HISTOIRE D'UNE CONTAMINATION
Leur sang et mes larmes
DU MÊME AUTEUR
Céline en verve (Pierre Horay, 1972) Mesrine - La mort à bout portant (S.I.P.E., 1979)
Robert des Halles, en collaboration avec Robert Lageat (J.-C. Lattès, 1980) Derniers mots, en collaboration avec René Hardy (Fayard, 1984) Des Halles au Balajo, en collaboration avec Robert Lageat (Éditions de Paris, 1993)
Apaches, voyous et gonzes poilus - Le milieu parisien du début du siècle aux années soixante (Parigramme, 1996)
La Bastoche - Bal-musette, plaisir et crime - 1750-1939 (Éditions du Félin, 1997)
CLAUDE DUBOIS
HISTOIRE
D'UNE CONTAMINATION
Leur sang et mes larmes
COLLECTION « DOCUMENTS » DIRIGÉE PAR PIERRE DRACHLINE
le cherche midi éditeur
23, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris
© le cherche midi éditeur, 1999.
À Valentin et Mathias, mes fils, qui n'ont pas oublié et qui n'oublieront pas leurs pauvres grands-parents.
LES RAISONS D'UN LIVRE
Le 1 janvier 1999, j'ignorais que, quatre mois plus tard, j'écrirais la préface d'un ouvrage intitulé : Histoire d'une contamination - Leur sang et mes larmes. Depuis septembre 1998, la rédaction d'un livre, Nostalgie de Paname - An 2000, 01, 2, 3, 4, le Paris nouveau est arrivé, me faisait descendre au tréfonds de ma mémoire. Tâchant d'exorciser l'obsession que Paris exerce sur l'historien, le chroniqueur que je suis, je me suis retrouvé captif de mes parents. Un captif captivé mêlant amour filial et passion de la ville. Aux premières pages, nous sommes tous les trois, mon père, ma mère, moi, dans notre cuisine de douze mètres carrés, 12, rue du Plâtre, derrière le Bazar de l'Hôtel de Ville, au cœur du Paname des années cinquante. La T.S.F. donne, nous mangeons la soupe. J'entends les clés qui tournent, la porte s'entrebâille, ma grand- mère maternelle entre. Paris, la maison, mon enfance, plus que jamais j'étais avec mes parents, leur souvenir.
Le 1 de l'an à peine passé, la presse a évoqué la Cour de justice et le procès du sang contaminé, son ouverture était fixée au 3 février 1999. Leur sang : en 1990, mon père était mort, ma mère était morte.
Le temps œuvrait, Nostalgie de Paname était une tentative de solder le malheur. Qui, soudain, est remonté : Leur sang et mes larmes. Des visions autres du 12, rue du Plâtre ont ressurgi, celles d'il y a neuf ans, les dernières. Non que les tragédies de 1990 aient, un beau matin, levé le siège de mon esprit, mais, au gré des attaques, les flèches s'émous- saient. En septembre 1998, j'avais essuyé un nouvel assaut. Une ultime plainte avait été déposée contre ceux qu'on jugerait en février 1999, j'avais téléphoné à l'Association française des transfusés, deux ou trois
fois. Avais-je bien ou mal fait en n'attaquant pas les ministres qui devaient comparaître devant la Cour de justice ? L'Association ne répondait ni ne me rappelait, je m'étais attelé à Nostalgie de Paname, la mémoire avait rentré ses crocs.
Les trois premières semaines de l'année, les événements ont fait boule de neige. L'imminence du procès me causait un malaise diffus, de plus en plus lourd. « Ton père, il fait un monde de tout» : j'avais beau essayer de changer cette lamentation, mille fois entendue, de ma mère, en exhortation à ne pas trop voir la vie en noir, pas moyen. La vie moderne, je parle comme mon père, est devenue compliquée, emmer- dante, c'est le mot. J'aimerais prendre les choses du bon côté, me fiche du tiers comme du quart : la réalité est que je réagis de moins en moins bien aux désagréments de l'existence. Il est loin le temps où je faisais rire les autres avec mes tourments existentiels. En neuf ans, depuis 1990, je le sais, j'en juge tous les jours, je me suis profondément assombri.
