Programa de doctorado en Sociología
Facultad de Ciencias Sociales d’Aménagement du Territoire Faculté des Sciences
LES CHEMINS SINUEUX DU DÉVELOPPEMENT DURABLE Une analyse du discours académique latino-américain
JULIEN VANHULST
Directeurs : Alejandro Pelfini (UAH) Edwin Zaccai (ULB)
Assesseurs : Marie-Françoise Godart (ULB) Antonio Elizalde Hevia (UAH) Fernando Valenzuela (UAH) Christian Vandermotten (ULB) Extérieur : Guy Bajoit (UCL)
Thèse de doctorat en Sociologie et Sciences de l’Environnement
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Remerciements
Je tiens à remercier tous ceux et celles qui m’ont accompagné, soutenu et aidé au cours de ce long voyage et particulièrement ma femme Marcela et ma fille Likán pour leur patience et compréhension. Je tiens aussi à remercier mes directeurs de thèse : Edwin Zaccaï et Alejandro Pelfini pour leur acompagnement, leur disponibilité et leurs précieux conseils. Je remercie également tous les membres du jury qui, depuis les premières épreuves m’ont apporté d’importantes remarques et m’ont aidé à bien structurer ma recherche et mes idées. Je remercie aussi profondément mes parents, Claire et Marcel, et ma sœur, Flore, pour leur confiance et leur foi en cette vieille promesse de voir un jour la chrysalide devenir un papillon. Je remercie aussi très sincèrement ma famille adoptive, Kika, Ricardo et Nacho pour tous leurs bons conseils et enseignements depuis les premières heures sur ce bout de route panaméricaine.
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Résumé
Le présent projet de recherche propose de décrire et d’analyser l’appropriation du discours du développement durable dans la sphère académique en Amérique latine depuis les années 1970. Le cadre théorique croise les approches pluralistes de la modernité et du développement durable. Le cadre méthodologique propose un modèle de recherche hybride qui croise des méthodes quantitative (l’analyse de réseau sur base de la bibliométrie) et qualitative (l’analyse de discours). En complément, certaines interviews en profondeur ont été réalisées auprès de référents du discours du développement durable en Amérique latine. Cette étude contribue aux approches critiques du développement durable en analysant les modes de réception et d’appropriation de ce discours en Amérique latine à partir de la question de recherche suivante : Quelles sont les positions et les spécificités des discours académiques latino-américains dans le champ discursif du développement durable ? L’idée de développement durable se profile vers la fin du XXe siècle. Elle tire ses racines des débats critiques sur les liens entre environnement et développement. Ces discussions se situent à la croisée des critiques de l’idéologie eurocentrique du développement et de la mise en évidence de la crise environnementale planétaire. Elles codifient rapidement une nouvelle équation Société/Environnement et installent l’impératif de soutenabilité socio-environnementale au centre des problèmes fondamentaux dans les trajectoires des sociétés. Cependant, il n’existe pas de réponse universelle au problème de la soutenabilité socio-environnementale ; mais plutôt un large éventail de propositions guidées par des visions du monde spécifiques. Ces propositions sont autant de discours du développement durable qui dialoguent et forgent simultanément un champ de tension entre différentes réponses apportées au problème fondamental du lien d’interdépendance entre les sociétés humaines et leur environnement naturel. Par conséquent, le développement durable ne peut être compris que comme un champ discursif hétérogène.
Notre projet de recherche propose d’analyser à la fois quantitativement et qualitativement la participation des intellectuels latino-américains au champ discursif du développement durable. Les objectifs couvrent trois ordres : (1) un niveau structurel, (2) un niveau micro (actantiel) et (3) un niveau d’analyse de contenu de discours.
• Au niveau structurel, l’objectif central est d’analyser, structurer et cartographier l’agencement du champ discursif latino-américain du développement durable dans la sphère académique. Les objectifs secondaires cherchent à mettre en évidence l’importance relative du champ discursif et ses transformations historiques, la structure et les caractéristiques du champ ainsi que des dialogues interdisciplinaires et internationaux. • Au niveau micro, l’objectif central est de mettre en évidence les acteurs centraux et
intermédiaires ; mais aussi les institutions, équipes et programmes de recherche qui ont eut un rôle essentiel dans la construction de la « pensée environnementale latino-américaine ».
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1. Dans le cadre théorique, nous proposons d’aborder le développement durable comme un « champ discursif » hétérogène construit par les interactions entre différentes réponses au problème fondamental de soutenabilité socio-environnementale. Suivant cette perspective, nous aborderons les modes de diffusion et de réception des discours du développement durable à partir des approches théoriques « pluralistes » de la modernité qui envisagent différentes trajectoires possibles dans la modernité en situation de mondialisation. Ainsi, dans un premier temps, nous réviserons les différentes approches conceptuelles de la modernité en sciences sociales et proposerons d’analyser le champ discursif du développement durable sous l’angle pluraliste. En effet, pour donner du sens aux multiples appropriations du discours du développement durable, il nous paraît important de prendre en considération ces approches théoriques qui cherchent à réinterpréter de façon critique les héritages de la modernité eurocentrique, ainsi que la portée de son négatif particulariste, et d’envisager différentes réponses possibles face à l’impératif de soutenabilité.
Au niveau théorique, les éléments de preuve d’une appropriation active et critique du discours du développement durable dans la sphère académique en Amérique latine permettent de nuancer l’idée d’une colonisation du savoir radicale et d’appuyer l’approche pluraliste de la modernité et ses affinités potentielles avec les approches post-eurocentriques. En effet, la recherche met en évidence qu’il n’y a pas d’uniformité dans la structuration du discours mondial du développement durable (universalisme), pas plus qu’un ensemble de discours inconciliables (particularisme), mais plutôt une pluralité de discours qui peuvent potentiellement au moins s’influencer mutuellement, et au mieux dialoguer et se coaliser (pluralisme).
2. Le cadre méthodologique présente les méthodes et outils proposés pour l’analyse. La plupart des études sur les discours du développement durable utilisent des méthodes qualitatives axées sur des cas sectoriels et/ou spatio-temporels plus ou moins précis. Pour notre étude, nous proposons une méthode hybride qui croise des approches quantitative et qualitative à différentes échelles spatio-temporelles. Au niveau méthodologique, le modèle hybride proposé est potentiellement applicable à d’autres échantillons et réplicable dans le temps. Il permet donc de comparer d’autres résultats à ceux obtenus ici.
Au niveau empirique, l’intérêt de l’étude est de proposer une cartographie complète de l’activité académique latino-américaine dans le champ discursif du développement durable et de montrer la participation active et la tendance critique qui s’en dégagent.
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La dimension qualitative de l’analyse consiste en une analyse de discours. Elle est appliquée à quelques analyses partielles dans l’analyse de réseau et de manière plus systématique pour les discours du Buen vivir qui est devenu central au cours des huit dernières années en Amérique latine. Dans les analyses partielles, nous réviserons brièvement le « Modèle mondial latino-américain » de la Fondation Bariloche, l’Unité « Développement et Environnement » de la CEPAL, la proposition de l’« Écodéveloppement » de Ignacy Sachs, Le rapport « Nuestra propia agenda sobre desarrollo y medio ambiente », La « rationalité environnementale » de Enrique Leff, le « post-développement » de Arturo Escobar, la « Géo-graphie environnementale » de Carlos Walter Porto Gonçalves, la « Conscience d’espèce » et la « Société durable » selon Victor Toledo, et finalement le sous-réseau formé autour de l’« Institut De Estudios Ambientales » en Colombie.
