LIBÉRÉ
A mon ami Roger
ÉMILE NÈGRE
L I B É R É
PRÉFACE DE PAUL MUTRUX
LIBRAIRIE PELLISSIER THONON-LES-BAINS
PRÉFACE
Pourquoi une préface ? Est-il besoin de présenter M. Emile Nègre, du moment qu'il s'en est chargé lui-même et qu'à cet égard il n'y a rien à ajouter ? Et pourquoi avoir demandé celle préface à un pasteur, recommandation compromettante, et, qui sait, peu souhaitée des éditeurs eux-mêmes ? Pour cette raison, je pense que l'auteur de ce récit s'est précisément compromis, et qu'il existe entre lui et ce pasteur mieux qu'un lien d'amitié, une solidarité acceptée en ce qui concerne l'Eglise et son témoignage actuel.
Beaucoup ne voudront voir dans ce livre qu'un intéressant document sur la guerre, la vie des pri- sonniers dans les camps et leur difficile réadaptation au moment du retour: un. livre de guerre après d'autres, avant d'autres. La curiosité est éveillée et demande à être satisfaite. Document, oui, mais non à la manière d'un visiteur-délégué ou d'un apprenti journaliste. Le papier comme les crayons ne prenaient pas beaucoup de place dans le paquetage d'Emile Nègre. Une fois rentré, il a réfléchi à ce qui lui était arrivé ; il a relu pour nous les choses inscrites au plus sensible de sa chair et au plus profond de son âme. Et c'est cela qui fait de son livre un document humain au premier chef. Derrière le grand Jules, derrière Doudou, derrière Marcel, les dominant et les unissant tous, il y a l'homme, l'homme d'hier et de demain, l'homme de toujours, l'homme de partout, Français ou Allemand, Polonais ou Malgache; l'homme, ses souffrances, ses joies, son inquiétude, ses questions, ses révoltes, l'homme dans sa bassesse et sa grandeur. Ce qu'il importe de savoir, en effet, ce n'est pas comment l'homme a fait la guerre, mais ce que la guerre a fait de lui, et com- ment il en revient.
Le livre d'Emile Nègre est mieux qu'un document, c'est un témoignage. Un procès s'instruit, qui n'est pas des criminels de guerre, ou des collaboration- nistes, ou du capitalisme, un vieux procès en vérité:
celui que Dieu fait à son peuple. Emile Nègre a été appelé à déposer dans ce procès ; il fait sa déposition, voilà tout. Il dit ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu, ce qu'il a vécu, ce n'est pas à lui d'apprécier, encore moins de juger, il relate les faits, il dit la vérité, toute la vérité, comme il se doit.
Dans ce récit il y a beaucoup de choses, et il fallait les dire toutes, les petites et les grandes, dans l'ordre où elles se sont produites. Et les grandes ne sont pas toujours celles que l'on croit. Il y a cette chose qu'il ne faut surtout pas monter en épingle, mais qu'il convient de laisser à sa place, et de suivre en son mystérieux cheminement. Il y a cette chose qui apparaît à un certain endroit dans le récit, un endroit où l'on s'étonne de la trouver, comme elle est arrivée dans la vie de cet homme à un moment où lui-même ne l'attendait pas. Un moment quelconque, pas préparé, pas choisi, que rien ne faisait prévoir. « Il est bien physiquement... il est couché dans l'herbe, il est propre, ayant pu se débarbouiller dans le petit lac où trône un cygne tout maculé... » Et c'est à ce moment-là, le moment où tout semble bien aller, où il goûte enfin un peu de propreté et de détente, que monte tout soudain du tréfonds de son être la vague de dégoût qui le pousse aux abîmes. Mais c'est aussi le moment où vient ce qu'il appelle le signe, la parole non de jugement, mais d'apaisement et de délivrance, par où commence l'autre histoire.
