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SOUVENIRS DE NUREMBERG

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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LOUISE WEISS

SOUVENIRS

DE NUREMBERG

Mme Louise Weiss prépare le sixième et dernier tome de ses Mémoires d'une Européenne, qui aura pour titre : l'Illumination humaine. Elle y rend compte de sa recherche des lois qui mènent le monde, but de ses voyages intercontinentaux qui devaient durer vingt-cinq ans.

Elle nous a confié les bonnes feuilles de ses souvenirs du Tribunal de Nuremberg. Rappelons que Mme Louise Weiss est candidate à l'Académie française.

'anéantissement du réseau ferré ne me permettait pas de gagner facile-

J-< ment Nuremberg. Le colonel Pierre Fribourg me proposa un autre moyen de transport. Il s'agissait de la voiture cellulaire qui devait amener un présumé criminel de guerre — oh ! un petit criminel, un général de rien du tout, ancien chef de la police de Mannheim — dont le Tribunal réclamait le témoignage.

« Je vous sais large d'idées, me dit le colonel en souriant. Si le cœur vous en disait, vous pourriez monter dans cette voiture. N'ayez aucune crainte. Nos convoyeurs sont armés. »

J'acceptai cette chance professionnelle et m'assis bientôt à côté d'un gaillard, un certain Habenicht dont l'expression bonasse gommait la dureté de traits. Traduit, le nom de ce drôle signifiait « je n'ai pas » (Ich habe nient).

La route fila sous notre boîte de tôle. L'énorme fantaisie des bombes avait saccagé ici ce qu'elle avait épargné là. L'œil bleu de Habenicht enre- gistrait les ruines de son pays. Ni méchant, ni hypocrite, le général semblait navré. Je l'imaginais gueulant à son cuistot de lui apporter, sous peine de mort, de la crème fouettée et plaidant son irresponsabilité devant le Tribunal, à l'instar du cobra appelé devant le Grand Brahma :

« O Dieu ! Pourquoi m'as-tu fait serpent ? avait argumenté le cobra.

En suivant ma nature, je n'ai été coupable que d'avoir obéi à tes ordres. » 306

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Après la traversée d'un village dont les habitants grouillaient comme des blattes sur des pierres retournées, je murmurai au général Habenicht :

« Comment avez-vous pu ? » Tel que le voulait son nom, il éclata :

« Non, je n'ai pas... »

Non, il n'avait pas connu les exterminations des camps de concentra- tion. Non, il n'avait pas collaboré avec la Gestapo qui, à l'entendre, avait même truffé ses bureaux d'espions. Non, il n'avait torturé personne. D'ail- leurs, parmi les quatorze mille ouvriers français ayant traversé Mannheim au titre du travail obligatoire en Allemagne, il n'avait pas rencontré un récalcitrant. Tous espéraient de fortes paies. Par contre, le général Habenicht s'enorgueillissait d'avoir si bien organisé la défense passive de sa ville que les bombes anglo-américaines n'y avaient causé que deux mille morts. A vrai dire, il n'aimait pas les Juifs. Mais les insulter était une chose, les gazer en était une autre. Depuis que les images de l'enfer des camps avaient été publiées, il ne surmontait pas sa honte d'avoir, pendant vingt ans, servi le parti national-socialiste. Il avait soutenu Hitier pour aider l'Allemagne à sortir de sa misère, non pour l'enfoncer dans l'inex- piable. Ses remords, sa déception, sa colère d'avoir été à ce point asservi et dupé, le soulevaient. Maintenant qu'il savait, il aurait volontiers, m'assura-t-il encore, abattu de sa main les chefs du régime qui avaient eu l'impudence de survivre au Führer.

J'avais fini par croire, à moitié, le général Habenicht.

A midi, nous nous assîmes dans un champ pour casser la croûte. Un bouteillon de soupe avait été prévu pour le prisonnier. Nous mangeâmes tous en silence. Trop d'arrière-pensées épiçaient nos tartines. Puis un soldat produisit un thermos et prépara des tasses de café qu'il présenta à la ronde. Alors, le lieutenant Mory, chef de notre convoi, offrit une cigarette au général.

