1975-1983
Coralie Fournier-Neurohr
master en histoire,
Université de Lausanne, 2014. Premier prix du Concours d’histoire Gérald Arlettaz 2015
Au début du XXe siècle, le canton du Valais, encore
es-sentiellement agricole, entre dans l’ère industrielle. En 1908, deux usines d’aluminium sont inaugurées : la pre-mière se situe à Chippis et appartient à l’Aluminium- Industrie-Aktien-Geselleschaft Neuhausen (AIAG), ancêtre d’Alusuisse ; la seconde, l’usine d’Aluminium Martigny SA, est construite par la firme de chimie allemande Gebrüder Giulini GmbH à Martigny1. Très vite, une nouvelle maladie
attaque la végétation aux alentours de ces deux usines. Les pins des forêts sèchent, les feuilles des arbres fruitiers et des vignes portent des traces de brûlure et la production fruitière chute. Le bétail semble également souffrir d’un nouveau mal, qui attaque les os du squelette. Dès 1914, le milieu scientifique établit le lien entre les gaz fluorés des usines et les dommages causés sur la végétation2. C’est
en réalité les émissions de composés fluorés, nécessaires à l’abaissement du point de fusion lors de la fabrication
de l’aluminium, qui sont à l’origine de ces dégâts. Plus sé-rieusement encore, les émanations nocives attaquent égale-ment le squelette et les voies respiratoires des ouvriers des halles d’électrolyse, qui inhalent l’air saturé de l’usine et souffrent alors de fluorose. Malgré l’importance des dégâts et les risques sanitaires encourus par le personnel, très peu de manifestations de mécontentement ou d’inquiétude ont lieu. Seules quelques personnes de la région de Chippis ayant un certain statut social dénoncent les effets des gaz et fumées, mais leurs revendications ne permettent pas de mettre un terme au problème, bien au contraire3.
Durant les décennies suivantes, la production d’alumi-nium des usines valaisannes augmente. Ce phénomène est particulièrement marqué dans le courant des années 1960, puisque la production valaisanne passe de 40 000 à 94 000 tonnes entre 1960 et 19714. Malgré des dégâts
toujours plus conséquents, il faut attendre 1975 pour que
INTRODUCTION
1 Ruch 2009, p. 13.
2 Schwery 2005, p. 54.
3 Idem, p. 119.
ces nuisances soient à nouveau dénoncées ouvertement sur la place publique et débouchent, cette fois, sur un scandale. La question du fluor est donc restée cantonnée dans un milieu très restreint durant plus d’un demi-siècle, en dépit des nombreux problèmes environnementaux et sanitaires causés par les émanations.
Dans cette étude, nous tenterons de comprendre pourquoi le scandale du fluor est resté latent durant une si longue période et nous essayerons de déterminer ce qui a permis qu’il éclate au milieu des années 1970. Nous analyserons également les tactiques et ripostes utilisées par les diffé-rents acteurs du scandale. Si des études ont certes déjà été
Usine de Chippis, 1907. (Louis Jullien, Centre d'iconographie genevoise)
5 Voir Gasche 1982 et Piot 2010.
menées sur cette période charnière de l’affaire du fluor5,
notre analyse se veut novatrice par son approche particu-lière mettant au centre la problématique du scandale. De plus, l’utilisation des fonds d’archives de l’Etat du Valais, peu, voire pas exploités dans les précédents ouvrages, nous permettra d’apporter de nouveaux éléments sur l’af-faire. Signalons encore le manque de coopération de la Commune de Chippis et de Constellium, la firme possé-dant aujourd’hui Alusuisse, qui, sans nous avoir formelle-ment interdit l’accès à leurs fonds d’archives, ne nous ont pas permis de réaliser une recherche exhaustive sur le su-jet, ce que nous ne pouvons que regretter.
Au début du XXe siècle, l’arrivée de l’industrie de
l’alu-minium en Valais transforme le mode de vie valaisan. De nouveaux emplois sont créés, introduisant le salaire au sein d’une population qui tirait, jusque-là, presque exclu-sivement ses revenus de la terre, dans des conditions sou-vent difficiles. Fleuron de l’industrie valaisanne, les usines d’aluminium contribuent au développement de la région et font tourner l’économie cantonale de bien des manières, notamment en versant des impôts conséquents à l’Etat du Valais. Toutefois, si les firmes d’aluminium amènent un grand nombre de bienfaits à la population valaisanne, elles sont également à l’origine d’une pollution au fluor qui pro-voque rapidement des dommages sur la santé des travail-leurs, sur le bétail et sur la végétation. Présent pendant plus de septante ans, le problème du fluor connaîtra plusieurs phases avant de se transformer en scandale en 1975. Afin de mieux comprendre cet éclat tardif, nous allons nous pencher sur les premières affaires du fluor.
UNE PREMIÈRE AFFAIRE (1908-1929)
Les prémices du scandale du fluor en Valais remontent déjà au début du XXe siècle, avec l’arrivée de la première succur-
sale de l’AIAG à Chippis, en 1908. Les composés fluorés, indispensables à la fabrication de l’aluminium, causent des dégâts. En effet, les émanations de fluor s’échappent des usines et endommagent les forêts, les vignes et les cultures arboricoles. Rapidement, des traces de brûlure sont pré-sentes sur la végétation. La production fruitière chute sen-siblement, au point de ne donner aucun fruit dans la ré-gion proche des usines. Dès 1912, ce ne sont pas moins
de 10 hectares de forêts qui sont abattus, car les arbres sont trop endommagés par les émanations nocives. Le lien entre l’usine et les dégâts occasionnés est rapidement éta-bli par les habitants de la région, qui se retrouvent face à un phénomène totalement nouveau. Le milieu scienti-fique constate également que les gaz fluorés de l’usine pro-voquent des dommages sur la végétation. En 1914 déjà, le Dr Ernest Wilczek, professeur de botanique systématique
à l’Université de Lausanne, déclare à la fin de son exper-tise que les forêts bourgeoisiales de Sierre et Chippis sont attaquées par l’acide fluorhydrique dégagé par les usines d’aluminium6. En 1921, le Dr Henri Faes, directeur de la
Station agricole fédérale de Lausanne, arrive aux mêmes conclusions7.
Dès 1911, le bétail ressent également les effets du fluor et souffre de fluorose. Désignée à l’époque sous le nom d’« ostéomalacie », cette maladie attaque et affaiblit le sque-lette de l’animal. Les fêlures et fractures se multiplient, la perte de poids est rapide. Au final, l’animal doit être abattu. Cette maladie atteint un grand nombre de bovins à Chippis, Sierre, Chalais et Finges durant l’année 19178.
Si la végétation et les animaux sont victimes des émana-tions de fluor, les habitants de la région et les ouvriers ne sont évidemment pas épargnés. En effet, victimes de fluorose, ils souffrent de douleurs articulaires, leur ossa-ture et leur dentition sont affaiblies. L’institut pour enfants sourds-muets de Géronde est particulièrement touché. Se trouvant sur une colline à proximité de l’usine, il reçoit les fumées fluorées de plein fouet. Les sœurs et les enfants respirent quotidiennement les gaz nocifs, qui provoquent nausées, maux de tête et saignements de nez9.
6 Schwery 2005, pp. 54-55.
7 Faes 1921, p. 55.
8 Schwery 2005, p. 57.
9 Idem, pp. 62-63.
Bien que victimes des émanations fluorées, les habitants de Chippis et les ouvriers de l’usine ne se plaignent pas de ces désagréments. Il faut dire que la population de la ré-gion dépend fortement de l’entreprise, qui emploie près de 2000 personnes durant la Première Guerre mondiale10. De
plus, la majeure partie des ouvriers cultivent toujours la terre en parallèle. Ainsi, de nombreuses victimes subissant des pertes agricoles sont également des employés de l’AIAG.
Or, il est difficile-ment envisageable de porter plainte contre son employeur11. En
outre, l’influence de l’entreprise au sein du village est forte, tant par la présence du directeur de la fa-brique, Henri Détraz, au Conseil commu-nal que par l’apport financier important de l’AIAG au bud-get de la commune12.