Enfin, nous proposons une analyse en profondeur des discours du Buen vivir. Nous mettrons en évidence l’intérêt contemporain pour le Buen vivir. Nous insisterons sur les acteurs qui portent ces discours et retracerons sa construction, issue de la combinaison de principes cosmologiques des peuples indigènes d’Amérique latine, des contributions contemporaines de certains intellectuels critiques (latino-américains et internationaux) ainsi que de son inclusion dans la sphère politique et de sa fragile institutionnalisation (principalement en Équateur et en Bolivie). Nous verrons aussi, en ligne avec les objectifs d’analyse de contenu, les façons de concevoir la modernité et la question de la soutenabilité ; ainsi que les tensions entre les discours normatifs et les pratiques néo-extractivistes en vigueur en Amérique latine. Cette analyse nous a permis de distinguer trois grands courants du Buen vivir : les courants « Indigéniste », « Socialiste » et « Post-structuraliste ».
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Abstract
This research project intended to describe and analyze the appropriation of the sustainable development discourse in the Latin-American academic field since 1970. The theoretical framework stems from the intersection of the pluralistic approaches to modernity, on the one hand, and of sustainable development, on the other. The methodological framework proposed an hybrid research model which combines quantitative (network analysis based on bibliometrics) and qualitative methods (dicourse analysis). In addition, some in-depth interviews were conducted with leading proponents of the sustainable development discourse in Latin America. This study is aimed at contributing to critical approaches towards sustainable development by analysing the modes of reception and appropriation of this discourse in Latin America departing from the following research question: What are the positions and specificities in Latin-American academic discourse in the field of sustainable development?
The idea of sustainable development makes its appereance towards the end of the twentieth century. Its roots are to be found in critical debates about the links between environment and development. These discussions are located at the crossroads of the criticisms towards the Eurocentric ideology of development and the emerging acknowledgement of the global environmental crisis. This ideas quickly cristalize into a new Society/Environment equation and place the imperative of socio-environmental sustainability as a fundamental question with regard to the trajectories of societies. However, there is no universal answer to the problem of socio-environmental sustainability ; but rather a wide range of proposals guided by specific cosmovisions. These proposals are all part of the sustainable development discourse, interacting and simultaneously forging a field of tension between the various responses to the fundamental problem of the interdependency between human societies and their natural environment. Consequently, sustainable development can only be understood as an heterogeneous discursive field.
Our research project approaches the analysis of the participation of Latin Americans intellectuals in the discursive field of sustainable development from both a quantitative and a qualitative perspectives. The objectives cover three orders: (1) a structural level, (2) a micro level (actor perspective) and (3) a level of discourse analysis.
• At the structural level, the central objective is to analyze, structure, and map the construction of the discursive field of sustainable development in Latin-American academia. The secondary objectives seek to highlight the relative importance of the discursive field and its historical transformations, the structure and characteristics of the field, as well as the interdisciplinary and international dialogs.
• At the micro level, the central objective is to highlight central and intermediary actors; but also the institutions, research teams, and research programs which had a vital role in the construction of the " Latin-American environmental thinking".
• Finally the discourse analysis will highlight the content and singularity of some of the discourses and, more specifically, their modes of conceptualization of modernity and sustainable development, their modes of reference to other discourses (coalition/rupture) and the links between the respective discourse and the socio-historical and ideological context in which they are produced (the connection between experience and interpretation).
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1) In the theoretical framework, we advance the conceptualization ofsustainable development as a heterogeneous "discursive field" built up by the interactions between different responses to the fundamental problem of socio-environmental sustainability. Following this perspective, we will discuss the modes of diffusion and reception of the sustainable development discourse from the perspective of "pluralistic" theoretical approaches to modernity, which consider various possible trajectories of modernity in the context of globalization. Thus, as a first step, we will review the different conceptual approaches to modernity in the social sciences and make the case for the analysis of the discursive field of sustainable development from the pluralistic perspective. In fact, in order to be able to endow the multiple appropriations of the sustainable development discourse with meaning, we believe it is important to take into consideration these theoretical approaches which seek to reinterpret the legacies of the Eurocentric modernity in a critical manner, and to consider various possible responses in face to the imperative of sustainability. This framing situates our theoretical lens in between the extremes of particularism and Eurocentric universalism
At the theoretical level, the evidence of an active and critical appropriation of the sustainable development discourse in the academic field in Latin America allows for a rejection of the idea of a radical colonisation of knowledge and for an endorsement of the pluralistic approach to modernity, and the potential affinities of the latter with post-Eurocentric approaches. In fact, the research highlights that there is neither uniformity in the conformation of the global sustainable development discourse (universalism), nor is there a set of irreconcilable discourses (particularism), but rather a plurality of discourses which may potentially influence each other, at least, and at best interact and coalesce (pluralism).
2) The methodological framework describes the methods and tools proposed for the analysis. Most of the studies that work on sustainable development discourse use qualitative methods focused on more or less accurate sectoral and/or spatio-temporal case-studies. For our study, we propose a hybrid method which combines quantitative and qualitative approaches at different spatiotemporal scales. At the methodological level, the hybrid model we propose is potentially applicable to other samples and replicable in time. Therefore, it allows for comparisons between other results to those obtained here. At the empirical level, the interest of the study is to propose a complete mapping of the Latin-American academic activity in the discursive field of sustainable development, and to show the active participation of Latin-American scholars in a global discourse and the critical trends that emerge from it.
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The qualitative dimension of the analysis consists of an discourse analysis. It is applied to a few partial analyses in the network analysis chapter and more systematically to the Buen vivir discourse - which has become central in the past eight years in Latin America. In partial analyses, we will briefly revise the « Latin American World Model » of the Bariloche Fundation, the CEPAL « Development and Environment » unit, the Ignacy Sachs proposal for a « Ecodevelopment », the report « Nuestra propia agenda sobre desarrollo y medio ambiente », the proposal for an « Environmental rationality » by Enrique Leff, Arturo Escobar’s « postdevelopment », Carlos Walter Porto Gonçalves’s « Environmental Geo-graphy », the « Species Consciousness » and the « Sustainable Society » according to Victor Toledo, and, finally, the sub-network formed around the « Environmental Studies Institute » in Colombia.
Finally, we propose an in-depth analysis of the Buen vivir discourse. We will highlight the contemporary interest for the Buen vivir. We will place our emphasis on actors who support these discourses and outline its construction ; arising from the combination of cosmological principles of Latin America indigenous peoples, the contemporary contributions of some critical intellectuals (Latin American and international) as well as of its inclusion in the political arena and its fragile institutionalization (mainly in Ecuador and Bolivia). We will also outline, in line with the objectives of discourse content analysis, the ways of conceptualizing modernity and sustainability; as well as the tensions between the levels of normative discourse and the neo-extractivist practices prevailing in Latin America. This analysis has allowed us to distinguish three major currents of the Buen vivir: the "Indigenist", "Socialist" and "Post-structuralist" currents.
