L'ENIGME DE L'ELEGANCE
UN ADJECTIF INSAISISSABLE
ANNE ZAZZO .
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EVUE DES DEUX MONDES - Existe-t-il un rapport consubstantiel entre la notion d'élégance et celle de mode ?ANNE ZAZZO - Certainement. Dans l'usage courant, les deux termes renvoient très spontanément à l'habillement. Cependant, si élégance et mode entretiennent une relation en miroir, les notions ne se superposent de façon visible qu'à certains moments histo- riques repérables. Le mot d'élégance reste rare jusqu'au XVe siècle et se trouve plus précisément associé au vêtement au XVIIIe seule- ment. Le XIXe siècle français est exemplaire des liens étroits mais ambigus qui peuvent se tisser entre mode et élégance. La dispari- tion des états de l'Ancien Régime ouvre l'éventail des modèles de mode possibles - d'où une frénésie de codifications compliquées, l'émergence du genre des physiologies, des traités, des revues et des manuels sur la question de la mode que les auteurs essaient d'aligner sur l'élégance. Greimas, dans sa thèse sur la mode en 1830, remarque l'inflation du vocabulaire moralisateur qui noue mode et élégance : au sein de la Fashion, l'élégant, l'homme de goût, de bon ton, du monde, le gentleman se distinguent du dan- dy, du merveilleux ou de l'épicier. Les demi-mondaines du Second Empire deviennent des modèles de mode - il n'est qu'à évoquer la figure flamboyante de Nana qui apparaît sur le champ de course
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provoquant une bousculade dans la foule « comme au passage d'une reine [...] dans une toilette extraordinaire : le petit corsage et la tunique de soie bleue collant sur le corps, relevés derrière les reins en un pouf énorme, ce qui dessinait les cuisses d'une façon hardie ». Mais la véritable élégante espionne la cocotte pour adap- ter selon la morale de l'élégance, une tenue vulgaire, mais attrayante par sa nouveauté : la mode propose, l'élégance dispose.
La haute couture édicté à partir de 1858 une mode qui se confond avec la notion d'élégance, un modèle « respectable » pour la nouveauté. Mais lorsque les modèles de mode s'éparpillent, le système est pulvérisé, et l'élégance se retrouve de nouveau flottante et aléatoire dans les mouvements de mode. L'élégance devient alors un motif de la mode et non plus utopie de la mode elle-même, du moins en apparence. La notion d'élégance apparaît de préférence sous sa forme adjectivale et non plus substantivée. Cependant, aujourd'hui, parmi les mots prescripteurs de mode, on trouve plutôt des termes comme chic, mais surtout tendance, arty, sexy ou gla- mour. Le qualificatif « élégant » est rétro et même en voie de dispari- tion dans les magazines de mode qui se veulent branchés - s'il n'est pas utilisé au second degré. Dans le dernier numéro du magazine Elle, je n'ai trouvé qu'une seule fois le qualificatif d'élégant, alors même que Elle avait été lancé en 1945 avec un numéro titré
« Verdict sur l'élégance ». Ce qui est qualifié d'élégant dans ce der- nier numéro, c'est un short noir, que l'on doit porter avec la mini- jupe qui s'annonce comme la tendance de l'hiver prochain. Il existe un flou, comme toujours dans le discours de mode, un flou que Barthes avait d'ailleurs pointé en I960 dans l'article « Le bleu est à la mode cette année », et analysé ensuite dans son Système de la mode (1967) comme résultat de la duplicité foncière d'une phraséo- logie chargée de changer une « relation arbitraire en propriété natu- relle ou en affinité technique ». Dans notre exemple, on ne sait pas si c'est le short qui est élégant en lui-même ou si c'est l'adjectif noir qui transforme le short en short élégant, on reste dans l'incertain.
REVUE DES DEUX MONDES - On ne peut pas définir ce que recouvre le terme « élégance », dans le vocabulaire de la mode...
