LA CHAINE DU BONHEUR EN MODE « CORRECTION DE TRAJECTOIRE »
La question est de savoir comment la Chaîne du Bonheur, fondation suisse officiellement créée en 1983, mais dont l’existence remonte à 1946, parvient à répondre aux exigences de son époque et comment elle se prépare au changement.
Une étude a été produite pour situer la Chaîne du Bonheur dans son environnement actuel et pour suggérer des aménagements afin de faire face aux futures échéances.
Voir « Correction de trajectoire » en pdf – version complète en français
Résumé
Le contexte
L’écosystème humanitaire international s’articule autour des éléments fondamentaux que sont la croissance démographique, les effets du changement climatique, leur influence sur la fréquence et l’intensité des catastrophes naturelles et sur les flux migratoires. S’y ajoutent la gravité et la
chronicité des conflits, qui se prolongent sans forcément se multiplier. Les personnes les plus vulnérables sont la cible de tous ces phénomènes. La croissance démographique plus rapide caractérisant les régions les moins dotées, comme l’Afrique sub-saharienne, pousse la jeune génération à prendre la route des transhumances ou à se rapprocher des centres urbains plus développés, pour des raisons de sécurité et de survie économique.
La mission de la Chaîne du Bonheur (mission statement)
En 2015, le Conseil de Fondation de la Chaîne du Bonheur s’est livré à un exercice stratégique mettant en parallèle les valeurs qui l’animent, le contexte dans lequel se déploient les activités qu’elle soutient, le profil des partenaires qui la composent et le secteur clé de la communication publique.
Le nouveau Mission Statement élaboré à cette occasion se différencie du précédent en ce qu’il souligne le rôle attendu d’un bailleur de fonds responsable. Sur l’échiquier humanitaire suisse, la Chaîne du Bonheur occupe une place de leader privé et indépendant, au côté des interventions financées par la Confédération suisse. Cette réalité doit inspirer son action auprès de ses partenaires.
Il est attendu qu’elle s’impose de plus en plus comme la plateforme de promotion de l’action humanitaire dans les milieux helvétiques et qu’elle fonctionne comme un lieu d’échange de savoirs au profit de ses membres, de ses partenariats et de sa base de donateurs.
suisses ou étrangers – qui partagent des intérêts communs et sont à même d’amplifier les connaissances académiques, opérationnelles et de gestion apte à optimiser l’impact des interventions qu’elle soutient financièrement.
A ce titre, les valeurs intangibles définies par la Fondation font figure de socle. On retiendra surtout le principe d’indépendance, garanti par ses statuts et outil principal de l’orientation de ses choix, tels que l’agrément de nouveaux partenaires ou les décisions liées à l’adaptation aux évolutions de la scène humanitaire en général et du contexte suisse en particulier. Au principe d’indépendance s’ajoutent, entre autres, les valeurs de solidarité – qui établit un lien de qualité entre la population en Suisse et les personnes affectées par une crise – d’excellence - qui exige l’application de critères stricts en matière de gestion des ressources humaines et financières – et de respect – qui fait obligation à la Chaîne et à ses partenaires d’agir en conformité avec les principes et codes de conduite humanitaires en vigueur.
++++
La présente étude a été alimentée par une série d’entretiens avec des ONG partenaire de la Chaîne du Bonheur, ainsi qu’avec des experts sur les questions humanitaires. Voici quelques extraits des points de vues exprimés :
Il n’y a plus ni nord ni sud. Les pays dits intermédiaires (ex. Inde, Syrie, Turquie) ont changé la donne. Restent comme terrain de jeu de la communauté internationale les pays les plus déshérités, où le respect des règles n’a toujours pas cours.
La localisation est davantage applicable là où les situations sont claires. C’est aussi une manière de choisir son côté. Les modèles appliqués sont différents selon que l’opérateur soit une grande organisation s’appuyant sur son réseau ou une agence onusienne ou une ONG. Les jeunes générations ne supportent plus la bonne conscience occidentale assimilable à du néo-colonialisme. Il y a un fort désir de renverser l’échelle des pouvoirs de travailler autrement, d’évacuer les
occidentaux. Pourtant les financements continuent de provenir essentiellement des pays occidentaux (the Usual Suspects) surtout préoccupés par leurs politiques domestiques et la satisfaction de leurs électorats.
Les grands bailleurs se méfient de la localisation. Les barrières ne sont pas tombées, même si des ONG locales (ex. conflit syrien) ont pris leur indépendance et se joignent directement aux réunions internationales de levées de fonds.