Enfin, des dédomma-gements à bien-plaire sont parfois versés aux victimes des dégâts causés par le fluor et des terrains endom-magés sont rachetés par l’usine13. Cette
manière de procéder permet de faire taire les revendications, puisque l’argent est versé en échange du silence et que les terres rachetées sont régulièrement mises à la disposition des agriculteurs lésés. L’usine finance aussi le remplacement de cultures menacées par des espèces plus résistantes. Ces différentes manières d’indemniser les victimes du fluor deviennent des ripostes classiques de l’AIAG et empêchent les actions en dommages et intérêts14.
Usine de Chippis, vers 1920. (AIAG, Médiathèque Valais – Martigny)
10 Schwery 2007, p. 38.
11 Schwery 2005, p. 27.
12 Idem, pp. 111-117.
13 Garbely 1989, p. 235.
Pendant la guerre, la pro-duction d’aluminium ex-plose, passant de deux à douze mille tonnes entre 1908 et 191715. Face à
l’augmentation de la pol- lution, certaines per-sonnes osent enfin dé-noncer les effets des gaz et des fumées. Il s’agit de la Congrégation des sœurs d’Ingenbohl vivant sur la colline de Géronde, du curé de la paroisse habitant dans la zone industrielle, d’Alexandre Zufferey, président de la commune de Chippis et député au Grand Conseil,
et du Dr Meinrad de
Werra, un médecin con- nu dans la région16. Cette
première dénonciation
débouche, en 1924, sur l’introduction d’une loi cantonale visant à protéger le voisinage des nuisances des usines. Malheureusement, cette législation ne permet pas de mettre un terme aux émissions de fluor17. Elle entre en
vi-gueur après les années de forte production liée à la guerre. Les émanations de fluor sont donc en baisse. De plus, en 1929, l’institut de Géronde est transféré au Bouveret. La mobilisation s’essouffle. Libéré de cette pression, le Conseil d’Etat n’applique pas cette législation, qui mettrait le gou-vernement dans une position difficile face aux usines.
A Martigny-Bourg, l’usine d’Aluminium Martigny SA est implantée depuis 1908 et relâche également des émana-tions fluorées. L’entreprise appartient à la firme de chimie des frères Giulini, fondée en Allemagne en 1823. Depuis 1903, le petit-fils du fondateur, le comte Georg Giulini, est à la tête de l’usine. Après ses études de chimie, il va travail-ler sur le processus de fabrication de l’aluminium, désirant devenir un des leaders de ce domaine. Son entreprise, im-plantée dans toute l’Europe, ouvre une usine à Martigny dans le but de perfectionner les techniques de produc-tion de l’aluminium18. Malgré la faible exploitation19, des
Ouvriers de l’usine de Chippis, vers 1930. (AIAG, Médiathèque Valais – Martigny)
15 Idem, p. 28.
16 schwery 2005, p. 123.
17 Idem, p. 119.
18 Ruch 2009, pp. 13-14.
Tableau 1 : Production d’aluminium en Valais (1908-1975)23
Année Quantité d’aluminium produite (en tonnes)
1908 2 000 1917 12 000 1930 15 000 1933 6 000 1940 25 000 1946 13 000 1950 19 000 1960 40 000 1963 60 000 1967 72 000 1971 94 000 1975 86 000
Entre 1933 et 1940, suite à la guerre, la production valai-sanne d’aluminium quadruple, sans pour autant causer de réaction. Impossible de savoir en revanche si l’absence de plaintes est due à une réelle baisse de la pollution ou au grand nombre de places de travail fournies durant cette période difficile. Il n’existe aucune mesure des émissions fluorées pour cette époque et nous n’avons pas d’infor-mation sur la nature des infrastructures d’épuration. Par contre, nous savons qu’entre 1932 et 1942, le nombre d’ou-vriers à Chippis quadruple, passant de 800 à 350024. Il est
par conséquent fort probable que le contexte spécifique de l’époque ait relégué les questions de santé publique et en-vironnementales derrière les considérations économiques. producteurs d’abricots, des vignerons, des propriétaires de
forêts et des éleveurs de bétail présents dans un périmètre de trois kilomètres autour de l’usine constatent les mêmes types de dommages que ceux observés dans la région de Sierre et Chippis. Excepté le fait qu’ils engagent en 1914 une action en dommages et intérêts auprès du Tribunal de Martigny20, nous n’avons pas trouvé d’informations
sup-plémentaires sur la question.
TRENTE ANS D’ACCALMIE (1930-1957)
De 1930 à 1957, le problème du fluor ne fait pour ainsi dire plus parler de lui. En effet, la baisse de la production au début des années 1920 contribue à l’affaiblissement des mobilisations contre les émanations nocives. Les plaintes contre les usines d’aluminium semblent disparaître durant plus de deux décennies21. Cet état de fait n’est toutefois pas
une preuve de l’absence de dégâts causés par le fluor, car il est de notoriété publique que les entreprises indemnisent elles-mêmes les lésés, en échange du silence, réglant ainsi le problème à l’interne22. Les usines améliorent cependant
leurs systèmes d’épuration, ce qui permet, semble-t-il, de contrôler les émanations nocives malgré une augmentation de la production peu avant les années 1930, puis durant la Seconde Guerre mondiale, comme nous pouvons le voir dans ce tableau :
20 Gasche 1982, p. 25.
21 schwery 2005, p. 123.
22 Garbely 1989, p. 238.
23 Gasche 1982, p. 28. Nous regrettons de ne pas avoir eu accès à des
chiffres provenant directement des usines d’aluminium valaisannes.
DE NOUVEAUX PROBLÈMES (1958-1974)
Dans le tableau donné ci-dessus, nous constatons que durant les années 1950 la production d’aluminium en Valais explose, et double même entre 1960 et 1970, passant de 40 000 à 94 000 tonnes25. Pour répondre à la forte demande, les
in-dustries se développent, parfois même sans autorisation. Le groupe AIAG, devenu Alusuisse en 1963, inaugure une nou-velle usine à Steg, en 1962. Notons par contre que si l’usine de Chippis de 1908 a été transformée et agrandie, passant d’une production annuelle de 2000 à 28 000 tonnes, l’Etat ne lui a pas délivré la moindre autorisation de construire26. Face
à l’augmentation massive de la production depuis la fin des années 1950, les installations d’épuration ne sont plus suffi-santes pour retenir les émissions de fluor, qui provoquent à nouveau des dégâts conséquents sur la végétation valaisanne. Alusuisse met donc à disposition les fonds nécessaires au re-boisement des zones touchées et indemnise les propriétaires27.
Dans le Bas-Valais, les agriculteurs signalent dès le début des années 1960 des dommages qui touchent essentiellement les abricotiers.
25 Gasche 1982, p. 27.
26 Idem, pp. 65-66.
27 Concernant le reboisement des zones touchées, voir le Rapport du Conseil d’Etat du Canton du Valais sur sa gestion pendant l’année 1970,
Sion, p. 311. Et pour la question de l’indemnisation des propriétaires, consulter le Rapport du Conseil d’Etat du Canton du Valais sur sa gestion pendant l’année 1961, Sion, p. 264.
Pour régler le pro-blème à l’interne, l’Etat du Valais met sur pied une convention entre le Syndicat agricole de Martigny et les usines, stipulant le versement d’indemnités à titre de bien-plaire28. Il en sera
de même entre 1970 et 1974, alors que les au-torités sont pleinement conscientes que seules des mesures d’assai-nissement coûteuses permettraient de ré-soudre définitivement le problème29. Par le
biais de ces conven-tions et des sommes
versées par Alusuisse, le gouvernement valaisan encadre l’indemnisation partielle des agriculteurs et des propriétaires des forêts touchées, sans toutefois entraver ses bonnes rela-tions avec les usines d’aluminium et surtout avec Alusuisse, premier employeur du canton. En 1977, le groupe occupe 2878 collaborateurs à Chippis et à Steg et, depuis sa fusion avec la Lonza en 1973, il emploie 90 % des ouvriers du Valais central et du Haut-Valais30. De plus, l’Etat valaisan et la
Confédération entretiennent des relations politiques étroites avec la firme, car d’anciens conseillers d’Etat et fédéraux se retrouvent au sein de son conseil d’administration après leur
mandat politique, ou inversement. C’est notamment le cas du conseiller d’Etat Cyrille Pitteloud et du conseiller fédé-ral Nello Celio31. Dans cette situation, pour le
gouverne-ment valaisan, l’arrangegouverne-ment financier semble idéal pour gérer la question.
