel, il y avait une semaine de cela.

Car Alba et Miguel étaient, eux aussi, des émigrants.

En Amazonie, on appelait « émigrants » tous ceux qui venaient d'ailleurs — y compris des autres régions du Brésil — les ballottés par la vie, les ratés et les super- bes, ceux qui fuyaient la potence, les illuminés, les lépreux de l'aventure... Et surtout, les cabocles aux yeux vides, ces métis d'Indiens et de Blancs. Tous remontaient l'Amazone, traversant d'incroyables jun- gles inexplorées, pour tenter leur chance à Manáos.

La ville de Manáos, en cette dernière partie du XIX siècle, était synonyme de richesse. Il suffisait de se rendre dans cette cité du bout du monde, prisonnière de la Grande Forêt, pour que vos poches se remplis- sent d'or, disait-on à New York aussi bien qu'à Paris, qu'en Sicile, en Allemagne ou dans la lointaine Russie.

A Manáos, l'or coulait d'un arbre : l'hévéa. L'or s'appelait le caoutchouc. Les Indiens le récoltaient depuis toujours et en faisaient des balles qui servaient

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à des cérémonies magiques. Depuis vingt ans, des Blancs imaginatifs avaient découvert de nombreux usages à cette étrange gomme élastique : ceintures, cor- sets, bandages de roues de vélocipèdes et de voitures.

On ne pouvait plus se passer de ce lait visqueux qu'on durcissait à la fumée. Le Brésil en était le seul produc- teur au monde. Une immense fortune s'offrait pour les trafiquants, moitié hommes d'affaires, moitié négriers.

Alba s'assit sur un rouleau de cordages coincé entre deux caisses. Le pont des émigrants laissait peu de place aux quarante-cinq passagers. Des échafaudages de marchandises l'encombraient. Il y avait jusqu'à des cercueils empilés les uns sur les autres, des cercueils pour Manáos. Il était cinq heures et demie de l'après- midi. La nuit tombait déjà. A cet endroit, à plus de mille kilomètres de son embouchure, le fleuve a douze kilomètres de large, un véritable bras de mer aux eaux ténébreuses et calmes où cependant se creusent par- fois, sans raison, de mystérieux remous. Dans les brouillards lointains, les rives aux profils de forêts défi- laient sans hâte.

Un air de mazurka jaillit soudain, venant du pont des premières classes qui surplombait l'entrepont misé- rable. La musique était joyeuse, entraînante. Une musi- que de riches, pour des riches. D'où elle se tenait, entourée des visages blêmes des cabocles, ces métis de Blancs et d'Indiens, avec les cercueils à sa gauche, bai- gnée, engluée dans une odeur entêtante de graisse de machines et de corps mal lavés, Alba vit apparaître dans un tourbillon des robes du soir, des têtes sou- riantes, des bras blancs. Deux messieurs en frac s'ac- coudèrent au bastingage au-dessus des émigrants. Ils parlaient pointu, laissant tomber négligemment la cendre de leurs cigares sur les métis immobiles et muets.

Une immense tristesse envahit Alba. A cause de cette danse, à cause des robes du soir et des deux hommes en habit, le passé resurgissait. Et, par comparaison, sa

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misère s'accentuait... L'immense plantation où elle était née il y avait un peu plus de vingt-quatre ans, à Recife... Cent domestiques, trois cents esclaves... Les champs de canne à l'infini... Les cinq moulins à sucre, sur lesquels régnait son père, le très riche et très puis- sant comte Thomé de Jézus... Sa mère, une Française, qu'elle suivit en France quand elle était encore une enfant... Ses seize ans, et le bal présidé par l'Empereur Napoléon III, aux Tuileries, à Paris... Son retour au Brésil, la révolution, la mort de son père, et la ruine...

Voici qu'elle était pauvre entre les pauvres.

La nuit descendait. Un marin alluma un fanal qui éclaira chichement l'entrepont. Les cabocles s'étaient accroupis sur leurs talons silencieusement, par groupes de cinq ou six, entre les caisses. Ils passaient ainsi la plus grande partie de leurs journées. Il n'y avait aucune femme parmi eux. Ils voguaient vers la fortune.

Ils venaient d'une région où il pleuvait à peine deux à trois fois l'an, un pays au nom impersonnel et géométrique : le « Polygone de la Sécheresse », l'enfer blanc d'un soleil sans pardon. Un « sergentô » – un recruteur – était venu les engager dans leurs villages où leurs enfants mouraient de soif. Il leur avait promis de l'eau et de l'or. Pour cela, il leur suffirait d'inciser le tronc d'un certain arbre qui poussait au cœur de la forêt amazonienne.

Sur le pont soudain un jeune homme s'approcha d'Alba, avec lenteur, se déplaçant comme une ombre.

Un cabocle lui aussi. C'était toujours le même manège depuis le départ du steamer. Le jeune homme regardait Alba pendant des heures, avec un sourire timide et triste, sans un mot, très respectueusement. Gênée, la jeune femme avait prévenu son mari. Miguel avait observé le manège.

– Laissons-le faire, avait-il conclu. Il est inoffensif.

