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«Réinventer le travail?» Qualité du travail en France et en Bretagne aujourd hui?

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Academic year: 2022

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SEMAINES SOCIALES DE BRETAGNE

« Réinventer le travail ? »

Qualité du travail en France et en Bretagne aujourd’hui ?

Soirée publique du 7 novembre 2013 à l’Espace Ouest-France

En introduction de la soirée

Nous voici arrivés au terme d’un parcours commencé en début d’année, dont l’objectif était de revisiter des situations vécues au travail, afin de nous mettre en mouvement vers de nouveaux possibles pour, en quelque sorte réinventer le travail.

« Réinventer le travail ? », c’est le thème dont les Semaines sociales de France se sont saisies cette année, et à laquelle les Semaines sociales de Bretagne ont souhaité apporter leur contribution spécifique par l’organisation de soirées-conférence, la mise en place d’ateliers d’approfondissement du thème, et ce soir par un débat collectif qui viendra en 2ème partie de cette soirée.

Ainsi depuis le début de l’année 7 ateliers, dont un au Morbihan, se sont répartis la tâche d’aller voir sur le terrain des expériences qui les ont étonnés. Elles sont porteuses d’avenir.

Quatre domaines concernant le travail ont pu être explorés : - Agriculture et société

- Management des entreprises - Management des territoires - Les jeunes et le travail Ils feront l’objet de quatre rapports

Mais avant cela, nous avons demandé à deux « grands témoins » de nous dire leur vision actuelle du travail :

- Michel SOULA, ancien directeur général de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Rennes, puis du lycée la Providence à Saint-Malo, observateur incisif et passionné de la Société Française, en particulier de celle de Bretagne, et qui nous parlera de « Quelques singularités du travail en France ».

- Il sera suivi par Albéric DE TORCY, directeur du contrôle de gestion du Groupe STG, transport routier. Il nous mettra au cœur de la pensée des Semaines sociales de France en nous introduisant dans « le discours social de l’Eglise et de sa vision du travail ». Il nous dira, aussi, ses convictions de chrétien.

La deuxième partie de la soirée vous donnera, à votre tour, la parole pour un débat préparé en petits groupes selon la technique du 6X6.

I - Quelques singularités du travail en France par Michel SOULA

Chers amis,

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2 Vous m'avez demandé d'introduire cette soirée d'exposés et d'échanges sur le thème de la prochaine session des SSF : "Réinventer le travail". Je vous propose d'évoquer rapidement le travail et son histoire, avant d'en examiner quelques singularités.

Au cours de l'ère agricole, du néolithique au XVIIIème siècle, le travail est déconsidéré par les élites et les hommes libres ; l'homme libre ne travaille pas. C'est le cas dans les cités grecques et romaines, ... puis chez nos aristocrates et nos rentiers. Ce qui est noble, c'est la philosophie, les arts, la politique, les loisirs, … pas le travail.

La chrétienté va lentement bouleverser cet ordre des choses. Vers le XIème siècles, lors de l'essor des monastères dans toute l'Europe, le travail va être reconnu comme faisant partie intégrante de la journée du moine. Dans cette culture chrétienne, le travail est ambivalent : il est un châtiment qui frappe Adam et Ève, expulsés du paradis et il est une contribution des humains à la création de Dieu.

Puis apparaît l'ère industrielle : le travail est le propre de l'humain ; l'humain se construit en construisant le monde, en le transformant pour le rendre meilleur. Adam Smith, décrit l'économie naissante ; Le travail crée de la richesse qui s'échange et se transforme en monnaie. Pour lui, le travail est le fondement de la valeur.

A partir de la fin du XIXème siècle, les sociaux démocrates apporteront une nouvelle signification du travail : c'est le travail au sens d'emploi, de distribution de revenus, de protection sociale et de droit.

Dans l'ère nouvelle que nous inaugurons, le travail doit prendre une nouvelle dimension en retrouvant la maîtrise de ses finalités dans une économie au service des humains. La social démocratie doit engager une nouvelle étape. Écoutons Tony Blair, dans son discours de fin de mandat, du 30 mars 2007. « Les employeurs d'aujourd'hui recherchent des employés créatifs et à l'aise pour communiquer.... Le capital humain devient la clef du succès des entreprises et du pays. Le défi aujourd'hui consiste à rendre l'employé puissant, non dans une logique de conflit avec l'employeur, mais en termes d'employabilité. Le défi consiste à obtenir pour eux la flexibilité, à en faire un enjeu de prise de pouvoir et de capacité à réaliser leurs aspirations. »

Oui, c'est une nouvelle étape proposée à la social-démocratie, avec une action de l'état, non pour défendre et protéger le travailleur, comme cela a été fait depuis 1945, mais pour le promouvoir et lui permettre d'exercer réellement son pouvoir d'entreprendre, de réaliser, de construire,.... C'est une politique centrée sur "l'employabilité".

Adossée à cette employabilité pour tous, il nous faut établir la flexisécurité. Pour la population active, il est nécessaire de mettre en œuvre une sécurisation des parcours professionnels pour éviter des ruptures brusques dans les situations et les revenus de chaque personne. Cela exige des mesures de prévention en GRH, l'adaptation des politiques sociales aux cycles économiques, le suivi personnalisé dans les périodes de transition, la fongibilité des budgets,…. Telle est la réponse pragmatique et pertinente aux exigences de l'économie mondialisée. Il semble que les pays scandinaves en soient proches et tout particulièrement le Danemark. Nous avons encore beaucoup de progrès à faire en France en cette matière.

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Reprenons les propositions de Jean Boissonnat et des SSF en 1987 et 2000, et surtout mettons-les en place. Accélérons la mise en œuvre de l'employabilité et de la flexisécurité pour chacun. Nous avons là, je crois, deux axes majeurs pour une société plus harmonieuse.

STOP ! ... Cet exposé rappelle l'histoire du travail et énonce des concepts généraux et généreux sur la situation présente et souhaitée du travail dans notre pays. C'est sympathique, ... mais c'est à coté de la plaque.

La question sociale la plus criante n'est pas le travail mais l'absence de travail, la chômage, le non emploi, la perte de revenu, la perte de dignité, la perte d'identité, .... le chômage, ce cancer social.

Oui, je pense ici aux 3,3 millions de chômeurs, sans aucune activité, dont nous suivons les statistiques chaque mois. En fait, ils sont 5 millions de chômeurs ou pas tout à fait chômeurs. Et il est dramatique de constater que 7 à 8 millions de français sont touchés par le chômage, car ce sont toujours les mêmes qui y tombent. Alors là, il serait de bon ton de rebondir sur la mondialisation, le dumping social, le manque d'Europe, le coût du travail, .... et la perte de la "valeur travail" ! STOP, ...