Le 11 janvier, d'un geste brusque, j'avais tiré le tiroir de la commode de ma grand-mère. Mon esprit bruissait du procès et de la Cour de justice, une étrange envie m'a saisi de rouvrir un gros dossier en sommeil depuis 1993, 1994, dans ladite commode. Histoire d'une contamination, avec ce sous-titre, Leur sang et mes larmes, et ce que j'ai déjà raconté, le lecteur entrevoit la teneur du coup, des deux coups durs que j'ai subis en 1990, il en connaît la date. Il a aussi compris que je m'escrime à écrire, articles et livres. Le 31 mars 1994, au sortir de la cour d'appel devant la 1 Chambre de laquelle - section de l'indemni- sation des transfusés et hémophiles contaminés par le VIH - il avait défendu mes intérêts, Me Jean-Louis Pelletier m'avait téléphoné.
Il m'avait relaté l'audience puis, en riant, avait conclu : « Ah ! ils ont trouvé que ton dossier était bien écrit. » Merci, Jean-Louis, de m'avoir rapporté cette remarque des juges. Merci surtout, cher Jean-Louis, d'avoir plaidé pour moi, gracieusement, amicalement, ô combien.
En moi, l'appréciation des magistrats aura tracé son sillon. Même si, le 15 mars 1994, lorsque, à leur attention, j'exposais les « motifs par les- quels j'introduis une action concernant le décès de ma mère atteinte du SIDA, devant la cour d'appel de Paris », le texte le plus important du
présent ouvrage je n'étais pas dupe de moi-même. Qu'un des derniers paragraphes de cet exposé s'intitule «Je ne cherche pas à faire de la littérature » signifie que je n'ignorais pas qu'il serait tourné différem- ment de celui rédigé, pour la même raison, auprès de la même cour, par quelqu'un dont le métier n'est pas de passer, jour après jour, des heures, la plume à la main, ou les yeux rivés à l'écran de son ordina- teur. Sur un sujet de cette gravité, la mort de ma mère, il s'agissait d'être clair, explicite. Si de me colleter quotidiennement aux mots, phrases et raisonnement, a facilité la lecture de mon argumentation par les juges, le but recherché était atteint. Le lecteur verra, dans ce texte autant que dans le premier, du 27 octobre 1993, destiné au Fonds d'indemnisation des transfusés et hémophiles contaminés par le VIH que j'ai recouru à mon journal intime pour décrire, au fil des ans, l'aggravation de l'état de santé de ma mère. Le Fonds m'avait recom- mandé de préciser toutes les conséquences de la contamination de ma mère. Déjà, je n'étais pas dupe : devais-je ou ne devais-je pas me servir de mon journal ? «Je tiens un journal intime depuis plus de trente et un ans », j'écris quelque part dans ce dossier. Craignais-je que son utili- sation ne soit assimilée à une manœuvre, littéraire, d'émouvoir les membres de la Commission chargés d'examiner les demandes d'indem- nisation, donc de lire les dossiers, parmi lesquels le mien, bref ! de tirer sur leur corde sensible, comme on dit ? Peut-être. Scrupule indu, je m'en rends compte en songeant à toutes ces lignes, tous ces drames propices à leur arracher des larmes, qu'ont eus sous les yeux les membres de la Commission. Par essence, le fait d'écrire un tel dossier induisait un retour à l'émotion. Ma mère est morte le 7 août 1990, j'ai appris la cause véritable de sa mort deux ans et demi plus tard, le 8 janvier 1993 ; or, certains des passages extraits de mon journal reportent à 1985, une époque où j'étais loin de me douter que j'aurais à y puiser ultérieure- ment. Ma mère allait mal, qu'avait-elle ? Le 9 mars 1990, j'écrivais :
« Maman est en dépression, je l'ai vue mardi soir, elle souffre, elle geint... Que dire ? Papa aussi a mal aux reins... Souvent il ressent un étranglement au creux de