Il a bien le droit de t'admirer. Il n'avait jamais imaginé qu'il existât une fille si belle sur la terre. Tu es une apparition divine, quelqu'un comme la Vierge. –

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Miguel avait détaillé Alba –. Tes longs, longs cheveux noirs... Tes yeux verts si clairs... Ton front arrondi...

Ton cou élancé...

Alba s'était forcée à rire. Elle adorait qu'on parlât d'elle, mais cela ne lui suffisait pas. En même temps, elle aurait voulu crier, rire – ce qu'elle n'osait faire – s'enfuir pour être rattrapée, gênée et ravie, pudique et très excitée.

– Comme je suis compliquée, se disait-elle.

Pourtant, elle était heureuse de ces complications.

Leur contradiction la ravissait ou la terrorisait, c'était selon. Son mari avait arrêté là son énumération. Alba avait été déçue.

– Pourquoi ne me parle-t-il pas de mes seins qui sont tout de même très beaux, de mes reins, que je trouve trop cambrés mais qu'il adore, de ma taille qu'il peut serrer complètement entre ses mains? Mes jambes qui n'en finissent pas, ne lui plaisent donc plus? se demandait-elle, mi-plaisantant, mi-sérieuse.

Elle avait besoin de compliments. Considérée à peine comme une marchandise sur ce sordide bateau, elle voulait à toute force qu'on lui répétât qu'elle était belle, désirable. Il fallait exorciser le dégoût qu'elle avait d'elle-même.

Elle redevint grave. Parce qu'en fait, elle l'était.

Depuis plusieurs années, sa féminité s'était approfon- die et accentuée. Elle n'était plus une enfant, plus une jeune fille(1). La belle adolescente qui était tombée fol- lement amoureuse d'un esclave affranchi nommé Miguel – et qui l'avait épousé, contre toutes les tradi- tions – cette jeune fille ébouriffée et légère n'existait plus. Une femme qui savait ce qu'elle voulait, avait pris sa place.

Et ce qu'elle voulait, c'était sortir coûte que coûte de la misère.

Le jeune cabocle s'accroupit devant elle, et la fixa, (1) Voir : Alba, le pain et le fouet.

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les yeux agrandis par la ferveur. Là-haut, sur le pont des premières classes, une valse avait succédé à la mazurka. Deux jolies femmes aux épaules nues et rondes avaient rejoint les fumeurs. Un plateau chargé de flûtes de champagne semblait voguer au-dessus de la tête des danseurs. En se dressant sur la pointe des pieds, Alba put apercevoir un buffet derrière lequel s'affairaient des maîtres d'hôtel. On coupait un gâteau, une pièce montée enrubannée de crème fouettée...

Joyaux au cou et aux bras des femmes... On passait des assiettes débordantes de pâtisseries onctueuses... Des éclats de voix, des rires, dans la nuit chaude... De quelle jeune femme au lumineux diadème de diamants sou- haitait-on l'anniversaire? Alba s'imaginait à sa place.

C'était elle qu'on aurait dû choyer, fêter...

Elle se mordit les lèvres jusqu'au sang, et détourna la tête, préférant regarder le mouvement régulier et aveugle d'une des roues à aubes de l'Olbidos. Miguel, son mari, apparut devant elle. Miguel Barminda avait été le chef d'une des insurrections qui avait éclaté pour abolir l'esclavage au Brésil. Cette révolte avait été étouffée par l'armée. Plus tard, l'empereur, Don Pedro II, avait libéré les esclaves, puis il avait abdi- qué... En vérité la révolte – une parmi tant d'autres – n'avait pas servi à grand-chose. Quand on réfléchissait bien, Miguel Barminda avait accompli un acte gratuit...

En tout cas, il n'avait tiré aucun avantage matériel de l'affranchissement pour lequel il avait tant lutté...

Le fanal éclairait en plein Miguel. Grand et très mince, métis d'Africaine et de Blanc, il était à peine teinté, les pommettes saillantes, la mâchoire carrée.

Depuis quelque temps, l'expression de son regard, qui était très dur, s'était considérablement adoucie. Une certaine nonchalance dans son attitude s'accentuait de jour en jour. D'où cela venait-il? De ses lointains ancê- tres du Congo?

Miguel désigna les danseurs des premières classes.

– Pourquoi les envies-tu? L'argent n'a jamais donné

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le bonheur. Etre heureux se passe autre part... Ici, dans le cœur, et ici, dans la tête.

Alba répliqua, agacée :

– Tu vas peut-être également me prouver que les passagers de première classe arriveront en même temps que nous à Manáos...

Miguel rit.

– ... qu'une robe en vaut une autre, ajouta-t-elle, et que, même avec mon unique défroque vieille et laide, je suis encore plus belle que toutes ces femmes?

Miguel prit la main d'Alba, qui se raidissait.

– Tout ça est juste, dit-il. En vérité, tu es la plus belle et je t'aime.

Alba soupira. Subitement, il l'irritait. Pour la pre- mière fois, l'aveu de son amour l'exaspérait. Il le déviri- lisait à ses yeux. Elle n'aurait su expliquer pourquoi.