Il se peul que beaucoup de lecteurs ne portent que peu d'intérêt à cette histoire-là, une histoire dans laquelle la lumière lutte avec les ténèbres, s'y fond à de certains moments au point de ne plus paraître qu'une terne grisaille, quitte à se dégager ensuite et à briller de nouveau. Qu'il suffise de constater que, pour Emile Nègre, c'est bien là cependant, là tou- jours, sa vraie histoire, une histoire qui ne fait que commencer.
Comment cela est-il arrivé à lui, et pas à Jovet ou à Dédé. Il se l'est demandé bien des fois. Effet du cafard ? brusque réminiscence de choses entendues autrefois ? atavisme chrétien ? sensibilité, faiblesse ? Et puis comment se fait-il qu'il ait été tenu jusqu'ici, tenu dans la foi, non pas lâché et repris, mais tenu au bout d'un long fil qui permet les retours en arrière, les sauts de côté et pas mal d'errances ? Comment se fait-il qu'au travers de tous ces remous, de toutes ces hésitations et de toutes ces tentatives de dégagement, le fil ait tenu ? Comment se fait-il que lui qui n'a jamais aimé les mômiers ait été amené cependant à s'intégrer dans une Eglise, et toujours plus profondément en dépit des déceptions et des résistances ? Comme tout cela est étrange ! Très vite, tout au fond de lui-même, il a compris qu'il n'y avait à toutes ces questions qu'une seule réponse:
le miracle. Et maintenant il ne lui reste plus qu'à vivre « l'aventure de la grâce ».
L'Eglise, dans ce livre, est mise sur la sellette;
le procès auquel je faisais allusion tout à l'heure.
Des questions lui sont posées ; force lui est de répondre.
Une de ces questions me paraît particulièrement grave et pressante : Comment l'Eglise, comment les Eglises accueilleront-elles ceux qui vont revenir de loin, de très loin ? Que feront-elles de ceux auxquels le Christ a parlé sur le chemin de leur longue tribula- tion ? Qu'ont-elles à leur offrir ?
Il y aura pour les prisonniers, et d'une façon plus générale encore pour tous les exilés rentrés à la maison, une difficile réadaptation familiale, sociale, nationale. Les hommes de gouvernement s'en pré- occupent, et ils ont raison de le faire. L'Eglise y pense-t-elle de son côté et se prépare-t-elle, pour ce qui la concerne, à recevoir les nouveau-nés de l'Esprit qui, timidement peut-être, vont frapper à sa porte ? Qu'on ne dise pas : cela regarde les pays en guerre.
Cela regarde toutes les Eglises et nul ne saurait aujourd'hui détourner les yeux de ce regard, de ce devoir.
Ceux que Dieu a trouvés, que vont-ils trouver dans
ces maisons qui portent son nom et se réclament de lui ? Quoi ? Une tradition, des principes, une organisation ? Une piété satisfaite et confortable ? Des Eglises « figées et passives et qui s'essaient si pauvrement, si maladroitement à être sociales » ? Une prédication honnêtement évangélique ? Des hommes qui s'efforcent de la faire « à la fraternelle » ? Cela, ou bien autre chose, et quoi ? Vont-ils trouver l'Autre chose ?
Eh ! oui, ils reviennent de loin, ils ont souffert plus qu'ils ne veulent le dire; ils savent des choses que nous ne savons pas, que nous ne pouvons pas comprendre, ils savent, pour l'avoir été eux-mêmes dans le déchaînement des vieux instincts, que l'homo est hominis lupus ; ils ont été jusqu'au fond de la misère humaine, mais ils savent aussi qu'il y a dans le cœur de l'homme des trésors insoupçonnés de tendresse, leur camaraderie s'est élevée à de certaines heures à la vraie fraternité ; secourus par un boiteux, réconfortés par un manchot, ils ont pu penser que
« s'il reste encore dans le monde un peu de charité, elle s'est réfugiée ici ». Et ici, c'est le Stalag. Il a été donné à quelques-uns de découvrir ce que peut le Christ lorsque l'on croit en lui.
