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La reconstruction des Balkans (1999-2004). Analyse des
discours politiques et mediatiques
Panagiotis Paschalidis
To cite this version:
Panagiotis Paschalidis. La reconstruction des Balkans (1999-2004). Analyse des discours politiques et mediatiques. Science politique. Université de la Sorbonne nouvelle - Paris III, 2012. Français. �NNT : 2012PA030173�. �tel-01547278�
Université Paris III- Sorbonne Nouvelle
UFR de sciences de l’Information et de la Communication
ÉCOLE DOCTORALE
Arts&Médias (ED 267)
Laboratoire « Communication, Information, Médias »
(CIM- EA 1484)
Thèse
Pour obtenir le grade de
Docteur de l’Université de Paris III
Discipline : Sciences de l’Information et de la Communication
Présentée et soutenue publiquement
le 17 décembre 2012
par
Panagiotis PASCHALIDIS
Titre :
Volume 1 : Manuscrit de thèse
Directeur de Thèse : Michael PALMER
JURY :
Renaud de la BROSSE Professeur, Université de Linnaeus (Kalmar, Suède)
Jacques WALTER Professeur, Université de Lorraine
Guy LOCHARD Professeur, Université Paris III- Sorbonne Nouvelle
Michael PALMER Professeur, Université Paris III- Sorbonne Nouvelle
2012
La reconstruction des Balkans (1999-2004): Analyse des discours politiques et
médiatiques
Université Paris III- Sorbonne Nouvelle
UFR de sciences de l’Information et de la Communication
ÉCOLE DOCTORALE
Arts&Médias (ED 267)
Laboratoire « Communication, Information, Médias »
(CIM- EA 1484)
Thèse
Pour obtenir le grade de
Docteur de l’Université de Paris III
Discipline : Sciences de l’Information et de la Communication
Présentée et soutenue publiquement
le 17 décembre 2012
par
Panagiotis PASCHALIDIS
Titre :
Directeur de Thèse : Michael PALMER
JURY :
Renaud de la BROSSE Professeur, Université de Linnaeus (Kalmar, Suède)
Jacques WALTER Professeur, Université de Lorraine
Guy LOCHARD Professeur, Université Paris III- Sorbonne Nouvelle
Michael PALMER Professeur, Université Paris III- Sorbonne Nouvelle
2012
La reconstruction des Balkans (1999-2004): Analyse des discours politiques et
médiatiques
i
Remerciements
La complétion d’une thèse nécessite l’inspiration et la chance. Je les ai eues tous les deux lors de mon parcours à Paris III grâce à mon Professeur et directeur de thèse, Michael Palmer. Il a été mon oncle Provis, l’auteur de mes grandes espérances, en soutenant mes efforts avec conviction et patience. J’ai trouvé près de lui un modèle intellectuel inestimable dont les traits sont l’humanisme, l’universalité et l’intérêt inépuisable pour le savoir à travers la discussion et la dialectique. Je garderai ses enseignements pour toujours.
Je dédie cette thèse à ma famille, mon père Georges, l’expéditeur de mes rêves, ma mère Evi pour m’avoir appris de croire en moi sans termes et conditions et mon frère Nicolas pour la possibilité qu’il m’a donnée de m’approcher de l’étude à travers la musique.
Je la dédie également à Kiki, mon épouse, pour sa patience, son amour et son soutien. Son énergie positive jaillit de mon texte de la première jusqu’à la dernière page.
