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Submitted on 14 May 2020
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Main et Cognition : les relations bi-directionnelles entre processus cognitifs et motricité manuelle
Arthur-Henri Michalland
To cite this version:
Arthur-Henri Michalland. Main et Cognition : les relations bi-directionnelles entre processus cognitifs et motricité manuelle. Sciences cognitives. Université Paul Valéry Montpellier 3, 2019. Français.
�tel-02574831�
Délivré par l’Université Paul-Valéry Montpellier
Préparée au sein de l’école doctorale 60 Et des unités de recherche
Epsylon (EA 4556) et LIRMM (UMR 5506) Equipes DynaCSE et IDH
Spécialité : Psychologie Cognitive
Présentée par : Arthur-Henri Michalland
Main et Cognition :
les relations bi-directionnelles entre processus cognitifs et motricité manuelle
Soutenue le 6 septembre 2019 devant le jury composé de
Edouard Gentaz, PR, Université de Genève Rapporteur
Solène Kalénine, HDR, CNRS - Université de Lille Rapportrice
Anna Borghi, Associate Professor, Roma University Examinatrice
Vincent Dru, PR, Université Paris Nanterre Examinateur
Véronique Perdereau, PR, Sorbonne Université Examinatrice
Philippe Fraisse, PR, Université de Montpellier Directeur de thèse
Denis Brouillet, PR, Université Paul-Valéry Directeur de thèse
Résumé
La thèse que nous soutenons ici est que le sens haptique influence les processus cognitifs humains. Nous nous sommes intéressés aux processus mnésiques, perceptifs et moteurs, en nous appuyant sur deux notions utilisées dans les théories computationnelles et incarnées du contrôle moteur : la récurrence des patterns sensorimoteurs et l’anticipation sensorielle qui en découle. Notre premier axe de recherche étudiait les relations entre l’anticipation de propriétés haptiques d’un geste, la reconnaissance d’objets et la sélection d’une saisie.
Le second axe s’intéressait au lien entre l’anticipation haptique et la latéralisation d’une action, ainsi qu’au rôle de cette anticipation dans la prise en compte de caractéristiques spatiales et émotionnelles pour sélectionner et initier un geste. Le dernier axe portait sur les stratégies motrices mises en place par l’être humain en fonction de la précision des anticipations haptiques, et tentait de cerner des paramètres susceptibles de faciliter l’interaction humain-robot. De manière générale ce travail montre que le sens haptique accompagne le mouvement qui repose sur des boucles perception-action possédant des étendues temporelles différentes, de la sélection de l’action à ses conséquences sensorielles terminales pour la plus longue, de l’afférence haptique à l’efférence vers les motoneurones alpha pour la plus courte. Il ressort que le sens haptique est à la base de ces boucles aux étendues temporelles variées, et joue un rôle dans des fonctions cognitives majeures.
Mots-clés : Enaction, Cognition, Haptique, Motricité, Inter. Humain-Robot (HRI, HRC) This thesis suggests that the haptic sense influences human cognitive processes. We were interested in mnesic, perceptive, and motor processes, and relied on two concepts from computational and embodied theories : recurrent sensorimotor patterns and the sensory anticipation that emerges from them. Our first line of research focused on the connections between anticipation of haptic features of a gesture, object recognition, and grip selection. The second line focused both on the link between haptic anticipation and action lateralization and on the impact of this anticipation on taking spatial and emotional clues into account to select and initiate an action. The third line focused on the motor strategies used by participants depending on the precision of their haptic anticipation, and tries to define control parameters that may facilitate human-robot interactions. Overall, this work shows that the haptic sense accompanies perception-action cycles of different durations, the longest being from action selection to its sensory terminal feedback, the shortest from the haptic afferent to alpha neuron efferent. The haptic sense is at the foundation of these cycles, and play a role in major cognitive functions.
Keywords : Enactivism, Cognition, Haptic, Motricity, Human-Robot Inter. (HRI, HRC)
Remerciements
Je tiens à remercier tout particulièrement mes directeurs de thèse : Denis Brouillet et Philippe Fraisse. Le premier pour son soutien inconditionnel, pour cet échange qui dure depuis maintenant sept ans et qui a commencé par mon initiation à la méthode expérimentale, mais aussi aux multiples aspects de la recherche dans lesquels il m’a tou- jours accompagné tout en me laissant une liberté suffisante pour me responsabiliser et me construire. Le second pour avoir accepté une collaboration entre deux mondes qui ne parlent pas le même langage et qui a pris du temps pour m’apprendre, me guider dans la découverte de ce nouveau monde, ainsi que pour s’adapter aux concepts et pensées dont je viens, et nous permettre des échanges qui ont transformé ma vision de la recherche.
Leur aide, leurs apports, et l’opportunité qu’ils m’ont offerte a transformé ma vie, j’espère que je saurai leur faire honneur dans l’avenir.