Et l'Eglise, que va-t-elle leur offrir ? La seule chose que depuis toujours elle est appelée à offrir, la seule chose dont ils aient réellement besoin et qu'ils attendent obscurément, peut-être: la présence du Christ, la communion. L'espérance qui ne trompe pas et la charité qui demeure viennent après la foi, avec la foi. Ce qu'ils lui demandent c'est de croire en Celui qui leur a fait signe lorsqu'ils étaient en captivité pour qu'ils connussent la Libération.
Genève, novembre 1944.
Paul MUTRUX.
CHAPITRE PREMIER
Hier - Aujourd'hui - Demain
1. Un matin parmi tant d'autres
« Aufstehen ! » « C'est l'heure ! » traduit l'inter- prète d'une voix ensommeillée.
Un instant de silence total. Les ronfleurs même se sont tus. Personne ne bouge sous l'éclair aveuglant des lampes que le gardien allume. C'est le moment douloureux entre tous où l'on se retrouve prison- nier, abandonné du rêve, abandonné des siens.
Le grand Jules s'étire précautionneusement, ouvre et ferme les mains avec une grimace. « Co- chonnerie de métier ! Ce que ça peut faire mal, ces tendons crispés, ces muscles distendus ! »
— Encore une ! jure doucement, à côté de lui, Jovet qui bâille.
Doudou sort une tête broussailleuse des couver- tures et risque un œil.
Toute la chambrée entre maintenant en rumeur.
Des trois étages de couchettes superposées jail- lissent des bras, des jambes, des torses nus ou bizarrement harnachés de pans de chemises déla- brées. Pas de paroles, pas d'exclamations, pas de cris, un remuement de bêtes à l'étable, qu'on éveille. A travers les fenêtres quadrillées de bar- reaux filtre une lueur jaune sale. Il pleut. Encore une longue, une triste journée.
« Los ! Los ! Schnell ! bougonne le gardien, das ist Zeint ! »
On enfile à la hâte pantalons encore humides, capotes trempées.
« V'là le jus ! »
Deux camarades arrivent, trimbalant à grands ahans l'énorme cuveau rempli de jus d'orge grillé, tandis que le cuistot porte à bras tendus la cor- beille pleine. Deux tranches de pain pour chaque homme, plus une rondelle de boudin, qu'il faudra faire durer jusqu'au soir.
Le grand Jules, assis sur un rebord du bat-flanc, les bras sortant de sa grande pélerine d'artilleur, soupèse sa ration.
Faut-il en manger un morceau maintenant ? Oh ! un petit. Ou bien attendre d'être rendu sur le chantier ?
C'est qu'une marche d'une heure à travers champs, ça creuse, et le pain mangé ne pèse pas lourd dans l'estomac. Attendre peut-être jusqu'à la pause de neuf heures et tout boulotter d'un coup ? Oui, mais alors plus rien à midi.
« Nom d'un chien, quelle misère ! »
Et le petit Accard qui ne le quitte pas du regard de son regard brillant et étonné de gosse. Il a déjà tout mangé, lui !
«J'ai eu tort, ronchonne le Grand. J'ai eu tort de lui en donner un morceau samedi, il croit que ça va recommencer. Ah ! mais non ! pas tous les jours fête, mon petit pote ! Oh ! et puis zut ! »
Il a plié soigneusement son pain dans un mou- choir et enfoui le tout dans sa musette, sans lever les yeux. D'une boîte d'allumettes à demi écrasée, il sort, avec des soins, attentifs, trois mégots qu'il défait. Il roule le tabac noir à moitié consumé dans une feuille, et, la cigarette allumée, aspire une bouffée. La première bouffée du matin, qui descend avec un arrière-goût sucré. Il rejette la fumée par les narines, fermant à demi les yeux.
« Accard est toujours là à me regarder ! Il a toujours l'air surpris, ce gars. »
A haute voix, il l'interpelle :
« Tiens, jeune homme, tire une golée, quoique tu n'aies pas l'âge de fumer et ne me regarde pas comme ça !