Cependant, elle était certaine de l'aimer. Mais parce qu'elle était nerveuse, elle ne se livra pas. Elle baissa les yeux sur sa robe grise, terne, rapiécée le plus fine- ment possible, mais rapiécée tout de même. A part ce vêtement, elle possédait une jupe, un corsage, trois paires de bas blancs et des dessous qui étaient de la dentelle miteuse, tant ils avaient été lavés et relavés.

Heureusement qu'elle se rendait à Manáos, haut lieu de la fortune! A Manáos, leur situation changerait. Avec un peu de travail, et surtout beaucoup d'astuce et d'adresse, ils auraient une grande maison, une voiture, des domestiques. Elle ferait venir des robes de Paris.

Elle reprendrait son rang de comtesse Thomé de Jézus.

Elle prouverait à Miguel que l'argent peut être une source de bonheur, particulièrement pour les femmes, à qui il donne l'assurance de perpétuer leur jeunesse.

Cette évidence, Miguel Barminda, l'ex-révolutionnaire, était incapable de la comprendre actuellement. Mais avec du temps et de la patience, la jeune femme était certaine de pouvoir l'en persuader.

– Va m'attendre, comme tous les soirs, chez nous, dit Miguel. Pendant ce temps, je vais chercher le dîner.

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« Chez nous »! Alba poussa un soupir et se leva. Chez eux, c'était un carré de deux mètres sur deux, entre des caisses. Dès le départ de Belem-do-Para, Miguel avait découvert cet endroit privilégié. Il y avait installé deux paillasses que le Commissaire du bord avait consenti à leur prêter, parce qu'ils étaient pour lui des passagers insolites. Ils mangeaient là, y dormaient et, chaque jour, Miguel réussissait à rapporter un demi-seau d'eau propre à sa femme, afin qu'elle puisse se laver.

– C'est plus par discipline que par hygiène, avait-il déclaré. Un certain dénuement entraîne parfois une certaine mollesse. L'esprit ne se sentant plus concerné, se laisse engourdir, et l'indiscipline règne. Plus il est dif- ficile de vivre, plus il faut de rigueur. D'ailleurs, pour entreprendre quoi que ce soit, il faut de la rigueur.

Alba avait haussé les épaules. Miguel commençait à être un rien pédant.

... Ils avaient donc installé leur « chez eux » et aucun cabocle n'avait jamais essayé d'y pénétrer. Il semblait qu'à l'exception du jeune homme timide et respec- tueux, Alba et Miguel n'existaient pas pour eux. Le couple était d'un autre univers, d'un monde intermé- diaire entre le paradis des premières classes, et leur enfer. Les cabocles dormaient n'importe où, là où ils se trouvaient lorsque le sommeil les terrassait. Ils mélan- geaient tout dans leurs gamelles : soupe, confiture, haricots, et même le quart de mauvais vin. Ils enfour- naient cette pâtée gluante avec bruit. Très naturelle- ment, sans honte, ils s'asseyaient sur le bastingage, fesses à l'air, lorsque leurs intestins le commandaient.

A l'aube de la seconde nuit, un cabocle avait été poi- gnardé à quelques mètres de leur « chez eux ». Tous les cabocles s'étaient mis à gémir, tandis qu'on traînait le cadavre sur le pont. Alba avait hurlé d'épouvante.

Le mort était resté jusqu'à midi, allongé, les yeux ouverts et selon la coutume, on lui avait planté une bougie dans chaque main. Alba avait pleuré toute la journée, secouée de spasmes. Un prêtre était venu au

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crépuscule, et on avait jeté le cadavre dans le fleuve, après une vague prière. Une flaque de sang dont per- sonne ne se souciait, avait séché sur le pont...

... Les démangeaisons avaient commencé la nuit sui- vante. Alba dormait à moitié, et elle avait cru à de l'eczéma dû à la transpiration. Mais au matin des clo- ques lui couvraient les bras, les cuisses, les seins... Des puces ! En soi, ce n'est rien. Une simple gêne ridicule.

Mais quand on n'a pas de linge pour se changer, on se hait. On a envie de se rouler sur le pont pour écraser la vermine. Un matin elle n'avait plus ressenti de déman- geaisons. Le corps tatoué de piqûres ne réagissait plus.

Et puis, il y avait eu une grande invasion de cancre- lats. Des centaines et des centaines de bêtes cuirassées de noir étaient sorties des soutes. Les cabocles ainsi que Miguel, s'étaient défendus en les écrasant. La puan- tueur avait commencé aussitôt après, une odeur sucrée qui tournait au rance en s'accrochant aux vêtements et aux cheveux. La sensation d'écœurement avait duré plusieurs jours.

Cependant, le voyage continuait. L'Olbidos voguait vers Manáos, à mille quatre cents kilomètres de la côte Atlantique. On faisait quatre escales par jour. Des barges chargeaient du bois et des fruits. On attendait à quelques encablures du rivage, tandis que des pirogues remplies d'Indiens tournaient autour du navire. On repartait. Les deux grandes roues à aubes brassaient, la nuit, mille phosphorescences comme des éclairs élec- triques. De temps en temps, les hommes de quart don- naient l'alarme, car une île flottante longue parfois de cinquante mètres, dérivait vers le bateau : un morceau de rive arraché par les eaux du fleuve. Des buissons, des arbres, y restaient plantés. Elle aurait pu faire cou- ler le steamer, et il fallait modifier le cap.