1. Infra, p. 91 et suivantes.
2. Infra, p. 67 et suivantes.
la poitrine. La mauvaise orme de Maman ne l'aide guère à avoir une vie calme. / La mort, un jour, s 'abattra. » La réalité était criante, cinq semaines et demie après, la mort s'abattait. Mes pauvres mots n'avaient, pour eux, que leur vérité, ils ont été écrits sur l'instant. Ils traduisent le délabrement physique, psychique de ma mère et l'impuissance à y remédier. Maman ne cessait de voir les médecins. «Maman va mal, je poursuivais le 18 mars. Tous les trois, quatre matins, les diarrhées la reprennent. J'ai téléphoné au docteur Decroix, son gynécologue, qu' elle a consulté mardi : tout va bien, point de vue cancer... Pourtant elle a maigri... Je crois que c'est le moral qui ne résiste plus. Elle en assez d'avoir mal, de souffrir du bras, de la jambe, d'entendre ses oreilles bourdonner... Elle se réfugie en elle-même. Papa dit qu' elle ne se lave plus...
Est-il possible de remonter le courant ? Pour cela, il faudrait que ses douleurs s'arrêtent. Tous les antalgiques et anti-inflammatoires qu' elle prend ne font rien.
Alors ?» Telle était bien l'unique, la dérisoire mais accablante question :
« Alors ? ». La finalité du journal intime est que le présent consigné au jour le jour permet le rappel ultérieur, la résurgence des sensations, des joies, des peines. Mon inquiétude de ce 9 mars, de ce 18 mars 1990, invite à imaginer les souffrances de ma mère et, par contrecoup, parce que mon père était vingt-quatre heures sur vingt-quatre aux petits soins pour elle, celles qu'il a endurées. Je ne sais ce qu'il adviendra de mon journal intime, commencé le 8 février 1962 et fort, trente-sept ans après, de quatre mille sept cents pages. Au moins m'aura-t-il été d'une infinie utilité pour mes deux dossiers, matière d'Histoire d'une contamina- tion. Mon journal m'aura aidé à défendre, à perpétuer la mémoire de mes parents. Ils n'en auraient pas demandé tant mais, aujourd'hui qu'ils sont morts, ils m'appartiennent. Leur souvenir, c'est mon être même, moi, leur fils unique, né d'eux, il y a cinquante-cinq ans.
Dans les premiers jours de janvier, voilà, j'avais ressorti le gros dossier qui ne dormait que d'un œil. Le texte pour le Fonds d'indemni- sation fait vingt pages bien remplies, le second pour la cour d'appel trente-sept, j'ai vite relu l'ensemble, la correspondance avec l'adminis- tration de l'Hôtel-Dieu, celle avec d'autres établissements, des lettres diverses, les pièces à conviction. Des années après, au-delà de l'appré- ciation des juges de la cour d'appel, imprimatur officieux à une édition de ces écrits, la singularité de la tragédie de mes parents demeurait : en
1990, avec, chaque fois, une horreur particulière, la mort a frappé à deux reprises. À partir du 3 février 1999, nous promettait-on, la justice passerait. Le battage avait réveillé mon chagrin, je me suis senti frustré de ne pas être partie prenante. La publication de mon dossier serait une façon indirecte de le devenir. Encore fallait-il que ce dossier soit reconnu comme témoignage par un éditeur. Début février, c'était chose faite. Mes pages avaient été rédigées pour les besoins de la cause sans que je songe à quoi que ce fût d'autre. Un éditeur les acceptait, j'avais de quoi être satisfait. Pour moi-même, car l'appréciation des juges de la cour d'appel se confirmait par un livre à paraître, et, aussi, de façon plus générale. En la rendant publique, nolens volens l'édition de la triste histoire de la contamination de ma mère confère à un cas privé, un parmi tant d'autres, valeur d'exemple. À travers l'évolution implacable du mal de ma mère, Leur sang et mes larmes rappelle le martyre de tous ceux infectés par le VIH maléfique et les tourments de leurs proches.