» Où vas-tu ce matin ? A la carrière ?... essaie de rester avec moi, au déchargement, on est pépère !
— Rassemblement ! crie l'interprète. Et maniez- vous, autrement il faudra encore galoper. »
Il est cinq heures et les soixante hommes de ce Kommando, soixante prisonniers du Nord et du Midi, de la Normandie et du Dauphiné, d'Auvergne et de Paris, soixante loqueteux, se groupent en rangs de quatre pour faciliter le comptage.
C'est une vraie « Cour des Miracles » quant à l'habillement !
Une bonne moitié de l'effectif a perdu au cours de la retraite qui sa capote, qui sa vareuse, qui son calot. Les souliers usés jusqu'à la tige ont été rem- placés par des sabots, de gros sabots de bois, lourds, durs. Plus de chaussettes, il faut s'entortiller les pieds dans d'invraisemblables chiffons qu'on perd toujours en route. Les plus débrouillards ont réussi à dénicher des tuniques, des capotes polonaises ou des effets civils munis, pour l'occasion, d'un grand K dans le dos ou sur les cuisses. Mais les autres ? Justement, voici Capart, le lamineur d'Ys- bergues, au corps tout tailladé de cicatrices, tout marqué de brûlures. Qu'a-t-il sur le dos ? La moitié d'une chemise avec une manche et deux ou trois bouts de ficelle pour tenir le tout, pas de caleçons, une capote toute hachée par des éclats de grenade, un calot dont il a rabattu les bords sur les oreilles, pas de molletières, les pieds nus dans les sabots.
On ne voit de lui, quand il se tourne à demi pour parer une gifle de vent et de pluie, que son grand nez, bleu de froid, et sa bouche édentée entr'ouverte.
« En avant... et doucement, en tête ! » Le comptage est fini, approximatif bien sûr, parce que compter tous ces bonshommes mal éveillés, qui changent de rangs, qui s'énervent à fixer des vêtements que le vent bouscule, ce n'est pas commode !
Le « Gefreiter » gronde et fait demi-tour avec sa lanterne.
C'est maintenant la marche vers le chantier, le roulement des sabots traînant sur les pavés de la petite ville encore endormie. Et toujours le silence des hommes.
Au bout d'un instant, il faut quitter la route et enfiler un chemin, une ornière plutôt, boueuse, glaiseuse, où les sabots s'incrustent, qu'on arrache avec précaution pour ne pas les remplir d'eau ou les laisser sur place et faire une grande enjambée, pieds nus ! Le froid est vif, ce matin d'octobre, et le vent, le vent de la Baltique que rien n'arrête dans cette plaine de Prusse, soufflette, gonfle les capotes, saoule et essouffle.
Les rangs sont rompus. La colonne se scinde en deux files oscillant au gré des ornières. La senti- nelle, baïonnette au canon, les mains dans les poches, ferme la marche. Il est de Krefeld où sa femme et ses cinq gosses passent les nuits dans la cave. Un pauvre bonhomme à cafard, lui aussi, qui pleure à chaque lettre. Il est complaisant et bon type.
Le long du chemin, le vent joue dans les fils électriques. Cette musique, voilà quatre mois qu'on l'entend, matin et soir, qu'on la retrouve avec des intonations différentes, mais toujours accompa- gnée de la basse profonde du vent fendu par les poteaux.
Le jour se lève. Dans le ciel immense les nuages galopent, tout petits à l'horizon, puis montent, gonflés par le vent, et tourbillonnent en virevoltes.
Les pins et les bouleaux ondulent et les légères collines s'étendent au loin en des plans qui se multiplient à l'infini.
Une heure de déhanchements et de glissades réveille tout le monde et délie les langues. Là-bas, on voit le chantier et, au flanc d'une colline plus élevée, couronnée d'une grande ferme, la carrière avec ses files de wagonnets aux bennes renversées.