Le cœur du prisonnier fondit :

« Ah ! C'est mon meilleur jour depuis la défaite ! »

Il fouilla dans une poche intérieure de son dolman pour en retirer son portefeuille et nous montrer des photographies de sa famille : une femme avenante, des enfants bichonnés, un chien confiant. Tous les occupants allemands en France avaient montré à ceux de mes compatriotes qui ne leur tournaient pas le dos des portraits de leurs chéris. Ce faisant, ils pleuraient souvent d'émotion. Ces images les rassuraient sur eux-mêmes.

Qu'importait leur incarcération morale collective, leur vie intime leur tenait chaud. Puis, revenant à leurs consignes, ils vérifiaient leur mitraillette.

Pour ma part, je me surpris à tendre un morceau de gâteau au général Habenicht pour accompagner son café. A nourrir ce que j'avais haï, je ne me reconnus pas moi-même. Encore aujourd'hui je m'en veux, mais si je ne l'avais pas fait je m'en voudrais de même. Le long crépuscule de juin s'éteignait, lorsque nous entrâmes dans Nuremberg. Je n'y vis, éclairés par nos phares, que des Américains. Ils fourmillaient. Nous leur livrâmes le général contre des papiers constellés de tampons. Avant de se laisser pousser vers sa cellule, le général Habenicht me regarda longuement, le visage brouillé. Je ne pus m'empêcher, dans un dernier geste, de lui abandonner le reliquat de mes sandwichs.

fVT uremberg, du moins ce qui en restait, vivait à l'heure du Pentagone.

• L ^ L'armée américaine administrait la vieille cité, la ravitaillait, assurait sa police et la sécurité du Tribunal. Elle en avait déblayé les décombres,

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rétabli lest lignes téléphoniques, consolidé les hôtels et fourni logement à des centaines de magistrats, d'avocats, de journalistes et d'interprètes.

Impossible de dormir et de manger, de se déplacer sans son autorisation.

L'image de marque qu'elle avait voulu donner d'elle-même aux notables du monde entier, accourus pour assister au spectacle, était celle d'une équitable efficacité, laquelle ne manquerait pas d'accabler les Allemands et d'édifier la planète. Les inculpés étaient sous clef. Leurs juges avaient été répartis dans les bâtiments encore debout, entourés d'un respect dont l'expression variait avec l'idée que le général Eisenhower se faisait des Etats qui les avaient mandatés.

Le modeste Parisien en face duquel je dînai était un magistrat. Il se félicitait de sa carte d'admission temporaire aux débats de la Cour, qu'il suivait, me dit-il, à titre de perfectionnemeiit personnel. Penché sur son assiette fumant d'un potage arrivé en poudre du Middle West, il me chuchota :

« Vous verrez ! Les inculpés sont des spécimens humains formi- dables. Des génies ! Ils ont à répondre d'une sorte de diabolisme collectif devant des justiciers qui n'ont, eux, de suprême que l'autorité dont les ont investis des gouvernements tellement stupides qu'en dépit de leurs milliers d'informateurs ils n'avaient rien compris aux desseins d'Adolf Hitler avant de s'en sentir directement menacés. Je ne prétends pas que les forfaits de ces nazis ne doivent pas être punis. Mais au nom de quel droit ? Voulez-vous, madame, me le dire ? Il y a dans toute cette entre- prise un côté Raminagrobis contre Machiavel, un côté Perrin Dandin contre Méphisto, dont je ne pourrais m'empêcher de rire si je n'avais vu les films des camps de concentration quand ils ont été découverts. Leurs charniers me hantent, leurs molosses me poursuivent. j>

En fait, mon petit magistrat, lequel avait dû peiner pour obtenir sa licence de droit, crever d'ennui chez un avoué, amasser sou à sou l'argent nécessaire à son mariage, et qui ménageait maintenant la chèvre de son président comme le chou de son procureur, béait d'admiration devant la témérité, la technique, la grandeur de la maléfique équipe qui avait réussi à s'emparer de l'âme allemande. Et il rigolait à la pensée du conformisme dont les délégués des vainqueurs avaient dû faire preuve au cours de leur carrière pour devenir ces Minos requis de condamner, en vertu d'un droit d'occasion, la seule vertu sublime des hommes au pouvoir quand leurs erreurs n'en font pas des morts d'avance — à savoir : l'imagination.

