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Reference
Sur les traces de Carlo Ginzburg
LOMBARDO, Patrizia, RUEFF, Martin
Abstract
The issue presents a collection of interdisciplinary essays (from historians, literary critics, anthropologists) reflecting on some crucial conceptions of the famous historian Carlo Gizburg.
The issue presents for the first time the translation into French of a recent essay by Carlo Ginzburg himself (published in English in the journal History and Theory, 49, Febrary 2010) and an essay of 1980 by Italo Calvino.
LOMBARDO, Patrizia, RUEFF, Martin. Sur les traces de Carlo Ginzburg. Critique , 2011, no.
769-770, p. 451-453
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:96337
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« Il n’y a pas le Passé, ce donné – le Passé, cette collection de cadavres dont l’historien aurait pour fonction de retrouver tous les numéros pour les photographier un à un et les identifier », procla- mait Lucien Febvre dans son avant-propos à Trois Essais sur histoire et culture de Charles Morazé (1948). Suivons l’exhortation du fonda- teur des Annales – avec Marc Bloch – et reconnaissons le caractère vivant de l’histoire. Ce numéro de Critique entend montrer que, bien loin d’être aujourd’hui finie, comme l’annonçait Francis Fukuyama en 1989, l’histoire nous encercle – dans les événements mondiaux, les gestes quotidiens, les mots que nous utilisons, dans les lieux, les livres, les journaux et les images. Et de même que les historiens des Annales s’engageaient à ouvrir les études historiques à la sociologie, l’anthro- pologie, la psychologie, les arts et la littérature, nous avons fait appel à des auteurs venus de plusieurs disciplines pour affronter des questions dont l’actualité nous touche, à travers leur appréciation de l’œuvre d’un historien italien qui a fait siennes les préoccupations de Lucien Febvre et de Marc Bloch.
Carlo Ginzburg, dont les travaux dépassent les limites discipli- naires et connaissent une renommée internationale remarquable, est un des penseurs les plus importants en Italie et bien au-delà de l’Italie.
Critique a voulu saluer la récente publication en français de quelques- uns de ses livres : Le Fil et les Traces. Vrai faux fictif, paru chez Verdier à l’automne 2010 ; la nouvelle édition de Mythes emblèmes traces, elle aussi chez Verdier (2010) ; et Peur, révérence, terreur. Quatre essais d’iconographie politique, qui paraîtra en 2011 aux presses du réel.
Sensible à plusieurs traditions, comme l’herméneutique et l’ap- proche philologique des écoles italienne et allemande, Ginzburg a pri- vilégié la microhistoire et l’histoire des mentalités. L’ histoire culturelle a trouvé en lui un de ses représentants les plus fervents, capable de conjuguer l’intérêt pour la sorcellerie, la magie et la religion, vues et vécues par des paysans du xvie siècle, avec l’histoire de l’art et de la littérature, les questionnements sur l’historiographie, la lecture atten- tive des textes les plus variés. Fidèle à un appel célèbre de l’histoire des mentalités que Walter Benjamin a fait lui aussi retentir, Ginzburg a donné une voix à ceux qui étaient condamnés au silence par « l’histoire des vainqueurs ».
Carlo Ginzburg a surtout enseigné à Bologne et à Los Angeles, il est invité de par le monde à tenir des conférences et on ne compte pas les langues dans lesquelles ses livres ont été traduits ni les occasions que sa parole a eues d’éclairer un problème, proposer une réponse, expliciter une méthode. Il pose des questions fondamentales sur le réel, le vécu, la transcription du passé, les sources, les traces des strates temporelles
Sur les traces de Carlo Ginzburg
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CRITIQUE 452
sur les mots et les choses, et l’empreinte énigmatique du présent sur tout ce à quoi nous touchons. Il fait surgir des documents les plus anciens la fraîcheur d’interrogations qui nous habitent aujourd’hui.
Comme il apparaît dans plusieurs articles de ce numéro, le terme même de trace est essentiel pour Ginzburg. Figurant dans le titre de ses deux recueils récemment publiés en français, Le Fil et les Traces et Mythes emblèmes traces, il indique un motif constant chez l’histo- rien : l’attention aux menus détails qui permettent d’approfondir une réalité devenue difficilement accessible. L’ examen des traces promet de nombreuses réverbérations : de l’enquête dans les archives aux dialo- gues insoupçonnés entre des textes d’époques différentes ou d’années rapprochées, aux sens qui s’empilent à travers les siècles dans un mot ou une expression. On en trouvera un bel exemple dans le texte que nous a confié Carlo Ginzburg et qui paraît pour la première fois en français, « La lettre tue » : la trace ici n’est qu’une petite phrase, mais l’historien la déplie dans le temps et dans les textes, suit les méandres de ses significations, interprétations, amplifications et effets à partir des Confessions d’Augustin au début du ive siècle, à travers des lectures bibliques et philosophiques, jusqu’au récit de Kafka, La Colonie péni- tentiaire, de 1914.