ANNE ZAZZO - Quand on entre dans l'analyse de cette notion, on est pris de vertige. C'est une notion labile, qui se dérobe à la
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définition. En fait, le mot élégance peut signifier des choses, ren- voyer à des valeurs, des fonctions ou des formes complètement opposées. Dans un ouvrage daté de 1999, intitulé Formes et cou- leurs ; trouvez votre style, et qui est en quelque sorte le descendant contemporain des manuels de civilité et de savoir-vivre, il est sou- ligné que le plus important, dans la valeur de mode, c'est la person- nalisation : la personne qui porte le vêtement ne doit pas être for- cément élégante, mais doit être avant tout elle-même. Quant à l'élégance, elle y est mentionnée comme correspondant à certaines personnalités, voire certains types physiques. Elle s'avère être, dans cet ouvrage, une notion insaisissable, tantôt associée à la haute cou- ture, au luxe, tantôt à la simplicité, aux formes strictes, architectu- rées et aux couleurs sombres. L'auteur parle ainsi de l'« élégance des tissus sévères et un peu masculins » et, quelques pages plus loin, il est dit de certaines tenues fluides et vaporeuses qu'elles sont l'« élégance même »... Face à de telles contradictions, on peut être désorienté, mais on comprend malgré tout, en comparant ces des- criptions avec d'autres palettes de styles, que l'élégance s'oppose - mais pas toujours car il y a toujours une exception qui fait que la notion se retourne - au sportif, au décontracté ou encore aux audaces excessives mais non rattachées au luxe.
Un phénomène inséparable de l'émergence de l ' i n d i v i d u
REVUE DES DEUX MONDES - De quand date cette personnalisa- tion de la mode ?
ANNE ZAZZO - Dans son ouvrage l'Empire de l'éphémère : la mode et son destin dans les sociétés modernes, Gilles Lipovetsky souligne que le phénomène de mode est inséparable de l'émer- gence de l'individu dans les sociétés occidentales. Mais le primat de l'adaptation du vêtement à l'individu est complet depuis les années soixante-soixante-dix. C'est-à-dire que l'on a alors changé de système de valeurs, de système esthétique de façon générale.
Dans un numéro de la revue le Jardin des modes de 1965, six cou- turiers sont invités à définir l'élégance ; ils en donnent des défîni-
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tions telles que : « Une femme élégante est celle qui a le courage d'oser, qui sait choisir sans hésitations les vêtements qui cor- respondent à son genre de vie » - il n'est pas fait mention d'un sys- tème de référence extérieur à l'individu. Un autre couturier re- marque, dans le même article : « L'élégance s'est transformée, la séduction a pris sa place. L'apprêté, l'amidonné, le trop parfait nous irrite. Nous paraît bien habillée aujourd'hui celle qui sait construire un certain accord entre ses vêtements et sa personnalité. » II n'y a plus de modèle intemporel de l'élégance, de canon, et les prescrip- tions de mode deviennent moins impérieuses. Yves Saint Laurent dé- clare d'ailleurs à cette époque : « Les gens n'ont plus envie d'être élégants, ils veulent séduire. »
Cependant on emploie toujours ce mot d'élégance avec des sous-entendus, qui renvoient directement à la période romantique et à l'analyse de Balzac dans le Traité de la vie élégante (1833) : l'idée d'harmonie entre les pièces de vêtement, d'unité, de discrétion, d'at- tention esthétique portée au vêtement. Ce qui est fortement souli- gné également est l'absence d'affectation que suppose l'élégance.
REVUE DES DEUX MONDES - Cette notion d'élégance naît-elle avec le romantisme ?