Je remercie aussi sincèrement les membres du jury d’avoir accepté d’évaluer mon tra- vail. Leur participation à ce processus est d’une grande importance pour moi. Merci à Solène Kalénine et Édouard Gentaz d’avoir accepté d’être rapporteurs. Merci à Anna Borghi, Véronique Perdereau, et Vincent Dru d’avoir accepté d’être examinateurs.
Mon cœur va à ma fiancée, Céline Castronovo, qui a supporté mes nombreux ronchon- nements, mes doutes, et les nombreuses heures passées à mon bureau, en restant la femme que je n’aurai osé espérer avoir à mes côtés. Elle aura toujours été, avant même le début de cette thèse, et sera toujours le déclencheur qui me pousse à me dépasser. Il va aussi à ma sœur, le rayon de soleil que j’ai vu grandir, et qui je l’espère continuera à m’éclairer toute ma vie.
Naturellement, ce travail n’aurait jamais vu le jour sans les discussions, les échanges,
et l’aide des collègues doctorants, docteurs, et enseignants-chercheurs avec qui j’ai eu
le bonheur d’interagir. Je les remercie du fond du coeur, ils sont le ciment qui assure
la stabilité de cet édifice en perpétuelle construction. Je remercie notamment Philippe
Servajean (qui a pris une semaine entière pour m’aider dans certains traitements et me
redonner courage !) et Johan Briglia car les débats autour d’un verre avec eux ont mené
à une amitié sincère et véritable qui me tient à cœur, et tout particulièrement Guillaume
Thébaut qui enrichi considérablement ma pensée et mon travail par ses réflexions et à
travers notre collaboration, Romàn Josa, Thomas Camus, Fabrice Da Silva, Anne-Claire
Large, Clémence Mazzocco, Audrey Milhaud, Caroline Vagnot, Adrien Pajon, Benjamin
4 Navarro, Firas Kaddachi et Sonny Tarbouriech qui m’ont fait bénéficié de leur savoir et m’ont appris que la recherche était un plaisir à partager ; Lionel Brunel, Christophe Gernigon et Abderrahmane Kheddar pour m’avoir accueilli dans leurs équipes et guidé dans ma participation à un travail collaboratif ; Raphaël Trouillet, Thibaut Brouillet, André Crosnier, et Jean Daunizeau pour leurs conseils de lecture et leur gentillesse envers un doctorant débutant, voir même un étudiant novice pour certains. Je remercie aussi Jérôme Maître, Corinne Crespe, Nicolas Serrurier, Guylaine Martinoty, Fara, et les femmes du bureau des doctorants, dont le travail m’a permis de me consacrer à la recherche et l’enseignement, d’assister à des congrès, et de soutenir cette thèse.
Je remercie Vincent Dérozier qui a fabriqué le dispositif de réponse composé de cap- teurs de pression et de moteurs permettant de faire vibrer le dispositif. Sans son aide, toute une partie de cette thèse n’aurait jamais vu le jour. Je remercie Robin Passama qui à mon arrivée au LIRMM, face à ma méconnaissance profonde des ordinateurs, m’a conseillé d’apprendre les bases du langage C ; ainsi que Jean-Pierre Rivet qui a pris le temps de m’expliquer ces bases dans le lieu magnifique qu’est l’observatoire de la Côte d’Azur. Sans eux et l’introduction à Matlab dont m’a fait bénéficié Philippe Fraisse, je n’aurai jamais découvert la programmation informatique, qui a considérablement enrichi mon travail. Je remercie Marc Gouttefarde de m’avoir laissé assister à son cours sur les robots manipulateurs et d’avoir répondu à mes questions de novice avec bienveillance, ainsi que ses élèves qui m’ont aidé à comprendre des concepts qui m’étaient inconnus.
Je remercie aussi mes amis, particulièrement JC, Joce et Guillaume qui ont toujours été là pour moi, avec qui j’espère discuter encore longtemps dans l’ambiance chaleureuse qu’ils créent ; ma famille et en particulier mon oncle et tante "gombolo", Daniel et Sam, qui m’ont accueilli à Montpellier dès le début de mes études de Psychologie, et ont rendu ma vie dans cette ville douce et simple ; ainsi que ma marraine qui a, discrètement mais sûrement, suivi mon parcours depuis mon entrée à l’université, il y a maintenant bien longtemps.
Je remercie surtout mes parents qui m’ont donné, et me donnent encore, l’amour
qui me permet aujourd’hui d’aimer à mon tour. Ils m’ont offert une éducation dont je
découvre encore chaque jour les bienfaits, se sont inquiétés, m’ont porté et soutenu quand
je ne trouvais ni ma voie ni mon but, et ont continué quand je les ai trouvés. Les mots ne
peuvent pas dire ce qu’ils m’ont apporté. Je leur dédie ce travail, qui est aussi ma manière
de les remercier.