Le crowdfunding séduit les étudiants, les citoyens du monde, qui sont présents sur le terrain dans des endroits sûrs. C’est un phénomène tout-à-fait nouveau. Il reste de la place pour les initiatives spontanées.
Le milieu des ONG humanitaires suisses mériterait d’être rationalisé, que chacun fasse ce qu’il fait le mieux. Il serait souhaitable que la Chaîne produise des idées pour inciter ses partenaires à la réflexion, même si ceux-ci se montrent réticents. Par exemple, on pourrait imaginer des solutions pour que le poids du reporting soit allégé, que les bailleurs acceptent de recevoir un rapport global pour les ONG partenaires impliquées sur un même terrain d’opération plutôt qu’une dizaine de rapports individuels.
Augmenter la localisation avec un bon contrôle de qualité diminuerait les coûts, satisferait les donateurs.
Les transferts monétaires directs se pratiquaient déjà dans les années 90, mais c’est le Grand Bargain qui leur a donné une actualité.
Le système CB souffre d’une faiblesse conceptuelle ce qui l’empêche de prendre les devants, d’influencer. Il est
davantage dans les fonctionnements que dans l’innovation. Cela peut changer si on passe outre le blocus mental et qu’on ose les bouleversements.
Il faut promouvoir la rapidité d’intervention avec des partenaires éprouvés, donc il faut savoir qui, parmi les ONG, est capable de quoi et former le club avec celles-là. L’approche par programmes est basée sur la confiance et la capacité d’adaptation. Le même type de fonctionnement est appliqué par la DDC. Le soutien par la Chaîne de partenaires locaux non agréés ne doit pas être exclu, sans exagération car le public suisse donne à des organisations suisses.
Il y a beaucoup de buzzwords dans l’écosystème humanitaire, comme les protracted crises, ces crises durables auxquelles tout le monde se réfère. Il y a trop de narration et pas suffisamment d’approches concrètes qui concernent les
populations.
Localisation et transferts monétaires ne représentent rien de révolutionnaire. L’impact principal affecte la manière dont les gros bailleurs de fonds investissent.
Il est important de s’engager dans les discussions de fond, de contribuer au processus d’innovation.
Dans l’humanitaire, chacun protège son business alors qu’on devrait s’orienter vers une culture de compromis.
Il n’y a pas de ligne claire quant à l’application du principe de localisation. Chaque situation doit être examinée au cas par cas afin de déterminer quelles sont les opportunités, quel type d’expertise est disponible, quelles capacités locales faut-il développer, à quelle base de transfert de connaissances faut-il recourir.
La Chaîne du Bonheur devrait s’abstenir de procéder à des transferts monétaires directs au profit de partenaires locaux.
Elle n’est pas équipée pour en contrôler l’usage.
Il faut se féliciter de l’introduction par la Chaîne du soutien aux programmes et plus seulement aux projets, mais son mode opératoire reste trop complexe.
La Chaîne aurait dû repenser en premier lieu l’ensemble de son système opératoire, plutôt que d’apporter des
améliorations ponctuelles. Elle doit devenir plus prévisible pour ses partenaires, instaurer des discussions de fond sur les sujets d’importance.
La localisation est une réalité dans le domaine du développement, alors que sa mise en œuvre dans le cadre des
interventions humanitaires dépend de la typologie des crises. L’écosystème international n’est pas prêt à en appliquer le principe.
Les ONG sont capables d’être innovantes. Elles doivent développer les échanges de résultats. L’adhésion aux CHS est une évidence. La nouvelle génération des travailleurs humanitaires partage ces valeurs.
Il manque au système Chaîne un volet pédagogique. Le public doit être éduqué. La structure actuelle de la Chaîne ne permet pas des avancées. Pour le public, la Chaîne, c’est répondre aux urgences, ce qui ne se reflète pas dans la composition de son partenariat.
En tant qu’organe indépendant, la CB a le devoir de pointer du doigt les ONG partenaires dont la performance serait considérée comme insuffisante et d’en tirer les conséquences. En d’autres termes : pas de rente de situation pour les ONG.
La Fondation devra se poser la question de son modèle de financement, trouver de nouvelles sources. Elle devrait aussi améliorer sa cohabitation avec les autres bailleurs de fonds, être davantage présente sur le terrain. Ses liens avec la scène humanitaire internationale doivent être consolidés, tout en conservant les atouts de la « suissitude », de la diversité.