Rédiger ces dossiers pour le Fonds d'indemnisation et ensuite la cour d'appel a constitué une épreuve. Le tour personnel apporté à ces textes officiels traduit la catharsis que je m'efforçais, à l'intérieur du cadre formel imparti, qu'ils soient aussi. En février, mars 1994, l'époque de mon action auprès de la cour d'appel, l'expurgation n'était pas qu'un travail de la pensée et du porte-plume, elle s'accompagnait d'une prise journalière de cent soixante-quinze milligrammes d'Anafra- nil, l'antidépresseur le plus efficace contre le suicide, dit-on. En 1991 et 1992, des pointes dépressives m'avaient entamé. Depuis la révélation de la cause de la mort de ma mère, le 9 janvier 1993, la dépression m'avait asservi, des montées suicidaires que je n'endiguais plus, le « mal insupportable» dont parle Yves Prigent, psychiatre et essayiste. Le 18 octobre, j'avais rencontré le professeur Samuel-Lajeunesse à Sainte- Anne, le lendemain, je partais pour un traitement de onze mois d'Anafranil. Coûte que coûte, il fallait que je m'en sorte. C'est pour- quoi, après avoir obtenu réparation du Fonds d'indemnisation en 1994, je n'ai pas foncièrement cherché à porter plainte contre les ministres et les médecins impliqués dans cette funeste affaire du sang contaminé.
J'y ai songé, je l'ai dit, mais j'ai eu peur. Je suis tenace, passionné, entier.
Si je m'étais lancé dans cette quête de justice à l'encontre de ceux pour
L
'Histoire d'une contamination est celle, due au virus du sida, de la mère de l'auteur. Lors d'une opération, le 26 mars 1985 à l'Hôtel-Dieu de Paris, Mme Dubois est à la fois sauvée du cancer et condamnée à mort : du sang infecté lui a été transfusé. Sans avoir su qu'elle était contaminée, Mme Dubois meurt, à soixante et onze ans, de tuberculose, le 7 août 1990, dans des "condi- tions épouvantables". Le 19 avril précédent, ne supportant plus de voir son épouse dans une telle déchéance, son mari s'était suicidé. Si, en décembre 1992, Claude Dubois n'avait pas retéléphoné à l'Hôtel-Dieu, jamais il n'aurait appris que c'est le sida qui a tué sa mère.Les dossiers présentés dans Histoire d'une contamination sont ceux, adressés par Claude Dubois, au Fonds d'indemnisation en 1993, et, en 1994, à la Cour d'appel. Dubois y expose toutes les conséquences de l'infection de sa mère. À partir d'un cas privé, Histoire d'une contamination exprime l'infini lamento des victimes du sang contaminé. Des milliers de gens ont été les laissés pour compte de négligences, d'erreurs, de fautes commises par d'autres hommes, médecins ou serviteurs de l'État. Tous ont à se plaindre, ou leurs proches s'ils ne sont plus là pour faire entendre leur voix.
Une impression poignante s'exhale des textes de Claude Dubois. Humain, rien qu'humain, Dubois est sans haine, mais non sans reproches, à l'égard de ceux dont la responsabilité a été reconnue dans le drame du sang contaminé. De la nécessité financière d'écouler des stocks de sang infecté à l'observance de grands principes au mépris de la simple prudence jusqu'au médecin de famille qui ne prendra pas la peine de dire à Claude Dubois la vérité sur la mort de sa mère, l'inhumanité a revêtu bien des masques.
Claude Dubois, chroniqueur au Figaroscope, est, depuis plusieurs années, l'historien du Paris de la rue : Des Halles au Balajo, écrit avec Robert Lageat, feu le patron du Balajo (1993, Éditions de Paris) ; Apaches, voyous et gonzes poilus — Le milieu parisien du début du siècle aux années soixante (1996, Parigramme) ; La Bastoche — Bal-musette, plaisir et crime (1750-1939) (1997, Éditions du Félin).
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