Avec vous qui souhaitez réfléchir sur notre société à propos du travail, m'est-il permis de tenter tant de d'aller au cœur d'un scandale national ? Partons d'un constat simple : dans un environnement mondial identique, certains pays européens font mieux que nous en matière d'emploi et particulièrement pour les jeunes. Pourquoi y a-t-il tant de chômeurs et de jeunes chômeurs en France

? Pourquoi, depuis 40 ans avons-nous entendu promesses, tant de discours et vécu tant d'échecs ? De fait, ce taux élevé de chômage en France est volontaire. C'est un choix, c'est une volonté nationale, collective, plus ou moins consciente. Je vais tenter de décrire quelques singularités françaises qui causent et qui alimentent notre chômage endémique.

Dans un monde en forte mutation, nous croyons nous sécuriser en nous arque-boutant sur des avantages acquis et des rentes de situation. La culture de l’ère industrielle, modèle XIXème siècle, revisité par l'état providence de l'après guerre, est bénéfique pour une grande partie de notre société. Il fait de la résistance dans nos institutions, nos organisations, nos modes de relation, nos systèmes de formation.... Prenons quelques faits concrets :

1) Un étudiant de l’école polytechnique coûte chaque année 114.000 € ; un étudiant en master de sciences à l'université coûte environ 18.000 € (estimation). Est-ce que l’excellence en sciences peut légitimer un tel écart ? Et comment justifier les 2.000 € de salaire mensuel net perçu par les étudiants de l'école des inspecteurs des impôts de Clermont-Ferrand ! J'ai pris ici le cas d'un célibataire, à l'indice minimum ; il s'agit donc d'une rémunération plancher ! Durant leur 18 mois d'école et de stage beaucoup touchent aux environs de 2.400 € par mois. Nous avons là les premiers indices d'une authentique nomenklatura, digne de l'ex-régime soviétique !

2) Une caractéristique forte de notre pays est son corporatisme d'état : notre pays compte 5,5 millions d'agents publics. L'état est constitué de 350 à 700 (selon les sources) corps différents dont les plus prestigieux sont : les polytechniciens, les inspecteurs des finances, les conseillers d'état, les normaliens, les ingénieurs des ponts et chaussées, des mines, des télécoms, les énarques, etc... Cela a une contrepartie ; les emplois "à perpétuité" des uns créent les emplois "à précarité" des autres : adossé à chaque emploi à garantie "perpétuelle", il y a un emploi "précaire".

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4 3) Soulevons le lièvre du "modèle français des services publics". Voilà une confusion entretenue en France par ceux qui profitent du système et qui manifestent régulièrement pour "sauver les services publics français" de la menace européenne. En France, la confusion est entretenue entre "service public" et "statut public". Clarifions la chose. Tous les pays européens ont des services publics et Bruxelles n'a jamais demandé leur disparition. Ce qui choque nos amis européens, c'est l'automaticité du statut public pour tous les emplois des services publics en France. Quelques fonctions régaliennes nécessitent un statut très protecteur, garant de leur indépendance au service de l'état : magistrat, militaire d'active, police judiciaire, .... Mais la plupart des autres emplois des services publics, peuvent très bien fonctionner avec le Code du travail applicable au secteur privé.

Rappelez-vous du scandale de Sea-France, compagnie maritime filiale de la SNCF. Un management dépassé, un syndicat mafieux (exclu de la CFDT et leurs dirigeants mis en examen), des pratiques de voyous, .... telle a été la situation d'une entreprise concurrentielle gérée par l'administration française avec ses statuts publics ! Attendons-nous à la prochaine tragédie qui touchera la SNCM, Compagnie maritime pour la Corse.

4) Je peux encore monter dans l'échelle du cynisme. Notre système social est à dominante corporatiste pour les privilégiés et à dominante libérale pour les plus fragiles. Le sociologue Serge Paugam décrit bien cela. Une aberration ! Les favorisés sont protégés et les accidentés de la vie doivent s'adapter au stimulant système libéral : prendre des initiatives, créer leur emploi, ... La nomenklatura française est assez cynique pour maintenir un fort taux de chômage pour faire baisser les coûts du travail et contenir ce chômage afin d'éviter trop de désordres sociaux.

5) En matière de formation, j'ai pu démontrer, en l'an 2000, avec les propres données du ministère, que les inégalités étaient structurelles au sein même de l'éducation nationale. Un élève qui entrait en Seconde au lycée Chateaubriand avait 95% de probabilité d'obtenir son bac. En fait, ils étaient 98% à l'avoir. Ce +3% est ce que l'on appelle la valeur ajoutée de ce lycée et c'est tout à son honneur. Un jeune qui entrait en Seconde dans un certain lycée professionnel d'Ille et Vilaine avait 56% de probabilité d'obtenir le bac ; en fait ils n'étaient que 45% à l'avoir ! Cherchez l'erreur !

Comment ne pas nous scandaliser de voir de 120.000 à 140.000 jeunes sortir du système scolaire, sans diplôme, chaque année ? Ce système normatif, élitiste, très asymétrique, ne répond pas aux besoins de nombreux jeunes. Nous restons pantois en voyant de jeunes professeurs, fraîchement diplômés, affectés dans des établissements de secteurs périurbains les plus difficiles. Ici le système corporatiste et bureaucratique fonctionne à plein ; les jeunes enseignants n'ont pas encore les points d'ancienneté suffisants pour pouvoir obtenir les postes qu'ils souhaitent. La plupart des anciens professeurs, plus expérimentés, se gardent bien de demander une mutation vers ces zones difficiles ! Ils en ont bavé au départ de leur carrière, alors maintenant c'est au tour de leurs jeunes collègues.

Mais l'intérêt des jeunes dans tout cela, est-il pris en compte ? Constatons que le statut du corps enseignant a plus de poids que sa mission auprès des jeunes.

6) Une autre anomalie : celle des emplois dits "non qualifiés". En 2007, j'ai participé à une commission régionale chargée d'étudier la situation des emplois dits "non-qualifiés" en Bretagne. J'y ai fait une découverte surprenante. La Bretagne comptait, à l'époque, 258.000 emplois dits "non- qualifiés", soit 24% des emplois bretons, 32% des emplois féminins, 17% des emplois masculins. Ces emplois dits "non qualifiés" ont progressé de 16% durant les années 90 en Bretagne ! Les statisticiens

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annonçaient une légère augmentation de ce taux dans les années à venir. Savez-vous que ces emplois dits "non-qualifiés" sont définis par une nomenclature INSEE de 1954, légèrement révisée en 1982 et en 2003 ; dans cette catégorie des emplois dits "non-qualifiés", nous trouvons les employés de la Poste, de l'horticulture, des stations services, les agents des hôpitaux et des services publics, les agents de sécurité, les employés de l’hôtellerie, les standardistes, les vendeurs en alimentation et libre service, les assistantes familiales et maternelles, .... Pour ces dernières, il y a maintenant une formation, un diplôme, une convention collective, des contrats de travail, ... tous les attributs d'une qualification dûment reconnue. Mais ils restent, en statistiques officielles, des emplois dits "non- qualifiés". Comme ces emplois à la personne augmentent du fait de l'évolution de notre démographie, l'on peut en effet annoncer une augmentation des emplois dits "non-qualifiés" ! Si nous examinons plus à fond cette liste nous découvrons que ce sont principalement des emplois de service, de relation aux personnes. Or dans les années 50, et c'est bien compréhensible, les emplois techniques étaient privilégiés ; il fallait reconstruire physiquement le pays. Mais aujourd'hui les services représentent 72% de nos emplois en France ! Et surtout ils exigent de plus en plus de compétences.