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Table des matières
INTRODUCTION ... 1
CHAPITRE 1 : Les théories de la modernité globale ... 9
1. Sociologies de la modernité ... 9
2. Les figures théoriques de la modernité: convergence, divergence ou hybridation? ... 13
2.1. Paradigme universaliste : la cage de fer eurocentrique ... 14
2.1.1. Vue d’ensemble du paradigme universaliste ... 14
2.1.2. Le paradigme universaliste dans le paysage latino-américain ... 16
2.2. Paradigme particulariste : anti-modernité ? ... 21
2.2.1. Vue d’ensemble du paradigme particulariste ... 21
2.2.1.1. La postmodernité ... 21
2.2.1.2. Subaltern Studies et Postcolonialisme ... 22
2.2.2. Le paradigme particulariste dans le paysage latino-américain ... 23
2.2.2.1. L’indigénisme ... 25
2.2.2.2. Le projet Modernité/Colonialité ... 26
2.3. Paradigme pluraliste : la modernité diffractée ... 28
2.3.1. Vue d’ensemble du paradigme pluraliste ... 28
2.3.1.1. Multiple modernities (Eisenstadt, Taylor, Arnason et Therborn) ... 28
2.3.1.2. Les « modèles culturels » comme réponse aux « problèmes vitaux de la vie collective » (Bajoit) . 32 2.3.1.3. La conception interprétative de la modernité (Wagner) ... 34
2.3.2. Le paradigme pluraliste dans le paysage latino-américain ... 35
3. Conclusions intermédiaires sur les théories globales de la modernité ... 38
CHAPITRE 2 : Le développement durable: une approche plurielle ... 41
1. Mise en perspective du développement durable sous l’angle pluraliste ... 41
2. La soutenabilité comme problème fondamental de civilisation ... 43
3. Harmoniser les dissonances: les typologies des discours du développement durable ... 45
3.1. Une typologie fondatrice : Anthropocentrisme >< Ecocentrisme ... 46
3.2. Le champ discursif du développement durable comme champ de tensions ... 47
4. La modernité à l’épreuve du problème fondamental de la soutenabilité ... 53
4.1. L’a-modernité (Bruno Latour) ... 55
4.2. La modernité réflexive (Ulrich Beck) ... 57
4.3. La modernisation écologique (Huber, Jänicke, Mol et Spaargaren) ... 59
5. Conclusions intermédiaires sur le développement durable ... 62
CHAPITRE 3 : Cadre méthodologique ... 65
1. L’analyse de discours ... 68
2. L’Analyse de réseau ... 71
3. La bibliométrie ... 73
4. Intégration des trois méthodes ... 75
5. Objet d’analyse et matériel empirique ... 76
5.1. Limites spatiales ... 76
5.2. Chronologie ... 77
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CHAPITRE 4 : Une cartographie du réseau de discours académiques latino-américains du
développement durable ... 83
1. Organisation du matériel empirique et construction des matrices de références ... 84
2. Réseau Latino-américain total (1970-2012) ... 88
2.1. Parenthèse méthodologique : quatre Ego-réseaux à titre d’exemple ... 90
2.2. Mesures sur le réseau Latino-américain ... 99
2.2.2.1. Mesures à partir de l’attribut « pays » ... 105
2.2.2.2. Mesures à partir de l’attribut « discipline » ... 110
2.3. Évolution historique du réseau Latino-américain ... 112
2.3.1. Analyse de la période « pré-Brundtland » (1970-1987) ... 113
2.3.1.1. Le Modèle Mondial Latino-américain de la Fondation Bariloche (A. Herrera) ... 114
2.3.1.2. L’Unité Développement et Environnement de la CEPAL (O. Sunkel et N. Gligo) ... 115
2.3.1.3. L’Écodéveloppement (Ignacy Sachs) ... 118
2.3.1.4. Analyse de la période « pré-Brundtland » selon les attributs Pays et Discipline ... 120
2.3.2. Analyse de la période « post-Brundtland » ... 122
2.3.2.1. Le rapport « Nuestra propia agenda sobre desarrollo y medio ambiente » ... 122
2.3.2.2. Analyse de la période « post-Brundtland » selon les attributs Pays et Discipline ... 125
2.3.3. Analyse de la période « actuelle » ... 126
2.3.2.1. Un sous-réseau central transformationniste ... 128
La « Rationalité environnementale » selon Enrique Leff : ... 128
La théorie du « Post-développement » de Arturo Escobar : ... 132
La “Conscience d’espèce” et la “Société durable” selon Victor Toledo: ... 134
La Géo-Graphie environnementale de Carlos Walter Porto Gonçalves ... 135
2.3.2.1. Le sous-réseau « IDEA » ... 138
2.3.1.2. Analyse de la période « Actuelle » selon les attributs Pays et Discipline ... 139
2.4. Synthèse des résultats des analyses du réseau Latino-américain ... 140
3. Réseau Global total (1970-2012) ... 145
3.1. Mesures sur le réseau Global ... 146
3.1.1. Mesures générales ... 146
3.2.2 Mesures sur les nœuds et distribution des attributs ... 149
3.2.2.1. Mesures à partir de l’attribut “pays” ... 151
3.2.2.2. Mesures à partir de l’attribut « discipline » ... 153
3.3. Évolution historique du réseau Global ... 156
3.3.1. Analyse de la période « pré-Brundtland » (1970 – 1987) ... 157
3.3.1.1. Analyse de la période « pré-Brundtland » selon les attributs Pays et Discipline ... 158
3.3.2. Analyse de la période « post-Brundtland » (1988 – 2002) ... 159
3.3.2.1. Analyse de la période « post-Brundtland » selon les attributs Pays et Discipline ... 161
3.3.3. Analyse de la période « actuelle » (2003 – 2012) ... 161
3.3.3.1. Analyse de la période « actuelle » selon les attributs Pays et Discipline ... 163
CHAPITRE 5 : Les discours du Buen vivir ... 168
1. Les discours du Buen vivir dans le champ discursif du développement durable ... 168
2. La triple hélice des discours du Buen vivir ... 176
2.1. Origines indigènes : le courant « indigéniste » du Buen vivir ... 178
2.2. Entrée dans la sphère politique : le courant « socialiste » du Buen vivir ... 181
2.3. Connexion avec la sphère académique : le courant « poststructuraliste » du Buen vivir ... 187
3. Conclusions sur le discours et les traductions politiques du Buen vivir ... 191
CONCLUSION ... 194
BIBLIOGRAPHIE ... 206
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Index des graphiques
Graphique 1 - Classification des discours du développement durable selon Hopwood et al. 2005 ... 52
Graphique 2 – Les 60 publications les plus influentes parmi 3.334 publications recensées entre 1981 et 2008 par Nuno Quental et Júlia Lourenço (2012) ... 78
Graphique 3 – Evolution des citations du rapport Brundtland entre 1988 et 2005 ... 78
Graphique 4 : Réseau Latino-américain total (1970-2012) ... 89
Graphique 5 : Relations privilégiées du sous-réseau de David Barkin avec l’épaisseur des flèches selon la valeur de la relation ... 95
Graphique 6 : Sous-réseau de David Barkin avec la taille des nœuds différenciée selon leur Indegree ... 97
Graphique 7 : Sous-réseau de David Barkin après application de l’algorithme Spring-Embedded (à gauche : taille des nœuds en fonction de l’Indegree, à droite : taille des nœuds en fonction du Betweenness) ... 97
Graphique 8 : Sous-réseau de David Barkin avec la taille des nœuds en fonction du Indegree et la couleur en fonction du pays d’origine ... 98
Graphique 9 : Sous-réseau de David Barkin avec la taille des nœuds en fonction du Indegree et la couleur en fonction des disciplines des auteurs ... 99
Graphique 10 : Réseau Latino-américain total (1970-2012) ... 100
Graphique 11 : Réseau Latino-américain total (1970-2012) selon K-core ... 102
Graphique 12 : Réseau Latino-américain avec la taille des nœuds selon Indegree ... 104
Graphique 13 : Position relative des différents pays dans le réseau Latino-américain ... 105
Graphique 14 : distribution spatiale des pays et auteurs centraux avec Spring-Embedded ... 109
Graphique 15 : Position relative des différentes disciplines dans le réseau Latino-américain ... 110
Graphique 16 : Position relative des différents pays (à gauche) et disciplines (à droite) dans le réseau Latino-américain pendant la première période (pondéré par Indegree) ... 120
Graphique 17 : Position relative des différents pays (à gauche) et disciplines (à droite) dans le réseau Latino-américain pendant la deuxième période (pondéré par Indegree) ... 125
Graphique 18 : distribution spatiale des disciplines et auteurs centraux avec Spring-Embedded ... 126
Graphique 19 : sous-réseau « Critique » dans la troisième période du réseau Latino-américain ... 128
Graphique 20 : sous-réseau « IDEA » dans la troisième période du réseau Latino-américain ... 138
Graphique 21 : Position relative des différents pays (à gauche) et disciplines (à droite) dans le réseau Latino-américain pendant la troisième période (pondéré par Indegree) ... 139
Graphique 22 : Réseau Global total (1970-2012) ... 145
Graphique 23 : Réseau Global (1970-2012) selon K-core ... 147
Graphique 24 : Position relative de l’Amérique latine dans le réseau Global ... 151
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Graphique 26 : Position relative des différents pays (à gauche) et disciplines (à droite) dans le réseau
Latino-américain pendant la première période (pondéré par Indegree) ... 158