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Dans deux jours, enfin, on débarquerait à Manáos.

Alba se glissa entre les cercueils et les caisses et retrouva leur nid. La lune était pleine. On y voyait comme en plein jour. Elle s'assit sur une des paillasses.

Personne ne pouvait l'apercevoir. Par contre, il lui était possible de surveiller le couloir formé par les marchan- dises. En première, la musique continuait. Il avait fait très chaud toute la journée; Alba se sentait très mal dans ses vêtements. Elle ouvrit le haut de sa robe. Les seins nus, elle eut l'impression de mieux respirer. Une légère brise la caressa et fit durcir les boutons auréolés de brun. La jeune femme frissonna, aux aguets. Dès qu'elle entendrait le pas de Miguel, elle se rajusterait.

Elle avait peur des réflexions acerbes de son mari. Les cabocles ne l'effrayaient pas, puisqu'elle n'existait pas pour eux. Quant à son jeune admirateur, il la prenait pour une apparition divine. « Quelqu'un comme la Vierge », avait dit Miguel.

Soudain, elle se sentit observée. Instinctivement elle voulut remonter le haut de sa robe pour cacher sa poi- trine. Elle n'en eut pas le temps. Trois hommes venaient de sauter du haut des caisses, trois cabocles.

En un éclair, elle vit briller la lame d'un long couteau.

Elle voulut pousser un cri, mais celui-ci resta dans sa gorge. L'homme qui tenait l'arme l'avait saisie par- derrière. De son bras fermé en étau, il lui serrait la gorge.

– Bougez pas, Senhora! dit-il haletant. Je peux vous tuer.

Il appuyait la lame du couteau sur la carotide de la jeune femme. C'est alors qu'elle reconnut, parmi les deux autres agresseurs, le jeune homme timide. Elle écarquilla les yeux. Il baissa la tête; l'autre fit un pas en avant. C'était un vieil homme voûté, au corps robuste comme un tronc d'arbre. Ses yeux étaient deux lignes si minces qu'ils semblaient ne pas exister.

– Senhora, mon frère et moi – il désigna celui qui menaçait de l'égorger – nous sommes venus pour que

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vous ouvriez votre douceur à notre neveu, dit-il sur un ton monocorde.

– Il ne pense qu'à votre douceur depuis le début du voyage, continua le frère qui accentua l'étreinte de son bras.

Sa voix, qui devait être naturellement grave, devenait caverneuse pour la jeune femme, car il parlait à son oreille, juste à l'orifice de son oreille.

– Notre neveu est orphelin, reprit le vieil homme, nous le protégeons depuis qu'il est petit garçon. Il a peu de désirs. Mais quand il en possède un bien campé dans sa tête, nous l'aidons à le réaliser.

– Le désir d'entrer dans votre douceur, Senhora, est très vif chez lui, ajouta la voix sépulcrale.

– Ainsi, vous ouvrez vos belles cuisses, et notre neveu pénètre au milieu. Cela durera peu de temps.

Nous deux, nous nous éloignerons.

– Est-ce que vous êtes d'accord, Senhora ? demanda l'autre.

Alba était plongée dans l'horreur. L'attitude calme des brutes ajoutait encore à l'effroi. Elle avait quelque chose d'irrémédiable. Elle se débattit. L'homme serra plus fort, pour lui prouver qu'elle ne pouvait se déga- ger.

Le vieux se jeta à genoux :

– Si mon frère appuie un peu plus son couteau, votre douceur ne servira plus à personne, dit-il.

– Votre tête sera détachée de votre corps, renchérit le frère.

– Pourtant, même morte, notre neveu vous prendra quand même, assura le vieux.

Il se tourna vers le jeune homme timide.

– Prépare-toi, Rilto. La Senhora va s'allonger sans faire d'histoires.

Une peur atroce enlevait à Alba toute pensée. Elle se débattait, entravée, au fond de la mer. Rien de tout cela ne paraissait réel, et pourtant, le froid de la lame lui brûlait la chair. Les voix et les mots ne faisaient pas

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partie de la vie quotidienne. Cependant, le couteau était la preuve tangible, l'infinie conscience de la réa- lité.

– Allons... obéissez, murmura le frère de sa voix d'outre-tombe. Le Senhor, votre époux en a encore pour un moment à attendre la soupe... D'autant que nos amis le retardent... Mais tput de même, il faut en finir !

Le coeur d'Alba battait à se rompre. Quelque chose allait éclater dans sa poitrine.

... Et voilà qu'elle aperçut Miguel entre les caisses, à quinze mètres à peine et de dos. Il parlait à un cabocle et portait le repas. D'un mouvement instinctif, violent, désespéré, Alba se dégagea du bras meurtrier. Elle envoya brutalement son genou dans la mâchoire du vieux. Le couteau tomba.

– Miguel ! hurla-t-elle, échevelée, les yeux fous. Ils veulent me violer ! Prends l'arme, et tue-les !

Délirante de rage, écumante, les seins nus, elle trem- blait de tout son corps.