Mon interlocuteur me rappela qu'afin de rédiger un acte d'accusation unanime, les Etats vainqueurs avaient torturé le juridisme dont ils n'enten- daient pas se départir. Ayant constaté qu'aucun des codes en vigueur, soit chez eux, soit chez leurs ennemis, ne leur permettrait cette prouesse, ils s'en étaient tenus à des principes dont la décence morale satisferait la conscience universelle qu'ils s'enorgueillissaient de symboliser. On inculpe- rait donc des personnes et des institutions. Ces institutions étaient énumé- rées (1). Et l'on distinguerait entre trois sortes de crimes : les crimes contre la paix, les crimes de guerre, les crimes contre l'humanité. Le hic était de respecter le principe sacré : nul n'est condamnable pour un crime commis par autrui. Les Alliés l'avaient continuellement invoqué pour

(1) Notamment : le corps des chefs politiques du parti nazi, les SS, la Gestapo, l'état-major, le haut-commandement des forces armées et le cabinet du Troisième Reich.

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s'insurger contre les exécutions d'otages. Les peines envisagées contre les institutions seraient pourtant des peines collectives, et les inculpés sentaient si bien les contradictions des textes éclos au-dessus de leurs têtes qu'à l'instruction ils avaient tous délibérément fait les ânes en brayant, comme ultime défense : « J'ai obéi ». A qui ? En fin de compte à Adolf Hitler, qui avait eu, vis-à-vis d'eux, la vergogne de s'anéantir et, vis-à-vis du Tribunal, la grossièreté de lui opposer un silence totalitaire.

L'âme voltairienne de mon petit magistrat frétillait d'aise. Saisi par la logique de ses constatations, il en restait à la moitié de ses phrases. Alors, clignant de l'œil, il m'invitait à conclure. Ce qui donnait :

« Entre les crimes contre la paix, les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité, comment s'y reconnaître ? Heu ! j'ai pris ma loupe.

Distinguo, madame ! Distinguo ! L'obéissance demeure la première vertu des armées. Alors, si Keitel prouve qu'il a obéi ? Concluez, madame ! Concluez ! Les rafles de produits vitaux nécessaires aux populations occupées se trouvent parmi les actes condamnables relevant de la Cour. Des Ukrai- niens, des Roumains, des Provençaux même sont morts de faim. Mais alors le blocus anglais ? Extrapolons, madame ! Extrapolons, s'il vous plaît ! Et parlons des déportations. Des Finnois, des Lettons, des Lituaniens arra- chés par trains entiers à leurs foyers et à jamais disparus ont été des victi- mes de Joseph Staline dont le juge siège en grand uniforme, à côté de ceux de nos démocraties. Et comment punir des collectivités autrement qu'en châtiant, un à un, tous leurs membres... »

« Heureusement, finit par conclure mon petit magistrat en croquant une pomme du Canada, que le crime allemand est tellement énorme que les Alliés auraient pu foutre le droit en l'air. Pour ma part, je l'eusse pré- féré. Si l'on veut qu'il en reste quelque chose, il n'est pas recommandé de lui faire endosser n'importe quelle besogne. Le Christ est là pour cela.

Il en a l'habitude. Je vous souhaite bien le bonsoir. »

Je gagnai l'une des chambrettes prévues pour les journalistes fran- çais de passage et fus longue à trouver le sommeil.

~T\ ès le lendemain matin, un confrère américain, gourmand d'un « break- fast » meilleur, m'entraîna au camp de la presse. Impossible encore de dire club. La paix n'était pas signée.

Installé dans l'ancien palais de Faber, l'empereur des crayons, le camp recelait mille joyeusetés. Son escalier de marbre évoquait un hammam.

Son faux cloître roman épouvantait les artistes. Encore affublés de la livrée de leur empereur, quelques laquais déambulaient, la mine sinistre.

Une déesse de marbre souriait aux visiteurs. Les journalistes avaient avivé, au crayon rouge, la pointe de ses seins blancs et, au crayon bleu, ses yeux vides.

Autodidacte lucide et amer, comme en nourrissent tant de feuilles de Manhattan, mon confrère paracheva, sans le savoir, le discours de mon gentil substitut.