Durant cette période, l’Etat cloisonne la question du fluor dans le domaine de l’agriculture et insiste sur le fait que « seules certaines cultures délicates telles que les abrico-tiers » sont touchées par les émanations fluorées32. Dans les
rapports de gestion, jamais il n’est fait mention de l’impact du fluor sur le bétail ou sur la santé des travailleurs. Cette
Ouvrier dans la halle d’électrolyse, usine de Steg, vers 1960. (Oswald Ruppen, Médiathèque Valais – Martigny)
28 AEV, François Piot, 1.17/1, Tribunal fédéral (1963-1984), « Convention du 23 septembre 1964 entre le Syndicat agricole de Martigny-Ville et l’usine d’Aluminium Martigny SA, la société des produits azotés et CERAM SA ».
29 Rapport du Conseil d’Etat du Canton du Valais sur sa gestion pendant l’année 1968, Sion, pp. 258-259.
30 AEV, 3580, Protection ouvrière, Dossiers Fluor : usines d’aluminium
de Chippis et Steg (1974-1987), « Informations fournies par Alusuisse lors d’une conférence de presse à Lausanne le 8 septembre 1977 ».
31 Gasche 1982, pp. 31-32.
32 Rapport du Conseil d’Etat du Canton du Valais sur sa gestion pendant l’année 1967, Sion, p. 250.
manière de percevoir l’affaire est une conséquence directe de l’attitude de la Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accidents (CNA) face à la fluorose. En effet, bien que cette maladie soit connue depuis les années 1930, elle n’est ajou-tée à la liste des maladies professionnelles qu’en 195333 et le
diagnostic n’est posé qu’avec réserve. Provoquant surtout des douleurs articulaires, la fluorose est souvent mise sur le compte de l’arthrose si des radiographies ou des biopsies osseuses ne sont pas pratiquées34. Pourtant bien connue
dans certains pays comme les Etats-Unis ou l’Argentine, la fluorose semble être une affection particulièrement rare en Suisse. Le premier cas n’est d’ailleurs reconnu qu’en 1963, dix ans après l’ajout de cette maladie à la liste des mala-dies professionnelles, alors que d’anciennes radiographies montrent clairement que des ouvriers des usines valai-sannes souffraient déjà de cette maladie bien avant cette date35. Après la « découverte » du premier cas, rien n’est
concrètement prévu par la CNA, puisque aucune limite du taux de fluor n’est fixée dans les halles avant 196836, et au
début des années 1970, les normes ne sont toujours pas respectées. Le taux de fluor mesuré par la CNA est géné-ralement deux à trois fois supérieur à la limite et, lors de certains pics, la concentration peut être jusqu’à sept fois trop élevée !37 A la lecture des rapports, nous constatons
que ni la CNA ni l’Etat du Valais n’émettent d’inquiétudes. La Direction des usines est même avertie à l’avance de la tenue des contrôles et il lui est possible de minimiser les émissions lors des mesures, notamment en baissant l’in-tensité du courant38. Finalement, malgré soixante cas
of-ficiellement reconnus en Suisse entre 1963 et 1973 (cin-quante à l’usine de Chippis et dix à celle de Martigny), aucun contrôle n’est effectué entre 1971 et 1974 à l’usine de Chippis39. Précisons par ailleurs que la CNA peine
toujours à diagnostiquer cette maladie. Ainsi, le nombre
33 Gasche 1982, p. 103.
34 Boillat et al. 1979, p. 5 et Boillat et al. 1975, p. 419.
35 Sepibus, Chastonay 1963, pp. 340-343.
36 Boillat et al. 1975, p. 410.
37 AEV, 3580-1995/46, Protection ouvrière, Dossier fluor (1969-1992), Commission de l’environnement, « Relevés de la CNA concernant la
concentration de fluor dans les halles d’électrolyse lors de contrôles de 1970 à 1979 ».
38 AEV, Gérard Vuffray, 1.3/2, Temps présent : correspondance avec les producteurs de l’émission (1973-1978), « Notes personnelles graphiées et non datées de Gérard Vuffray sur la CNA ».
39 Idem, Relevés de la CNA concernant la concentration de fluor dans les halles d’électrolyse lors de contrôles de 1970 à 1979. Abattage de 10 000 pins brûlés par le fluor dans le bois de Finges, 17 avril 1977. (Philippe Schmid, Médiathèque Valais – Martigny)
de personnes souffrant de fluorose en Valais est en réali-té beaucoup plus élevé que les statistiques ne le laissent penser40.
Si les problèmes de fluorose restent dans l’ombre, la ques-tion de la polluques-tion de l’air et des dégâts sur la végétaques-tion est clairement explicitée dans les rapports du Conseil d’Etat. Toutefois, rien n’est concrètement entrepris pour réduire cette pollution occasionnée par les émissions fluo-rées des usines. L’article 6 de la Loi fédérale sur le travail du 13 mars 1964, qui oblige l’employeur à prendre toutes les mesures « dont l’expérience a démontré la nécessité et que l’état de la technique permet » pour protéger les travailleurs et l’entourage, reste lettre morte41. Il faut dire que le
gou-vernement valaisan s’appuie sur les dires des usines, qui affirment posséder les meilleures installations d’épuration existant sur le marché. Bien qu’il s’agisse là d’un mensonge – le fameux Dossier fluor42 le prouvera – Alusuisse et l’usine
d’Aluminium Martigny SA garantissent capter le 95 % des émissions fluorées en 196343. Le Conseil d’Etat se contente
alors des affirmations mensongères des usines sans les re-mettre en question, malgré la connaissance des nombreux dommages causés par le fluor. Il en sera de même durant la première moitié des années 1970, alors que plusieurs études internationales montrent que les infrastructures des usines valaisannes sont très en retard sur l’état de la tech-nique d’épuration44. De plus, si le lien entre les brûlures
végétales et les émissions fluorées est connu depuis près de cinquante ans, des avis scientifiques remettent en cause ce lien de causalité, ou du moins le relativisent. Par exemple,
Paul Desbaumes, chef du Service de toxicologie industrielle et d’analyse de l’air du Valais, rédige un rapport pour le Conseil d’Etat, dans lequel il émet des réserves concernant l’impact des gaz des usines sur certaines espèces de la vé-gétation valaisanne45. Se cachant derrière les affirmations
mensongères des usines et certains doutes scientifiques, le Conseil d’Etat n’agit pas, afin de ne pas compliquer sa rela-tion avec les grosses industries du canton. Nous l’avons dit, Alusuisse emploie, depuis sa fusion avec le groupe Lonza, 20 % des ouvriers du secteur industriel dans le canton et 100 % des employés haut-valaisans de la branche46.
Outre l’Etat du Valais et la CNA, d’autres instances gou-vernementales contribuent à l’étouffement de l’affaire. C’est notamment le cas de l’Office fédéral de l’industrie, des arts et métiers et du travail (OFIAMT), qui expose son impuissance en cas de non-application des lois fédérales au niveau cantonal. Un entretien téléphonique du 24 janvier 1977 entre le journaliste Urs Paul Gasche et Hugo Amberg, directeur de la Division de la protection des travailleurs et du droit du travail de l’OFIAMT, est très révélateur de cette incapacité à agir :
Gasche : « Vous pouvez certainement engager une procé-dure légale sur la base de la loi sur le travail. » Amberg : « Non, nous ne le pouvons pas. Nous pouvons seulement écrire une lettre au canton pour le prier de respecter la législation du travail. S’il ne le fait pas, nous sommes com-plètement démunis. Je n’y peux rien si la situation juri-dique est si stupide. Ça me ferait aussi plaisir qu’elle soit différente. » – « Est-ce que l’Inspectorat du travail s’est
40 Gasche 1982, pp. 101-102.
41 Idem, p. 14.
42 Il s’agit du dossier que l’ingénieur agronome Gérard Vuffray, diplômé de l’Ecole polytechnique de Zurich, mettra sur pied pour l’Association de défense sur l’état des installations des usines valaisannes et les améliorations possibles, in Dossier fluor 1976, pp. 14-15.