ANNE ZAZZO - Non, l'analyse de Balzac se rattache à une tra- dition venue du XVIe siècle. L'ouvrage important sur cette ques- tion est le Livre du courtisan de Castiglione qui décrit et essaie de définir quel est le bon courtisan - pris dans un sens non péjoratif - l'homme de cour. Cela concerne le vêtement, mais aussi la façon de parler, de marcher, de plaisanter, de se battre ou de faire de la musique... tout ce qui touche à l'apparence, aux manières. Dans le Livre du courtisan, il est prescrit déjà que l'homme élégant ne doit pas être affecté. Il doit manifester de la désinvolture. Le mot est sprezzatura, qui signifie « déprise » en traduction littérale. Il y a là un idéal du juste milieu, de mediocritas. Mais la notion d'élégance est déjà très contradictoire et très fine, puisque même dans la désin- volture, il est souligné qu'il y a un risque d'affectation, et que donc il existe un art du détachement, de l'équilibre, qui doit se donner l'air naturel. Le courtisan ne doit pas compter sur le natu- rel jugé grossier, la naissance ou la fortune que lui octroie sa condition, mais au contraire travailler énormément son apparence
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pour donner l'impression de naturel. À propos des vêtements et de la mode, l'un des conseils donnés va dans le sens de la simpli- cité calculée : « II me plaît que toujours [les habits] tendent un peu plus vers le grave et le sérieux que vers le vain, c'est pourquoi il me semble que le noir a meilleure grâce dans les vêtements que tout autre. » L'homme de cour ne doit pas refuser la mode, pour ne pas se démarquer, mais ne doit pas non plus donner dans la passion de la mode, il doit s'empêcher d'être au dernier cri.
Castiglione donne un autre exemple d'élégance vestimentaire qui non seulement ne s'exhibe pas pour « chercher la louange », mais encore se cache et se découvre par hasard : « N'avez-vous pas remarqué parfois que dans la rue, quand elle va à l'église ou ailleurs, quand elle joue, il arrive qu'une femme soulève sa robe si haut que, sans y penser, elle montre le pied, et souvent un peu de la jambe ?... dans ses escarpins de velours et ses bas bien propres... »
REVUE DES DEUX MONDES - Donc, l'élégance est un moyen de ne pas se faire remarquer, tout en se faisant remarquer ?
ANNE ZAZZO - Oui. D'ailleurs, dans le Traité de la vie élégante, Balzac décrit une rencontre imaginaire avec le dandy Brummel et note que ce dernier était « reconnu par les siens et méconnu par la foule ». L'élégance est un code subtil vu des seuls initiés.
Toute la subtilité de la rhétorique
REVUE DES DEUX MONDES - Cette subtilité se retrouve-t-elle dès l'origine du mot ?
ANNE ZAZZO - En fait, l'élégance est une notion d'abord rhé- torique, apparaissant dès Cicéron dans le De oratore, l'une des sources de Castiglione. Balzac néglige cette origine car il essaie - travers moderne - de rapporter l'élégance à une nature, définie par lui comme l'apanage des « esprits supérieurs ». En réalité, la notion d'élégance comporte toute la subtilité de la rhétorique. À la source de l'élégance, on trouve d'abord l'idée de séduction, fonde- ment de la rhétorique qui persuade - utile au courtisan qui doit charmer le prince et se faire admirer des autres courtisans. Ensuite,
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il y a, tout aussi importante, l'attention à l'esthétique, aux moyens formels mis en œuvre pour persuader. Cette seconde composante est un héritage de la culture courtoise. Dès le XIIe siècle émerge l'attention humaniste au corps, aux objets, aux individus et à leur environnement terrestre : l'adjectif élégant en usage dès 1150 tra- duit cette attention esthétique mondaine. Cette évolution est lente car la « naissance » de la mode est située traditionnellement au XIVe siècle. La notion d'élégance suit donc deux directions : l'atten- tion esthétique et l'adaptation convenable d'un individu à un con- texte. Mais comme notion rhétorique, elle est avant tout régulatrice, utopique. La séduction glisse facilement dans l'artifice - et c'est l'artifice qui sera souvent qualifié d'élégant : on pense aux poses ba- roques des modèles de la haute couture, photographiés par Henry Clarke pour le magazine Vogue dans les années cinquante. Quant à l'esthétique, elle connaît évidemment les fluctuations du goût.