Financement
Cette thèse a été financée par une allocation de recherche du Ministère de l’Enseigne- ment Supérieur et de la Recherche assignée par l’Université Paul-Valéry Montpellier.
Elle a été réalisée au sein des équipes de recherche DynaCSE du Laboratoire Epsylon
(EA 4556), et IDH du LIRMM (UMR 5506), ainsi que de l’École Doctorale 60 « Territoires,
Temps, Sociétés et Développement ».
« Seule la vie ne revient pas ; on ne peut la reprendre ni la ravoir, quand elle a des dents franchi la clôture.
-Donne moi l’amour, le désir, par lesquels tu terrasses tous les immortels et tous les hommes-qui-meurent. »
Homère, L’iliade
« Réagir contre l’humeur ce n’est point l’affaire du jugement ; il n’y peut rien ; mais il faut changer l’attitude et se donner le mouvement convenable ; car nos muscles moteurs sont la seule partie de nous mêmes sur laquelle nous ayons prise. »
Alain, Propos sur le bonheur
« Par les mains ? Trevize avait toujours plus ou moins imaginé que le jour où l’on communiquerait par la pensée avec un ordinateur, ce serait par l’entremise d’un casque placé sur la tête et bardé d’électrodes sur les yeux et le crâne.
Les mains ? Les mains ? Mais pourquoi pas ? »
Isaac Asimov, fondation foudroyée
Sommaire
Introduction 1
1 La main humaine 3
1.1 Développement du membre supérieur . . . . 3
1.2 Anatomie de la main humaine . . . . 5
1.2.1 La peau . . . . 6
1.2.2 Le système musculaire . . . . 6
1.2.3 Le squelette . . . . 7
1.2.4 Les doigts . . . . 7
1.3 Synthèse . . . . 8
2 Contrôle moteur de la main : Substrat anatomique 9 2.1 Le système haptique . . . . 9
2.1.1 Les récepteurs . . . 10
2.1.2 Les fibres nerveuses et les circuits cérébraux . . . 13
2.2 Contrôle musculaire . . . 15
2.3 Perception haptique et motricité . . . 16
3 Contrôle moteur de la main : Substrat cognitif 19 3.1 Matrice corporelle et Modèles computationnels . . . 19
3.1.1 Développement de la matrice corporelle . . . 20
3.1.2 Modèles internes, Modèles stochastiques, et Point d’équilibre . . . 22
3.2 La théorie idéomotrice . . . 28
3.3 Énaction . . . 34
3.3.1 Énaction, Sciences Cognitives et Robotique . . . 36
4 La manipulation en robotique 40 4.1 Modèle géométrique, cinématique et dynamique . . . 41
4.1.1 Le modèle géométrique (kinematics) . . . 41
4.1.2 Le modèle cinématique (differential kinematics) . . . 44
4.1.3 Le modèle dynamique (dynamic model) . . . 44
4.2 Génération de mouvement . . . 45
4.3 Commande du mouvement . . . 47
SOMMAIRE
4.3.1 Commande en position . . . 48
4.3.2 Commande en effort . . . 49
4.4 Un retour sensoriel grâce aux capteurs proprioceptifs et extéroceptifs . . . 50
5 Expérimentations 53 5.1 Sélection de l’action : une mémoire des signaux haptiques ? . . . 58
5.1.1 A comparison between human micro-affordances and computational classification . . . 58
5.1.2 Object recognition and grip selection : an haptic memory . . . 66
5.1.3 Conclusion de la partie 5.1 . . . 80
5.2 Anticipation des signaux haptiques et latéralité de l’action . . . 81
5.2.1 Anticipating haptic features, Right is not left regarding pressure modulation . . . 81
5.2.2 Pressure modulation with emotionally valenced objects . . . 99
5.2.3 Grasping a chestnut burr : Manual laterality in action’s coding stra- tegies . . . 105
5.2.4 Conclusion de la partie 5.2 . . . 129
5.3 Des échanges entre anticipation et réafférences haptiques . . . 130
5.3.1 Weight and haptic feedback in object’s displacement trajectories . . 130
5.3.2 Conclusion de la partie 5.3 . . . 151
6 Discussion générale 153 6.1 Main humaine, système haptique et cognition . . . 153
6.2 Rappel des travaux et perspective théorique . . . 156
6.3 Limites et perspectives méthodologiques . . . 159
6.3.1 Sélection de l’action : une mémoire des signaux haptiques ? . . . 159
6.3.2 Anticipation des signaux haptiques et latéralité de l’action . . . 160
6.3.3 Des échanges entre anticipation et réafférences haptiques . . . 162
6.4 Conclusion générale . . . 164
Bibliographie 164
A Degrés de liberté du membre supérieur : I
B Résultats des pré-tests
et Matériel Expérimental II
B.1 A comparison between human micro-affordances and computational clas-
sification . . . II
B.2 Object recognition and grip selection : an haptic memory . . . III
B.3 Anticipating haptic features,
Right is not left regarding pressure modulation . . . V B.4 Pressure modulation with emotionally valenced object . . . VIII B.5 Grasping a chestnut burr : Manual laterality in action’s coding strategies . VIII B.6 Weight and haptic feedback in object’s displacement trajectories . . . X
C Publications Associées XI
D Communications XV
E Formations suivies XVII
F Thesis short english version XVIII
Introduction
L’homme pensait avec ses mains. C’étaient ses mains qui répondaient à sa curiosité, qui tâtaient et pinçaient et tournaient et levaient et soupesaient. Il y avait bien des animaux dotés d’un cerveau de taille respectable mais dépourvus de mains et c’était là ce qui faisait toute la différence.