La Chaîne doit se positionner de façon très claire sur la question des transferts monétaires directs, qu’elle pourrait pratiquer à large échelle sans passer par le canal des ONG. L’exemple à grande échelle le plus récent qui va même au-delà de la localisation est celui du Népal qui a maîtrisé la conduite des opérations post tremblement de terre avec ses propres outils nationaux.
Le danger de ces conversions sera celui de voir les ONG internationales se lancer dans le travail de formation et de recherche, loin des interventions opérationnelles directes. Leur champ d’action va se rétrécir, avec pour conséquence la disparition probable à moyen terme de quantité d’acteurs.
La Chaîne est moins en danger à condition de s’adapter rapidement, d’établir de nouvelles relations et d’avancer en symbiose avec la SSR. Elle devra monter dans le train de la cash revolution et mieux contextualiser ses choix. Elle devra prendre en compte non seulement les innovations à caractère technologique, mais aussi l’innovation sociale, la résilience.
Faut-il limiter théoriquement le nombre d’appels majeurs à lancer chaque année ou se laisser conduire par les événements ? Le balancier hésite car la tendance actuelle montre une baisse du nombre de situations pour lesquelles une aide internationale est requise, vu l’amélioration du degré de préparation et de la capacité à répondre des pays frappés par une catastrophe.
utilisation fragmentée des médias, à une prédominance des réseaux sociaux.
Les principes humanitaires – neutralité, indépendance - ne sont plus les piliers de l’action humanitaire. On ne parle plus guère des violations du droit humanitaire. Le profil des organisations internationales s’est considérablement modifié, elles sont désormais à géométrie variable. Cela induit d’autres déformations : les intervenants ont de plus en plus tendance à travailler dans les endroits les plus accessibles. Les populations affectées qui sortent de ce cercle sont oubliées.
Nouveaux contextes, nouveaux défis – Une nouvelle trajectoire pour la Chaîne du Bonheur ?
L’adaptation au nouvel environnement humanitaire international passe notamment par le recours au Grand Bargain et aux Core Humanitarian Standards :
1. La route tracée par le Grand Bargain consistant à privilégier les transferts directs de ressources financières ( workstream 3 : cash transfers, cash programming) + la révolution participative, soit l’inclusion réelle des partenaires locaux à tous les niveaux d’intervention (workstream 6 :
participation revolution) + la planification opérationnelle et financière sur plusieurs années (workstream 7 : multi-year planning and financing) ; telles sont les tendances qui ressortent des premiers rapports de mise œuvre soumis en 2018 par 46 des 56 signataires de la Grande Négociation (Gouvernements, agences onusiennes, ONG internationales, Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge).
La Chaîne du Bonheur, en tant que bailleur de fonds s’est activé dans le sens du Grand Bargain. Elle devra prendre ce chemin encore plus résolument.
2. Les Core Humanitarian Standards (CHS), dont le lancement remonte à quatre ans, connaissent une évolution remarquée, y compris parmi les partenaires de la Chaîne du Bonheur, qui s’est adaptée à ces standards en exigeant de ses partenaires d’y adhérer à moyen terme et d’introduire une procédure de vérification.
3. Le type de partenariat recherché par la Chaîne est conditionné par la capacité de s’adapter en permanence aux exigences du terrain.
Quelles sont les ONG suisses les plus aptes à répondre aux besoins qui évoluent et qui requièrent la participation d’acteurs aux profils divers ? Quelles sont celles qui sont capables de démontrer aux donateurs qu’ils ont fait le bon choix ?
La recette miracle n’existe pas. Un équilibre entre les partenaires qui s’appuient sur leur réseau international avec ancrage local et ceux, moins puissants sur le papier, mais qui ont établi des rapports de confiance et de solides collaborations avec des acteurs de terrain (société civile,
associations, ONG locales) est la solution recherchée en tout temps. Il y reste une place pour les ONG qui mettent en œuvre directement leurs opérations dans des contextes où ONG locales et société civile font défaut.
L’étude de IARAN « Future of Aid – INGOs in 2030 » décline les différents profils disponibles sur le marché humanitaire, prenant notamment en compte le poids des souverainetés nationales avec les restrictions que cela implique pour l’acceptation des ONGI dans certaines crises ou désastres naturels, sans parler de l’orientation des flux financiers qui vise de plus en plus les acteurs locaux (crises durables)1.