« Les Allemands comprennent mal ce procès, me souligna-t-il. Des jugements sommaires et des exécutions immédiates, à la manière du Troi- sième Reich, leur auraient mieux convenu. A leurs diktats, nous, nous pré- férons des instructions irréfutables, des réquisitoires en règle, des auditions de témoins et des plaidoiries contradictoires. Nous voulons que les accusés puissent librement présenter leur défense et nous avons raison. Ce faisant nous contrarions les tyrans. Par mille pelotes de vierges ! comme le juren;

les Canadiens de votre langue, nous ne sommes pas fâchés non plus de

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profiter de nos atermoiements pour mettre aux Russes le nez dans »eur crotte. Personne de nous n'a oublié les dix mille coups de revolver tirés, par eux, dans la nuque des dix mille officiers polonais, leurs prisonniers, à Katyn. La défense de Stalingrad s'inscrit, certes, au crédit de leur courage.

Toutefois, ils ne l'auraient pas emporté, dans leurs sacrées steppes, sans notre matériel, sans nos avions. Ils prenaient livraison de nos machines en Alaska, car ils nous avaient interdit de les leur remettre en Sibérie. Ainsi pouvaient-ils étudier nos bases arctiques, alors qu'il nous était impossible d'approcher des leurs. La Wehrmacht les harcelait encore qu'ils pensaient déjà aux engins, copiés sur les nôtres, dont ils nous écrabouilleraient un jour. Pour le moment, nous nous adonnons ensemble à tous les jeux de la victoire.

— Les jeux ?

— Je n'aime pas qu'un accusé puisse me rétorquer : — « Et vous ? » Et encore moins que ses juges puissent, entre eux, se cracher au visage la même question. Au Japon, le Tribunal des Alliés n'en mène pas plus large que le nôtre. La bombe d'Hiroshima est-elle un fait de haute gloire ou un crime répondant aux trois chefs d'inculpation retenus : crime de guerre, crime contre la paix, crime contre l'humanité ? Faites vos jeux, messieurs, faites vos jeux ! »

'entrai au Tribunal. L'ancien chancelier von Papen y affrontait ses juges. Vieillard superbe, casqué de cheveux blancs, il n'avait rien perdu de son orgueil, ni des bonnes manières que je lui avais connues.

Il plaidait :

« Je suis né sur une terre qui appartient à ma famille depuis neuf cents ans. J'ai été élevé dans les principes conservateurs qui lient étroite- ment l'homme à son peuple et à sa patrie. Etant donné que mes aïeux ont toujours été un appui de l'Eglise, j'ai été élevé dans notre tradition reli- gieuse également. Second fils de mes parents, j'étais destiné à la carrière militaire... »

Puis le chancelier von Papen exposa qu'il avait fait partie d'un comité d'études franco-allemand fondé après la Première Guerre mondiale par l'industriel luxembourgeois Emile Mayrish avec l'idée de construire une Europe libre et prospère (1). Pierre Viénot, l'ambassadeur du général de Gaulle à Londres, avait même été l'un des agents les plus actifs de ce comité. Avec une hauteur de vues, sinon une rigueur historique inattaqua- ble, le chancelier affirma que son action comme chef de la diplomatie du Reich n'avait cherché qu'à disculper l'Allemagne des responsabilités qui pesaient sur elle depuis le traité de Versailles et à la rétablir dans sa souveraineté. Ce but ne ressortait-il pas de son droit et même de son devoir, face à d'anciens ennemis insensibles aux aspirations d'un grand pays que l'équité ne permettait pas de maintenir indéfiniment dans un statut d'infériorité ? Certes, il avait été l'ambassadeur d'Adolf Hitler à Vienne, mais après l'exécution du chancelier Dollfuss. Catholique fervent, comment aurait-il pu inciter le Fiihrer à cet assassinat ? Ses convictions libérales n'avaient jamais varié. Personnellement, il n'avait trempé dans aucun des crimes définis par l'acte d'accusation. Le Tribunal apprécierait.

Ce que disant, le chancelier von Papen dévisageait, autant que son éducation supérieure l'y autorisait, son juge russe, le général Nikitchenko.

(1) Cf. Mémoires d'une Européenne (Tome II).

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Joseph Staline n'avait-il pas signé, juste avant la guerre, un pacte d'amitié avec le Troisième Reich, un pacte hypocrite, mensonger, un pacte dont le plus clair résultat avait été un nouveau partage de la Pologne ? La défense du chancelier von Papen était lourde de toutes sortes de « pre- mières pierres ». Qui oserait les lui lancer ?