Reste un certain trouble sur ces "emplois non qualifiés" : s'agit-il du contenu du poste ou de la qualification de la personne qui l'occupe ?

Il m'a été dit qu'une révision de cette nomenclature d'emploi était impossible, elle a force de loi ! Cette expression "emploi non qualifié" est à mes yeux, désastreuse. Continuons à faire des statistiques qui n'ont pas de sens ! Vous imaginez combien ce genre d'information peut motiver certains lycéens, bien sûr les plus fragiles, à poursuivre leurs études ! Continuons à décourager la population en affichant des données dévalorisantes.

Alors ! ! ! Alors ! ! ! Est-ce que les membres des Semaines Sociales, lors de la prochaine session, oseront une analyse en profondeur de notre situation ? Est-ce que ces singularités françaises en matière de statut public, de corporatisme d'état, de système de formation, de statistiques, ... seront décortiquées afin d'en démonter le mécanisme mortifère pour notre vie collective en 2013 ?

Je suis intimement convaincu que trop d’iniquités, l'absence de perspective d'amélioration de notre vie collective, nuit à notre vie sociale et c'est cela qui freine notre économie. Une bonne vie sociale fait une bonne économie, .... l'inverse n'est pas automatique. Pour être plus explicite, je suis convaincu que le chômage n'est pas un problème économique ; il n'est pas imposé par l'état du monde ou je ne sais quelle fatalité ! Il est l'expression d'un choix de vie en société par et pour notre pays. C'est un problème social et éminemment politique en son sens le plus noble, d'organisation de la cité.

Simultanément, je tiens à dire pour éviter une fausse piste, que je ne crois que partiellement à la répartition du travail ; la masse de travail disponible n'est pas un gâteau à somme nulle ; le travail crée le travail. Il nous faut redévelopper cette dynamique, ce cercle vertueux. Organisons nous pour que chacun, avec ses capacités et ses talents, ait un travail et un revenu décents. Oui, réinventons le travail, d'abord en nous centrant sur ceux qui n'en n'ont pas ou trop peu !

Une autre fausse piste consisterait à nous positionner dans la condamnation, à la recherche des coupables de notre marasme, ... François Régis Hutin avait cette belle comparaison à propos du

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6 changement des rotatives du Journal Ouest-France dans les années 90. Les anciennes rotatives n'avaient pas déméritées ! Le journal avait été imprimé par elles depuis des années. Mais le progrès technique proposait des rotatives plus modernes qui augmentaient l’efficacité et la réactivité de cette imprimerie. Il en est de même de nos institutions, de nos organisations, de nos relations sociales. Changer ne veut pas dire condamner.

En conclusion, autorisez-moi à changer de cap et à emprunter une route un peu plus ... joyeuse.

Beaucoup de nos réflexions sur le travail et l'emploi privilégient une objectivation de ces problématiques ; et je viens d'y contribuer ! Nous recherchons les causes extérieures, les causes exogènes de nos malheurs. Or la dimension subjective du travail est importante et elle est rarement mise en avant ; cela peut paraître vieux jeu pour certains, mais je crois urgent d'oser remettre en valeur la dimension intime, personnelle, du travail et de notre implication pour le bon fonctionnement de la société. En cette matière, la fable de Charles Péguy en dit plus que de longs discours. Je terminerai donc par cette petite fable. (Mais, petite parenthèse : comment transmettre cela aux jeunes quand la culture dominante de l’Éducation nationale écarte toute subjectivité ?)

"L’écrivain Charles Péguy arrive à Chartres pour un pèlerinage. Il voit un type fatigué, suant, qui casse des cailloux. Son visage exprime le malheur et ses gestes expriment la rage. Il s’approche de lui. « Que faites-vous, Monsieur? », lui demande-t-il. « Vous voyez bien, lui répond l’homme, je casse des cailloux. C’est dur, j’ai mal au dos, j’ai soif et j’ai faim. Je fais un métier affreux et je suis un sous- homme ».

L'écrivain continue et voit un peu plus loin un homme qui casse des cailloux. Il a l’air lui aussi fatigué, mais son visage est calme et ses gestes harmonieux. « Monsieur, que faites-vous? » demande-t-il.

« Eh bien, je gagne ma vie. Je casse des cailloux. Je n’ai pas trouvé d’autre métier pour nourrir ma famille. Je suis bien content d’avoir celui-là! », lui répond le deuxième casseur de cailloux.

Charles Péguy poursuit son chemin et s’approche d’un troisième casseur de cailloux souriant dont le visage irradie de bonheur. Il sourit et regarde avec plaisir les éclats de pierre. « Que faites-vous? » demande Charles Péguy. « Moi, monsieur, répond l’homme, je bâtis une cathédrale! »

Le geste est le même, mais le sens est différent. Quand on a une cathédrale dans la tête, on ne casse pas les cailloux de la même manière."

II - Le discours social de l’Eglise et sa vision du travail par Albéric DE TORCY

Présentation / introduction :

Bonsoir, je suis marié, père de 4 enfants et je travaille comme Directeur du Contrôle de Gestion du Groupe STG, qui est le numéro 2 en France du transport frigorifique.

J’ai découvert la richesse du discours social de l’Eglise en suivant, puis en organisant avec mon épouse dans notre Paroisse, un parcours de découverte de la Doctrine Sociale de l’Eglise qui s’appelle le Parcours Zachée.

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En quelques mots, le Parcours Zachée est un parcours de formation et surtout de mise en pratique des principes de la Doctrine Sociale de l’Eglise à travers des exercices personnels et des temps de partage.

D’ailleurs, au cours de ce topo, je vous donnerai des exemples d’exercices personnels très concrets, issus du parcours Zachée, pour illustrer de façon concrète certains points.

Avant de vous donner le plan de mon intervention, je précise que j’ai bien conscience que dans la salle se trouvent des personnes catholiques ou non, pratiquantes ou non.

Cependant, même si mon propos s’appuiera parfois sur des références de la Foi chrétienne qui parleront donc d’avantage à certaines personnes qu’à d’autres, la Doctrine Sociale de l’Eglise s’adresse à tous, chrétiens ou non.

En effet, comme vous allez le voir, les principes de la Doctrine Sociale de l’Eglise s’appuient sur des valeurs humaines et … sur du bon sens avec pour seul objectif de servir l’homme … . Et à ce propos, heureusement qu’il n’y a pas que les catholiques pratiquants qui servent l’homme sinon cela ne ferait pas beaucoup de serviteurs dans la société d’aujourd’hui !