43 AEV, François Piot, 1.2, Alusuisse et usine d’aluminium de Martigny : correspondance, coupures de presse, divers (1963-1983), « Lettre de la Direction de l’usine d’Aluminium Martigny SA du 19 septembre 1963 à l’administration communale de Martigny-Ville ».
44 Nous faisons référence à deux études : Direction de l’environnement de l’OCDE, La pollution atmosphérique par les fluorures provenant de l’affinage primaire de l’aluminium, Paris, 1973 et Institut national de l’aluminium primaire, Fluoride emission control costs for new aluminium reduction plants, 1975.
45 AEV, 5700-1986/62, 19.9.2, Dommages causés par le fluor (1965-1977), « Rapport no 2232 du 6 septembre 1975 de Paul
Desbaumes ».
vraiment adressé au canton ? » – « Il s’est adressé plusieurs fois au canton. » – « Mais il y a une voie qui vous reste ouverte : mettre le public au courant des sommations que l’OFIAMT a adressées au canton. Cela aurait certainement un effet. » – « Essayez donc ! Vous verrez ce que cela signifie politiquement. Vous ne saisissez pas correctement les rap-ports. Nous, l’autorité de haute surveillance, nous avons entre les mains une arme sans tranchant. Les cantons sont bien plus puissants que nous. Nous ne pouvons que faire des vœux pieux. S’ils ne sont pas respectés, nous sommes complètement perdus. La réglementation légale est simple-ment idiote. Nous n’avons pas le pouvoir d’ordonner une exécution d’office, comme on dit en termes juridiques. La Confédération ne peut pas se substituer au canton pour prendre les mesures nécessaires. »47
Sans la capacité juridique d’intervenir et sujet aux pressions politiques, l’OFIAMT contribue au cantonnement de l’af-faire par sa faiblesse, ce qui laisse penser que les usines res-pectent les lois fédérales. En outre, l’attitude du Laboratoire fédéral d’essai des matériaux et institut de recherche de Dübendorf (LFEM) est également problématique. Le 1er
octobre 1971, Jean Julen, directeur adjoint du Service can-tonal du génie sanitaire, adresse une lettre au LFEM, lui de-mandant un rapport sur les émissions fluorées des usines valaisannes et les améliorations possibles d’après l’état de la technique des installations d’épuration48. Quatre ans plus
tard, un rapport est rendu au Conseil d’Etat. D’après les notes manuscrites de l’ingénieur agronome Gérard Vuffray,
ce rapport a été réalisé en quelques semaines. Il reprend les données fournies par les usines et ne propose aucune étude sur les différents systèmes d’épuration existant49.
La conclusion de l’étude est même orientée pour blan-chir les usines, puisqu’on peut lire : « Les usines de Steg et Martigny n’émettent pas plus de composés fluorés que l’état de la technique ne le permet pour des installations de ce genre. »50 En réalité, le LFEM est soumis à des conflits
d’intérêts, car plus du 50 % de ses revenus proviennent de l’industrie51. L’institut avoue également censurer certaines
données sensibles : « Etant donné que nous nous trouvons également en possession de renseignements confidentiels, nous nous sentons obligés, vis-à-vis de nos informateurs, d’être nantis, avant la diffusion de certaines données, de l’accord formel des milieux directement intéressés. »52
Ainsi, l’attitude de l’Etat du Valais et de certaines ins-tances fédérales est plus que discutable dans le cadre de l’affaire du fluor. Très dépendantes du monde de l’indus-trie, elles ne prennent pas les décisions nécessaires pour stopper les dégâts causés par cet élément chimique. Cette attitude complice contribue fortement au confinement de l’affaire et explique pourquoi le scandale du fluor est resté latent durant de nombreuses années avant d’éclater. Il faut dire que jusqu’au milieu des années 1970, les personnes mobilisées contre les émanations de fluor proviennent presque exclusivement du monde agricole. Leurs plaintes n’ont pas beaucoup de portée, notamment dans la presse et les médias ainsi qu’auprès du Conseil d’Etat. En effet,
47 Transcription de la conversation téléphonique du 24 janvier 1977 entre Hugo Amberg, chef de la Division de la protection des travailleurs et du droit du travail de l’OFIAMT et le journaliste Urs Paul Gasche, in AEV, Gérard Vuffray, 1.2.1/17, « Correspondance entre l’Association de défense de la lutte contre les émanations nocives des usines et l’Office fédéral des arts, de l’industrie des métiers et du travail (1970-1980) ».
48 AEV, Gérard Vuffray, 1.1.1/32, Correspondance avec le Laboratoire d’essai des matériaux et institut de recherche, « Extrait d’une lettre rédigée par Jean Julen, directeur adjoint du Service cantonal du génie sanitaire au Laboratoire fédéral d’essai des matériaux à Dübendorf (Zurich) du 1er octobre 1971 ».
49 Idem, 1.1.1/18, Rapports du Laboratoire fédéral
d’essai des matériaux et institut de recherche (1968-1978), « Notes manuscrites non datées de l’ingénieur agronome Gérard Vuffray ».
50 Idem, 1.3/2, « Extrait de la page 15 du rapport du LFEM du 29.08.1975, cité dans les notes dactylographiées non datées de génieur agronome Gérard Vuffray ».
51 Idem, 1.3/2, « Notes dactylographiées non datées de l’ingénieur agronome Gérard Vuffray ayant pour titre Laboratoire fédéral d’essai des matériaux ».
52 Idem, 1.1.1/32, Lettre du 9 juillet 1975 du Dr Jutzi du LFEM
à Arthur Bender expliquant pourquoi le rapport demandé en octobre 1971 sera rendu en retard.
la mobilisation est très éparse et com-posée d’agriculteurs lésés, isolés et impuissants face aux grandes entre-prises. En 1970, les plaignants de la région de Martigny et de Saxon se ré-unissent pour former l’Association de défense contre les émanations nocives des usines (ADENU). Ils obtiennent le soutien de douze communes bas- valaisannes. Le préfet de Martigny, Raymond Vouilloz, prend la prési-dence de l’association. Celle-ci n’a pas encore de statut officiel et reste, à ce stade, un groupement informel, com-posé principalement d’agriculteurs53.
De plus, les commissions de taxation mises en place par l’intermédiaire du gouvernement permettent de régler les problèmes entre usines et agriculteurs discrètement, empêchant l’affaire de se retrouver sur la scène publique54.
De ce fait, malgré les résultats alarmants ressortant des études internationales et les plaintes des agriculteurs, le pro-blème du fluor n’a pas encore trouvé son public et reste confiné dans un cadre restreint. D’après le sociologue Hervé Rayner, ce n’est pas l’indignation d’individus, aussi forte soit-elle, qui
entraîne le scandale, mais la capacité de ces derniers à agir collectivement pour rassembler le plus de soutiens possibles afin de transformer cette indignation en cause publique55. En
d’autres termes, l’association de défense doit réunir toutes les personnes lésées par le fluor et mobiliser simultanément plu-sieurs secteurs sociaux, tels que les sphères médiatique,
judi-ciaire et politique, pour que leur indignation se transforme en scandale56. En attendant cette mobilisation, ni les usines
ni l’Etat ne se sentent contraints d’agir face à la pollution du fluor, d’autant plus que la CNA, l’OFIAMT et le LFEM cau-tionnent les dégâts environnementaux et sanitaires causés par l’industrie valaisanne de l’aluminium.
Gazette de Lausanne, 27 octobre 1971, p. 3.
53 Gasche 1982, p. 12.
54 Dampierre 1954, p. 331.
55 Rayner 2007, p. 25.
Gazette de Lausanne, 27 octobre 1971, p. 3.
En 1975, un événement transforme l’affaire du fluor en scan-dale, permettant ainsi au problème des émissions fluorées de s’étendre au-delà du monde agricole. L’ADENU, qui n’a jusque-là qu’une activité réduite et n’enregistre pas de succès notable par manque de moyens financiers et de rigueur, fait alors prendre un tournant décisif à sa cause.