Quel que soit le scénario, le choix ultime appartient aux instances de la Chaîne, qui se prononce en toute indépendance.
4. Pour comprendre où se situe la place du public et des donateurs en Suisse, il faut se rappeler que sans la SSR la Chaîne du Bonheur n’existe pas. Il y a convergence entre le désir réaffirmé du pays profond pour un service public et la sympathie du peuple suisse pour celle qui en est une des expressions les plus visibles et la moins contestée : la Chaîne du Bonheur.
Cependant, l’opinion bouge tout comme les entités qui lui font face. Il faut analyser la perception du public vis-à-vis de la Chaîne du Bonheur. Simultanément, le niveau d’intégration de la Chaîne au sein des trois régions de la SSR doit être adapté continuellement à la fragmentation de l’offre et de la demande, de même qu’aux processus de digitalisation.
Le rôle de la Chaîne en tant que bailleur de fonds induit une double responsabilité à l’égard du public donateur et de la SSR.
Donner à la Chaîne est porteur de sens. En accréditant la démarche, la SSR s’affirme garante du résultat, d’où la nécessité d’améliorer le contrôle sans l’alourdir. L’agilité est à l’ordre du jour dans la gestion contemporaine.
La Chaîne du Bonheur doit s’employer à sensibiliser en permanence ses publics aux réalités de l’écosystème humanitaire suisse, à son savoir-faire. Eduquer, dialoguer en utilisant tous les outils de transmission disponibles : médiatisation classique, réseaux sociaux, innovations digitales (algorithmes, smart data), mais aussi la proximité que peuvent offrir les interactions directes auxquelles la société civile est beaucoup plus perméable que par le passé. En matière de communication, la fragmentation de l’offre peut être un atout à condition de ne pas y perdre son âme.
Quelques défis pour les ONG suisses
Pour une ONG suisse partenaire de la Chaîne du Bonheur et qui ne s’appuie pas sur un réseau international fortement structuré, il existe plusieurs options :
• celle d’accentuer sa spécialisation et de s’appuyer sur ce qui fait sa force
• celle de changer de cap en optant pour un secteur d’activité moins encombré où elle puisse se faire une place
• celle de se fondre plus profondément dans un réseau et d’agir principalement à travers celui-ci.
Corollaire de ce choix : la question délicate de la croissance, de la détermination de la masse critique qui va permettre à l’ONG non seulement de survivre dans le secteur humanitaire mais d’y apporter une dose de valeur ajoutée.
Vu que ce sont les besoins qui conditionnent la nature et l’ampleur d’une intervention humanitaire, le rôle des acteurs locaux prend tout son sens. Au sud comme au nord, les jeunes générations n’acceptent plus les démarches qui sont marquées au sceau du paternalisme ou, pis, du néo- colonialisme. Cette prise de conscience est irréversible.
Elle implique de renverser le raisonnement qui consistait à imposer les modèles développés en occident et de donner désormais la priorité aux organisations locales, publiques et privées, qui disposent de toutes les données nécessaires au lancement de programmes d’aide cohérents.
Ce qui est attendu, c’est un changement d’attitude, des collaborations nouées sur des bases égalitaires et de respect mutuel, l’échange des savoir-faire.
S’y ajoute une attente plus exigeante quant aux critères de gestion et de comportement (ex.
exploitation, corruption, sexisme, racisme).
En conclusion
Dans les milieux humanitaires, il est souvent plus aisé de poser les bonnes questions que d’y répondre. Se conforter dans des fonctionnements éprouvés par le temps est une tendance qui marque la vie de maintes institutions internationales pliant sous le poids des règles à suivre. Là se situe une bonne part de l’ambiguïté d’un monde qui prône la localisation et ne réussit pas à simplifier ses modèles. Or, si les ONG humanitaires, grandes et petites, ne parviennent pas à épouser ensemble le changement, celui-ci restera lettre morte.
A ce stade, il apparaît certain que la Chaîne du Bonheur ne peut pas se contenter de demi-mesures.
Les pressions de l’environnement financier et technologique, le profil des crises, la présence toujours plus forte des acteurs locaux exigent un positionnement fort et transparent. Des ouvertures existent.
Il faut agir avant que les fenêtres de tir ne se referment.
L’ambition est de faire de la Chaîne du Bonheur une institution efficiente, bien dans sa peau et bien dans son temps. Et surtout proche de ceux qui l’accompagnent dans son action, les personnes affectées et les donateurs.
Mars 2019