Dans cette présentation en 3 parties, je vous donnerai tout d’abord une rapide définition de la Doctrine Sociale de l’Eglise, ensuite nous verrons quels sont les 5 grands principes de la Doctrine Sociale de l’Eglise et la vision du travail qui en découle.

Et pour finir nous aborderons dans une troisième partie la question « Pourquoi connaître (ou mieux connaître) la Doctrine Sociale de l’Eglise ?».

I) Définition de la Doctrine Sociale de l’Eglise ?

En quelques mots, on peut dire que la Doctrine Sociale de l’Eglise est l’accumulation, au cours des siècles, des réflexions et des propositions de l’Eglise sur les questions concernant la société et notamment le travail.

C’est donc un foisonnement d’idées visant à proposer des règles pour vivre une société plus juste où l’homme peut s’épanouir dignement.

En fait, l’Eglise n’ordonne pas, elle dit plutôt « si nous voulons servir l’homme, que nous soyons chrétiens ou non, voilà ce qu’il nous semble juste de faire et de ne pas faire ».

II) Quels sont les 5 grands principes de la Doctrine Sociale de l’Eglise ?

Les piliers de la Doctrine Sociale de l’Eglise sont au nombre de 5 et, ce qui est très intéressant, c’est leurs connexions et leurs articulations les uns avec les autres :

II.1) Le bien commun :

En quelques mots, par bien commun, on entend l’ « ensemble des conditions (…) qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres d’atteindre leur perfection (…) ».

En résumé, si nous voulons servir le bien commun, il nous est demandé d’agir et aussi d’organiser la société de manière à ce que toute personne puisse se développer en dignité et en sainteté.

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8 Pour rentrer d’avantage dans ce concept, si on regarde la définition du bien commun,

- on voit tout d’abord que tout ne dépend pas de nous, car il est écrit « l’ensemble des conditions qui permettent… », nous sommes donc des contributeurs parmi d’autres.

Cette vision permet d’éviter de tomber dans le piège qui consisterait à se dire, par exemple dans son travail, « il faut que tout change et si je ne peux pas tout changer alors je ne fais rien ».

Il faut au contraire être dans l’état d’esprit de l’ « humble ouvrier dans la vigne du Seigneur », se dire que je ne suis pas là pour tout changer d’un coup mais pour faire avancer le sujet qui me tient à cœur par petites touches.

- on voit ensuite que la partie la plus importante de la définition est « tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres » (et donc y compris les plus vulnérables, on verra le lien tout à l’heure avec le principe de solidarité).

Il s’agit d’avoir à la fois le soucis du Groupe et le soucis de chacun de ses membres, le bien commun ne consiste donc pas dans la simple somme des biens particuliers.

Le bien commun ne doit également pas être confondu avec l’intérêt général qui est l’intérêt qui lèse le moins de personne possible (mais qui en lèse…).

Quand on privilégie l’intérêt général, on part du principe que la décision va léser des personnes mais qu’il faut s’attacher à ce qu’elle en lèse le moins possible. On sait donc que certains vont être laissés au bord du chemin, afin qu’il y ait des conséquences positives pour les autres et le pour groupe.

Au contraire, avoir le souci du bien commun, va nous obliger à raisonner différemment pour respecter la contrainte qui est de n’abandonner personne au bord de la route.

En fait on est appelé à être un « bon berger », le bon berger étant celui qui, dans la parabole, laisse ses 99 brebis pour aller chercher la brebis égarée. En faisant cela il ne met pas en danger le groupe, le troupeau, puisque les brebis étant des animaux grégaires, elles vont rester avec la brebis de tête.

En allant chercher la brebis égarée, il s’occupe vraiment de celle qui a vraiment besoin de lui, de celle qui est seule et qui est en danger.

Comment utiliser cette notion du bien commun ? D’un point de vue pratique, cette notion de bien commun est un critère de discernement très utile pour savoir si notre activité est bonne ou non, si elle a un sens ou si « on s’agite pour pas grand chose ».

En effet, aux yeux de la DSE, nous avons tous une activité, le travail en entreprise étant une activité parmi d’autres (qui a la particularité d’être rémunérée) mais il y a bien d’autres activités (même si elles sont peut être moins valorisées par notre société), comme l’activité de la mère de famille ou l’activité d’un bénévole.

Et …pour savoir si notre activité, par exemple notre travail, est juste une bonne façon est de se demander si notre activité sert le bien commun, si elle permet de faire grandir les uns et les autres.

Je vous parlais tout à l’heure d’exercices personnels concrets. Un des exercices peut être de se demander si on accomplit l’« idéal du bon berger ». Par exemple, si on a des responsabilités

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d’encadrement dans notre travail, accorde-t-on d’avantage de temps et d’énergie au collaborateur qui est en difficulté ou accorde-t-on le même temps et la même attention voire moins à celui qui est un peu en marge de l’équipe ?

II.2) La destination universelle des biens :

Tout d’abord il faut noter que la notion de propriété est un sujet parfois culpabilisant chez les chrétiens, qui peuvent se demander si la propriété, voire la richesse, est un obstacle à leur sanctification.

Un Evangile notamment, est souvent à l’origine d’un contresens qui voudrait qu’on ne puisse pas progresser en sainteté si on a des propriétés. C’est l’Evangile de l’homme riche qui demande à Jésus

« Bon Maitre, que dois je faire pour avoir la vie éternelle ». En effet, à la fin de la parabole, Jésus dit à cet homme riche « va vendre tout ce que tu as et donne l’argent aux pauvres … puis viens et suis moi» et il est ensuite écrit « Mais quand l’homme entendit cela, il prit un air sombre et s’en alla tout triste car il avait de grands biens ».

Mais attention, il ne faut pas oublier que la première réponse que Jésus a faite à l’homme riche est

« Tu connais les commandements » Jésus lui demande donc d’être dans le monde, avec ses biens, et de suivre les commandements et c’est seulement quand l’homme riche répond « Maitre j’ai obéi à tous ces commandements depuis ma jeunesse » que Jésus comprend que l’homme riche doit suivre une démarche plus radicale.

Il faut donc bien comprendre en préambule que ce n’est pas la propriété qui est condamnée mais l’encombrement de richesse qui fait que le propriétaire est aussi encombré et lourd qu’un

« chameau qui doit passer par une porte étroite » comme il est expliqué à la toute fin de la Parabole.

La propriété n’est pas condamnée, d’ailleurs heureusement qu’il y a des patrons (chrétiens ou non) ayant des valeurs qui investissent, qui créent et développent des entreprises, heureusement qu’il y a des gens qui ont des maisons et qui les ouvrent.

La question essentielle par rapport à la propriété est donc « POUR…quoi » avons-nous des biens ? L’idée importante est d’être propriétaire POUR quelque chose (c’est la notion de destination, de but, de sens) et non d’être propriétaire DE quelque chose.