« Ça fait rien, comme boulot pour un orchestre de jazz, on pourrait trouver mieux ! »
C'est Bouquinaud, le Limousin qui parle, un beau gars bronzé au large sourire, calme, flanqué de Théo et de Fabien, deux gosses de vingt ans, de Limoges, aussi. Il les a adoptés, les dirige et les chapitre d'un ton mi-paternel, Il prend soin d'eux, les bouscule aussi « à seule fin qu'ils n'aient pas le temps de penser aux jeunesses » !
C'est grâce à ce trio que les dimanches et les courtes soirées s'animent un peu. Ils ont monté un orchestre et à grands renforts de coups de cuil- lers sur les gamelles, de frottements d'engins aussi biscornus que sonores, ils mènent un tel chahut que tous s'y mettent, jusqu'aux joueurs de cartes, et pourtant ...
« Tu veux une Gauloise, grand ? »
D'un étui, il offre à son camarade une cigarette, une combien précieuse Gauloise reçue dans un colis, le premier, arrivé hier soir. Les deux hommes s'arrêtent, tournant le dos au vent et laissent passer toute la colonne, la longue file des copains sans tabac. Il ne reste plus que le gardien, à cent mètres. On peut allumer !
« La gosse du bistro m'a promis les mégots, ce soir », explique Bouquinaud avec un brin de fa- tuité, « comme c'était la paie hier, il y aura des bouts de cigares longs comme des barreaux de chaise, vieux ! Seulement faut faire gaffe à cause
du gros Schemmioneck, parce qu'alors ça barderait pour son matricule, à la petite ! Et puis, tu sais ce que c'est, tu ne peux pas les faire fumer tous, alors... une golée à celui-ci, une golée à celui-là, et te voilà rétamé. »
Les deux camarades ont repris le chemin. Le groupe entoure déjà les trois contremaîtres civils distribuant les outils. Une pelle, une pioche ! Une pelle, une pioche !
Le grand Jules, qui fait un peu fonction d'inter- prète, répartit les travailleurs :
« Vingt-quatre hommes à la carrière.
» Quatre hommes au déchargement.
» Vingt-quatre hommes au canal.
» Le reste à la digue. »
Les groupes se séparent et vont travailler éloignés les uns des autres jusqu'au soir, à six heures, la journée finie.
« Et surtout, pas de trahison ! »
C'est l'avertissement rituel par lequel tous s'engagent à ne pas forcer, à ne pas en abattre davantage pour une pipée de tabac que le contre- maître offrira au « meneur » : celui qui bourre son wagonnet en vitesse, quitte à éreinter les cama- rades moins aguerris.
2. Arbeit !
L'équipe du Rouquin, sobriquet du contre- maître, grand diable sec, roux de poil et rouge de peau, se dirige vers la carrière. On a taillé dans la colline une grande balafre jaune, pour en tirer le gravier, le sable, les pierres servant à construire la digue, talus courant le long de la rivière. La carrière a deux étages chacun muni d'une voie Decauville et de douze wagonnets. Pendant que l'équipe remplit ses wagonnets, une motrice à
mazout emmène les douze autres, chargés « en chapeau » et va les déverser à un kilomètre de là.
La durée du voyage est de quinze minutes ; il faut qu'en ce laps de temps les hommes aient chargé l'autre rame. Comme les deux étages sont taillés en pente et de flanc, il faut freiner dans la descente jusqu'à l'aiguillage au moyen de poutres qu'on.
coince dans les roues et sur lesquelles on doit se cramponner des quatre fers.
Ça ne va pas toujours tout seul, surtout les jours pluvieux comme celui-ci. Les roues patinent, les hommes s'épuisent et le Rouquin excite son monde en gueulements sonores et incompréhensibles.
C'est le travail le plus dur de tout le chantier, et une journée passée à remplir, à deux, dix-huit ou vingt bennes, avec un quart d'heure d'arrêt à neuf heures et une heure à midi, pèse sur les reins et les épaules, surtout que, brochant sur le tout, l'estomac crie !