– Tue-les! répétait-elle, recroquevillée maintenant au fond du « nid » entre les caisses.

C'est alors qu'il se passa une chose extraordinaire.

Miguel debout, immobile, tranquille, regarda les cabo- cles. Il se baissa, posa les gamelles. Il ramassa le cou- teau. Pas un geste contre les agresseurs qui étaient comme pétrifiés.

– Remonte ta robe, conseilla-t-il à Alba.

Avec calme, il tendit le couteau au vieux. Celui-ci hésita et, finalement, le prit. Miguel s'adressa à lui :

– Je ne pense pas que tu avais pleinement conscience du crime que tu allais accomplir, com- mença-t-il. Si tu en avais eu pleinement conscience, je ne peux pas croire que tu y aurais songé. Tu es comme tout le monde, tu veux un monde meilleur. Un viol n'a jamais rien changé.

Le vieux regarda Miguel. Ses yeux s'étaient ouverts intensément, deux yeux d'un noir profond. Curieuse-

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ment, il n'avait pas l'air étonné. Il réfléchissait, c'était tout. Cela dura longtemps. Il dit enfin :

– La grande espérance d'un meilleur monde existe, c'est vrai... Mais on meurt à petit feu quand on oublie les satisfactions de tous les jours. Tu sais ça, n'est-ce pas ? – Chacun désire posséder plus qu'il n'a, et ça ne.

règle rien, murmura Miguel.

– Le monde meilleur, c'est si lointain ! intervint le frère. Je ne cesse d'en entendre parler depuis que je suis né. Nous avons fui un pays sec et craquelé comme la peau d'un lézard. Maintenant, je vois plein d'eau autour de nous; mais le bonheur, c'est toujours pour demain. Patience ici, patience là... ça mène à quoi?

– C'est une question de cœur, répondit Miguel.

Aussi longtemps que notre cœur restera de pierre, « sec et mouillé » ne signifieront rien. Le cœur commande tout.

Alba sentait la colère lui monter à la gorge. Que se passait-il? Miguel était son mari. Il aurait dû la venger!

Voilà qu'il faisait un sermon, un dérisoire prêchi-prê- cha de curé... de mauvais curé par surcroît car il ne justifiait aucun dieu. Qu'était devenu le grand révolu- tionnaire, le bel aventurier Miguel Barminda? Celui qui s'était battu en duel pour elle, celui qui avait sou- levé les esclaves, et qui n'avait jamais hésité à tuer ?...

– C'est justement à cause du cœur que je voulais agir, dit le jeune homme timide. J'ai toujours obéi à Notre Seigneur Jésus, qui est dans les Cieux. Mais je pourrais faire n'importe quoi de mal pour avoir votre Senhora dans mes bras.

– Il est bien que tu aimes ma Senhora, répondit Miguel. Seulement voilà, tu n'es pas un animal. Tu dois refréner tes désirs. C'est cela, être un humain. Savoir se contenir. Aimer, sans vouloir posséder de force.

Alba allait exploser. Comment pouvait-il trouver

« bien » qu'un étranger l'aimât ! Une telle absence de jalousie atteignait à l'inconscience. Elle ne comptait donc pas à ses yeux ?

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— Il faut me comprendre, balbutia le jeune homme.

Je suis fou de sa douceur. Je ne suis pas un grand Monsieur comme vous. Je ne sais pas tout ce que vous avez appris. Alors j'en ai parlé à mes deux oncles. Ils ont compris que la douceur de votre Senhora m'avait ensorcelé. Et que je n'y pouvais rien !

– C'est vrai que votre Senhora a envoûté Rilto, dit le frère. Ce n'est pas la faute de notre neveu.

Miguel se tourna vers Alba :

– Tu es en effet coupable en grande partie, dit-il sévèrement. Ta conduite elle-même est une invite.

La jeune femme reçut l'accusation comme une gifle.

– Te rends-tu compte de ce que tu dis? murmura- t-elle en serrant les dents.

Miguel ne se démonta pas.

– Souvent, tu fais la sieste, ton corsage dégrafé.

L'autre matin, tu es montée sur une caisse pour regar- der ce qui se passait en première classe. Les cabocles n'ont rien perdu du spectacle de tes jambes.

– Tais-toi! Tu sais bien que je n'ai jamais eu de mauvaises intentions.

– Je le sais, mais eux l'ignorent. Moi aussi je suis coupable. Je n'ai pas pensé profondément à ta position au milieu de ces hommes. Ta beauté, ta jeunesse suggè- rent trop d'images.

Alba était exaspérée par le ton doucereux de son mari, par cette complaisance avec laquelle il l'accusait et s'accusait lui-même. Pourquoi vouloir l'humilier et s'humilier?

– Comment peux-tu parler ainsi de nous devant des étrangers ? s'écria-t-elle au bord de la colère.

Les cabocles regardaient à terre silencieusement.

Peu à peu, ils retrouvaient au fond d'eux-mêmes la grande zone ensommeillée dont ils ne sortaient que rarement. Ces hommes tiennent beaucoup plus des Indiens que des Blancs : des Indiens, ils ont gardé la faculté de s'abstraire totalement de la minute présente.