DES RÉCOLTES CATASTROPHIQUES
La récolte d’abricots de cette année-là est catastrophique, notamment sur la commune de Saxon, où plus du 90 % des récoltes sont détruites. Son président, l’agriculteur Etienne Perrier, convainc les autorités communales d’accorder la somme de 100 000 francs à l’ADENU57. Face à l’étendue des
dommages déjà visibles à la fin du printemps, le Syndicat agri-cole de Martigny rompt la convention avec l’usine d’alumi-nium de Martigny, qui lui versait la somme de 14 000 francs depuis 1970. Par « gain de paix », l’usine propose de porter le montant à 25 000 francs, mais le syndicat refuse, car il désire qu’une commission d’experts évalue les dommages ef-fectifs dans le cadre d’un tribunal d’arbitrage58. A la suite de
cette décision, le démocrate-chrétien Guy Genoud, chef du Département de l’intérieur, du commerce, de l’industrie et de l’agriculture, encourage les pourparlers entre l’usine et le syn-dicat dans une lettre du 25 juin. Il y déclare que le synsyn-dicat n’a pas intérêt à mettre un terme à la convention et insiste sur le fait que des contrôles sont régulièrement effectués à l’usine de Martigny, montrant que tout est parfaitement en ordre59.
Nous comprenons ainsi que le conseiller d’Etat tient à ce que la convention soit maintenue, afin de régler facilement et à
l’interne les litiges opposant les deux parties. L’usine de Martigny refusant l’institution d’un tribunal d’arbitrage, l’association de défense prend une forme officielle et saisit directement le Tribunal du district de Martigny, en s’adres-sant à son juge instructeur, Gaston Collombin60. En 1975,
l’ADENU dénonce donc publiquement les dégâts occa-sionnés par les usines d’aluminium sur les cultures. Cette dénonciation se fait dans un contexte propice, car depuis
Affichette du 24 heures. (Médiathèque Valais – Sion)
57 Piot 2010, p. 34.
58 AEV, François Piot, 1.17/4, Tribunal fédéral (1979), Chancellerie du Tribunal fédéral, « Mémoire – réponse pour l’usine d’aluminium de Martigny SA, à Martigny, représentée par les avocats Charles et Roger Crittin, à Martigny, contre Monsieur François Piot et Consorts, à Saxon, Lausanne, 10 décembre 1979 », p. 18.
59 AEV, Gérard Vuffray, 1.1.3/19, Experts engagés par les usines d’Aluminium : notes manuscrites ; coupures de presse, « Lettre du chef du Département de l’intérieur, Guy Genoud, au Syndicat agricole de Martigny du 25 juin 1975, suite à l’arrêt de la convention reliant le syndicat et l’usine d’aluminium de Martigny ».
60 « Le fluor : le tribunal saisi », Nouvelliste, 25 août 1975, p. 3.
quelques années, l’opinion publique est sensibilisée aux questions environnementales. La votation fédérale sur la protection de l’homme et son milieu naturel de 1971, le choc pétrolier et le poids des mouvements antinucléaires génèrent en effet une certaine prise de conscience, qui a pour conséquence de donner davantage d’importance aux normes environnementalistes, au détriment des intérêts industriels qui ont longtemps primé sur les considérations écologiques61.
UNE MOBILISATION MULTISECTORIELLE
Le problème du fluor est connu de la population valaisanne depuis de nombreuses décennies. Pendant longtemps, il paraît bénin aux yeux de la majorité des Valaisans qui le considèrent comme un petit désagrément à supporter en échange de la prospérité économique. Ce n’est qu’avec la récolte catastrophique de 1975 que le problème semble plus sérieux et que plusieurs sphères sociales réagissent.
Dès l’apparition des dommages durant le printemps, la presse s’intéresse de près à la question du fluor. Le su-jet a été traité à maintes reprises durant les dé-cennies précédentes, mais il avait, pour ain-si dire, disparu des journaux entre 1971 et 1975, période durant laquelle les litiges entre les agriculteurs et l’usine étaient réglés discrète-ment, par le biais d’une convention62. Or, dès le
mois de mai 1975, à la suite de dégâts impor-tants dans les cultures d’abricots, la polémique liée aux émanations fluorées fait son retour.
Usine d’aluminium de Martigny (à gauche des rails du chemin de fer). (Cartes postales, Médiathèque Valais – Martigny)
61 Delort, Walter 2001, pp. 264-265 et 300-303.
Le Nouvelliste nous apprend que les agri-culteurs sont fortement touchés et que le Grand Conseil abordera le problème du-rant la session du mois de mai. L’article intitulé « Fluor : Mythe ou réalité ? » re-late les propos de plusieurs présidents de communes bas-valaisannes dénonçant les usines, mais aussi les doutes émis par d’autres protagonistes concernant l’im-plication du fluor dans ces dégâts63. Le
quotidien haut-valaisan, le Walliser Bote, s’intéresse également à cette question et met en évidence les liens politiques existant entre Alusuisse et d’anciens conseillers d’Etat64. Dans les mois qui
suivent, de nombreux articles traitent de l’évolution de la situation et relatent les propos et les agissements des divers partis. La question dépasse ensuite les frontières valaisannes. La Gazette de Lausanne et la Tribune de Genève ex-posent les faits en lien avec l’affaire et émettent parfois des jugements sévères envers la CNA et l’Etat valaisan65. Le
vo-cabulaire utilisé dans les articles parus en 1975 permet de constater que l’af-faire du fluor a évolué. Les quotidiens romands et valaisans parlent alors de « guerre », de « bataille » ou de « scan-dale » du fluor. De manière générale, la mobilisation de la presse durant le scandale est très importante, car ce ne sont pas moins de 5000 articles suisses qui paraissent sur le sujet entre 1975 et
63 Em. B., « Fluor : Mythe ou réalité ? », Nouvelliste, 20 mai 1975, pp. 1 et 9.
64 Gasche 1982, p. 32.
65 I. P., « Remous en Valais. Pollution : scandale du fluor ? », Journal de Genève, 27 décembre 1975, p. 6.
1980, soit une moyenne de près de trois articles par jour66.
De plus, dans le cadre de l’action en justice pour dommages et intérêts, Gaston Collombin sollicite le milieu scientifique. Pour ce faire, il mandate Gabriel Girardet, directeur de la Station cantonale d’arboriculture de Genève, pour établir une expertise indépendante afin de déterminer si oui ou non les émanations fluorées des usines sont responsables des dégâts. Cette étude très complète livre des conclusions sans appel : « Le résultat de l’analyse des échantillons traités par la Station fédérale de Liebefeld ne laisse pas de doute sur l’origine des émanations fluorées. La teneur en ppm67 de F.
à proximité immédiate des usines est en étroite corrélation avec les brûlures et intoxications des végétaux constatées sur le terrain. »68 Grâce à cette expertise, l’association de
défense pense tenir une pièce maîtresse pour une action en dommages et intérêts. François Couchepin, avocat de l’association, demande donc au Tribunal de Martigny de prendre des mesures provisionnelles à l’encontre de l’usine de Martigny. Il exige une baisse du 5/6e des émissions
fluo-rées – soit ce qui avait été promis par la direction avant la construction d’une nouvelle usine en 1963 – et cela avant la période de floraison, faute de quoi la fabrique devrait cesser son activité. Sous prétexte de ne pas pouvoir se faire une idée approximative de l’existence ou de l’ampleur du risque, le juge d’instruction Collombin condamne l’associa-tion à payer les frais de la procédure. Il affirme également que l’ADENU ne peut faire valoir les dégâts de tous les agri-culteurs valaisans, mais seulement ceux de ses membres. Il déclare encore que les mesures demandées sont dispropor-tionnées par rapport aux dommages dénoncés et débou-cheraient sur la fermeture de l’usine69.