Graphique 27 : Position relative des différents pays (à gauche) et disciplines (à droite) dans le réseau Latino-américain pendant la première période (pondéré par Indegree) ... 161
Graphique 28 : Position relative des différents pays (à gauche) et disciplines (à droite) dans le réseau Latino-américain pendant la première période (pondéré par Indegree) ... 163
Graphique 29 : Auteurs qui évoquent le Buen vivir dans le réseau total de la troisième période ... 169
Graphique 30 : Ego-Réseau de Alberto Acosta au cours de la 2e période ... 170
Graphique 31 : Ego-Réseau de Eduardo Gudynas au cours de la 2e période ... 171
Graphique 32 : Ego-Réseau de Alberto Acosta au cours de la 3e période ... 172
Graphique 33 : Ego-Réseau de Eduardo Gudynas au cours de la 3e période ... 173
Graphique 34 – Publications et citations d’articles sur le Buen vivir au niveau mondial ... 175
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Index des tableaux
Tableau 1 – Comparaison des auteurs représentatifs de la perspective pluraliste ... 40 Tableau 2 – Cadre de typologie de discours environnementaux de John Dryzek ... 50 Tableau 3 – Comparaison des approches et concepts de base des différentes méthodes ... 75 Tableau 4 - Extrait de la matrice directionnelle et valuée issue des citations entre auteurs
latino-américains : ... 85 Tableau 5 - Extrait de la matrice directionnelle et valuée issue des citations entre auteurs latino-américains
(sans autocitations) : ... 86 Tableau 6 – Statistiques générales du matériel empirique ... 87 Tableau 7 - Extrait de la matrice directionnelle et valuée issue des citations entre auteurs latino-américains
(sans autocitations et convertie en valeurs binaires) : ... 88 Tableau 8 – Caractéristiques générales du sous-réseau de David Barkin ... 94 Tableau 9 – Détail des distances géodésiques dans le sous-réseau de David Barkin ... 94 Tableau 10 – Mesures des nœuds centraux et intermédiaires dans le sous-réseau de David Barkin (classés
par ordre croissant selon les résultats respectifs des deux coefficients) ... 96 Tableau 11 – Caractéristiques générales du réseau Latino-américain total ... 101 Tableau 12 – Caractéristiques générales du réseau Latino-américain total différenciées par groupes ... 103 Tableau 13 - Mesures de centralité et d’intermédiation des auteurs du réseau Latino-américain sur l’ensemble de la période de 1970 à 2012 ... 104 Tableau 14 : Proportion de citations émises par pays (intensité de participation) et reçues par pays
(centralité) ... 106 Tableau 15 : connexions et nombre total de citations entre pays ... 106 Tableau 16 : proportion des connexions et nombre total de citations entre pays ... 107 Tableau 17 : Proportion de citations émises par discipline (intensité de participation) et reçues par
discipline (centralité) ... 111 Tableau 18 : connexions et nombre total de citations entre disciplines ... 112 Tableau 19 : proportion des connexions et nombre total de citations entre disciplines (en pourcentage du
total de chaque discipline) ... 112 Tabeau 20 - Classements et mouvements d’auteurs selon les mesures de centralité au cours des différentes
périodes et sur la période globale ... 141 Tabeau 21 - Classements et mouvements d’auteurs selon les mesures d’intermédiation au cours des
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Tableau 24 - Mesures de centralité et d’intermédiation des auteurs du réseau Global sur l’ensemble de la période de 1970 à 2012 ... 149 Tableau 25 – Distribution des références par continent ... 152 Tableau 26 –Distribution des références par disciplines et par continent ... 152 Tableau 27 – Proportion de citations émises par discipline (intensité de participation) et reçues par
discipline (centralité) ... 155 Tableau 28 – Connexion et nombre total de citations entre disciplines ... 155 Tableau 29 : proportion des connexions et nombre total de citations entre disciplines (en pourcentage du
total de chaque discipline) ... 156 Tableau 30 - Mesures de centralité et d’intermédiation des auteurs du réseau Global sur l’ensemble de la
période de 1970 à 1987 ... 157 Tableau 31 - Mesures de centralité et d’intermédiation des auteurs du réseau Global sur l’ensemble de la
période de 1988 à 2002 ... 159 Tableau 32 - Mesures de centralité et d’intermédiation des auteurs du réseau Global sur l’ensemble de la
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Liste des acronymes
ALBA: Alianza Bolivariana para los Pueblos de América Latina (Alliance Bolivarienne pour les Peuples d’Amérique latine)
APED : Asociación Brasileña de Investigación y Enseñanza en Ecología y Desarrollo (Association brésilienne de recherche et enseignement en Écologie et Développement)
BID: Banco Interamericano del Desarrollo (Banque Interaméricaine du Développement)
CAOI: Coordinadora Andina de Organizaciones Indígenas (Coordination Andine des Organisations Indigènes)
CDMAALyC : Comisión de Desarrollo y Medio Ambiente para América Latina y el Caribe (Commission sur le Développement et l’Environnement pour l’Amérique latine et les Caraïbes)
CEPAL : Comisión Económica para América Latina y el Caribe (Commission Économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes)
CIDOB: Confederación de Pueblos Indígenas del Oriente Boliviano (Confédération des Peuples Indigènes de l’Est Bolivien)
CIFCA : Centro Internacional de Formación en Ciencias Ambientales (Centre International de Formation en Sciences de l’Environnement)
CIRED: Centre International de Recherche sur l’Environnement et le Développement
CLACSO : Consejo Latinoamericano de Ciencias Sociales (Conseil Latino-américain de Sciences Sociales)
CMCD : Commission Mondiale de la Culture et du Développement CMED : Commission Mondiale sur l’Environnement et le Développement CNRS : Centre National de la Recherche Scientifique
CONAIE: Confederación de Nacionalidades Indígenas del Ecuador (Confédération des Nationalités Indigènes d’Équateur)
COP: Conférence des Parties
ECOSOC : Economic and Social Council (Conseil Économique et Social de l’ONU)
FAO : Food and Agriculture Organization (Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture)
FLOK : Free/Libre Open Knowledge
GIEC: Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat
IDEA : Instituto De Estudios Ambientales (Institut d’Études Environnementales – Colombie) IIASA : International Institute for Applied Systems Analysis
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ISSC : International Social Sciences Council (Conseil International de Sciences Sociales) ITT : Ishpingo, Tiputini y Tambococha
MIT: Massachusetts Institute of Technology
MST: Movimiento de los trabajadores rurales Sin Tierra (Mouvement des paysans Sans Terre) OCDE: Organisation pour la Coopération et le Développement Économique
ONG : Organisation Non Gouvernementale ONU: Organisation des Nations Unies
ORPALC: Oficina Regional Para América Latina y el Caribe (Bureau Régional pour l’Amérique Latine et les Caraïbes)
PIB : Produit Intérieur Brut
PNUE: Programme des Nations Unies pour l’Environnement
PNUMA : Programa de las Naciones Unidas para el Medio Ambiente (Programme des Nations unies pour l’Environnement)
RICYT : Red de Indicadores de Ciencia y Tecnología (Réseau d’indicateurs de Science et Technologie) SENPLADES : Secretaría Nacional de Planificación y Desarrollo (Secrétariat National de Planification et Développement – Équateur)
UNDP : United Nations Development Programme (Programme des Nations unies pour le Développement)
UNEP: United Nations Environment Programme (Programme des Nations unies pour l’Environnement)
UICN : Union Internationale pour la Conservation de la Nature
UNESCO : United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization (Organisation des Nations unies pour l’Éducation et la Science)
! "! INTRODUCTION
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Dans la seconde moitié du XXe siècle, l’idée de développement s’est imposée comme vecteur central de la modernité eurocentrique. Elle semblait dessiner un horizon universel, calqué sur la tradition occidentale et diffusé à l’ensemble de l’humanité (Escobar, 1991, 1995; Esteva, 2010a, 2010a; Rist, 2001; W. Sachs, 1990, 2010). Mais la voie tracée par l’idéologie occidentale du développement s’est vue confrontée, dans la pratique, à de multiples crises chroniques sur le plan sociopolitique, économique et environnemental. Ce constat empirique se mêlera rapidement aux critiques « post » (Beck, 2001, 2006), post-eurocentriques, postindustrielles, postcoloniales, postmodernes, post-développement, etc. qui proposent de nouvelles perspectives pour l’analyse des trajectoires des sociétés.