Il nous est proposé d’utiliser nos propriétés POUR le bien commun, de les mettre à disposition, en ayant à l’esprit qu’à la fin de notre vie il nous sera demandé : « Pendant ta vie tu as eu à gérer ces différents biens : une entreprise, une maison, une voiture,….qu’en as-tu fait au service du bien commun ? »

Et cette question sera valable pour nous tous, quelque soit le niveau de nos biens.

Les questions que nous devons nous poser aujourd’hui sont donc

- « est ce que je vois mes biens comme une chance pour être au service du bien commun » ?, - « est ce que je participe en cohérence avec le niveau de bien mis à ma disposition : 5 pour 5, 1

pour 1 (comme dans la parabole des talents) » ?

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10 Comme exercice personnel sur cette notion, on peut s’interroger sur nos propriétés, s’agit il de propriétés fertiles ou de propriété futiles ?

Par propriété fertile on entend des propriétés fécondes qui nous permettent de servir le bien commun, au contraire des propriétés futiles qui nous encombrent, qui nous empêchent d’avancer, que nous avons conservé alors que nous n’en avions pas vraiment besoin.

Par exemple, il y a un exercice intéressant du Parcours Zachée qui consiste à identifier les choses qu’on conserve alors qu’on n’en a pas besoin, les choses qu’on conserve par peur de manquer, le fameux « on ne sait jamais ».

II.3) La solidarité :

Les hommes sont appelés à être solidaires entre eux, de manière à aider ceux qui ont moins de compétences, de savoirs ou de moyens.

L’idée est que c’est en aidant les plus pauvres que nous pouvons aider la société tout entière. C’est ce que l’on appelle l’option préférentielle pour les pauvres.

Sur cette notion de pauvreté, la Doctrine Sociale de l’Eglise insiste sur le fait que la misère (c'est-à- dire la pauvreté matérielle) n’est qu’une forme de pauvreté ; en réalité, celui qui est pauvre c’est celui qui dépend des autres ou celui qui est seul. D’ailleurs, Mère Thérésa disait que « la vraie pauvreté c’est la solitude ».

On peut alors se demander, comme exercice personnel, s’il n’y a pas des personnes seules autour de nous, par exemple dans notre environnement professionnel, des personnes qui ont été mises sur la touche ou dans un placard suite à une erreur ou parce qu’elles sont moins performantes et ensuite on peut poser un acte de fraternité vis-à-vis d’une de ces personnes.

II.4) La subsidiarité :

Selon ce principe, l’Eglise considère que les décisions doivent être prises, autant que possible, au niveau des personnes qui en subiront les conséquences éventuelles.

Sur la base de ce principe, toutes les sociétés d'ordre supérieur doivent se mettre en attitude d'aide (« subsidium ») donc de soutien par rapport aux sociétés qui dépendent d’elle.

Respecter le principe de subsidiarité, par exemple dans son travail, c’est donc en 3 points : - respecter les attributions de chacun,

- aider (éventuellement),

- remplacer (exceptionnellement), en cas de défaillance par exemple.

II.5) La participation :

C’est une conséquence du principe de subsidiarité, la Doctrine Sociale de l’Eglise insiste pour que les personnes puissent participer à l’élaboration des décisions qui les concernent dans les communautés auxquelles ils appartiennent, par exemple au travail, dans l’entreprise, qui est considérée par l’Eglise comme une communauté à part entière.

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Ce n’est pas de l’égalitarisme ou du relativisme (tout le monde est égal, tous les avis se valent,…) mais l’affirmation que chacun peut et doit pouvoir apporter une pierre à l’édification de notre société.

La condition, bien entendu, c’est que chacun reconnaisse aussi ses limites et qu’il accepte l’autorité de ceux qui sont chargés de prendre les décisions finales pour le bien commun.

La participation est alors fondée sur l’humilité de ceux qui participent (dirigeants comme dirigés) et elle conduit finalement à un ordre social juste qui reconnaît l’autorité comme un service.

Cette vision qu’a la DSE de l’autorité considérée comme un service est très intéressante, de même que le fait de considérer l’entreprise comme une communauté à part entière c'est-à-dire comme un endroit où nous sommes amenés à participer pour nous faire grandir mutuellement.

Ces visions de l’autorité et de l’entreprise permettent d’éclairer nos rapports au travail, avec notre hiérarchie et nos collaborateurs, puisque « manager » veut alors dire utiliser son autorité pour faire grandir l’autre.

Ce qu’il faut bien comprendre au sujet de la participation, c’est que l’Eglise ne dit pas que c’est un droit, elle dit que c’est un devoir de participer, participer signifiant « prendre sa part ».

A ce sujet, il y a un exercice personnel du Parcours Zachée que je vous recommande : tout d’abord, lister les communautés humaines auxquelles vous appartenez : votre famille, votre ville, votre paroisse, votre entreprise (pour ceux qui travaillent),….

Ensuite, il faut s’interroger sans complaisance et se demander :

- à quelles communautés j’appartiens en tant que simple consommateur voire auxquelles je participe pour la forme ou par habitude,

- et à quelle communauté je participe vraiment de façon active pour servir le bien commun, pour grandir et faire grandir (par exemple en m’investissant dans un service de ma paroisse,…)

-

III) Pourquoi mieux connaître la Doctrine Sociale de l’Eglise ?

III.1) Premièrement parce que l’Eglise, qui a une vision très complète de la vie en société, a quelque chose à nous dire sur le sujet, que nous soyons chrétiens ou non :

III.2) Ensuite, pour m’aider à discerner, à avoir un avis sur ce qui est bon ou pas, notamment en utilisant la question « est ce que par cette action je sers le bien commun » ?

III.3) Surtout, pour ne plus souffrir de la division entre ma vie spirituelle et ma vie temporelle.

En effet, beaucoup de personnes en général, et de chrétiens en particulier, souffrent de la division entre leur vie « spirituelle » et leur vie « temporelle ».

Pour faire face à cette division, le chrétien peut alors être tenté de séparer les 2 sphères, celle de la vie de foi d’un coté et celle de la vie quotidienne, par exemple au travail, de l’autre.

Cela revient à condamner le laïc chrétien à vivre une double vie :

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12 - une vie « hors du monde », pieuse et ecclésiale (le dimanche ou lors des services qu’il rend à

l’Eglise)

- une autre vie « dans le monde », profane et mondaine (au travail, dans la société de tous les jours).

Cela n’est ni satisfaisant ni tenable.

En effet, en séparant ainsi la vie de foi et l’activité courante, nous ne parlons du monde que du point de vue des péchés qu’il nous conduit à commettre et jamais des occasions de sanctification dont il nous donne l’opportunité et …. le mépris du monde qui en résulte nous prive alors de notre principal espace de sanctification.

Au contraire, la Doctrine Sociale de l’Eglise affirme que le monde, et notamment notre travail, est l’espace qui nous est donné pour notre sanctification.