Isaac Asimov (1983), fondation foudroyée, p.87.
Une telle citation pourrait résumer cette thèse qui s’est intéressée au sens haptique, ou tactilo-kinesthésique, en tant que médiateur de nos interactions avec le monde. Si ces interactions impliquent l’ensemble de notre corps et de nombreux sens, la main et le sens haptique y occupent une place particulière, la première en étant notre moyen privilégié de manipulation du monde, le second en étant une condition nécessaire de l’efficacité de ces manipulations. Mais restreindre le sens haptique à une interface entre le corps et le cerveau reviendrait à oublier le rôle que notre expérience sensible du monde joue dans notre cognition. C’est précisément l’objectif de cette thèse : montrer que le sens haptique joue un rôle dans les fonctions cognitives que sont la mémoire, la perception, et le contrôle moteur.
Ce travail est structuré en six chapitres : dans le premier nous décrivons le développe-
ment du membre supérieur et l’anatomie de la main humaine pour arriver au constat que
celle-ci, couplée à la bipédie, est effectivement un moyen de manipulation particulièrement
bien conçu. Dans le second chapitre nous abordons le substrat anatomique qui permet
le contrôle moteur de cette main : les récepteurs, les fibres nerveuses et les circuits céré-
braux dédiés à la perception haptique et au contrôle musculaire. Ce second chapitre est
l’occasion pour nous de souligner l’importance de considérer le sens haptique en tant que
tel, tout en mettant en avant l’intrication des systèmes dédiés à la motricité et à la per-
ception haptique que nous formalisons comme un cycle, ou une boucle perception-action
permanent(e). Le troisième chapitre porte sur le substrat cognitif qui permet le contrôle
moteur : les relations variées entre perception, mémoire, et motricité qui aboutissent à
un contrôle moteur efficient et adapté. Les différentes théories présentées portent sur la
sélection d’un geste, sa planification, son exécution, et les implications de tels gestes sur
notre perception du monde. Toutes s’accordent sur un point : l’anticipation des proprié-
tés haptiques d’une action, par le biais de modèles computationnels, de représentations
communes, ou de patterns sensorimoteurs récurrents, est un aspect incontournable de nos
mouvements quotidiens. Le quatrième chapitre s’intéresse à la manipulation en robotique
et plus particulièrement aux différents modèles qui permettent la commande d’un mouve-
Introduction
partie est aussi l’occasion de montrer que le contrôle d’un mouvement ne peut se passer de retours sensoriels, en mettant l’accent sur les retours proprioceptifs et tactiles.
Le cinquième chapitre comporte les expériences que nous avons menées pour tenter de préciser le rôle du sens haptique dans la cognition. Il est découpé en trois axes d’études : le premier axe porte sur la reconnaissance d’objets et la sélection d’une saisie, à travers une simulation présentée sous la forme d’un proceeding et une expérience. Le second axe d’étude porte sur la latéralisation de l’action en s’intéressant à l’impact que le sens haptique peut avoir sur l’utilisation de la main gauche et de la main droite, et ses réper- cussions sur la perception. Ce second axe est composé de trois expériences, la première correspondant à un article soumis et la dernière à un article accepté. Le dernier axe se penche sur le rôle conjoint des signaux haptiques effectifs et anticipés dans une tâche de déplacement d’objets. Il est composé de deux volets, le premier porte sur les stratégies motrices utilisées par les participants, le second compare la simulation d’un bras ma- nipulateur aux trajectoires humaines pour tenter de déterminer des délais de feedbacks susceptibles de faciliter l’interaction humain-robot.
Le dernier chapitre est consacré à la discussion où nous présentons les apports de ce
travail ainsi qu’une perspective théorique à explorer, puis les limites de chacune de nos
études associées à des propositions pour y remédier.
