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Bars à sourire : faut-il dare-dare les interdire ?

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2462 Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 14 décembre 2011

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Bars à sourire : faut-il dare-dare les interdire ?

Dans un monde meilleur nous aurions vrai- semblablement tous (et toutes) une dentition éclatante ; avec son corollaire hollywoodien : une haleine d’une grande fraîcheur doublée d’un sourire ravageur. Et nous faisons ici l’éco nomie de ce qu’il pourrait en être de nos chevelures dans un monde idéal. A l’image des phanères, les dents jouent un rôle égale- ment essentiel dans les images que l’on donne de soi aux autres ; et dans l’image (mais c’est peut-être plus complexe) que l’on peut avoir de soi.

La kératine et l’émail comme il y a, ailleurs, la sueur et les larmes. Qui nous dira l’exacte importance de leurs rôles dans les équili bres des psychés individuelles humaines ? La chose, on s’en doute, ne se mesure guère. Côté kératine, elle est pourtant manifeste – et vraisemblablement quan- tifiable – dans les bilans financiers des entreprises de cosmétologie industrielle

en général, des artisans coiffeurs en par- ticulier. Du côté de l’émail et de la den- ture, les frontières sont différentes de celles des épidermes humains et de leurs follicules. Les dermato-vénérologues ne s’intéressent guère aux pratiques épila- toires, qu’elles aient recours à l’antique cire brûlante ou aux derniers ultrasons à élastographie focalisée. Du moins en temps de paix durable et de croissance économique soutenue.

Il n’en va pas de même avec nos cavités buccales. En témoigne aujourd’hui une affaire assez exemplaire qui émeut gran- dement tous ceux qui s’intéressent aux dents humaines. Cela se passe en France.

Nous avions bien vu, ici et là, s’ouvrir ces derniers temps de nouvelles offi- cines proposant de redonner aux den- tures de nos concitoyens une blancheur qu’elles tenaient pour perdue ; et ce pour des sommes non négligeables – mais néanmoins largement acceptables eu égard au rêve proposé (de l’ordre de 50 euros, prix d’appel). Ces officines furent bientôt auto-baptisées «bars à sourire».

Pourquoi pas ? S’émouvoir ? Pourquoi donc ? S’indigner ? Allons donc !

L’affaire prit de l’ampleur. Un cinquième bar ouvrit bientôt dans notre cité où les maisons d’un calcaire dénommé tuffeau se mirent dans la Loire. A l’occasion d’un sal- vateur détartrage, nous allâmes jusqu’à de- mander son point de vue à un chirurgien- dentiste de notre connaissance. Réponse mitigée, sourire presque nar quois. «J’ai cru lire dans notre bulletin que l’Ordre s’occu- pait de l’affaire» confia-t-il alors. Sans men- tir : l’instance ordinale avait commencé à vouloir faire le confraternel ménage. Soit, ici, rappeler quelques vérités profession- nelles et marchandes sur fond de sécurité sanitaire dentaire et gingivale.

Odeur de soufre plus que de formol. L’Or- dre national français des chirurgiens-den- tistes venait de dégainer : alerte notifiée au- près de la Direction générale de la santé et des incorruptibles de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (Dgccrf). Objectif : dénoncer les pratiques éclaircissantes des nou- veaux tenanciers. Et, comme les choses n’al- laient pas assez vite à leurs yeux, les senti- nelles ordinales venaient également de saisir de cette question prioritaire le cabinet per- sonnel du ministre français de la Santé. Il en allait selon eux de l’indispensable respect de la santé publique autant que d’une concur- rence devenue déloyale du fait du dévelop- pement des commerces de blanchiment den- taire.

Et l’Ordre de rappeler à tous qu’il ne fal- lait voir que du louche dans ces bars : rien d’autre que des instituts de beauté proposant aux consommateurs (installés dans un fau- en marge

Soit il s’agit de produits d’hygiène buccale du rayon des cosmétiques, soit il est question de dispositifs médicaux

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ser) une application dentaire d’une gout tière remplie de gel contenant de l’eau oxygénée (ou peroxyde d’hydrogène) ; soit des techniques et des matériaux qui, mal maîtrisés ou ap- proximativement dosés, sont de nature à

«produire des lésions irréversibles chez le patient».

Et c’est bien là que blesse le bât : au niveau de cette gouttière «mise dans la bouche du consommateur». Car de deux choses l’une.

Soit il s’agit de produits d’hygiène buccale du rayon des cosmétiques, soit il est question de dispositifs médicaux. Dans le premier cas, la réglementation est claire : pas plus de 0,1%

d’eau oxygénée. Au-delà on bascule de la douce cosmétologie à la roulette terrible ; de l’institut de beauté au cabinet dentaire ; du vil commerce au véritable soin. Et comment ne pas forcer sur la dose oxygénée quand on veut plaire au chaland voulant lui-même être plaisant ?

Ajoutons que le seuil de 0,1% n’est pas une frileuse tocade française : il est depuis peu homologué à l’échelon de l’Union euro- péenne. «Des études scientifiques ont mon- tré que les produits de blanchiment conte- nant plus de 0,1% de peroxyde d’hydrogène

comportent des risques réels pour la santé publique et doivent être utilisés (jusqu’à 6%) sous le contrôle vigilant d’un chirurgien- dentiste, souligne l’Ordre. Par son diagnostic, le praticien de l’art dentaire est seul compé- tent pour déterminer les conditions précises d’utilisation et effectuer le suivi des effets.

Le chirurgien-dentiste pourra notamment effectuer une mise en état de la bouche préa- lablement à l’éclaircissement.»

L’ire ordinale dentaire tient aussi au fait que les bars susnommés n’hésitent pas à pro- mouvoir leurs activités au moyen d’encarts publicitaires dans la presse ou sur internet.

«Mais l’internet fonctionne ici comme une arme à double tranchant puisque, sur le site de l’un de ces bars à sourire, on obtient des informations pour le moins sensibles» dé- noncent les responsables ordinaux. On peut ainsi lire selon eux que ce «procédé ne con- vient pas aux mineurs ou aux personnes qui ont dû prendre des médicaments tels que la tétracycline (…)». Et on voudrait faire croire aux consommateurs à la den ti- tion brun tabac qu’il n’y aurait pas de dangers ?

Revenons donc à la raison : «un tel procédé d’éclaircissement des dents doit être utilisé sous le contrôle d’un profes- sionnel de santé, lequel a, seul, la com- pétence pour diag nostiquer les patho- logies de la personne, et connaître les éventuelles contre-indications pour cha- que cas.» «Les bars à sourire peu vent nuire à la santé» a résumé, colère, Alain Moutarde qui est le secrétaire général ordinal. Mais M. Moutarde ne fait pas peur à Yann Toledo qui est le cofonda- teur de «Point sourire», principale chaîne française de bars et qui vient de défou- railler tous azimuts en diffamation. «J’ai eu cinq à sept contrôles de la Dgccrf ou d’huissiers sur ordre de l’Ordre. Je n’ai pas eu une seule fermeture» assure pu- bliquement M. Toledo. Et il regrette très sincèrement qu’un terrain d’entente n’ait pas pu être trouvé entre les deux profes- sions.

Ce phénomène prospère depuis dix ou quinze ans aux Etats-Unis et en Bel- gique où des dentistes ont créé leur pro- pre chaîne de bars à sourire. On aime- rait savoir ce qu’il en est du blanchiment (dentaire) en Confédération helvétique ; elle qui conserve souvent, dans les tur- pitudes bancaires actuelles, l’image sépia d’un monde meilleur.

Jean-Yves Nau [email protected]

CC BY Andy Wright

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