Dans le champ plus spécifiquement environnemental, à partir des années 1960, face à la multiplication des preuves tangibles de la responsabilité humaine dans les changements environnementaux globaux, les débats à propos des liens entre développement et environnement se sont intensifiés. La société civile, les gouvernements, les institutions et associations internationales, le secteur privé et académique ont activement participé à ces discussions, construisant simultanément un nouveau champ discursif interdisciplinaire et multi-sectoriel: le champ discursif du développement durable (Adams, 2001; Connelly, 2007; Dryzek, 2005; Hopwood, Mellor, & O’Brien, 2005; W. Sachs, 1999, 2002). Ce nouveau champ discursif se situe justement à la croisée des critiques « post » et de la mise en évidence de la crise environnementale. D’emblée une remarque s’impose sur le choix du terme « développement durable » parmi différents termes possibles (soutenabilité, pensée environnementale, écologie politique, etc.) pour désigner le cadre du champ discursif. Même si elle ne fait pas l’unanimité, l’idée de développement durable s’est installée au cœur des débats sur les liens entre société et environnement dans les politiques publiques, les luttes pour la justice environnementale et sociale, les politiques générales d’entreprise et dans les centres de recherche universitaires. Il est clair qu’elle renferme autant de connotations positives que négatives et qu’elle ne manque pas de critiques ; parfois sur le simple fait que tout développement est forcément sensé être durable ou encore sur sa filiation avec le développement et les contradictions que cet héritage implique. Sans vouloir rentrer dans un débat conceptuel, adoptant une perspective plurielle, le présent travail cherche à mettre en relief les interactions argumentatives entre différents discours, parfois opposés, en tenant compte des approches plus ou moins critiques qui construisent ces discours. Ainsi, et comme nous le verrons avec plus de détails dans le Chapitre 2 consacré au développement durable, le choix du terme « développement durable » n’est pas excluant et englobe tout discours qui cherche à répondre au problème fondamental de la soutenabilité socio-environnementale.
! #! civilisation, nous pouvons avancer que cette pluralité d’approches est inévitable (Connelly, 2007; Davison, 2008; Jacobs, 1999; Soini & Birkeland, 2014; Torgerson, 1995) et forge un champ de tension. Ce que nous proposons de désigner comme le champ discursif du développement durable renvoie donc directement à cet ensemble d’approches différentes, chacune avec ses propres hypothèses sur la nature et les causes du problème de la soutenabilité et ses propres réponses pour les résoudre. Par conséquent, le développement durable ne peut être compris autrement que comme un champ discursif hétérogène.
Les nombreuses analyses des discours du développement durable1, se focalisent généralement soit sur l’une ou l’autre des sphères politique, civile, privée ou académique, soit sur une combinaison de plusieurs de ces sphères. D’autre part, on retrouve différentes manières de donner du sens aux conflits d’interprétation. Certaines propositions plus réductrices schématisent le champ discursif à partir de couples dichotomiques (la plus connue étant sans doute l’opposition entre Anthropocentrisme et Ecocentrisme) ; d’autres proposent une lecture plus complexe sur la façon de situer les positions dans le champ. Bien entendu, toute taxonomie est réductrice et cache un certain degré de complexité en cherchant à donner une consistance aux discours. Les auteurs qui proposent d’assembler les discours du développement durable de manière moins manichéenne s’inclinent vers une interprétation pluraliste, démêlant la polyphonie de discours à partir de critères plus ou moins précis, esquissant un champ de tension entre les différentes perspectives ; et dépoussiérant simultanément la dimension culturelle du développement durable2. Finalement, ces différentes analyses rendent compte des débats dans le champ discursif du développement durable dans une zone géographique plus ou moins délimitée selon les frontières nationales ou selon les catégories Nord- Sud.
L’hétérogénéité du champ discursif du développement durable peut être observée, entre autre, dans la sphère académique. En effet, l'analyse de la production académique permet, d'une part, d'examiner les discours du développement durable dans leurs interactions mutuelles, et de comprendre leurs synergies, leurs hybridations et leurs antagonismes ; et, d'autre part, d'identifier les cadres d’interprétations (culturellement situés), qui conditionnent les discours. Dans le présent travail, nous nous focaliserons sur la sphère académique en Amérique latine. Nous proposons de décrire et analyser, à la fois quantitativement et qualitativement, la participation des intellectuels latino-américains au champ discursif global du développement durable. Notre proposition est de contribuer à une approche critique du développement durable en analysant les modes de réception et d’appropriation de ce discours en Amérique latine ; à partir de la question de recherche suivante: Quelles sont les positions et les spécificités des discours académiques latino-américains dans le champ discursif du développement durable ?
Le cadre théorique croise les perspectives pluralistes de la modernité (Arnason, 2003a, 2003b; Domingues, 2006, n.d.; Eisenstadt, 2000, 2004; Larraín, 1997a, 2005a; Rehbein, 2010, 2013; Therborn, 2003; P. Wagner, 1996, 2008, 2010, 2012, 2013a), et du développement durable (Adams, 2001; Giddings et al., 2002; Hopwood et al., 2005; O’Riordan, 1999; W. Sachs, 1997, 1999; Sneddon, Howarth, & Norgaard, 2006; Vivien, 2005; Zaccaï, 2002, 2011, 2012). Au niveau théorique, un des objectifs de l’étude est d’approfondir la vision pluraliste de la modernité (en explorant l'approche discursive du développement durable et l'explication culturelle de l'hétérogénéité dans ce champ discursif).
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1 Voir chapitre 2 : Le développement durable une approche plurielle
! $! La plupart des études sur le discours du développement durable utilisent des méthodes qualitatives d’analyse de discours axées sur des cas sectoriels ou spatiotemporels plus ou moins précis. Pour le présent travail, nous proposons une optique différente en adoptant un cadre méthodologique hybride qui croise méthode quantitative et qualitative à différentes échelles spatio-temporelles. La dimension quantitative se décline en une analyse de réseau (Degenne & Forsé, 2004; Wasserman & Faust, 1994) réalisée à partir des outils de la bibliométrie (Bellis, 2009; Leydesdorff & Amsterdamska, 1990) ; et plus spécifiquement sur base des publications (entre 1970 et 2012) d'un échantillon primaire de 93 scientifiques latino-américains. La dimension qualitative de l'analyse consiste en une analyse du discours (Dryzek, 1997, 2005; Fairclough & Wodak, 2000; Hajer, 1997, 2002, 2006; Hajer & Laws, 2006; Van Dijk, 2003a, 2006, 2009). Elle est appliquée à quelques analyses partielles incluses dans l’analyse de réseau et à l’analyse en profondeur d’un des discours qui s’est consolidé au cours des sept dernières années en Amérique latine : le discours du Buen vivir3.