J'observai la Cour. Visiblement, son président anglais avait été sub- jugué par l'exorde de l'accusé. L'ancienneté et l'honorabilité des armoiries de l'inculpé lui avaient été droit au cœur. Le juge français se grattait, au figuré, la tête. Le juge américain s'efforçait de ne pas confondre chef d'accusation et chef d'argent. Son impassibilité s'expliquait : il ne se con- naissait pas d'ancêtres. Les Américains n'en avaient pas. Quant au général Nikitchenko, il avait choisi la surdité. Quel était ce ci-devant qui, in petto, prétendait ne pas apercevoir de différence entre une juste expansion sovié- tique et une agression de l'impérialisme fasciste ? Son siège était fait. Il voterait contre un acquittement qui lui apparaissait, hélas ! déjà probable.

Au banc des accusés, Joachim von Ribbentrop, l'ambassadeur du Fiïh- rer, qui avait serré la main de Molotov, le commissaire aux Affaires étran- gères de Joseph Staline, puis la main de Joseph Staline lui-même, après la signature du pacte en question, était psychologiquement en loques. Néan- moins, une flamme de jalousie avait durablement cuit ses traits, dès que le chancelier s'était levé, et j'avais cru surprendre dans son regard comme un appel sournois à la solidarité du général Nikitchenko. Joachim von Ribbentrop, qui jusqu'au dernier moment avait tonné pour obtenir du maréchal Pétain le maintien d'une illusoire légalité française, savait bien qu'il ne disposait pas des mêmes atouts que son collègue, l'ancien chance- lier. Fernand de Brinon et Pierre Viénot n'étaient pas des jumeaux.

Puis il y eut une suspension d'audience.

'heure du déjeuner m'offrit la chance de quelques conversations. Le président du Tribunl, le chief-justice britannique Lawrence, pour cautionner la durée du procès, me dit :

« Nous voulons toute la lumière. »

Il l'aurait, sac à papier ! Il était assis dans le Grand Temple du Fracas du Tonnerre du petit cap de l'Asie, à la place qu'occupait le Bouddha dans son Grand Temple de Chine, et veillait à la rédaction des Traités occidentaux du Bien. Les travaux du Tribunal dureraient deux cent seize jours. Le compte rendu de ses débats remplirait des milliers de pages que les tempêtes de l'avenir disperseraient, peut-être, au vent.

M. Dubost, le délégué adjoint du gouvernement français, ne se niait à lui-même aucune des ambiguïtés du procès. S'il souhaitait que ses longs débats fissent progresser le droit pénal international, il s'inquiétait surtout, ce brave homme, du sort de l'Allemagne de l'Ouest. Resterait-elle libérale ?

Je m'approchai d'une table. Inopinément, un certain Stéphane Freund, dit Priacel, interprète d'audience, s'assit en face de moi. Stéphane était le fils de l'inoubliable cantatrice Maria Freund que nous avions entendue ensemble chez Mme Ménard-Dorian, l'un des modèles de Marcel Proust pour sa Mme Verdurin (1). Nous convînmes que l'habitude d'une justice expéditive n'expliquait pas, seule, l'irritation des Allemands contre le pro- cès. A cette habitude s'ajoutait leur ignorance. Ils ne comprenaient pas que les Alliés commençaient seulement à s'initier à l'histoire de l'Alle-

(1) Cf. Mémoires d'une Européenne (Tome I).

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magne nazie, qu'ils en demeuraient pantois et que, se reprochant de l'avoir méconnue, ils s'employaient à la connaître dans ses moindres détails. Comique était la peine qu'ils se donnaient pour arrêter, d'accord, une échelle de valeurs leur permettant de coter, selon de plus petits déno- minateurs communs, les mérites ou les démérites d'un monde auquel ils se découvraient, tous, viscéralement, allergiques. Du temps leur était néces- saire. Beaucoup de temps. La présence du général Nikitchenko gênait. Ses normes marxistes devaient être très habilement démultipliées, avant d'être jetées dans l'indivise balance de leur justice. Et puis, les arrière-pensées politiques des magistrats différaient. Reconstruirait-on l'Allemagne ou î'asservirait-on ? Sur ce point, le Tribunal se voilait la face. Ni Stéphane, ni moi-même ne pouvions imaginer qu'un jour, au Japon, le ministre Shige- mitsu, condamné pour avoir couvert des infractions aux lois de la guerre, serait libéré, et que, dès 1954, il négocierait, au nom de son pays, comme ministre des Affaires étrangères, avec les Américains qui l'avaient incar- céré. Quel était le criminel ?