Le vieux replia machinalement le couteau et le glissa

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dans sa poche. Ses yeux étaient redevenus deux lignes minces.

– Maintenant, laissez-nous, dit Miguel.

Alba n'y tint plus; elle éclata : – Comment ! Ils ont voulu me violer et tu les laisses partir sans les punir ?

– Il faudrait que je te punisse toi aussi, et que je me punisse moi-même. Sa voix était douce.

Les trois cabocles empruntèrent le couloir entre les caisses, et disparurent. Alba donna libre cours à sa fureur. Les mots se bousculaient; ils sortaient en flots tumultueux.

– Tu n'es plus un homme! hurla-t-elle. Il y a quelque chose de veule à ne pas faire justice quand on en a le droit ! Il y a quelques années, tu aurais tué ces cabocles! Pour qui te prends-tu? Pour Jésus-Christ? — Elle se précipita sur son mari et le saisit à la gorge —.

Je vais te dire la vérité : tu es un lâche !

Elle s'arrêta, s'attendant au pire, prête à se défendre des griffes et des dents s'il levait la main sur elle. S'il l'avait fait, les choses seraient redevenues normales, c'est-à-dire, rassurantes. Et elle en aurait été heureuse.

Mais il ne bougea pas; pas un geste. Alors elle s'écroula sur elle-même, remuant la tête de droite et de gauche, en proie à une terrrible crise de nerfs, agitant frénéti- quement les bras et les jambes. Au milieu de son hysté- rie, elle vit qu'il reculait, le visage serein. Elle cessa de crier et se mit à pleurer à gros sanglots...

Elle pleura longtemps. Cela lui fit beaucoup de bien.

Elle hoquetait en sanglotant, le cœur lourd. La crise de nerfs était arrivée à son ultime phase. Miguel s'appro- cha, il s'accroupit à côté d'elle, et lui caressa les che- veux sans parler... Plus tard, il lui donna à manger comme à un bébé, lui expliquant comment les cabocles l'avaient entouré sans aucune agressivité alors qu'on lui servait leur repas dans les cuisines. Il avait trouvé leur attitude très étrange. L'un d'eux s'était mis à lui

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tenir un discours sans suite, s'interposant lorsqu'il fai- sait le plus petit mouvement vers la sortie.

– J'ai pensé à toi, restée seule. J'ai compris qu'il se passsait quelque chose dont je ne devais pas être le témoin. Je suis remonté. Tu vois, parfois j'ai de l'intui- tion.

Il souriait, content de lui. Elle trouva beaucoup de niaiserie dans ce sourire, mais elle se tut. Elle ne lui en voulait plus de la même façon. La crise de larmes avait balayé la haine, et c'était peut-être plus terrible. Elle se sentait à la fois blessée au cœur et farouchement déter- minée. Elle voulait le juger sans pitié, mais sans pas- sion. A quel moment avait-il changé? Etait-ce lorsque la révolution avait été jugulée par les forces gouverne- mentales de l'Empereur Pedro II? Avait-il été déçu qu'on ne lui proposât aucun poste à l'avènement de la République? Elle avait applaudi quand, bien après la mort de son père, le fameux comte Thomé de Jézus – alors qu'ils s'étaient mariés en secret – il n'avait pas voulu lutter pour conserver la plantation familiale à peu près ruinée par l'abolition de l'esclavage. Sauver une entreprise capitaliste, fût-elle celle de sa femme, lui répugnait : elle l'avait compris. Alors, quand avait-il changé ?

Miguel se releva.

– Je vais te laisser reprendre tes esprits. S'il se passe quoi que ce soit, je serai à dix pas, accoudé au bastingage. Essaie de dormir; tu ne crains plus rien. – Il rit – : Pour le jeune homme timide, je crois bien que tu es redevenue la Vierge Marie.

S'allongeant, elle reprit le fil de ses pensées.

Quand avait-il changé à ce point, pour se métamor- phoser en moraliste émasculé? Une bouffée de colère remonta en elle; mais elle la chassa.

– Reprends toute ta lucidité. Tu dois tout com- prendre, tout admettre. Ainsi, tu pourras surmonter l'humiliation, se disait-elle.

... Avec le peu d'argent qui restait à Alba, ils avaient

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vécu à Rio de Janeiro, puis à Sâo Paulo, puis à Bahia- de-tous-les-Saints. C'était l'époque de l'exaltation pas- sionnelle.

– Nous sommes jeunes. Nous nous aimons. Nous sommes forts. Nous avons du courage à revendre...

Mais Miguel n'avait rien fait. Ils avaient vécu chiche- ment et richement. Oui, richement, puisqu'ils ne fai- saient rien d'autre que s'aimer, se promener la main dans la main, dormir quand ils en avaient envie, faire l'amour plusieurs fois par jour. Mangeant peu, ils n'avaient faim et soif que d'eux-mêmes... Ils avaient vécu ainsi pendant une longue année, au fil des nuages, au fil de l'eau, laissant pendre leurs mains dans la rivière du temps, sans hâte et sans angoisse, sans défi non plus.