Chapitre 1
La main humaine
L’objectif de ce chapitre initial, est d’offrir une vision générale de la main humaine et de son fonctionnement. Nous ne prétendons pas à l’exhaustivité tant le nombre de spécialités nécessaires pour en rendre compte est grand. Aussi, tout en abordant la question de façon générale, notre description de la main s’orientera progressivement vers les fonctions qu’elle sous-tend : la préhension et la perception haptique. Le rappel des connaissances, du développement fœtal de la main jusqu’au contrôle moteur, nous amènera à la conclusion que le corps entier participe à la cognition, et que la distinction faite entre système moteur et système perceptif devient floue lorsque l’on considère la cognition comme dédiée à l’anticipation des propriétés haptiques de nos interactions avec le monde.
1.1 Développement du membre supérieur
Le développement fœtal, ou organisation du corps humain, suit de nombreux stades classiquement dévoués à différentes parties de l’anatomie humaine (axe nerveux et tube neural, crêtes neurales, face et cou, membres, organes internes, coeur, appareil digestif et respiratoire).
Nous aborderons ici le développement non pathologique du membre supérieur. L’or- ganisation des membres supérieurs est similaire à celle des membres inférieurs, elle se décline autour du stylopode (humérus pour le membre supérieur, fémur pour le membre inférieur), du zeugopode (ulna et radius, ou tibia et fibula), et de l’autopode (poignet et main, ou cheville et pied) et dépend des phénomènes de reconnaissance cellulaire, de prolifération, de migration, et d’apoptose (Purves et al., 2011; Robert, 2019; Steyer, 2009;
Lazorthes, 1971).
L’ébauche des membres supérieurs humains apparaît lors de la 4
esemaine de gestation.
Les membres apparaissent d’abord sous la forme de bourgeons avec la prolifération intense de cellules (cf Figure 1
1). Cette prolifération va entraîner la formation de la crête apicale dermique, cruciale pour le développement du membre supérieur (Robert, 2019; Steyer, 2009; Lazorthes, 1971).
1. Les images présentées dans cette partie proviennent de l’Encyclopédie Universalis c, qui a gra- cieusement accepté que nous les reproduisions ici.
La main humaine 1.1. Développement du membre supérieur
Figure 1 – Embryon humain à 4 semaines ( c Encyclopédie Universalis).
À la fin de la 5
esemaine certaines cellules vont se différencier en myoblastes qui se répartissent en deux contingents : l’un dorsal qui formera les muscles extenseurs, l’autre ventral qui formera les muscles fléchisseurs. En parallèle le neuroépithélium (tissu em- bryonnaire commun à la peau et aux nerfs) se multiplie puis se différencie en lignées cellulaires, dont le neuroblaste qui donnera les neurones moteurs, sensitifs, et sympa- thiques. Le développement de la peau commence aussi entre la 5
eet la 7
esemaine. Durant cette période le derme et l’épiderme commencent à être formés, et des terminaisons appa- raissent qui prendront en charge dans le derme la sensibilité cutanée : capteurs sensibles à la pression, à la chaleur, à la douleur (Kapandji, 2011; Dubertret, 2019; Lazorthes, 1973).
À la 6
e-7
esemaine, les massifs musculaires s’individualisent, et sont séparés par le développement des matrices cartilagineuses. À partir des matrices cartilagineuses vont peu à peu se former les os : les os du stylopode seront les premiers à se former, suivis des os du zeugopode, puis de l’autopode. Le phénomène d’apoptose (ou mort cellulaire) entraînera alors la séparation des doigts et l’apparition des cavités articulaires (Kapandji, 2011; Robert, 2019; Steyer, 2009; Lazorthes, 1971).
Dans le dernier stade d’organisation, l’ossification se termine doucement, et les doigts
finissent leur croissance fœtale. À la 8
esemaine, les articulations et les trois segments de
chaque membre sont clairement apparus. Vers le troisième mois l’hypoderme commence
à se différencier, des bourgeons apparaissent sur l’épiderme, qui formeront plus tard les
glandes sudorales, les glandes sébacées et les follicules pileux. En parallèle certaines cellules
du derme forment progressivement les annexes (poils et ongles). L’épiderme s’épaissit tout
au long de la gestation et n’arrivera à maturité qu’après l’accouchement, au contact de
l’air (Robert, 2019; Dubertret, 2019; Kapandji, 2011; Lazorthes, 1971)(cf Figure 2).
La main humaine 1.2. Anatomie de la main humaine
Figure 2 – La peau est composée de trois couches successives : l’épiderme, en contact direct avec l’air, le derme situé sous l’épiderme, et l’hypoderme situé sous le derme ( c Encyclopédie Universalis).