L’idée derrière cela est que pour l’Eglise le travail n’est pas une malédiction, mais au contraire ce qui anoblit l’homme, ce qui le rend digne.

Dans une encyclique, Jean-Paul II développait l’idée que le travail est l’activité humaine par excellence, que l’homme se construit par le travail car « derrière tout travail, il y a toujours un sujet vivant : la personne humaine ».

De plus, l’Eglise considère qu’en travaillant l’être humain est à l’image de Dieu en poursuivant la création et qu’il accompli ainsi réellement sa vocation d’homme qui est d’emplir la terre et de maîtriser la nature.

C’est donc une conception très différente de celle que l’on entend habituellement selon laquelle: « le travail est soit une exploitation soit un devoir ».

Il faut toutefois noter à ce sujet que l’Eglise dit que le travail est une forme d’exploitation lorsqu’il ne permet pas au travailleur d’être digne et que, dans ce cas, il faut effectivement se battre pour changer la manière de travailler.

En synthèse de cette partie, nous sommes donc invités à prendre conscience que chaque jour la société ne nous offre pas seulement des pièges pour nous faire pécher, mais aussi des occasions de grandir en sainteté.

Pour nous aider, l’objectif de la Doctrine Sociale de l’Eglise c’est de nous donner des clés pour faire l’unité entre vie de foi et vie dans le monde, par exemple au travail, et ainsi trouver dans notre quotidien les moyens de notre sanctification.

En résumé et en conclusion

En poursuivant le bien commun, en gérant avec justice nos propriétés, en ayant une attention particulière pour les pauvres, en exerçant l’autorité comme un service, en participant activement aux communautés auxquelles nous appartenons, nous réalisons la « cohérence eucharistique » dont parle Benoit XVI.

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Cela n’est certes pas évident mais cela vaut la peine car, alors, Il n’y a plus d’un coté la vie pieuse et de l’autre la vie active, mais une seule et même vie chrétienne pour le Seigneur.

III – Des expériences Bretonnes : rapports d’ateliers III – A - Agriculture et société

Comment le monde agricole réinvente-t-il le travail ?

Je suis le porte-parole des ateliers qui se sont tenus en Bretagne en 2013 sur le thème "les éleveurs aujourd'hui et demain". En particulier, dans le Morbihan, un groupe d’éleveurs engagés au sein de la Pastorale rurale du département, a effectué un constat de leurs situations et élaboré des propositions concrètes pour adapter leur activité, au monde d’aujourd’hui. Ces propositions y seront présentées et débattues systématiquement lors des prochaines réunions locales d’éleveurs. De l'ensemble des ateliers, j'en expose 3 points forts :

1-des métiers en évolution et en transition.

2-une vie sociale qui se décline en réseau de développement, réseau de formation, réseau de prévention et d'alerte pour les situations difficiles.

3-la recherche du parler vrai pour réinstaurer un climat de confiance.

1-des métiers en évolution et transition

L'agriculteur et l'éleveur doivent tout à la fois fournir des produits de qualité, éviter tout risque sanitaire, respecter les normes environnementales et produire au prix le plus bas. La prise de conscience du respect de l'environnement enclenchée depuis une dizaine d'années est aujourd'hui confrontée à un contexte économique plus fluctuant et moins protégé par la PAC. La réglementation croissante et les contrôles qui l'accompagnent entraînent de nouvelles pratiques qui génèrent de nouvelles charges de travail et des investissements.

L'exploitation agricole, mode de vie fondé sur la famille, s'est fortement diversifiée.

L'exploitation n'est plus seule au centre des préoccupations. Le délitement des relations exploitation- famille, la diversité des statuts, les contacts par internet, les collectifs de travail formalisés ou non sont autant de nouvelles situations. La gestion de la ressource humaine est une dimension nouvelle dans sa diversité, à laquelle les générations actuelles d'agriculteurs ont rarement été préparées.

2-le travail en réseau, inclus et exclus

Dans ces métiers en évolution, des personnes sont très à l'aise, d'autres n'arrivent pas à suivre et c'est là que c'est difficile. Du "travail passion" au "travail organisé", il y a le "travail qui écrase".

Les groupes de développement agricole de l’Ouest ont développé des formations

"Prospective et prise en compte de l'environnement socio-économique" réalisées avec des éleveurs

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14 laitiers (suite à la crise du lait de 2007), des éleveurs porcins. Ces groupes se sont pris en main pour réagir, prendre du recul et gérer en sérénité. Les résultats, ce sont des personnes plus sereines qui n'ont plus peur. Les éleveurs ont sollicités collectivement leur intelligence pour maîtriser des situations nouvelles ou conflictuelles, en quelque sorte, la version moderne du "voir, juger, agir" de la JAC des années 1960.

Les organisations agricoles dont la vocation est de soutenir le développement et les mutations des exploitations ne négligent pas ceux et celles qui rencontrent des difficultés : MSA, Crédit Agricole, Chambre d'Agriculture, Associations spécialisée "Agriculteurs Solidaires", ATES 35, animées par des bénévoles très impliqués dans l'accompagnement auprès des agriculteurs en difficulté. La MSA des Portes de Bretagne réalise un travail de diagnostic et de prévention des risques psychosociaux : identification des facteurs de stress, présentation de la grille d'autodiagnostic et journées d'échanges. Des sessions "continuer ou se reconvertir" sont proposées aux agriculteurs qui s'interrogent sur la poursuite de leur activité.

3-le parler vrai pour réinstaurer la confiance

L'agriculteur est confronté à des risques nouveaux, bien au delà du risque climatique. Sa gestion technico-économique est de plus en plus pointue et doit prend en compte le risque sanitaire, le risque financier, le risque du marché. La volatilité des prix induit des risques croissants non pris en compte y compris dans les situations de contractualisation. L'éleveur, l'un des plus exposés dans la filière, se retrouve seul, isolé face aux exigences du marché. Isolé sur son exploitation, isolé sur son territoire devenu rurbain et contraint dans sa filière, quelle issue lui reste-il ? La tentation de l'isolement, de l'enfermement dans une habitude de travail et de fonctionnement et la nostalgie d'un passé révolu, sont des facteurs de risques humains.

L'engagement professionnel, c'est l'entrée dans une réflexion collective avec souvent une prise de responsabilité au sein de mouvement, associations, coopératives. L'engagement, c'est l'élargissement de l'horizon de la ferme avec une ouverture aux autres et une prise de recul. Mais si l'engagement est fondamental, les conditions de son exercice sont importantes pour donner la parole aux personnes et rester à l'écoute de leurs préoccupations.

Dans les groupes, la diversité des statuts, la diversité des modes de production est grande.

