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Fontaine, je ne boirai pas de ton eau lourde

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1778 Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 14 septembre 2011

actualité, info

Fontaine, je ne boirai pas de ton eau lourde

Le débat suisse sur le renoncement au nu­

cléaire prend actuellement une tournure inat­

tendue, instructive quant aux différentes con­

ceptions de l’écologie politique qui s’affrontent sur la scène nationale et mondiale. La Com­

mission de l’énergie du Conseil des Etats s’est prononcée pour un renoncement au nucléai re existant mais n’a pas exclu a priori le recours à de nouvelles technologies nucléaires, qui vont certainement être développées dans le moyen et le long termes. On pense à la fi­

lière du thorium, qui est à maints égards mieux adaptée au nucléaire civil que la filière de l’uranium, mais à laquelle on ne s’intéressait guère à l’époque où la production d’énergie nucléaire était largement un sous­produit de la recherche militaire. Les Verts purs et durs se sont scandalisés de ce compromis. Pour eux, seul le renoncement absolu et définitif au nucléaire, croix­de­bois­croix­de­fer­si­je­

mens­je­vais­en­enfer, était politiquement ac­

ceptable et éthiquement défendable.

Je ne doute pas que les militants de l’éco­

logie politique sauront couper court à ces al­

tercations dans le court terme. Il n’en reste pas moins que ce débat révèle deux attitu­

des radicalement opposées dans la manière de concevoir le rapport de la politique et de la technique, ainsi que la place de la techno­

science dans la défense de l’environnement.

Appelons­les écologies de type A et de type B. L’écolo de type A critique la techno­scien ce lorsque celle­ci s’avère dangereuse et/ou peu intéressée aux conséquences éventuellement néfastes de son déploiement. Le point de vue de type A est favorable à des priorités de re­

cherche et d’innovation qui donnent un poids accru au développement durable et à la «ro­

bustesse» environnementale des techni ques déployées. Il est conscient de ce que l’hori­

zon de toute prédiction est limité : se donner pieds et poings liés à une technologie éner­

gétique particulière est imprudent. Mais s’in­

terdire par avance de progresser dans une direction – le nucléaire nouvelle formule par exemple – sans avoir d’informations plausi bles ni sur les risques ni sur les bénéfices de la technologie future est également imprudent.

En son for intérieur, l’écolo de type A sait qu’au­

delà de l’horizon de la prévision, le renonce­

ment anticipé à une technologie controversée est a priori aussi risqué que la décision d’al­

ler de l’avant. Comme l’avait vu le politologue américain Aaron Wildavsky (1930­1993), le statu quo technologique ne jouit d’aucun «pri­

vilège sécuritaire» et renoncer à une techno­

logie prometteuse mais aux contours encore flous a un prix. Celui­ci pourrait à la longue s’avérer astronomique si l’humanité devait af­

fronter des défis futurs avec des technolo­

gies désuètes (ce qui montre l’absurdité du principe de précaution, du moins dans son acception courante). Même s’il ne l’avouerait que sous la torture, l’écolo de type A sait que seul un surcroît de science et de technolo­

gie permettra de «sauver la planète».

L’écolo de type B veut bien d’un petit peu de technologie, mais elle doit être estam­

pillée «verte» dans son principe même. Pas d’OGM, pas de nucléaire, car pas d’interven­

tion transgressive dans l’ordre de la Nature.

D’ailleurs, l’écolo de type B ne croit pas vrai­

ment aux solutions technologiques, car seule une révolution des mentalités, une culture post­technique du renoncement et de la fru­

galité «sauveront la planète». Son discours est d’essence religieuse. Selon un tout­ménage protestant distribué dans le canton de Vaud, le renoncement au nucléaire est une «démar­

che spirituelle» et la religion doit inculquer au bon peuple le «respect de la Création». Mal­

gré les apparences, les Verts B sont des al­

liés naturels de la droite, prompte à prêcher au petit peuple qu’il faut payer plus pour consommer moins, au nom d’une perspec­

tive eschatologique : la sauvegarde des gé­

nérations futures. Le divorce entre Verts A et B pourrait bien être la grande affaire de la vie publique de ces prochaines années.

carte blanche

Pr Alex Mauron

Institut d’éthique biomédicale CMU, 1211 Genève 4 [email protected] http://ib.unige.ch

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