Ceux du canal ne l'ont, quand même, pas beau- coup plus belle, il est vrai ! Il s'agit là de corriger le lit de la rivière qui se noue et se dénoue en boucles presque fermées. On creuse alors un canal rectiligne de deux à trois mètres de profondeur sur dix mètres de largeur en coupant les boucles. Il subsiste un petit barrage à chaque extrémité que « Prosper », le chef de chantier (ainsi nommé pour sa splendide casquette blanche) un gros et grand gaillard, borgne et chauve, fait sauter à la dynamite.
Il faut, là aussi, remplir des wagonnets et les sortir à bras du fond du canal. Au début, ça va tout seul ; la terre est meuble, les chariots chargés
« en souplesse », mais quand on atteint le niveau de la rivière, l'eau s'infiltre et malgré la pompe crachant à gros hoquets, c'est les pieds et les jambes dans l'eau qu'on se démène. C'est un cloaque nauséabond et vider sa pelle d'un coup dans la benne, cette pelle pleine d'un limon noi-
râtre, est un tour de force qui demande un rude apprentissage.
Les quatre du déchargement s'en font moins. Il n'y a qu'à basculer les chariots les uns après les autres dans la boucle coupée de la rivière. Il faut de l'attention : bien souvent la benne renversée ne se vide pas car la boue colle et tout le chariot culbute dans la rivière. Un homme passe donc aussi l'extrémité d'une poutre entre les roues du chariot et se cramponne à l'autre extrémité pendant que les trois autres soulèvent et renversent le charge- ment. Attention à ne pas se coucher sur le bout de la poutre, jambes d'un côté, tête de l'autre, car, pour peu que le wagonnet se renverse, la secousse vous projette en l'air, comme ce pauvre Cottret qui est redescendu avec trois côtes enfoncées !
Ceux de la digue ont la bonne place. Ils disposent et répartissent le gravier amené de la carrière et recouvrent le tout de mottes de gazon artistement découpées dans le champ voisin. C'est un travail de finesse pendant lequel on peut flemmer facile- ment, d'autant plus que le contremaître est un petit homme plus occupé à téter sa pipe, à se verser des rasades de schnaps à grandes remontées de margoulette qu'à activer le travail.
Les premières heures de la matinée passent rela- tivement vite. La pause de neuf heures est l'occa- sion de manger ou de regarder. Chacun y va de sa recette : Bonnet, le Gascon, dévore son pain à ce moment-là sans se soucier de midi et de la longue après-midi. Il cherche à convaincre son inséparable Gerber de Nancy qui, lui, parcimonieusement, découpe de petites tranches et laisse un reste dans la musette.
C'est le moment aussi de bourrer une pipe, mi- tabac, mi-armoise, une pipe profitant à quatre ou cinq. Des groupes se sont formés au gré des amitiés et des « pays ». La pluie tombe toujours et l'on
(C'est toujours le contraire).
Ce sont les parents, ce sont les grandes personnes qui ne savent rien.
Et ce sont les enfants qui savent.
Tout.
dit Dieu.
Car ils savent l'innocence première Qui est tout.
Mon fils le leur a assez dit. Sans aucun détour et sans aucune atténuation.
Car il parlait net et ferme.
Et clair.
Heureux celui qui est comme un enfant.
Le Royaume des cieux n'est pas à un moindre prix.
Car c'est l'Innocence qui est pleine et c'est l'expérience qui est vide.
C'est l'Innocence qui gagne et c'est l'expérience qui perd.
C'est l'Innocence qui est jeune et c'est l'expé- rience qui est vieille.
C'est l'Innocence qui naît et c'est l'expérience qui meurt.
C'est l'Innocence qui sait et c'est l'expérience qui ne sait pas.
C'est l'enfant qui est plein... et c'est l'homme qui est vide.
Vide comme une courge vide et comme un ton- neau vide.
Voilà ce que j'en fais, dit Dieu, de votre expé- rience... »
PÉGUY : Le Mystère des Saints Innocents.
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