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C’était comment une nuit de garde du temps jadis ?

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1836 Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 21 septembre 2011

actualité, info

C’était comment une nuit de garde du temps jadis ?

Expliquer simplement ce qui fait la différen ce entre une nouvelle et un roman ? Bien vieille question jamais résolue. On peut aussi, par défaut, dire que contrairement à une idée trop répandue cette différence ne réside ni dans la longueur du texte ni dans le style mais, peut­être, dans une petite musique apte à sublimer les mots comme le réel qu’ils rap­

portent. Prenons deux exemples que les ha­

sards de la vie viennent de conduire simul­

tanément sur notre table de chevet. Deux exemples apparemment disjoints dans le

temps mais pourtant bel et bien réunis par quelques solides filins médicaux.

Commençons par Marcel Aymé, écrivain aussi talentueux que prolifique mais qui, depuis 1944­1945, n’est plus totalement en odeur de sainteté chez les belles âmes domi­

nantes du milieu littéraire français. Marcel Aymé (1902­1967) donc, que ses contempo­

rains crurent voir osciller, à la manière de Céline, entre des positions perçues comme étant de gauche et d’autres qualifiées d’extrê­

me­droite. Corollaire célinien : Marcel Aymé, auteur applaudi puis décrié mais dont le succès populaire a toujours été au rendez­

vous.

En 1947, les éditions Gallimard publient ce qui est présenté comme un recueil de nou­

velles dont l’une deviendra vite célèbre après avoir été portée à l’écran par Claude Autant­

Lara sous le titre La Traversée de Paris. C’est une autre qui donne son titre à l’ouvrage : Le vin de Paris ; treize pages dans l’édition Fo­

lio,1 et une peu banale déclinaison poétique

de l’alcoolisme. L’histoire commence en pays d’Arbois avec «un vigneron nommé Félicien Guérillot qui n’aimait pas le vin» ; et qui en possédait beaucoup, et du plus que bon.

Elle se poursuit à Paris où, en janvier 1945, vivait «un certain Etienne Duvilé, trente­sept­

trente­huit ans, qui aimait énormément le vin», mais qui n’en n’avait pas.

Nous n’irons pas plus loin sauf pour – sa­

crilège ! – rapporter la fin de l’histoire : «Aux dernières nouvelles, Duvilé est dans un asile d’aliénés et il semble qu’il ne soit pas près d’en sortir, car les médecins l’ont mis à l’eau de Vittel. Heu reu­

sement pour lui, je con nais très bien sa femme et son beau­père et j’espère les avoir bientôt persuadés d’expédier le malade aux pays d’Arbois, chez un vigne­

ron nommé Félicien Guérillot, lequel, après bien des aventures qui mériteraient d’être contées, a fini par si bien prendre goût au vin qu’il sucre authentiquement les fraises.»

Qui, aujourd’hui, oserait écrire de la sorte à propos de cette mortifère dépendance ?

En cette année 2011, les mêmes éditions Gallimard publient un recueil 2 qui n’est pas présenté comme recélant des nouvelles mais bien des petits romans. Sept au total qui re­

viennent de loin. L’un d’entre eux émerge de la mémoire médicale de l’auteur : Jean­Chris­

tophe Rufin, de l’Académie française, voya­

geur, écrivain, diplomate et docteur en mé­

decine. Et le miracle – ou, si l’on préfère, le cousinage mnésique – tient ici à l’impact de cette lecture sur ceux qui ont fait médecine à la même époque que lui ; ou presque.

Né à Bourges (dans le département fran­

çais du Cher), il entre à la Faculté de méde­

cine de La Pitié­Salpêtrière et est reçu en 1975 au concours de l’internat à Paris. Il travaille

alors, nous dit sa biographie, à l’Hôpital Roth­

schild, en salle commune. En 1981, il devient chef de clinique et assistant des hôpitaux de Paris avant de quitter, par paliers, l’exercice de la médecine hospitalière pour l’humani­

taire, puis pour les ambassa des et la littéra­

ture.

Nuit de garde. C’est le titre du quatrième des sept petits romans qu’il nous offre aujour­

d’hui. Douze pages de l’édition blanche. Nous sommes quelque part au milieu des années 1970 dans l’un des hôpitaux de la ville­lu­

mière. Le nouvel interne fraîchement nom­

mé doit, dans la solitude de la nuit, certifier pour la première fois de sa vie qu’un homme est mort. Mort, vraiment ? Le garçon de salle, de l’autre côté de la porte, lui a glissé les pa­

piers et assure que le patient l’est plutôt trois fois qu’une. Signer ? L’état civil indique que l’homme est «né en 1898». Certes mais à quelle heure précise est­il mort ? Embarras dans le couloir. «Tu sais ce que c’est, on s’en est rendu compte au changement d’équipe.»

Aller vérifier le trépas ? Succomber à l’ex­

trême violence de la fatigue de la garde ? Le jeune interne se souvient que la déontologie (sans parler de la loi) lui impose l’examen clinique. Alors dans ce minuscule roman tout devient cinématographique. Il y a la blouse, en marge

… Le médecin rouvre pour une dernière fois les yeux du patient. Il lui rend un instant un regard pour y lire la certitude de son trépas …

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Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 21 septembre 2011 1837 le tablier et le vrai luxe qu’est la capote ; un

épais manteau de feutre bleu marine qui descend parfois jusqu’aux chevilles et sym­

bole, alors, de l’internat triomphant. Le col est rond que l’on se plaît à remonter pour partir à la guerre. Traversée des tranchées hospitalières. Entrée dans l’une de ces salles communes dont les hôpitaux de Paris étaient encore largement pourvus ; des salles com­

munes qui font que ceux qui en conservent la mémoire redoutent, en en parlant, de pas­

ser pour des dinosaures. Celui que l’interne vient voir était hospitalisé depuis douze ans

dans cette salle de long séjour couronnée de poutres. Gémissements. Odeurs. Les dino­

saures devraient parler.

L’homme est­il bien mort ? Sans doute puis que des paravents de toile ont été dres­

sés autour du lit, crêpes blancs mal tendus sur des montants d’acier pour épargner aux autres malades la vue d’une agonie. L’hom­

me est­il bien mort ? La question d’internat faisait sans doute état de la nécessité de pra­

tiquer l’artériotomie longitudinale. On pra­

tiquera ici une liturgie de circonstance avec la recherche de l’absence du réflexe cornéen.

«Le geste n’est pas seulement infaillible, il est spectaculaire, écrit l’auteur. Le médecin rouvre pour une dernière fois les yeux du patient. Il lui rend un instant un regard pour y lire la certitude de son trépas. (…) La tra­

gédie y trouve son compte avec une certaine grandeur.»

C’est fait. L’interne a vu qu’il peut certifier que monsieur A. C., né le 24 avril 1898, est décédé le 8 novembre à, disons, minuit et quart. Il restera à l’interne à laver ses mains de l’odeur imperceptible et tenace des yeux morts. Un quart de siècle plus tard, il arrive qu’elle émerge à nouveau. Nouvelles ou pas, l’écriture et la mémoire étant ce qu’elles sont, il n’est pas interdit de penser qu’un jeune interne a cherché (dans des circonstances comparables et en pays d’Arbois) les preu­

ves de la mort, plus ou moins prématurée, de Félicien Guérillot et Etienne Duvilé.

Jean-Yves Nau [email protected]

1 Aymé M. Le vin de Paris. Paris : Gallimard, Folio, 2006.

ISBN : 2-07-037515-3..

2 Rufin JC. Sept histoires qui reviennent de loin. Paris : Gallimard, 2011. ISBN : 978-2-07-013412-0.

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