Par ailleurs, les travaux qui se penchent plus spécifiquement sur les discours académiques du développement durable en Amérique latine4 se focalisent généralement sur certains auteurs et/ou documents considérés comme centraux. Aucun travail n’a fait une étude systématique du discours académique du développement durable. Ainsi, au niveau empirique, l’intérêt de l’étude est de proposer une cartographie relativement complète de l’activité académique latino-américaine dans le champ discursif du développement durable et de montrer la participation active et la tendance critique qui s’en dégage. Dans cet ensemble, nous distinguerons les auteurs les plus centraux et les auteurs qui jouent le rôle d’intermédiaire mais aussi les institutions qui ont hébergé les projets, les équipes et autres programmes de différent types, qui ont eu un rôle essentiel dans la composition de la « pensée environnementale latino-américaine » ; avec ses propres tonalités, et ses harmonies et dissonances par rapport aux discours globaux.
L'objectif central de cette étude est d'analyser, structurer et cartographier l’agencement du champ discursif latino-américain du développement durable dans la sphère académique et de mettre en évidence les acteurs clés, leur discours et le contexte socio-historique et idéologique dans lequel ils sont produits. Plus spécifiquement, l’analyse de réseau mettra en évidence plusieurs éléments, répondant aux objectifs secondaires : l’importance relative du champ discursif du développement durable en Amérique latine (et ses transformations historiques), la structure et les caractéristiques des contributions académiques latino-américaines dans le champ (objectif descriptif), la structure centre-périphérie du réseau académique latino-américain et les relations avec les auteurs internationaux (objectif descriptif-analytique), les auteurs centraux et leurs relations (objectif descriptif-analytique) et les dialogues disciplinaires et internationaux (objectif analytique).
En complément à l’analyse de réseau, l’analyse de discours permettra, à titre d’illustration, d’approfondir la réflexion sur la position, le contenu et la singularité de certains discours ; de façon partielle avec quelques zooms sur certains acteurs et/ou documents clés dans le chapitre !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
3 Nous utilisons délibérément le terme de « Buen vivir » en espagnol (ou indifféremment l’expression « discours du Buen vivir ») pour désigner un discours spécifique du champ discursif du développement durable en Amérique latine qui s'appuie sur la cosmovision de la plupart des peuples autochtones d'Amérique latine (voir le Chapitre 5 : Les discours du Buen vivir). Dans la littérature, le terme Buen vivir est généralement assimilé au Sumak Kawsay quechua ou au Suma Qamaña aymara. Dans ce travail, nous proposons une distinction sémantique nette entre le discours du Buen vivir et les principes autochtones dont il se nourrit. Les concepts de Sumak Kawsay et d'autres notions similaires se référent à des cosmovisions indigènes incommensurables avec la modernité, et donc intraduisibles dans les catégories de cette dernière. La reconstruction discursive contemporaine de ces notions comme Buen vivir, en revanche, peut être comparée de manière isomorphique et dialogique avec d'autres discours normatifs contemporains, tels que celui du développement durable.
! %! axé sur l’analyse de réseau, et de façon plus centrale dans le chapitre consacré au discours du Buen vivir (pour lequel nous proposons une analyse plus en profondeur sur son émergence, la façon dont il s’est institutionnalisé mais aussi ses contradictions et cooptations). Dans ce cadre, une attention particulière sera portée à la manière de problématiser la modernité, aux modes de références aux autres discours (coalition/rupture) dans le champ, mais aussi aux liens entre le discours et le contexte socio-culturel (la connexion entre l’expérience et l’interprétation). Les interprétations spécifiques du discours du développement durable sont culturellement situées et rendront compte, notamment, des débats nés des critiques post-eurocentriques et plus globalement de l’émergence des théories « post ».
En effet, la ligne de fond de notre analyse s’appuie sur les approches analytiques du discours qui mettent en évidence que c’est à travers le langage ainsi que d’autres actions symboliques que nous comprenons le monde, que nous lui donnons du sens et que nous agissons (i.a. Benton-Short & Short, 1999; Cox, 2012; Darier, 1998; Forsyth, 2003; Harré, Brockmeier, & Mühlhäuser, 1999; Herndl & Brown, 1996; Hulme, 2015; Mühlhäusler & Peace, 2006). Le terme « discours » est utilisé ici, en ligne avec John Dryzek (Dryzek, 1997, 2005; Dryzek & Niemeyer, 2008), Maarten Hajer (Hajer, 1997, 2006, 2006; Hajer & Versteeg, 2005) et Karen Litfin (Litfin, 1994) et plus largement le courant de la Critical Discourse Analysis, dans son double sens d’univers discursif symbolique (une façon partagée d’appréhender le monde) et de pratique discursive (en référence à son potentiel performatif). Cette approche souligne le fait que si le monde matériel existe, il est aussi construit socialement dans une relation dialectique. Ainsi, la matérialité, les relations sociales, les identités et tout ce qui est considéré comme « réel » résulte d’un processus de médiation, d’interprétation et de catégorisation (Jørgensen & Phillips, 2002, p. 1). Par ailleurs, le contexte et les circonstances socio-historiques particulières conditionnent les cadres culturels qui permettent de valider ces catégorisations (Hook, 2001, p. 524; Keller, 2012, p. 52). Ces dernières sont produites et reproduites par les discours qui construisent la réalité de façon spécifique et sont directement liés aux relations de pouvoir entre acteurs sociaux qui cherchent à rendre légitimes et « vraies » certaines représentations et à invalider simultanément d’autres représentations considérées comme « fausses ». Comme nous le verrons, dans les sociétés modernes il n’y a pas un discours vrai, mais plutôt une multitude de discours qui circulent et se construisent les uns par rapport aux autres dans une lutte permanente pour définir légitimement la « réalité » et la trajectoire idéale des sociétés (Arnason, 1991, 2003a; Hajer, 2006; Keller, 2012; P. Wagner, 2008, 2010).
En ligne directe avec cette approche culturelle et discursive, nous postulons que les éléments de preuve d'une appropriation active et critique du discours du développement durable dans la sphère académique en Amérique latine permettent de nuancer l’idée d’une colonisation du savoir radicale et d’appuyer l'approche pluraliste de la modernité et ses affinités potentielles avec les approches post-eurocentriques. En effet, la recherche mettra en évidence qu'il n'y a pas d'uniformité dans la structuration du discours mondial du développement durable (universalisme), pas plus qu’un ensemble de discours inconciliables (particularisme), mais plutôt une pluralité de discours qui peuvent potentiellement au moins s’influencer mutuellement, et au mieux dialoguer et se coaliser (pluralisme).
! &! Les deux premiers chapitres exposent le cadre théorique et conceptuel qui guide la recherche. Dans ce cadre, nous proposons d’aborder le développement durable comme « discours » ou plus exactement comme « champ discursif » hybride et diffus ; fondé sur les interactions entre de multiples discours, culturellement et politiquement localisés, qui cherchent à s’institutionnaliser. Suivant cette perspective, nous aborderons les modes de diffusion et de réception du discours du développement durable à partir des approches théoriques « pluralistes » de la modernité qui envisagent différentes trajectoires possibles dans la modernité en situation de mondialisation. En effet, pour mieux appréhender certaines formes de réception et d’appropriations locales du discours du développement durable il est nécessaire de prendre en considération ces approches théoriques, qui cherchent à réinterpréter de façon critique les héritages de la modernité eurocentrique, ainsi que son négatif particulariste, et d’envisager différentes réponses possibles aux « problèmes fondamentaux de la vie collective », et parmi ceux-ci, le « problème vital de la soutenabilité ». Les différentes réponses au problème vital de la soutenabilité sont construites discursivement et interagissent, forgeant le « champ discursif du développement durable ».