Des besoins de connaissances nouvelles et de formation continue sur les innovations s'expriment, par exemple sur le thème : "Nouveaux métiers, nouvelles relations au vivant". La charge intellectuelle, la pression financière, administrative s'ajoutent aux tâches physiques, d'où l'importance de ces journées où chacun partage, par exemple, sur les méthodes de soins alternatifs en élevage, sur les techniques simplifiées de travail du sol. Pour dédramatiser les contrôles de l'Administration, depuis 3 ans, des journées "contrôle sans stress" sont proposées en Ille-et-Vilaine par la MSA, la Chambre d'Agriculture, FDGEDA, CETA, avec les services de l'Etat.

En conclusion, une mutation des métiers avec, au cœur des préoccupations, la gestion des ressources humaines, dans les actions de développement, de prévention et de transmission.

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III – B – Management des entreprises

DE L’EMPLOI au TRAVAIL ou L’importance d’un management à l’écoute des opérateurs

Astellia, Bretagne-Ateliers, Assia quoi de commun entre ces 3 entreprises du Bassin rennais ? Bien sûr des effectifs de 300 à 500 salariés mais pour le reste des mondes différents :

-Pour Astellia spécialiste des réseaux téléphoniques avec 90% du CA à l’export ,90% de cadres et 21 nationalités l’avenir des emplois se décline sur le triptyque mondialisation-vitesse-innovation.

-Bretagne-Ateliers est reconnu depuis des années pour sa performance par des grands opérateurs comme PSA ou ALSTOM, pourtant cette entreprise emploie 540 personnes dont 87% d’handicapés reconnus par la COTOREP.

-Assia est spécialisé dans le maintien à domicile en particulier des personnes âgées, mais dans ce secteur longtemps caractérisé par des emplois précaires, à temps partiel et non-qualifiés la quasi- totalité des aides à domicile travaillent chez ASSIA en CDI à temps plein. ASSIA est certifié Afnor pour la qualité de ses services et la GPEC mise en place n’a rien à envier à des entreprises plus connues.

ET malgré ces différences dans les 3 cas les mêmes points d’appui : -le management à l’écoute et au service des opérateurs -le développement des compétences et de l’employabilité -l’innovation technique mais aussi sociale.

On redécouvre l’importance du management dans son rôle attendu, pas le suivi des indicateurs, mais d’être à l’écoute des personnes de terrain. Emblématique à cet égard est BA ou depuis des années le haut de la pyramide est formé par des groupes d’opérateurs qui s’organisent pour atteindre une performance et une qualité très élevée avec l’aide de la hiérarchie et des services supports. Situation proche chez ASSIA : l’accompagnement des salariés travaillant seuls à domicile nécessite une écoute de la hiérarchie pour pouvoir gérer des situations complexes et variées avec les personnes âgées et les familles. Chez Astellia les managers doivent aussi être en proximité pour gérer les écarts culturels et le devenir de collaborateurs soumis à une accélération incessante des processus techniques et de l’environnement.

Dans les entreprises rencontrées un même souci du développement des compétences et de l’employabilité. Chez ASSIA 80% des aides à domicile ont un diplôme professionnel ce qui est une situation tout à fait atypique dans ce secteur ; ceci grâce à une politique volontariste de l’association gestionnaire. Désormais les compétences ne sont plus considérées comme « innées »pour des femmes mais comme de vraies compétences professionnelles : résultats concrets, en plus de la qualité du travail les salariés se sentent reconnus et peuvent avoir des développements de carrière.

Autre bénéfice, l’ASSIA recrute des jeunes professionnels et la vision du métier change. Chez Astellia, en dehors des efforts faits pour avoir une culture commune l’autre préoccupation est de détecter les

(16)

16 futurs managers d’une part, d’autre part s’assurer que tous les collaborateurs aient en permanence les compétences nécessaires.

Et puis bien sur notre voyage au sein des entreprises bretonnes a clairement montré le rôle central de l’innovation tant technique que sociale dans la performance et le maintien sinon le développement de l’emploi.

Né de la vision et de la conviction de ses fondateurs Bretagne-Ateliers est la démonstration vivante depuis des dizaines d’années du rôle de l’innovation sociale dans la performance de la structure qui permet à des centaines de personnes handicapés de vivre de leur travail dans un secteur très compétitif. Innovation dans l’organisation et les conditions de travail et bien sûr dans les relations de travail.

Et puis il faut aussi parler des conditions de travail, facteur déterminant du bien -être au travail et par la même de la performance ; Cela commence chez ASSIA par organiser le travail pour qu’il soit compatible avec la vie familiale ; organisation des tournées et des horaires, proximité du domicile.

Nos observations en cours d’année nous ont permis aussi de noter le développement du ménage des bureaux pendant les heures d’ouverture permettant une vie « normale « pour de très nombreux salariés. Là encore des mesures simples à l’écoute des agents transforme la vie si le reste des communautés de travail l’accepte ; Tout n’est pas parfait : le secteur du travail à domicile est marqué par beaucoup plus d’accidents du travail et de maladies professionnelles que la moyenne des autres secteurs, mais avons-nous conscience que notre domicile peut être un lieu de travail inorganisé…

Alors réinventer le travail ne serait-il pas un bon moyen pour développer l’emploi ? Les quelques exemples évoqués ci-dessus vont dans ce sens .La reconnaissance au travail, le bien-être, le développement des compétences favorisent l’employabilité des salariés et la performance des entreprises.

Pour conclure on rappelle l’importance des pesanteurs culturelles et sociales sur l’emploi et le travail.

Il en va ainsi des emplois dits non-qualifiés, d’une part des emplois de service mais aussi des difficultés d’intégration des personnes issues de l’immigration. Là aussi il nous faut d’abord changer notre regard ; Vaste programme

III – C – Management des territoires

L’atelier IV , « réseaux , territoires , coopération , solidarité au travail « a mené sa démarche de curiosité avec une préoccupation majeure : mettre en évidence que la prise en compte de l’ »humain » , en inter relations , est la clé essentielle du développement .

Nous sommes partis du constat, fait par le CESER notamment, de la résilience de la Bretagne , et à l’intérieur , de certains pays , face à la crise de 2008 .

L’ODIS, observatoire du dialogue et de l’intelligence sociale identifie la Bretagne comme région performante pour sa capacité à « vivre ensemble » et à « réussir ensemble »

Pourquoi ? Quelles explications peut-on émettre ?

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Nous avons interrogé GROUPAMA, la MEEF de Vitré, et BDI.

GROUPAMA, au fondement mutualiste, implique sur des secteurs décentralisés les responsables

« actionnaires » avec les salariés.

La MEEF de Vitré, maison de l’emploi, des entreprises et de la formation, est un lieu de rencontre entre les différents partenaires impliqués sur les questions de l’emploi. C’est un lieu de débat sur des préoccupations communes, c’est un lieu qui permet de rechercher ensemble des solutions.

BDI, Bretagne Développement Innovation, crée à l’initiative du Conseil Régional a parmi ses objectifs, celui de promouvoir l’innovation sociale sur les territoires. Les experts y sont des facilitateurs. C’est l’expérience de terrain qui est mise en valeur, diffusée, en facilitant l’émergence de réseaux.