Les traces retentissent : au cœur de ce numéro, nous présentons aussi un texte d’Italo Calvino inédit en français. Paru dans le quotidien La Repubblica en janvier 1980, peu après la publication de « Traces.
Racines d’un paradigme indiciaire », l’un des essais les plus importants de Ginzburg, l’article de Calvino ouvre un dialogue avec les hypothèses de l’historien.
Nous avons donc voulu suivre Ginzburg, nous mettre sur ses traces et signaler à nos lecteurs que son œuvre offre une belle possibi-et signaler à nos lecteurs que son œuvre offre une belle possibi-son œuvre offre une belle possibi- lité de réfléchir aux contours changeants de la discipline historique, et de manière plus large, aux appels qu’elle lance à de multiples champs du savoir, entre la littérature, l’anthropologie, l’histoire des sciences et l’analyse juridique. Chacun y trouvera son compte : l’historien des mentalités, le journaliste, ceux qui s’interrogent sur le monde antique comme sur le monde contemporain, ceux qui s’intéressent aux arts visuels et ceux qui aiment les romans.
Les frontières disciplinaires sont trompeuses. Le vrai historien, tel le saint Antoine de Flaubert, veut se « blottir sur toutes les formes, pénétrer chaque atome, descendre jusqu’au fond de la matière ». Il étu-l étu- die des tableaux, des vases, des traces, mais aussi des textes relevant des genres les plus variés : archives, romans, textes philosophiques, traités, correspondances, manuscrits, commentaires, critique littéraire.
Ses objets sont multiples, mais l’intention de sa recherche est une : approcher le vrai, trouver le souffle du temps, dans l’équilibre entre l’enthousiasme de l’enquête et la distance critique – apporter la preuve.
Les tâtonnements et les changements de perspective ne sont-ils pas indispensables à une visée non dogmatique ? Car ceux qui pensent sont attirés par d’innombrables sollicitations théoriques et concrètes. Pour
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453 Carlo Ginzburg, les débats universitaires trouvent leur prolongement dans la collection « Microstoria » qu’il a fondée chez Einaudi avec deux autres historiens, Giovanni Levi et Simona Cerutti ; les irritations et les sympathies donnent l’envie de poursuivre une recherche ; les lacunes appellent la quête de preuves ; l’étincelle d’une idée ne sera jamais aban- donnée, mais déclenchera une œuvre ultérieure. Et l’historien saura aussi se retourner sur les traces de sa propre recherche pour en faire un nouveau point de départ.
Une étincelle, c’est la trace du futur, elle devient un énième fil à tisser. Ainsi dans Le Peintre, le Poète et l’Historien (2005) de Jean- Louis Comolli. Le cinéaste filme Carlo Ginzburg dans la chapelle des Scrovegni à Padoue, ses premiers pas, ses premiers sondages dans le
xive siècle, qui aboutiront à un nouveau livre : long plan-séquence de vingt-six minutes sur l’historien, rarement interrompu par des gros plans sur les pages d’un volume montrant des images de Giotto. Ginz- burg déambule dans la chapelle, regarde les fresques de Giotto et livre à haute voix la démarche de sa recherche. À partir d’une unique citation de Dante sur Giotto dans La Divine Comédie, il construit des hypo- thèses sur les contacts entre le peintre et le poète, contacts qui, même si les deux artistes ne se sont jamais rencontrés, sont vastes et décisifs pour l’histoire des arts et des mentalités.
La chapelle des Scrovegni venait d’être restaurée en 2005. Dis- posées en bas et en haut des murs, les fresques illustrent des récits séparés qui néanmoins se suivent, se regardent d’une paroi à l’autre, cependant que notre œil doit prendre des angles et perspectives variés pour les contempler. Les couches de peinture étalées sur ces murs d’une époque lointaine font briller aujourd’hui les œuvres et les idées d’autrefois parmi lesquelles l’historien se promène pour les saisir et pour nous les restituer sous une forme qui n’est certainement plus la forme originaire, mais qui vit avec nous : ce petit lieu magnifique où Carlo Ginzburg se promène n’est-il pas l’allégorie même de la recherche historique et de son lien au temps et à la vie ?
Patrizia Lombardo et Martin rueff
SUR LES TRACES DE CARLO GINZBURG
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