La croissance du membre supérieur continuera ensuite jusqu’à la maturation et la soudure du cartilage de croissance (cf Figure 3). Cette croissance varie d’un individu à l’autre et au cours du développement, elle est extrêmement rapide dans les premières années de la vie et se stabilise à partir de 5 ans. Elle perdurera de la naissance d’un individu jusqu’à ses 17 ans environ (Robert, 2019; Rollin et al., 2019).
Figure 3 – La croissance de la main chez l’enfant ( c Encyclopédie Universalis).
1.2 Anatomie de la main humaine
Nous nous concentrerons ici sur certains points clés de l’anatomie de la main tout en
tentant de décrire chacun de ses éléments brièvement.
La main humaine 1.2. Anatomie de la main humaine
1.2.1 La peau
La peau palmaire (à l’intérieur de la main) est résistante grâce à l’épaisseur du derme et de l’épiderme. Les trois couches de la peau adhérant à des structures fibreuses attachées aux os assurent un contact stable, renforcé par la déformabilité des coussinets adipeux. La peau dorsale présente des caractéristiques opposées : fine, lâche et souple pour autoriser la flexion des doigts. (Boutan & Casoli, 2009; Netter, 1989).
1.2.2 Le système musculaire
L’appareil musculaire est composé de deux systèmes : un système long extrinsèque et un système court intrinsèque. Le système long extrinsèque est composé de muscles de l’avant bras dont les tendons passent à travers le canal carpien (au niveau du poignet) à destination des deux phalanges distales de chaque doigt pour les muscles fléchisseurs (principalement le fléchisseur commun superficiel et le fléchisseur commun profond, s’in- sérant respectivement sur la deuxième et la troisième phalange). Les tendons extenseurs agissent quant à eux sur les trois phalanges de chaque doigt. Ce système musculaire ne permet pas d’assurer l’extension ou la flexion complète des doigts. Le second système est intrinsèque à la main, et composé de muscles courts qui vont se charger principalement de la stabilisation de la main, en assurant notamment la cohésion des différents segments de celle-ci (cf Figure 4). Ce sont des muscles de finesse, ils participent à la flexion, l’exten- sion, et aux mouvements de latéralité des doigts, permettant de les rapprocher entre eux (adduction) ou de les écarter (abduction), et jouent un rôle important dans la rotation du pouce (Boutan & Casoli, 2009; Gillot et al., 2019; Kapandji, 2011).
Figure 4 – Musculature de la face palmaire de la main ( c Encyclopédie Universalis).
La main humaine 1.2. Anatomie de la main humaine
1.2.3 Le squelette
L’ossature de la main est composée de trois grandes structures : le carpe (qui cor- respond aux os du poignet), le métacarpe (qui correspond aux os de la paume), et les phalanges (les os des doigts, cf Figure 5). La mobilité articulaire de la main augmente donc dans l’axe proximal-distal : le carpe est plutôt fixe, le métacarpe semi-rigide et les phalanges mobiles (Boutan & Casoli, 2009; Kapandji, 2011), ce qui permet à la fois une cohésion avec l’axe de l’avant bras et la mobilité de l’effecteur. L’ensemble du squelette de la main présente une double concavité transversale (du pouce au cinquième doigt) et longitudinale (du poignet au bout des doigts) offrant de nombreuses possibilités de mou- vement et de prise (Boutan & Casoli, 2009; Gillot et al., 2019; Kapandji, 2011; Netter, 1989).
Figure 5 – Le squelette de la main (face palmaire, c Encyclopédie Universalis).
1.2.4 Les doigts
Les doigts peuvent bouger de manière plus ou moins indépendante selon les connexions inter-tendineuses et la différenciation des muscles extrinsèques et intrinsèques. Ainsi l’in- dex est particulièrement indépendant, il peut se plier au niveau de toutes les articulations sans entraîner les autres doigts ; l’auriculaire est le moins indépendant. Chaque doigt pos- sède donc des caractéristiques favorables aux actions communes avec les autres doigts ou aux actions indépendantes. L’index et le majeur sont utilisés dans la grande majorité des prises et des manipulations alors que l’annulaire et l’auriculaire permettent d’assurer les prises de force(Boutan & Casoli, 2009; Kapandji, 2011).
Le pouce joue évidemment un rôle capital dans la préhension. Sa particularité repose
principalement sur l’articulation trapézo-métacarpienne (entre le poignet et le premier mé-
tacarpien), qui comporte trois degrés de liberté (flexion-extension, abduction-adduction,
La main humaine 1.3. Synthèse autres doigts lors de la préhension d’objets, ce qui facilite les manipulations précises. Ce changement d’orientation naturel lors de la flexion-adduction est donc dû à une rotation du premier métacarpien sur son axe longitudinal. L’articulation métacarpo-phalangienne contribue à ce mouvement rotatoire, ainsi que l’axe de la phalange distale du pouce qui entraine une légère pronation lors de la flexion du pouce. Les trois articulations du pouce sont donc mises en jeu dans l’orientation de la pulpe (Boutan & Casoli, 2009; Gillot et al., 2019; Kapandji, 2011).