Notre atelier, a émis trois conclusions :

1- «il n’y a pas de mauvais territoire, il y a des hommes et c’est cela qui est important » - il s’agit de « construire ensemble sur un bassin de vie » , premier niveau pertinent dans le développement économique et humain car cela fait « sens » pour les habitants . Les gens

« se connaissent », la dimension humaine peut être appréhendée et priorisée à la condition d’une reconnaissance de tous les acteurs , sans hiérarchie entre eux .

Il y a donc une organisation de la gouvernance à mettre en place de façon à intégrer tous les acteurs sans exception.

Le principe de subsidiarité doit être appliqué au regard des autres niveaux de territoires ( grande région , Europe ).

Important de veiller à l’équilibre par rapport aux grandes métropoles et de permettre aux habitants de travailler et vivre sur le même territoire. Nécessaire de favoriser l’ »aghora » les lieux de rencontre, ce qui permettra de favoriser les liens.

2- Pour construire ensemble il est nécessaire d’avoir « une vision qui doit se nourrir de contrepouvoirs organisés dans un système de gouvernance »

Trois points essentiels pour la gouvernance :

 Avoir un objectif commun, partagé, le Leader est un visionnaire et un facilitateur dans la mesure où il fédère et impulse et respecte une gouvernance démocratique – chacun doit se sentir responsable. Il est « pilote tisseur de liens » proche du terrain.

 Dépasser la dimension de l’entreprise, accepter de rencontrer les partenaires

 Organiser l’intervention des contre-pouvoirs, assurer une démocratie implicative , participative .

« vivre ensemble « ne suffit pas, il faut se donner les moyens par un système de gouvernance adapté de « construire ensemble

3- Dans tout projet, savoir qui nous sommes, où nous allons : Le culturel permet d’avoir « une identité forte déclinée dans un système de valeurs ouvert sur la diversité «

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18 En amont des évolutions constatées, positives en Bretagne, on découvre que « le culturel » a été le facteur expliquant le point de départ, la mise en œuvre, le succès ….Les associations ont joué un grand rôle.

Le culturel est facilitateur de liens, d’ouverture, et de reconnaissance de l’homme.

Il s’agit par conséquent de permettre au culturel de s’organiser, favoriser la culture du lien, avoir une vraie politique culturelle même en période de marasme. La reconnaissance des associations, et le soutien sont indispensables - il s’agit aussi de fédérer le tissus associatif.

En conclusion pour la Bretagne : avons retenu un symbole fort , la Bretagne « du fest noz » , symbole de la solidarité , de l’acceptation de toute personne , quelle qu’elle soit , dans la danse , symbole de l’ouverture à celui qui ne sait pas danser , l’étranger , symbole du réseau avec le musicien pour guide .

III – D – Les jeunes et le travail

Note de synthèse de l’atelier jeune

1 – Expression de 14/15 ans en section préparatoire à des filières professionnelles … 3 rencontres en septembre octobre 2013

- 8 jeunes (4G, 4F) de la Maison familiale rurale de Saint Méen - 13 jeunes (13G) du Lycée Saint Etienne de Cesson-Sévigné - 8 jeunes (4G, 4F) du Lycée Jeanne d’Arc de Rennes Métiers rêvés :

Pompier et pâtissier, assistante maternelle ou esthéticienne.

Mécanicien, construction et sportif professionnel.

Commercial et communication, 1 militaire.

Les métiers dans 20 ans …

Des matériels de plus en plus automatisées mais bien garder le travail fait main.

De plus en plus d’’esthétique mais rester naturel.

Des logements de plus en plus sophistiqués mais de moins en moins accessibles aux personnes peu aisées.

Des sportifs payés de façon plus raisonnable.

Bilan : Pas de peur ni d’utopie pour l’avenir. Des attitudes raisonnables, avec intégration des difficultés, acceptation des emplois qui se présenteront sans renoncer à son projet, pas de réserve pour aller à l’étranger, défiance forte pour le télétravail…

Une belle carrière, les valeurs en entreprise, un bon chef d’entreprise : être son propre patron, avoir du plaisir à travailler, une bonne entente, équilibrer travail et famille, le respect.

2 - des 16/30 ans accompagnés par la Mission Locale pour l’emploi …

1 rencontre avec 3 accueillantes de la mission locale du bassin d’emploi de Rennes Qui sont-ils ?

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Sur le Blosne, peu de mineurs, majorité de 18-25 ans. Territoire où il y a, traditionnellement, le moins de jeunes qualifiés mais c’est de moins en moins vrai.

Dans le Centre-ville, 22-25 ans. Centralise tous les quartiers. CAP, BEP 1ères et Terminales.

A Montfort, 18-21 ans. Le nombre de mineurs augmente régulièrement. Niveau CAP-BEP et de plus en plus de jeunes qui décrochent en fin de 3ème.

Les jeunes sont sans expérience, sans diplôme, sans permis…

Relation au travail

Le territoire est leur quartier, peur de sortir.

L’Ecart se creuse entre jeunes (16/30 ans de la ML) et le monde du travail, raidissement des 2 parties.

(« Ici et tout de suite » pour les jeunes, accueil sans complaisance et élévation automatique du niveau d’exigences par les entreprises puisque le chômage leur donne plus de choix).

Piège de l’économie parallèle délinquante : Les réseaux sont visibles physiquement, par le trafic, le vandalisme, le train de vie…sans offres d’emploi conséquentes, le suivi par les éducateurs de rue et les obligations de travail à la sortie de mesures judiciaires deviennent inopérantes.

Bilan

Avec l’augmentation du chômage, les jeunes paient le tribu le plus lourd… les décrochages s’amplifient et on se crée un bloc d’exclus…

3 – les professionnels

Attention des enseignants au projet des 14/15 ans.

- La spontanéité d’accord à notre demande de rencontre est significative de l’attention que les enseignants portent à l’expression des jeunes sur leur projet professionnel et le monde du travail.

- L’écoute par les enseignants des paroles des jeunes est significative du respect de chaque parcours et du souci de développer leur confiance en soi.

Professionnalisme, motivation et lucidité des accueillants de la mission locale du bassin d’emploi de Rennes.

- l’accompagnement est sur le principe de l’approche globale (logement, santé mobilité, formation…). Les priorités sont guidées par le jeune et sa situation.

- Travail passionnant. Les réussites, même limitées, motivent, mais on ne les connaît pas toujours. On mesure la reconnaissance des jeunes au fait qu’ils reviennent ou qu’ils adressent d’autres jeunes.

- Tâche compliquée. On est soumis aux logiques comptables. Peu de moyens et travail énorme (entretien d’un quart d’heure). Le travail sur l’humain ne doit pas être ramené à des logiques comptables. On devrait se soucier du qualitatif plus que du quantitatif. Le compte-rendu est plus important que ce que l’on fait.

Il faut prendre soin du personnel pour que le personnel prenne soin des personnes reçues…On fait partie des professionnels qui contiennent le malaise social.

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