Mais était-ce bon de rester si longtemps sans rien faire d'autre que de s'aimer? Pour une femme, certai- nement. Mais pour un homme ? L'amour peut-il suffire à son épanouissement? Un homme n'a-t-il pas besoin de bien autre chose que d'aimer ?

Alba se redressa; Miguel apparut au bout du couloir, entre les caisses sous la lune, et lui fit un signe.

– Tout va bien ? cria-t-il.

Surtout qu'il n'approche pas ! Qu'il la laisse seule avec ses pensées ! Sa présence lui était odieuse ! Elle fit un signe de la tête : oui, tout allait bien. Miguel dispa- rut.

... L'argent avait fondu. L'argent s'épuise vite quand bien même on se contente de mangues, de bananes, de poissons frits achetés au marché bigarré, bruyant, juste devant le port à Bahia de-tous-les-Saints. Et puis, il faut bien dormir quelque part. Il faut bien, un jour ou l'autre, acheter une jupe, une chemise, une paire de chaussures, un pantalon... Et puis, il y a le passé! Alba ex-Thomé de Jézus qui a dansé aux Tuileries chez l'Im- pératrice Eugénie, ne peut se contenter d'un hôtel sor- dide. Elle ne peut se passer de se baigner longuement, se parfumer, se coiffer, porter de la lingerie de soie.

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Miguel avait cherché du travail. Il était instruit, ce qui était rare pour un métis. On l'avait engagé comme comptable. En Changeant de nom, parce qu'aucun patron n'eût accepté chez lui un ancien chef révolution- naire, avec tout ce que ces mots portent en eux de lépreux et de contagieux. Il avait dû se soumettre à l'uniforme : veste noire, col cassé, cravate à système.

– Ce doit être à ce moment-là, se dit-elle, qu'il est devenu quelqu'un d'autre. Qui peut résister à un col cassé, à une cravate à système, à des additions toute le journée ? Personne, évidemment !

... Miguel travaillait. Alba l'attendait à l'hôtel en s'en- nuyant. Jusque-là, elle ne pensait pas à l'argent. Elle sommeillait. La routine de tous les jours – faire les courses, la cuisine, ravauder le vieux linge – l'avait assoupie. L'avenir était un terrain neutre, lointain, embrumé, vague.

... Puis une lettre lui était parvenue. Elle venait de Manáos et était de Minnie Morera, son amie d'enfance.

Minnie avait tout perdu, absolument tout ! Son mari et ses enfants, morts dans l'épidémie de fièvre jaune de 1871..., la plantation de sa famille anéantie à la suite de la révolte des esclaves. Minnie avait ouvert une bou- tique de mode à Manáos. Le « boom du caoutchouc » accumulait de l'or pour tout le monde. Qu'Alba et Miguel viennent s'enrichir, il n'y avait qu'à se baisser pour en prendre! Le jeune couple avait tenu conseil.

Comptable, Miguel avait établi des comptes. Bahia était loin de Manáos, deux mille cinq cents kilomètres au moins, et le voyage serait très coûteux. Il fallait se restreindre, faire des économies, et tout d'abord, ne plus vivre à l'hôtel. Alba trouva une petite chambre dans un faubourg; une chambre sordide, dans un fau- bourg sordide. Elle l'arrangea avec goût, mais ne put empêcher les voisins d'être sales, bruyants, indiscrets, grossiers, et elle leur en voulut parce qu'elle était jeune et belle.

... A la suite de cette lettre, de ce déménagement,

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tout changea brutalement dans la tête d'Alba. Elle était apathique, endormie; elle devint obsédée. Elle voulut tout, et tout de suite : maison, calèche, serviteurs, bijoux, robes... Elle se mit à haïr cette chambre où elle étouffait. La panique s'empara d'elle. Il fallait vite par- tir pour Manáos ! Manáos, c'était Cipango, la terre pro- mise, le paradis retrouvé, le miracle à portée de la main. Alba ne sortait plus. Elle se trouvait trop mal habillée, et tout était indigne d'elle. Miguel lui montait plusieurs seaux d'eau par jour, et elle se lavait, se lavait... C'était un besoin impérieux. Elle aurait voulu pouvoir décaper le présent de toute sa médiocrité. Elle devint très nerveuse, s'irritant pour un détail, pour un mot.

– As-tu retenu les places sur le bateau ?

– Nous avons le temps. Nous embarquons dans trois mois pour Belem.

– Pourquoi trois mois ? éclatait-elle..

Miguel soupirait.

– Parce que nous n'aurons pas l'argent nécessaire pour le voyage jusqu'à Manáos d'ici-là. Tu le sais bien, nous avons fait les comptes ensemble.

Chaque jour c'était la même discussion, la même dis- pute. L'air en était empoisonné.

Un matin, Alba n'y tint plus. Elle se précipita à la Compagnie de Navigation. L'employé qui, tout d'abord, l'avait accueillie avec un sourire commercial, se renfro- gna.

– Si vous voulez voyager en émigrants, ça change tout. Pas besoin de s'inscrire : y a qu'à aller au bateau, les premiers arrivés montent à bord. Mais, y a beau avoir d'la place sur le pont et dans les soutes, faut s'lever de bonne heure. Le prochain départ est mercredi.