Ainsi, le rapport Girardet ne permet pas d’obtenir gain de cause au niveau juridique. Or ce n’est pas la première étude scientifique sur le sujet qui montre un lien de causalité
entre les usines d’aluminium et les dommages sur la végé-tation. En 1965 déjà, la Station fédérale de recherches de chimie agricole de Liebefeld-Berne (dir. Ernest Bovay) et la Station fédérale de recherches agronomiques de Changins (dir. Adrien Bolay) publient conjointement plusieurs ar-ticles traitant des effets des gaz fluorés en Valais70. Ces
études affirment que les émanations des usines causent des dégâts et que la pollution ne dépend pas uniquement de la proximité des usines, mais aussi des courants qui forment des zones d’accumulation de retombées, comme à Saxon, alors
Nouvelliste, 20 mai 1975, p. 1.
66 Gasche 1982, p. 139.
67 Le ppm (partie par million) est la mesure utilisée pour déterminer la quantité de fluor présente dans un organisme.
68 AEV, Gérard Perraudin, 36.2, Recherche sur le fluor (1918-1976),
« Expertise Girardet du 22 décembre 1975 Centre horticole de Lullier, pour le Département de l'intérieur et de l'agriculture ».
69 Gasche 1982, pp. 152-153.
que d’autres lieux plus proches ne sont pas touchés71. En
1971, les stations fédérales éditent un tiré à part de la Revue suisse de viticulture et arboriculture sur la question du fluor et de ses nuisances sur la végétation72. Puis en 1973 et 1974,
le scientifique Jean-Pierre Quinche, de la Station fédérale de recherches agronomique de Lausanne s’intéresse à la question de la contamination au fluor du fourrage et des fruits valai-sans73. Force est donc de constater que ce ne sont pas les
tra-vaux scientifiques qui manquent avant 1975. Ces documents restent néanmoins confinés aux niveaux scientifique, agricole et industriel, loin du grand public, et n’alimentent pas l’affaire. En revanche, si l’expertise Girardet n’a pas d’effet au niveau juridique, elle est largement mise en avant dans la presse, contrairement aux travaux précédents. Dans un article, « Les producteurs de fluor seront-ils confondus ? Demande de mesures provisionnelles », le Nouvelliste mentionne par exemple que cette expertise a révélé que la teneur en fluor
de certains feuillages est trente fois supérieure à la norme74.
De nombreux extraits explicites du rapport sont également cités. Ainsi, avec la procédure juridique et la dénonciation du problème par l’ADENU, la sphère scientifique est enfin impliquée dans le cadre de l’affaire du fluor. Comme nous le verrons ensuite, les adversaires de l’association de dé-fense brandiront également des rapports et des expertises contradictoires afin de relativiser les études mentionnées ci-dessus. Avec le début de la « guerre » du fluor, les mi-lieux scientifiques, quels qu’ils soient, sont alors plus que jamais mis à contribution.
En parallèle à la presse, à la justice et au monde scienti-fique, le Grand Conseil valaisan réagit. Tout d’abord, à la suite de la dénonciation publique des effets néfastes des émanations des usines pour l’agriculture en 1975, il traite longuement du sujet durant sa session de mai. La question a certes déjà été évoquée par le passé – notamment en 1963
71 Idem, no 739, pp. 33-36. 72 Le fluor en arboriculture.
73 Quinche 1973, pp. 113-120 et Quinche 1974, pp. 81-85.
74 « Les producteurs de fluor seront-ils confondus ? Demande de mesures provisionnelles », Nouvelliste, 19 janvier 1976, p. 6. Gazette de Lausanne, 27 décembre 1975, p. 7.
et 1968, années marquées par des dégâts significatifs au sein de la végétation valaisanne – mais cette fois, il est ques-tion d’un postulat d’Anton Bellwald, économiste de Brigue du Parti chrétien-social, groupe politique haut-valaisan af-filié au Parti démocrate-chrétien75. Vivant dans la région de
Viège, Anton Bellwald explique avoir discuté avec des agri-culteurs et éleveurs touchés par les émanations fluorées, qui n’osent pas demander ou ne parviennent pas à obtenir des dommages et intérêts, bien que de nombreuses entités gouvernementales aient connaissance des dégâts. Le pos-tulat d’Anton Bellwald et consorts demande cinq choses : une mesure objective des émissions des usines, la publi-cation des résultats, une enquête sur l’état de la pollution, des dommages et du nombre de personnes touchées et sa publication, des moyens légaux pour pouvoir poursuivre les industries et la réduction massive de la pollution avec la collaboration de l’Etat, des lésés et des entreprises76. Pour
toute réponse, le conseiller d’Etat radical Arthur Bender, chef du Département de justice et police et de la santé pu-blique, déclare que les dispositions légales en vigueur ne permettent pas à l’Etat de se substituer aux éventuels lésés et qu’il faut attendre la loi sur la protection de l’environne-ment qui permettra d’agir plus efficacel’environne-ment77.
Cependant, avec les revendications de l’association de défense et les plaintes de députés du Grand Conseil, le Conseil d’Etat est contraint de jouer le rôle de média-teur. Le 27 novembre 1975, il organise une réunion entre l’ADENU et l’avocat de l’usine de Martigny, Charles Crittin78. L’association déplore l’absence d’un représentant
d’Alusuisse, qui n’a pas été convoqué par l’Etat. La dis-cussion tourne court, car l’usine refuse de discuter des questions d’épuration, niant l’existence d’un quelconque problème. Selon elle, les récoltes de l’année 1975 ont été détruites non pas par le fluor, mais par le gel79. N’obtenant
toujours rien du gouvernement, l’association demande alors, durant une conférence de presse le 23 décembre 1975, que les autorités du canton usent de leur pouvoir pour faire respecter les lois déjà existantes, en vue d’une
Confédéré, 30 décembre 1975, p. 3.
75 Bulletin des séances du Grand Conseil du Valais, Sion, session constitutive de mars 1973, p. 16.
76 Idem, session de mai 1975, pp. 173-174.
77 Idem, p. 175.
78 AEV, Gérard Vuffray, 1.2.1/22.1, Conseil d’Etat : Correspondance ; comptes rendus de réunions avec l’association de défense (1975-1979), « Procès-verbal de la séance du 27 novembre 1975 entre l’usine de Martigny, l’ADENU et l’Etat du Valais », p. 1.
diminution massive des émissions80. Cette demande
d’ac-tion de l’ADENU s’ajoute aux accusad’ac-tions des agriculteurs lésés, de la presse et des députés au Grand Conseil qui dé-noncent la passivité du gouvernement, malgré l’existence d’une base légale.
Face aux pressions de plus en plus fortes, le Conseil d’Etat agit enfin en créant un groupe de travail interdé-partemental, le 7 janvier 1976 : « Le Conseil d’Etat invite les Départements de la santé publique et de l’intérieur à constituer un groupe de travail interdépartemental char-gé d’établir un dossier spécial en prévision de la confé-rence de presse, à organiser par les deux départements précités sur le problème des émanations de fluor dans les régions de Sierre, Martigny et de Steg. »81 Le Conseil
d’Etat prépare donc une conférence de presse. Plus im-portant encore, il est contraint de constituer un groupe afin d’obtenir des réponses et de montrer que l’Etat va-laisan n’est pas passif face au problème. Arthur Bender s’empresse d’ailleurs de mentionner cette information au cours de la séance du 12 mai 1976 du Grand Conseil : « Au début avril, le Conseil d’Etat a publié un communi-qué où il a informé le public qu’il avait formé un groupe de travail interdépartemental présidé par M. Huber, chef du Service cantonal de la protection de l’environnement. »82
Durant cette séance, une douzaine de députés du Grand Conseil, tous partis confondus, du Haut et du Bas-Valais, prennent la parole pour traiter des dommages du fluor. Les conseillers d’Etat Arthur Bender et Guy Genoud sont alors obligés de défendre l’attitude du Conseil d’Etat et utilisent
le groupe interdépartemental comme preuve de leur im-plication. Si pendant de nombreuses années l’Etat n’a pas eu besoin de se positionner face à la question du fluor, la situation est tout autre depuis la dénonciation publique de l’affaire. Le gouvernement doit en effet répondre aux nou-velles accusations, provenant non plus exclusivement du monde agricole, mais émanant aussi de députés du Grand Conseil, de l’ADENU et de divers articles de presse. Les dégâts agricoles de 1975 débouchent ainsi sur une mobilisation multisectorielle et nationale autour de l’af-faire du fluor. La presse, les milieux scientifique, juridique et politique impliqués contribuent à donner une large vi-sibilité au problème, qui était resté confiné dans la sphère agricole depuis la première dénonciation publique par des personnes influentes de la région de Chippis à la fin des années 1910. De plus, les nombreux articles de presse publiés hors canton et l’implication de l’expert genevois Gabriel Girardet transforment une problématique du fluor jusqu’alors régionale en une question nationale83.