Ainsi, dans le premier chapitre, nous réviserons les différentes approches conceptuelles de la modernité. Soulignons que la modernité n’est pas envisagée ici en tant que période historique mais en tant qu’outil théorique et conceptuel tel qu’il a été forgé en sciences sociales. Ce choix d’aborder les discours du développement durable sous l’angle des approches pluralistes de la modernité permet de réinscrire les débats autour de l’impératif de soutenabilité dans une perspective culturelle, et plus précisément interculturelle, relativisant la prétention de portée universelle des modèles occidentaux (eurocentriques). En effet, les rapports à l’environnement et les rapports aux autres construisent des façons spécifiques de répondre à la question vitale de la soutenabilité socio-environnementale. Ainsi, si la problématique environnementale est devenue centrale ces dernières décennies, la considération de la dimension culturelle dans les manières de l’envisager n’apparaît que timidement vers les années 1990 et plus nettement à partir des années 2000 (Dierckx, 2013; Larrère, 2010) ; et plus particulièrement dans certaines interprétations de la justice environnementale qui recoupent certaines grandes questions mises au centre de la modernité plurielle ; et qui croisent environnementalisme, multiculturalisme, reconnaissance et participation (voir notamment Schlosberg, 1999, 2003, 2004). Si la modernité eurocentrique dominante impose un mode de rapport au monde5, elle est désormais critiquée au nom du pluralisme, du dialogue transculturel, de l’émergence et la valorisation de modèles culturels délibérément marginalisés ; spécialement à la suite de l’émancipation des collectivités qui défendent ces modèles au nom des principes fondamentaux de la modernité : l’autonomie et le choix rationnel. Les discours du développement durable s’inscrivent directement dans ces luttes pour la reconnaissance qui impliquent parfois, comme nous le verrons, une prise de position radicale face au discours dominant. C’est pourquoi nous avons décidé d’asseoir le cadre théorique sur les débats autour de la modernité en tant qu’outil conceptuel pour caractériser la configuration sociale ; et plus exactement les conceptions pluralistes de la modernité (Arnason, 2003a; Domingues, 2006, n.d.; Therborn, 2003; P. Wagner, 1996, 2008, 2010, 2013a). Ce premier chapitre théorique est décliné selon trois grandes figures conceptuelles qui fonctionnent comme cadres paradigmatiques de la modernité : universalisme, particularisme et pluralisme. Chaque figure sera déclinée en deux volets : un volet général et un volet plus spécifiquement axé sur le paysage intellectuel latino-américain. Finalement, une conclusion intermédiaire insiste sur l’approche pluraliste comme voie théorique féconde pour aborder empiriquement le champ discursif du développement durable.
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! '! Le deuxième chapitre est consacré à la problématisation du développement durable sous l’angle de la perspective théorique pluraliste de la modernité. Le développement durable y est considéré comme un « champ de tensions » entre différentes réponses (autonomes et rationnelles) apportées au problème vital de la soutenabilité. Nous évoquerons tout d’abord rapidement l’émergence historique du problème de la soutenabilité et son installation au cœur des débats politiques locaux, régionaux et internationaux. Nous explorerons ensuite différentes typologies des discours du développement durable qui cherchent à donner du sens aux multiples appropriations du discours. Nous insisterons spécialement sur les typologies pluralistes, et plus particulièrement sur les propositions de Wolfgang Sachs (1997, 1999), Chris Sneddon et al. (2006), John Dryzek (1997, 2005) et Bill Hopwood et al. (2005) qui mettent précisément en tension les interprétations dominantes et dominées. Finalement nous reviendrons sur certaines théories qui croisent explicitement la modernité et l’environnement : l’« a-modernité » de Bruno Latour, la « modernité réflexive » d’Ulrich Beck et la « modernisation écologique » de Joseph Huber, Martin Jänicke, Arthur Mol et Gert Spaargaren. Ces théories sont généralement considérées comme variantes du discours du développement durable et s’inscrivent donc directement dans son champ discursif et les interactions symboliques et performatives qui le construisent. Bien entendu, il y en a beaucoup d’autres. Virtuellement, l’ensemble des théories qui s’inscrivent dans le champ discursif du développement durable croisent modernité et environnement avec une certaine inclinaison face à la modernité eurocentrique dominante. Ici, nous réviserons brièvement le contenu de trois de ces théories, la façon d’envisager le problème de la soutenabilité environnementale et leur inclinaison dans les figures théoriques de la modernité.
Le troisième chapitre est consacré au cadre méthodologique qui structure le modèle d’analyse. Au cœur du modèle d’analyse du présent travail se trouve la conceptualisation du développement durable en tant que discours pluriel, multiforme ; un discours itinérant et discontinu inscrit au cœur d’une dynamique de diffusion et d’appropriation (Villalba, 2009) qui forge un champ discursif. Le concept central de « champ discursif du développement durable » est décliné en deux dimensions : la « construction du discours » et l’« interaction discursive ». La construction et l’interaction discursive autour de la question de la soutenabilité seront ici observées dans le champ académique à partir des hypothèses théoriques suivantes (approche déductive): (a) il existe une participation active (position centrale) et critique (spécifique) des acteurs latino-américains dans le champ discursif académique du développement durable, (b) les approches théoriques critiques envers la modernité eurocentrique seront reflétées dans les discours académiques du développement durable (tendances particularistes et/ou pluralistes reproduites dans les discours), (c) les interactions discursives dans le champ du développement durable en Amérique latine confirment l’idée de multidisciplinarité constitutive du développement durable. D’autre part, certaines hypothèses pourront émerger de l’étude (approche inductive) à partir des variables qualitatives attribuées aux auteurs (pays d’origine et discipline): quelle variable permet de comprendre les interactions privilégiées ?, comment sont distribués les canaux d’interactions au niveau régional et international ? ces configurations permettent-t-elles d’éclairer certaines dimensions des théories et recherches sur la circulation du savoir ? Pour tester ces hypothèses, nous combinerons l’analyse de réseau et l’analyse de discours ; ainsi que quelques interviews en profondeur. Ces méthodes d’analyse ainsi que le mode d’échantillonnage et les précisions sur l’objet d’analyse, la construction de l’univers d’auteurs et du corpus empirique sont développés dans ce deuxième chapitre avant de rentrer dans les chapitres d’analyses.