Stéphane parlait à la perfection le français, l'allemand, l'anglais, l'ita- lien, le polonais, et couramment l'espagnol et le russe. L'Europe lui far- cissait la tête. Il admirait la révolution de Lénine. Ce qu'il adviendrait de lui lorsque le Tribunal n'aurait plus besoin de ses services le préoccupait.

Existait-il trop ou trop peu de ces apatrides d'esprit pour le petit cap de l'Asie en mal de bonne conduite ?

T e retournai au Tribunal. Les drapeaux alliés flottaient à sa façade, svastika enterrée. Le procès du chancelier von Papen avait repris. Tra- duite, l'histoire de l'Allemagne se déroulait dans les écouteurs des cas- ques. L'interprétariat contraignait les orateurs à un certain rythme. Une lampe jaune s'allumait quand ils parlaient trop vite, une lampe rouge clignotait quand ils parlaient trop lentement. On avait l'impression qu'aux ordres des âmes mortes, et plus importants que le président, les électri- ciens conduisaient les débats. Adolf Hitler manquait. On avait aussi le sentiment que la volonté du Fiihrer, maléfiquement morcelée, avait habité chacun des captifs. Tout amoindris, tout affalés qu'ils fussent, ils conti- nuaient de me fasciner par leur supériorité sur le Tribunal — suprématie du Diable, non pas sur le Bon Dieu, mais sur ses vicaires.

Les Américains, qui décidément n'avaient rien négligé, s'étaient, de plus, empressés de commettre un psychologue, un certain Gilbert, auprès des prisonniers. Ce Gilbert les fréquentait quotidiennement. Ses premiers tests avaient tous révélé des intelligences au-dessus de la moyenne (1).

Hermann Goering, un jouisseur évidemment exaspéré par le vide de sa cellule, semblait n'avoir rien abandonné de sa dureté d'esprit. Pâle et maigri, flasque même, il ne perdait pas un mot des débats. Détenu d'un monde qui avait failli succomber sous les coups de sa Luftwaffe et qu'il n'avait cessé de mépriser, on sentait qu'il n'attachait pas la moindre signi-

(1) Gilbert publierait ensuite ses souvenirs. Il avait noté les propos des captifs les uns sur les autres. Il s'était complu à enregistrer leurs réactions à l'audition de leurs peines. Son ouvrage aurait un immense succès. Il en appelait non seulement aux victimes et aux historiens d'Adolf Hitler, mais aux sadiques du monde entier. D'ailleurs, les historiens sont souvent des sadiques malgré eux, dans leur désir de plaire au public pour plaire à leurs éditeurs. Alors, faute de se lever à l'aube pour voir, en personne, tomber les couperets des guillotines, se font-ils un devoir d'en imaginer les éclairs.

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fication morale aux actes de la Cour, pas plus qu'il ne méditerait sur le verdict qui déciderait probablement de le pendre. A cet ancien potentat, l'on aurait encore pu se résoudre à donner du Maréchal, mais impossible de lui donner du Monsieur. Quel butor ! Gilbert rapporterait que jusqu'au pied de la potence il s'était moqué de Joachim von Ribbentrop. Ambassadeur à Londres, ce balourd de Joachim n'avait-il pas salué la reine d'un « Heil Hitler ! » en levant le bras sous son auguste nez ?

Je retrouvai Hjalmar Schacht, assis sur le banc d'infamie, après l'avoir si souvent traité chez moi en convive de marque. Ses compliments d'alors étaient encore plus sophistiqués que les bilans de dérobade qu'il présen- tait à la Commission des réparations de la Première Guerre mondiale. Il défendait à l'époque la peau de l'Allemagne. Maintenant, son faux col démesuré le guillotinait d'avance. Mais son faux col se trompait. Le grand argentier du Fiihrer était tellement resté dans le ton de la finance inter- nationale que, sans déchaîner leur rire ou leur colère, il avait réussi à per- suader les magistrats instructeurs qu'il ne comprenait rien aux motifs de sa présence à Nuremberg. Dans le domaine de la monnaie, avait-il vrai- ment été le seul à manier les lance-flammes de l'inflation, de la démoné- tisation, de la conversion ? Personne ne pouvait le prétendre. Des violences financières continuaient à faire rage sans lui. Aucun gouvernement ne pouvait soutenir une guerre sans elles. Moins aristocratique, plus tech- nique que celle de Franz von Papen, la superbe d'Hjalmar écarterait, de même, les foudres de clercs d'autant plus sensibles à un style qu'ils étaient moins sûrs de leurs arguments. Plus de lumière n'était pas désirable. Il était sage de souhaiter que le grand banquier de la Spree se fît pendre ailleurs.