Ainsi, on a pu trouver élégantes en leur temps ces femmes fin de siècle à la silhouette en S, tellement désarticulées que Proust les décrit comme des insectes. Lorsqu'on regarde les revues de mode aujourd'hui, on se rend compte que cet idéal rhétorique de l'élé- gance est encore une fois gauchi. L'obsession contemporaine con- siste à vouloir que le vêtement « exprime » totalement la personne, mais alors, l'élégance disparaît, puisqu'il n'y a plus de jeu avec les apparences, mais au contraire une recherche de naturalité, de cor- respondance parfaite entre l'apparence et l'être. Sans ce jeu du pa- raître, l'élégance s'effrite, perd sa substance.
REVUE DES DEUX MONDES - L'élégance n'est donc pas immuable ? ANNE ZAZZO - Le prestige de l'élégance traditionnelle s'éva- nouit avec la démocratisation de la mode.
La valeur dominante est le nouveau, redoublé par l'esthétique
« jeune » qui a détrôné l'esthétique « chic » : la « bombe Courrèges », comme disent les historiens de la mode, symbolise souvent ce basculement en 1965. La norme nouvelle distingue ce qui est à la mode et ce qui est démodé. Et l'élégance, au même rang que le motif de la décontraction ou du confort, est tantôt à la mode, tan- tôt non, déniée comme principe moteur. La révolution esthétique dans la mode des années cinquante-soixante, accompagnée de la création du prêt-à-porter en 1949, des mouvements de contestation
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de la jeunesse par l'apparence vestimentaire (zazous de l'Occupation, blousons noirs, punks), de l'émergence et du triomphe des créa- teurs des années soixante-dix et quatre-vingt-dix, tout cela a été préparé dès les années vingt avec Chanel qui dissocie luxe voyant et élégance. Une journaliste écrit en 1931 que Chanel a lancé le
« genre pauvre » : « Elle a introduit au Ritz le tricot de l'apache, rendu élégants le col et les manchettes de la femme de chambre, utilisé le foulard du terrassier et habillé les reines en combinaisons de mécano. » Si on excepte les expériences de Schiaparelli qui fai- sait défiler ses mannequins avec une laitue sur la tête et faisait d'un escarpin un chapeau, c'est depuis les années soixante-dix, dans les jeux de l'apparence, de la mode, qu'il peut y avoir de l'ironie, du second degré, de l'humour. Jean-Paul Gaultier est très représentatif de cet état d'esprit qui se moque du terrorisme du bon goût, du
« bécébégisme » timoré et au fond socialement méprisant. Pourtant, il n'abandonne pas l'ambition esthétique de sa profession et se dé- finit lui-même comme un classique.
Il ne faut pas s'y tromper, l'élégance au sens rhétorique n'est pas morte : le mot s'estompe du lexique de la mode, mais la notion est toujours à l'œuvre dans la création vestimentaire.
Rhétorique, l'élégance proclame le primat de la réception. On est toujours élégant pour quelqu'un, qui ressent cette élégance, qui éprouve, comme un lecteur de roman, une jouissance esthétique
« à réception ». Ce n'est pas un hasard si les formes simples, épu- rées, architecturées définissent l'élégance classique, si stables dans le vestiaire masculin : notre culture scolaire nous habitue à les goûter sans résistance. Ce que Gaultier a pu faire admettre c'est que la mode nous initie à bien d'autres formes d'associations inédites, sans code préétabli : à nous, consommateurs, récepteurs, voyeurs, d'en jouir. L'élégance pourrait être cette jouissance de la mode.
Propos recueillis par Nathalie Crom
• Anne Zazzo est conservateur au musée de la Mode et du Costume-palais Galliera.
• Nathalie Crom est journaliste et dirige les pages Livres de la Croix.
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