! (! académiques latino-américaines dans le champ discursif du développement durable, et cela sur la période complète de 1970 à 2012 mais aussi historiquement en découpant le réseau en trois périodes : une période « pré-Brundtland » (1970-1987), une période « post-Brundtland » (1988-2002) et une période « contemporaine » (2003-2012). Nous réviserons la morphologie et la configuration de ce réseau, nous pourrons constater la participation active de l’Amérique latine et l’intensification du champ dans le temps. Nous analyserons aussi les modes d’interactions dans le réseau, les auteurs centraux et les sous-réseaux importants (construits sur une base institutionnelle ou épistémique), les interactions à partir du croisement de certaines variables (et plus spécifiquement la variable « pays » qui nous permettra de voir si les auteurs ont consolidé des interactions plutôt subcontinentales ou s’ils se trouvent plutôt connectés avec l’extérieur, mais aussi la variable « discipline » qui met en évidence les éventuelles connexions et spécificités disciplinaires). D’autre part, les analyses du réseau Latino-Américain seront ponctuées d’analyses focales de certains discours ou certains sous réseaux significatifs pour chaque période. Dans ce cadre, nous réviserons brièvement le « Modèle mondial latino-américain » de la Fondation Bariloche, l’Unité « Développement et Environnement » de la CEPAL, la proposition de l’« Écodéveloppement » de Ignacy Sachs, Le rapport « Nuestra propia agenda sobre desarrollo y medio ambiente », Le réseau épistémique construit par les auteurs Enrique Leff, Arturo Escobar, Carlos Walter Porto Gonçalves, Eduardo Gudynas et Alberto Acosta, et finalement le sous-réseau « IDEA » en Colombie. Comme signalé, dans ces analyses focales, nous considèrerons les problématisations de la modernité, les modes de références aux autres discours dans le champ, et le contexte de production du discours.
! )! la légitimation de décisions politiques et de configurations socio-économiques clairement incompatibles avec ses principes constitutifs. Dans ce mouvement de distorsion, c’est surtout la dimension environnementale et plus globalement la tendance à la soutenabilité forte qui se retrouve tronquée malgré le précédent installé avec la reconnaissance constitutionnelle et/ou légale de Droits de la Nature (Acosta, 2008a, 2008b, 2010a, 2012a; Altmann, 2013; Caria & Domínguez, 2014a; Fileccia, Caravaggio, & Conte, 2013; Gudynas, 2009b, 2009d, 2011c). Ainsi, le discours du Buen vivir s’est disloqué et renferme différentes interprétations plus ou moins radicales (B. Fernández, Pardo, & Salamanca, 2014; Gudynas, 2011e, 2013b; Oviedo Freire, 2014; Pellegrini, Arsel, Falconí, & Muradian, 2014). Nous proposons de mettre en évidence cette fragmentation du discours à partir des outils théoriques proposés. Dans ce cadre nous mettrons en évidence trois grands courants du Buen vivir : les courants « Indigéniste », « Socialiste » et « Post-structuraliste ».
! *! CHAPITRE 1 : Les théories de la modernité globale
Les deux premiers chapitres exposent le cadre théorique et conceptuel qui guide la recherche. Dans ce cadre, nous proposons d’aborder le développement durable comme « champ discursif » construit autour des interactions entre de multiples discours, culturellement et politiquement localisés, qui rivalisent pour l’hégémonie6. Suivant cette perspective, nous aborderons les modes de diffusion et de réception du discours du développement durable à partir des approches théoriques « pluralistes » de la modernité qui envisagent différentes trajectoires possibles dans la modernité en situation de mondialisation.
1. Sociologies de la modernité
Dans la théorie sociale, parmi les outils conceptuels utilisés pour interpréter les changements macro-sociaux, la notion de modernité s’est affirmée comme un élément central. En sociologie, classiquement, la modernisation désigne le passage des sociétés traditionnelles aux sociétés modernes. « Historiquement, la modernisation désigne le processus de changement vers les types de systèmes sociaux, économiques et politiques qui se sont développés en Europe occidentale et en Amérique du Nord entre le XVIIe et le XIXe siècle et qui se sont ensuite diffusés aux autres pays européens et, aux XIXe et XXe siècles, à l’Amérique du Sud, l’Asie et l’Afrique » (Eisenstadt, 1966, p. 1). Cette question se trouve aux sources de la sociologie qui propose de donner un sens aux bouleversements sociaux, économiques, techniques, scientifiques et culturels qui marquent les sociétés européennes à partir du XVIe siècle (Baudrillard, 2002).
Suivant ces interprétations, la notion de modernité est utilisée à la fois pour désigner un moment historique mais aussi une série de nouvelles valeurs. En ce sens, elle correspondrait à certains critères émergeants dans la société : la sécularisation, la laïcisation et l’avènement de la Raison pour comprendre le monde (le « désenchantement du monde »), la supériorité des sciences modernes (expérimentales, positives) pour expliquer le monde, la différenciation des fonctions et des institutions de la société, l’idée centrale du progrès et la transformation de la relation au temps désormais tourné vers le futur (toujours meilleur, émancipateur, libérateur). Schématiquement, ce sont ces éléments qui ont été mis en évidence par la sociologie classique et ensuite par le courant structuro-fonctionnaliste et les théoriciens de la modernisation pour installer une différence empirique et conceptuelle entre les sociétés dites « modernes » et les sociétés dites « traditionnelles ». C’est ce que l’on retrouve explicitement ou implicitement dans les différentes dichotomies proposées aux XIXe et XXe siècles, telles que Communauté/Société (Tönnies, Weber), Société féodale/Société capitaliste (Marx), Solidarité organique/Solidarité mécanique (Durkheim), Sociétés simples/Sociétés complexes (Spencer) ou encore dans les pattern variables de Parsons (Bajoit, 1995b; Bonny, 2007; Levy, 2004; Martinelli, 2005).
Cependant, dans la seconde moitié du XXe siècle, cette vision « classique » d’une transformation de la tradition vers la modernité a été fortement remise en question et critiquée du fait de son caractère linéaire, ethnocentrique, évolutionniste et colonialiste. De plus, différents phénomènes mis en évidence récemment (comme celui de la globalisation, de la compression de l’espace et du temps, de l’émergence de dynamiques de transformations divergentes et conflictuelles dans !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
! "+! pratiquement toutes les sociétés du monde, de l’interdépendance croissante entre les sociétés et la mise en évidence du lien vital entre société et environnement, de la crise de l’idée de progrès, etc.) ont fait émerger de nouvelles perspectives théoriques associées à la modernité : la postmodernité (Lyotard, Derrida, Baudrillard, Maffesoli, etc.), la modernité liquide (Bauman), l’hypermodernité (Ascher, Lipovestky), la haute modernité et la modernité tardive (Giddens), la seconde modernité ou modernité réflexive (Beck), la société post-industrielle ou « programmée » (Touraine), la modernité globale (Drilik), les modernités entremêlées (Entangled modernities) (Arnason, Therborn), la troisième modernité (Domingues), les modernités multiples (Eisenstadt, Larraín), les modernisations alternatives (Escobar) ou encore la conception interprétative de la modernité (Wagner). Ces théories déconstruisent principalement l’idée de modernité réduite au seul modèle européen ou « Atlantique » (Rosich & Wagner, à paraître; P. Wagner, 2015). Le problème de l’interprétation « classique » de la modernité se situerait dans l’assimilation de l’idée de modernité à sa mise en forme dans la société européenne, dans l’amalgame entre le discours sur la modernité (aspect normatif) et une pratique et des institutions spécifiques aux sociétés européennes (aspect empirique) (Castoriadis, 1990; P. Wagner, 1996, 2008, 2012, 2013b).
Bien entendu, toutes ces théories ne sont pas similaires et n’adoptent pas une position équivalente face au discours « classique » de la modernité. La position la plus diamétralement opposée apparaît à la fin des années 1970, début des années 1980, avec le courant postmoderne qui postule la dissolution des éléments constitutifs de la modernité (tels que la rationalité scientifique, le technocentrisme et l’idée de progrès perpétuel) et donc de la modernité elle-même. Cette opposition polaire entre modernité et postmodernité a suscité un long débat qui a quelque peu « ankylosé » (Giddens, Beck, & Lash, 2000) l’innovation conceptuelle à propos de la modernité. Vers la moitié des années 1990, toujours dans le but de donner du sens aux transformations socio-culturelles, certaines propositions cherchent à explorer l’espace intermédiaire dans le continuum Modernité-Postmodernité afin de dépasser les conceptions aporétiques de la modernité « classique » et de la chronique de sa mort annoncée.