Le général Keitel portait beau une terrible expression de candeur.

Le rustre en uniforme dont Léon Noël, membre de la délégation française requise de signer, sans discussion, l'armistice imposé en 1940 par le Fiihrer au maréchal Pétain (1), m'avait souvent rapporté ses éructations de coléreux vainqueur dans le wagon à Rethondes. Wilhelm Keitel, le génial créateur d'une armée ultra-moderne interdite par les engagements du Deuxième Reich, avait choisi d'opposer au Tribunal l'une des faces de ses troupes, à savoir le crétinisme militaire :

« Les ordres sont les ordres. Adolf Hitler était mon chef. J'ai obéi. » En dépit du plaisir féroce qui m'avait saisie à voir le général Keitel suivre, avec une impuissance tragique, le jeu des petites lampes jaunes et rouges, un autre sursaut me secouerait à l'annonce de sa proche pendaison.

La Première Guerre mondiale m'avait, en dépit de moi-même, laissé le goût des exploits guerriers.

Trente ans ont passé. Je me souviens mal, à cette heure, des traits des autres accusés. Evaluer à distance vingt et un personnages de cette carrure, uniquement par l'observation de leur comportement sur un banc et une connaissance sommaire de leur action, était quelque peu présomptueux pour une seule femme, surtout quand les souvenirs personnels lui manquaient.

Néanmoins, je me rappelle que, non loin de Hjalmar Schacht, Rudolf Hess, le paranoïaque qui s'était enfui à tire-d'aile en Angleterre pour inci- ter, de son propre chef, Winston Churchill à une paix séparée, ressem- blait à un pantin désarticulé. Gilbert prétendrait qu'il ne se souvenait, en effet, de rien. Quant à l'impénitence de Kaltenbrunner, dont le visage

(1) Cf. Mémoires d'une Européenne (Tome V).

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dégénéré soulevait le dégoût de la Cour, elle était si coriace, raconterait encore Gilbert, que, perdu pour perdu, il ne voulait point, par vanité, passer pour l'agent de Himmler. Julius Streicher, l'éditeur du journal Der Stiirmer, lequel avait ameuté les Allemands contre Israël, s'était acharné, lors de son instruction, à démontrer que le procès avait été organisé par et pour la juiverie mondiale. Je savais qu'il se trouvait aussi, confinés sur ces bancs, des demi-pénitents qui se découvraient des excuses et des péni- tents totaux qui battaient leur coulpe. Baldur von Schirach, l'organisateur des Jeunesses hitlériennes, avait expliqué à Gilbert qu'avant 1934 Adolf Hitler était humain, que de 1934 à 1938 il avait été surhumain, et ensuite, de 1939 à son suicide, inhumain. Quant à Hans Frank, le juriste du cabi- net du Reich, puis gouverneur général de la Pologne occupée, après un suicide manqué, il avait battu et battrait jusqu'au bout sa coulpe de con- verti auprès du psychiatre américain :

« Je considère ce procès comme un procès mondial voulu par Dieu pour examiner la terrible époque de souffrance vécue sous Adolf Hider et y mettre un terme », lui disait-il.

Aucun des magistrats alliés n'osait s'en référer aussi nettement à une intimité avec le Tout-Puissant, encore qu'ensemble ils fussent convaincus que ce Tout-Puissant était de leur côté. Le procès en prenait une sorte de caractère religieux. Tous les belligérants ayant violé les lois, écrites ou non écrites, c'était la seule manière pour qu'apparemment le dernier mot ne restât point à la force. Les termes d'une morale planétaire restaient à définir. Mais, en attendant, autour des petites lampes jaunes et rouges, un certain Dieu affrontait un certain Diable, et, comme les seuls tanks intacts et les seules bombes atomiques étaient à son service, ce Dieu triompherait, cependant qu'une subtile araignée européenne, impossible à occire, tissait ses fils entre les accusés et le Tribunal, et entre les accusés eux-mêmes.