La délocalisation sectorielle et géographique de l’affaire permet donc que le scandale éclate en 1975. Par ailleurs, la passivité du Conseil d’Etat face au problème est de plus en plus critiquée – que ce soit dans la presse, par l’ADENU ou par des députés du Grand Conseil – et le ver-sement d’indemnités en échange du droit de polluer n’est plus admis. Les normes sociales ont évolué. Elles ne cau-tionnent plus la manière dont les usines, l’Etat et certaines instances fédérales agissent face à cette question.
80 AEV, François Piot, 1.5, Association de défense contre les émanations nocives des usines : études argumentées autour de la pollution au fluor (env. 1975-1979), « Conférence de presse du 23 décembre 1975 de l’ADENU ».
81 AEV, Gérard Perraudin, 36.1, Correspondance (1975-1976), « Extrait du Procès-verbal des séances du Conseil d’Etat du 7 janvier 1976 ».
82 Bulletin des séances du Grand Conseil du Valais, Sion, session de mai 1976, p. 76.
83 AEV, François Piot, 4.4, Coupures de presse, 06.1975-12.1975. A la suite de la conférence de presse du 23 décembre 1975 de l’ADENU, des quotidiens valaisans, vaudois, genevois, neuchâtelois et zurichois relatent les informations fournies lors de la conférence (chiffres, études, état de la situation).
Le scandale du fluor concerne différents acteurs aux inté-rêts divergents. L’ADENU a certes réussi à mobiliser suf-fisamment de milieux pour faire éclater le scandale, mais il en faut davantage pour que l’Etat prenne des mesures concrètes pour obliger les usines à baisser leurs émissions fluorées. Pour le gouvernement valaisan, dont l’attitude essuie déjà de nombreuses critiques dans la presse et au Grand Conseil, il est impératif de régler l’affaire le plus discrètement possible et de rester éloigné de la place pu-blique. En fonction de leurs intérêts, les acteurs du scan-dale du fluor vont utiliser des tactiques et des ripostes spécifiques afin d’arriver à leurs fins. Pour l’association de défense, il faut dénoncer le plus largement possible tous les dommages causés par le fluor, ainsi que l’attitude des instances gouvernementales face au problème. Pour que cette dénonciation soit forte, il est capital de rassembler des soutiens dans le plus grand nombre d’espaces so-ciaux84. De leur côté, les usines doivent au contraire
es-sayer de désamorcer le scandale, en usant de toute une pa-noplie de ripostes et de tactiques visant à mettre en doute le bien-fondé et la pertinence des accusations de l’adver-saire85. Le Conseil d’Etat désire également étouffer l’affaire
afin d’éviter une prise de décision vis-à-vis d’Aluminium Martigny SA et d’Alusuisse.
Essayons donc d’analyser les stratégies mises en œuvre par
les divers acteurs entre l’apparition du scandale et la prise de décision du Conseil d’Etat, soit entre le printemps 1975 et le 16 octobre 1978.
DÉNONCER
Pour dénoncer le plus largement possible les torts des usines et la passivité des autorités, l’association de défense commence par rassembler toutes les personnes lésées par le fluor. Elle obtient facilement l’appui des agriculteurs, des éleveurs et de douze communes bas-valaisannes. Deux personnalités influentes, le démocrate-chrétien et préfet du district de Martigny, Raymond Vouilloz, et le président du groupe radical du Grand Conseil, François Couchepin, oc-cupent respectivement les postes de président et d’avocat de l’association. Au début de l’année 1976, cette dernière bénéficie de nouvelles entrées d’argent, qui viennent s’ajou-ter aux 100 000 francs offerts par la Commune de Saxon : la Commune de Fully met à disposition un montant de 30 000 francs, celle de Charrat de 15 000 francs et l’Union valaisanne pour la vente des fruits lui octroie la somme de 10 000 francs 86. En 1977, quatorze communes fondent une
section haut-valaisanne de l’association. Des défenseurs de la forêt de Finges, très fortement touchée par les émissions,
TACTIQUES ET RIPOSTES
Confédéré, 27 mai 1977, p. 1.
84 Rayner 2007, p. 75.
85 Idem, p. 80.
86 AEV, François Piot, 1.5, Procès-verbal du 9 janvier 1976 de la séance du Comité de l’association de défense.
rejoignent également l’ADENU, de même que des associa-tions telles que la Fédération valaisanne des producteurs de fruits et légumes (4000 membres), la Fédération valai-sanne des pêcheurs amateurs (3000 membres) et la Ligue suisse pour la protection de la nature (2000 membres)87.
L’association peut également compter sur l’adhésion de plus d’un millier de membres individuels, dont des députés du Grand Conseil et deux conseillers nationaux valaisans, Herbert Dirren (Parti démocrate-chrétien) et Gabrielle Nanchen (Parti socialiste suisse). L’arboriculteur François
Piot, qui possède un domaine dans la région de Saxon, a ral-lié la cause de l’association très rapidement. Depuis la mise en marche de la nouvelle usine d’Aluminium Martigny SA en 1969, ses arbres subissent de forts dommages. Il milite alors activement avec d’autres collègues de Saxon88. Forte
de plus de 10 000 membres et soutenue par 26 communes valaisannes, l’association apolitique recueille ainsi des sou-tiens divers, au sein des différents partis politiques, avec un président démocrate-chrétien, un avocat radical et des députés et conseillers nationaux de tous les partis.
87 Garbely 1989, p. 233 et Gasche 1982, p. 127. 88 Durand-Vallade 2010.
Si l’ADENU parvient à regrouper la plupart des victimes du fluor, ses tentatives pour obtenir le soutien des ouvriers de l’industrie de l’aluminium et de leurs syndicats restent en revanche infructueuses. Dans le projet d’une lettre ou-verte aux travailleurs d’Aluminium Martigny SA et à leurs organisations syndicales, l’association tente d’obtenir leur soutien89. Son document fait état des études scientifiques
des Stations fédérales de recherches agricoles et mentionne les risques liés à l’ingestion du fluor par les ouvriers. Il sou-ligne également le fort impact de la mobilisation ouvrière et les améliorations des conditions de travail. L’ADENU approche également les employés des usines d’Alusuisse. Des deux côtés, les ouvriers et leurs syndicats refusent de soutenir l’organisme, craignant que les actions de l’associa-tion entraînent la fermeture des usines qui ne pourraient pas assumer l’assainissement des infrastructures90. Cette
réaction peut paraître surprenante compte tenu des cas de fluorose et les relevés de la CNA montrant un taux de fluor bien au-dessus des normes dans les halles d’électrolyse. En réalité, les personnes concernées ne sont généralement pas mises au courant des résultats de leurs contrôles médicaux organisés par les usines. Elles sont simplement changées de secteur lorsqu’elles montrent des signes de fluorose91.
De même, ni les ouvriers ni leurs syndicats n’ont accès aux relevés de la Caisse nationale d’assurance (CNA), qui ne sont envoyés qu’à la direction des usines et à l’Etat du Valais. La CNA justifie cette rétention d’informations en affirmant que le devoir de discrétion ne lui permet pas de communiquer à des tiers certains renseignements sur les conditions d’exploitation des entreprises assujetties à l’assurance obligatoire92.