1.3 Synthèse
Cette première partie, en décrivant la main humaine, amène à plusieurs remarques : tout d’abord la croissance de la main durant l’enfance et l’adolescence nécessite de la part de l’individu une adaptation permanente. Ce corps changeant favorise l’émergence de multiples stratégies face à un même problème moteur, comme lacer ses chaussures.
Ensuite, l’anatomie de la main montre pourquoi elle est le médiateur principal dans nos interactions avec le monde. Alors que l’oiseau utilisera son bec, le primate utilisera sa main grâce à son pouce opposable. Néanmoins, quand on la compare à celle du chimpanzé,
« notre plus proche cousin », la main humaine possède des métacarpiens plus courts et
moins courbés, un pouce plus long, rapprochant son extrémité de la pulpe des autres
doigts et facilitant la préhension fine, une musculature favorisant la rotation du pouce,
qui couplés à la bipédie achèvent de faire de la main humaine l’outil par excellence de
l’appropriation et de la manipulation du monde.
Chapitre 2
Contrôle moteur de la main : Substrat anatomique
Les deux chapitres suivants décrivent les deux faces de la même pièce qu’est le contrôle moteur. On y trouvera d’abord son substrat anatomique : les récepteurs cutanés et pro- prioceptifs, les fibres nerveuses qui transportent leurs signaux, les muscles et les fibres qui les activent, les zones cérébrales dédiées aux boucles perception-action. Ces éléments sont la condition sine qua non de l’existence même de nos processus cognitifs, notre percep- tion du corps et du monde ne pouvant être construite qu’à travers les contractions des muscles et l’activation des récepteurs sensitifs présents dans le corps qui les sous-tend.
Aussi nous semble-t-il important, avant de détailler des mécanismes cognitifs liés à la motricité, de présenter le substrat physique permettant la construction d’une motricité et d’une perception conjointe. Nous y verrons que la motricité est intimement liée au système haptique (ou tactilo-kinesthésique). Nous y découvrirons aussi que le traitement des signaux permettant l’émergence d’une perception et d’une motricité se distribue du membre supérieur jusqu’au système nerveux central au travers d’intégrations successives.
Le chapitre suivant abordera les théories cognitives du contrôle moteur et leur lien avec les fonctions perceptives et mnésiques, en mettant en avant l’importance du système haptique dans leur fonctionnement.
Le substrat anatomique de la perception haptique et du contrôle musculaire est com- plexe et extrêmement riche, c’est la raison pour laquelle nous n’en présenterons que les éléments principaux, acceptant par là même un certains nombre d’omissions et de géné- ralisations. Une notion est à retenir pour l’ensemble de cette partie : de manière générale, les hémisphères cérébraux sont dédiés à la partie controlatérale du corps (hémisphère droit dédié à la moitié gauche du corps et inversement, Purves et al. (2011)). Cette règle présente évidemment des exceptions mais reste applicable à la grande majorité de ce que nous présentons ici.
2.1 Le système haptique
Le système somesthésique est le plus diversifié des systèmes sensoriels, prenant en
charge un grand nombre de sensations pour servir trois grandes fonctions (Abraira &
Contrôle moteur de la main :
Substrat anatomique 2.1. Le système haptique
Ginty, 2013; Purves et al., 2011) : la perception extéroceptive (perception de stimuli originaires de l’extérieur du corps), la perception intéroceptive (stimuli originaires de l’intérieur du corps), et la proprioception (perception des positions des membres, de leur mouvement, de la force déployée, et de l’équilibre).
Nous nous concentrerons sur les fonctions de perception extéroceptive (sensations cu- tanées) et de kinesthésie (sous-ensemble de la proprioception ne comprenant pas le sens de l’équilibre), éléments indispensables du contrôle moteur (Proske & Gandevia, 2012; Le- derman & Klatzky, 2009; Johansson & Flanagan, 2009). Le système haptique, ou tactilo- kinesthésique, regroupe ces deux fonctions, et correspond donc à la perception liée aux mouvements d’exploration actifs, notamment de la main (Gentaz, 2018; Lederman &
Klatzky, 2009; Hayward, 2011).
Nous verrons néanmoins dans la synthèse que la perception cutanée (perception passive de la main, sans mouvement) repose elle aussi sur le système haptique, en ceci qu’elle dépend de la kinesthésie.
Nous présentons donc ci dessous le triptyque sur lequel repose le système haptique : les récepteurs sensoriels (principalement les mécanorécepteurs pour le contrôle de mouvement fins), puis les fibres qui innervent ces récepteurs, et enfin les circuits du système nerveux central vers lesquels projettent ces fibres.