Le fait accompli! Voilà ce qu'avait joué Alba. Sans rien dire à Miguel, le lundi matin, elle avait bouclé les valises et l'après-midi, il avait dû quitter son patron.

Puis tout de suite ils étaient allés au port. Elle avait refusé de discuter. L'employé n'avait pas exagéré. La

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queue était déjà considérable et ils avaient campé sur le quai pendant plus de quarante heures. Alba retenait ses larmes, tendue, concentrant son espérance sur Manáos et ses trésors. A Manáos, il y avait Minnie Morera, son amie d'enfance! Alba aimait-elle Minnie?

En vérité, elle s'en souvenait très mal. En tout cas, Minnie lui avait écrit. Le reste était du détail.

La jeune femme se retrouva couchée dans l'entre- pont de l'Olbidos, entre les caisses et les cercueils.

Miguel venait de s'asseoir sans bruit sur sa paillasse.

Alba, qui feignait de dormir, le regardait entre ses pau- pières entrouvertes. Il alluma une cigarette et, pendant un court instant, elle aperçut son nez fort et ses pom- mettes. C'était vrai que son allure générale avait changé ! Il se tenait voûté, les épaules affaissées. Il lais- sait reposer son menton sur sa poitrine, comme si sa tête était trop lourde à porter. Tout le corps donnait l'impression d'un homme las, vidé, terminé. Alba eut un frisson. Elle avait épousé un homme dur, capable de tout, un guerrier dans le vieux sens du terme. L'homme intrépide était mort quelque part, entre Rio de Janeiro, Sâo Paulo et Bahia. Pourquoi la vie avait-elle accéléré son usure? A cause de leur amour sans histoire? A cause de l'absence de défi ? Ou bien à cause de la cra- vate à système? Personne ne le saurait jamais. Un homme est une énigme. La jeune femme avait tenté de percer celle de son mari sans y parvenir. Aujourd'hui, le macho, le mâle comme on disait au Brésil, avait fait place à un apôtre de la non-violence. C'était certaine- ment très beau, mais était-ce suffisant?

... Il s'aperçut qu'elle ne dormait pas. Il écrasa sa cigarette et se pencha vers elle : – Tu te sens mieux ?

Alba s'obligea à répondre, à être une très douce épouse.

– Oui, mon chéri, je me sens très bien.

– Tu m'aimes ? – Tu es merveilleux.

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Elle mentait, c'était horrible, décevant de mentir de la sorte, mais il le fallait. Pour le moment, son devoir était de le trouver merveilleux, merveilleux, merveil- leux ! Elle répétait, triturait le mot dans son esprit; il ne lui livrait aucune saveur.

– En quoi suis-je merveilleux? demanda-t-il.

Elle devait inventer quelque chose.

– Les esclaves ont été libérés grâce à toi, et tu es resté pauvre comme Job. Tu es resté pur.

Elle parlait comme dans un conte.

Il hocha la tête dans la nuit.

– J'ai abordé la Sagesse, dit-il.

Alba ferma les yeux. Non, il ne plaisantait pas. Il avait trouvé le mot : la Sagesse. Il était devenu un

« Sage ». Une phrase lui traversa l'esprit, une phrase décisive, coupante comme l'acier :

– Je n'ai rien à faire, ni d'un apôtre, ni d'un Sage, se dit-elle froidement.

Elle ne s'était jamais sentie aussi glacée au fond d'elle-même.

Lentement, l'Olbidos approchait de Manáos. On aperçut brusquement à tribord une forêt de mâts, puis une butte de terre derrière laquelle s'élevait la ville.

Derrière encore, à droite et à gauche, et de l'autre côté de l'Amazone, des milliards et des milliards d'arbres parmi lesquels, modeste parmi les géants de quarante mètres, l'Hévéa brasiliensis, celui qui pleure du caout- chouc, celui qui saigne de l'or. Le « Messie » tant attendu! Une flottille de pirogues glissait sur le fleuve. Les Indiens qui les montaient chantaient une sorte de mélopée que l'un d'eux reprenait d'une voix aiguë. Le ciel était gris; on était en pleine saison des pluies. Il faisait chaud et moite. Il était trois heures de l'après-midi. Le steamer manœuvrait lentement pour

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MANAOS, la ville la plus riche, la plus immorale, la plus corrompue du monde, MANAOS où l'on donnait des diamants comme pourboire, où l'on faisait reluire ses bottes avec des billets de banque...

ALBA, noble mais ruinée, y débarque en compagnie de son mari MIGUEL, le sombre et beau métis qui a fait triompher la révolte des esclaves. Leur chemin va croiser celui de BRUNO, riche, beau et pervers qui tient la ville en son pouvoir.

ALBA parviendra-t-elle à devenir la Reine de MANAOS ?

Déçue par MIGUEL, régnera-t-elle sur le cœur du maître de la ville la plus fastueuse et la plus cruelle du Brésil de cette fin du XIX siècle ?

En écrivant ce volet de leur fresque sur le Brésil, Jac- ques et Français GALL, grands reporters et roman- ciers, ont fait de ce roman un document historique, haletant, généreux, plein de tendresse et de courage, autant qu'une exploration réaliste du cœur humain.

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