'alerte Jacques Gascuel qui, aujourd'hui, à peine vieilli, dirige sans illusions et avec beaucoup de graphiques de remarquables publica- tions financières, me proposa d'aller regarder, en sa compagnie, ce qui restait du stade du Parti.

Nous arrivâmes devant un immense cadavre. Des blocs de pierres des- cellées nous encerclaient, entre lesquels verdissaient des herbes de mau- vaise qualité réclamant le droit à une vie personnelle, réclamation insolite en ces lieux. Les coupes des torchères s'offraient aux nuages, nostalgi- ques de pétrole et sans défense contre la pluie. Leurs .flammes en mouve- ment qui avaient éclairé un podium minutieusement calculé pour l'exalta- tion d'une personnalité magnétique ne s'allumeraient jamais plus. Le faux messie qu'elles avaient transfiguré en initié des secrets de la vie et des mystères du devenir, en inspiré de la Force contre le Verbe, s'était suicidé dans une cave lointaine. Des tronçons de câbles électriques serpentaient encore. Désengagés de leurs crampons rouilles, ils avaient jadis, en quel- ques secondes, construit des cathédrales de lumière. Ils avaient aussi ali- menté des micros qui tonnaient, qui se lamentaient, qui promettaient, qui damnaient, selon l'inspiration du Fiihrer. De plus, ces micros amplifiaient toutes les musiques qui savaient si bien rendre les hommes fous — les militaires, les romantiques, les religieuses — en embrouillant les appels à la force, la peur de la mort et les impératifs d'un anéantissement néces- saire pour goûter ensuite aux joies de la survie.

En ce lieu même, la confusion des esprits avait été conduite à son 314

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apogée sur terre. Le Verbe que les Ecritures, dont chaque Allemand — comme chaque Européen et chaque Américain — avait été nourri, pla- çaient au commencement du monde, ce Verbe signifiait la Loi et, selon l'entendement du Créateur, devait primer la Force. Or voici qu'Adolf Hitler, prenant le Créateur au mot, se présentait, grâce à son éloquence, comme le Verbe lui-même et, du fait de ce quiproquo métaphysique, deve- nait la Loi. Il lui avait suffi pour cela de quelques robots manœuvrant quelques commutateurs.

Souffle coupé, Jacques Gascuel toussait. J'étais consternée. Nous nous trouvions au centre d'un camp différent de ceux des films projetés au palais de justice : un camp d'extermination, dans la joie et par un consen- tement illusoirement volontaire, de la réflexion individuelle. Sans cet univers concentrationnaire, Buchenwald, Dachau, Bergen-Belsen, Maut- hausen, Auschwitz, Ravensbruck, Maidanek, le Struthof, et j'en oublie, j'en oublie beaucoup, n'eussent pas été possibles. Il était donc encore plus condamnable. Le stade de Nuremberg était l'Enfer même — sa forge.

Non, Hitler ne se survivrait pas. Ses idées non plus. Le châtiment avait été trop sévère, et, au reste, son mouvement n'avait valu que par sa présence charnelle. Mais ses méthodes ? Elles demeuraient et, à ce jour, représentaient même pour tous les gouvernements une tentation terrible.

Elles avaient trop irréversiblement démontré que la conquête des esprits était l'une des voies d'accès les plus sûres vers l'invincibilité. De là à penser que la mainmise spirituelle sur les masses humaines était l'arme absolue, ii n'y avait qu'une maille à ajouter au raisonnement. Cette maille, le Krem- lin l'avait déjà tricotée. Mais jusqu'en 1945 l'opinion planétaire n'avait pas pris conscience de cette donnée. Pour elle le respect de la liberté des intelligences était l'une des acquisitions les plus précieuses de la civili- sation. Les transistors ne pullulaient pas encore. Des antennes ne héris- saient pas le toit des maisons. Pas encore. Les juges occidentaux du Tribu- nal s'enorgueillissaient même de leur tolérance, fondement de leur équité.

Patelin, le juge russe se gardait de les contrarier : les dictateurs de Moscou, sans bombe atomique, d'une part, et sans grands « mass media », de l'autre, connaissaient parfaitement les limites de leur potentiel de vio- lence. Il est possible que l'alerte aux conséquences du monopole des âmes soit estimée, dans l'avenir, comme l'apport le plus certain du Tribunal de Nuremberg à l'histoire de la pensée humaine.

LOUISE WEISS

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