2.1.1 Les récepteurs
Un mécanorécepteur est un récepteur sensoriel qui se déforme lorsque des contraintes mécaniques lui sont appliquées, cette déformation pouvant entraîner l’activation de la fibre nerveuse qu’il contient à travers des mécanismes variés (Zimmerman et al., 2014).
On estime que la main humaine possède 17 000 mécanorécepteurs (Abraira & Ginty, 2013), ce qui fait d’elle un des membres les plus sensibles du corps.
Il faut distinguer deux types de couples récepteur-fibre : les couples à adaptation rapide qui déchargent rapidement au début de l’application d’un stimulus et ne déchargent plus si la stimulation se prolonge, et les couples à adaptation lente qui émettent une décharge continue lors d’une stimulation prolongée (Abraira & Ginty, 2013; Purves et al., 2011).
Ces deux types de couples récepteur-fibre permettent par exemple la diffusion de signaux lors du premier contact avec un objet, mais aussi lorsque cet objet est tenu de façon prolongée dans la main.
Les mécanorécepteurs qui sont les principaux acteurs de la perception haptique de la
main sont les mécanorécepteurs de la peau glabre (face palmaire) et les propriocepteurs
(Johansson & Flanagan, 2009). Les signaux liés au mouvement des poils peuvent aussi
contribuer à la perception cutanée et kinesthésique mais ils sont d’importance moindre
lors des manipulations manuelles, aussi nous n’aborderons pas les récepteurs qui y sont
liés (Lechner & Lewin, 2013).
Contrôle moteur de la main :
Substrat anatomique 2.1. Le système haptique
De manière générale les récepteurs cutanés correspondent donc aux mécanorécepteurs impliqués lors du contact direct avec un objet extérieur tandis que les mécanorécepteurs proprioceptifs sont activés lors de mouvements des membres (Johansson & Flanagan, 2009).
Les mécanorécepteurs tactiles sont au nombre de quatre :
*Les corpuscules de Meissner sont situés à la jonction entre le derme et l’épiderme. Ils sont à adaptation rapide, sensibles aux déformations dynamiques de la peau de relative- ment haute fréquence et ne réagissent pas aux forces statiques appliquées à la main.
*Les disques de Merkel sont situés dans l’épiderme, et sont à adaptation lente. Ils réagissent aux déformations dynamiques de la peau de basse fréquence et sont sensibles aux forces statiques appliquées à la main.
*Les corpuscules de Pacini, situés dans le derme et les tissus profonds, sont à adapta- tion rapide. Sensibles aux perturbations mécaniques passagères et aux vibrations de haute fréquences, ils ne réagissent pas aux forces statiques.
*Enfin, les corpuscules de Ruffini, situés dans le derme, sont à adaptation lente. Peu sensibles à la dynamique de la peau, ils réagissent aux forces statiques. Étant sensibles à l’étirement du derme et de l’hypoderme, les corpuscules de Ruffini s’activent aussi lors du mouvement des doigts sans contact avec un objet, ce qui les place à la fois dans la catégorie des récepteurs cutanés et dans celle des récepteurs proprioceptifs (Johansson &
Flanagan, 2009; Abraira & Ginty, 2013; Lazorthes, 1973; Lederman & Klatzky, 2009).
La répartition de ces mécanorécepteurs sur la main est inégale, avec une densité qui augmente de la base du poignet jusqu’à la pulpe des doigts, excepté pour les corpuscules de Ruffini qui y sont peu présents (Johansson & Flanagan, 2009). Ainsi les zones de la main les mieux dotées en récepteurs sont les doigts et particulièrement la pulpe, ce qui diminue la surface de la peau prise en charge par chacune des fibres nerveuses (leur champ récepteur
1), augmentant ainsi la résolution spatiale de la sensibilité tactile. Cette acuité est encore rehaussée au niveau cortical par le phénomène d’inhibition latérale : une région centrale excitatrice et une région périphérique inhibitrice constituent chaque champ récep- teur, augmentant ainsi le contraste perceptif (Gentaz, 2018). Chaque centimètre carré de peau comprend donc de multiples récepteurs cutanés pouvant être innervés par plusieurs fibres, chaque fibre innervant elle même plusieurs mécanorécepteurs. Cette disposition entraîne le recouvrement de multiples champs récepteurs permettant une discrimination cutanée de qualité.
On voit ici, par la diversité des récepteurs et le recouvrement des champs récepteurs des fibres nerveuses, que la seule perception cutanée, sans considérer le mouvement des doigts, est complexe. Celle-ci nécessite la prise en compte de l’ensemble des récepteurs, et des relations temporelles et spatiales des signaux émis par les fibres. On voit aussi
1. Champ récepteur : surface de la peau dont la stimulation provoque une modification de la fréquence d’émission de la fibre.