Pour dénoncer les torts, l’association est consciente qu’il lui faut rassembler les preuves scientifiques de la culpabi-lité des firmes d’aluminium qui jouissent du monopole de l’information concernant certaines données. Dès 1975, elle engage un ingénieur agronome de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), Gérard Vuffray, qui reçoit pour mission d’étudier les installations d’épuration des usines, l’impact de leurs émissions fluorées sur l’environnement valaisan et les améliorations possibles93. N’étant pas un
spécialiste de l’industrie de l’aluminium et de ses dégâts, il commence par se procurer toutes les informations dispo-nibles sur les émanations de fluor et sur les différents types d’installations d’épuration présents dans la littérature in-ternationale. Il se penche sur la question de la fluorose humaine et animale, sur les dommages causés à la végéta-tion (forêts, vignobles, vergers). De plus, il visite des usines d’aluminium en Suède, au Canada, aux Etats-Unis et en Afrique du Sud. Il prend également contact avec les gouver-nements des pays possédant des usines d’aluminium, avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Organisa-tion internal’Organisa-tionale du travail (OIT) à Genève et avec des or-ganisations ayant déjà lutté contre le fluor94. Rapidement,
Gérard Vuffray devient l’atout majeur de l’association, car il apporte des réponses précises et complètes aux questions techniques et scientifiques relatives à l’industrie de l’alu-minium et à ses nuisances. Son but est de rassembler des preuves scientifiques démontrant les impacts délétères des émissions fluorées des usines d’aluminium valaisannes, tant sur les cultures, les forêts, le bétail, que sur les hommes95.
Après plus d’un an d’études et de recherches minutieuses, l’ingénieur agronome publie le fruit de son travail dans
89 AEV, François Piot, 1.4, Mobilisation contre la pollution par le fluor : contacts avec les médias, correspondance, papiers divers (1975-1978), « Projet d’une lettre ouverte non datée aux travailleurs d’Aluminium Martigny SA et à leurs organisations syndicales, dans laquelle l’ADENU demande leur soutien ».
90 Propos de l’Union syndicale valaisanne de février 1976 sur sa position vis-à-vis de l’association de défense, cités in Gasche 1982, p. 136.
91 Idem, pp. 103-106.
92 AEV, Gérard Vuffray, 1.1.1/13.2, Fluoroses professionnelles : publications suisses. Fluoroses Valais. Correspondance avec la Caisse nationale d’assurance (1964-1977), « Réponse du 4 janvier 1977 du directeur de la CNA, H. P. Fischer, à la lettre du 6 décembre 1976 de Gérard Vuffray ».
93 Garbely 1989, p. 239.
94 Ibidem.
95 Informations bibliographiques consultées dans l’inventaire du fonds de Gérard Vuffray, disponibles sur www.scopequery.vs.ch.
un document intitulé Dossier fluor96. Il y démontre, à l’aide
d’une documentation pointue et étoffée, que les installations d’épuration des usines d’alu-minium valaisannes sont tech-niquement très en retard97. Au
regard des résultats obtenus ailleurs dans le monde – no-tamment dans des usines amé-ricaines d’Alusuisse – Gérard Vuffray déclare que les firmes valaisannes pourraient, après des mesures d’assainissement, diviser par dix leurs émis-sions fluorées tout en suppor-tant aisément les coûts vu les bénéfices obtenus durant les dernières années98. Grâce à
son immense travail, l’ADENU peut également affronter les usines sur le plan scientifique, juger leurs propos et dénoncer avec exactitude leurs torts.
Une fois les preuves scientifiques rassemblées, l’association doit transmettre ces informations de la manière la plus large possible et mise sur une communication claire et pré-cise qui véhicule des faits irréfutables99. Elle met alors sur
pied des réunions publiques, organise des conférences de presse et publie régulièrement des communiqués. De cette manière, Gérard Vuffray réagit aux explications ou aux
décisions de l’industrie et du gouvernement au nom de l’as-sociation100. Il informe également la population des études
sur la question du fluor. Largement relayés par les journaux valaisans et suisses, ces communiqués traitent des nom-breux aspects de la question du fluor et renseignent la po-pulation sur les derniers événements de l’affaire. Toujours dans le but de rompre le silence, l’association porte ses
96 Dossier fluor 1976.
97 Idem, p. 19.
98 Idem, pp. 25-29 et 35-36.
99 Gasche 1982, p. 130.
100 Idem, p. 131. Journal de Genève, 26 janvier 1977, p. 9.
dénonciations à la radio et à la télévision. Le 15 juin 1976, la Société suisse de radiodiffusion diffuse une émission intitulée « Valais : la guerre du fluor », qui contient notam-ment l’interview du 28 février 1976 de François Piot par José Roy101. La télévision s’intéresse également au scandale
du fluor. En 1976, la Télévision suisse romande (TSR) tra-vaille durant plusieurs mois sur l’élaboration d’un repor-tage pour l’émission Temps présent concernant le scandale du fluor. Mais, au plus grand regret de l’association, le pro-jet est finalement annulé en raison de difficultés102. L’année
suivante, Françoise Carton, journaliste à l’émission Autant savoir de la télévision de Bruxelles, se rend en Valais pour tourner un reportage sur la question du fluor103. Malgré le
mutisme des usines et les inquiétudes du milieu touris-tique, un reportage intitulé « Des pépins dans l’abricot » est diffusé en Belgique104. Le scandale du fluor étant
tou-jours plus important, les journalistes de l’émission Temps présent se remettent au travail durant trois mois pour réa-liser « L’autopsie d’une pollution »105. Selon les archives de
Gérard Vuffray, les deux journalistes se sont longuement entretenus avec l’association de défense qui met à leur disposition tous les documents collectés sur le sujet106.
Malgré une forte pression sur le directeur du magazine d’information, Claude Torracinta, l’émission est diffusée le 27 avril 1978. Le documentaire romand fait alors part des recherches menées sur le fluor – notamment celles de Gérard Vuffray – et expose l’étendue des dégâts occasion-nés sur la végétation, le bétail et l’homme. Il dénonce éga-lement plusieurs éléments de l’affaire : les pratiques et les mensonges des usines d’aluminium, les collusions entre des responsables de l’Etat et de la Confédération et Alusuisse, la
négligence de l’Etat valaisan et son refus d’appliquer les lois, l’attitude de la CNA face à la fluorose et son manque de mesures de prévention et de protection, et l’impuis-sance de l’OFIAMT pour appliquer les lois fédérales. Grâce à ce reportage à grande audience, les éléments scandaleux de l’affaire du fluor sont dénoncés auprès d’un large public, à la grande satisfaction de l’ADENU.
Afin de combattre la pollution fluorée, l’association de dé-fense et ses membres utilisent également les moyens insti-tutionnels à disposition. Pour ce faire, toutes les instances étatiques susceptibles d’apporter leur soutien sont appro-chées, d’abord au niveau cantonal (Conseil d’Etat, Service cantonal de l’agriculture, Service de la protection de l’envi-ronnement, Service cantonal des forêts, Laboratoire canto-nal), puis au niveau fédéral (Stations fédérales de recherches agricoles, Office fédéral de la protection de l’environne-ment, Institut fédéral de recherches forestières, Service fédéral de l’hygiène publique, OFIAMT, CNA, LFEM)107.
L’association demande une intervention de ces instances en appuyant sa requête sur des articles de presse et des preuves scientifiques et juridiques. En 1977, un exemplaire du Dossier fluor leur est également envoyé. Malgré une do-cumentation claire exposant le problème, rares sont cepen-dant les instances qui apportent leur soutien, que ce soit pour des raisons de collusion avec le monde industriel ou faute de moyens.
De leur côté, les députés et membre de l’ADENU Etienne Perrier et Gérard Perraudin, respectivement avocat et porte-parole du Mouvement social indépendant, amènent de nouveau le débat du fluor aux séances du Grand Conseil. Ces politiciens y dénoncent les dégâts causés par
101 AEV, François Piot, 1.4, Mobilisation contre la pollution par le fluor : contacts avec les médias, correspondance, papiers divers (1975-1978), « Lettre du 9 mai 1976 de la Société suisse de radio diffusion à François Piot, qui l’informe de la diffusion de son interview ». Le documentaire « La guerre du fluor » est visible sur rts.ch/archives.
102 Piot 2010, p. 93.
103 Idem, p. 119.
104 Idem, pp. 94-96.
105 TSR, « Autopsie d’une pollution », in Temps présent, 27 avril 1978.
106 AEV, Gérard Vuffray, 1.3/2.
107 AEV, Gérard Vuffray. Informations trouvées à la lecture des correspondances entre ces instances et Gérard Vuffray.