Enfin à Georges, mon petit prince…
Cette thèse est enfin dédiée à tous ces hommes et femmes qui s’intéressent encore aux Balkans.
ii
Sommaire
Autant que nous puissions faire la preuve du passé, nous aurons encore droit à l’avenir
L’objectif de cette recherche est d’étudier la représentation des Balkans. Dans les années 1990 plusieurs stéréotypes négatifs autour de la région ont été réactivés à l’occasion des guerres en ancienne Yougoslavie. De nombreux chercheurs les ont critiqués sévèrement en défendant la possibilité d’étudier la région en termes objectifs et moins connotés. Une donnée pas souvent prise en compte par les chercheurs a été la corrélation excessive entre les Balkans et la Yougoslavie (le fonctionnement fréquent du premier terme en tant que synonyme du deuxième) à travers les discussions publiques de la région (ex. les médias). La thèse vise à vérifier l’hypothèse des mutations importantes concernant les manières de comprendre la région comme un ensemble au cours de l’après la guerre froide. D’une part, il s’agit de la difficulté des scientifiques de comprendre la région au-delà de l’ancienne Yougoslavie ou celle de définir son caractère particulier. D’autre part, il s’agit de l’apparition et la réémergence des termes tels Balkans occidentaux et Europe du sud-est, ce qui indique la probabilité de nouvelles catégorisations du savoir circulant autour de la région. Afin de vérifier cette hypothèse, une analyse des discours politiques et médiatiques est proposée à travers quatre quotidiens de référence (Le Monde , The Guardian , The New York Times et
Eleutherotypia en Grèce) et une organisation internationale, le Pacte de Stabilité pour
l’Europe du sud-est dans la période entre 1999 et 2008. Les données de cette analyse signalent une grande difficulté de traiter les réalités des pays de la région en commun ou indépendamment de l’expérience de l’ancienne Yougoslavie. D’autres recherches devront mesurer si le terme Balkans est progressivement destiné à la discussion de l’histoire troublée de la région et non pas de son actualité.
Mots-clés : Balkans, Yougoslavie, Histoire, représentation, analyse du discours, médias
Cette thèse a été préparée au sein de l’Ecole doctorale
Arts&Médias (ED 267) de l’Université Paris III- Sorbonne Nouvelle et le Laboratoire « Communication, Information, Médias »
(CIM- EA 1484), situé à Paris III, 1, rue Censier (3e étage), 75005 (site Internet : www.univ-paris3.fr/cim)
iii
The reconstruction of the Balkans (1999-2004): A political and media discourse
analysis
Abstract
As long as we can prove the past, we will hold a right to the future
The main objective of this research is the study of the representation of the Balkans. During the 1990s many negative stereotypes regarding the region were reactivated in the light of the wars in former Yugoslavia. Numerous researchers criticized them harshly and defended the possibility to study the region in an objective as well as less connoted manner. An element frequently underestimated by the research has been the excessive correlation between the Balkans and Yugoslavia (the frequent use of the first term as a synonym for the latter) in public discussions of the region (for instance in the media). This thesis aims to verify the hypothesis of important mutations regarding the ways in which the region is understood as a whole in the course of the post cold war era. On the one hand, it deals with the difficulty of the researchers to understand the region regardless of former Yugoslavia and the difficulty to define its particular character. On the other hand, it deals with the reappearance of the terms Western Balkans and South-Eastern Europe, which indicates the probability of new categorizations of the knowledge pertaining to the region. The verification of this hypothesis is tested by means of a discourse analysis through four newspapers of reference (Le Monde,
The Guardian , The Ne w York Times and Eleytherotypia in Greece) and an international
organization, The Stability Pact for South- Eastern Europe during the period between 1999 and 2008. The results of this analysis indicate the great difficulty in approaching the realities of the countries of the region collectively or independently from the experience of former Yugoslavia. Further research must measure whether the term Balkans is progressively destined for the discussion of the troubled past of the region and not its actuality.
1
TABLE DES MATIÈRES
Remerciements ... i
Sommaire ... ii
Introduction ... 7
Première Partie: Fondements théoriques
... 20Chapitre 1: Clarification du concept de la reconstruction des Balkans ... 20
1.1. L’expression reconstruction des Balkans: origines, contexte de référence, éventail sémantique ... 20
1.2. Reconstruire les Balkans: émérgence et circulation d'une expression ... 22
1.3. Concrétisation des projets pour la reconstruction des Balkans: l'après-guerre en Bosnie et après guerre au Kosovo (1996- 1999) ... 26
1.4. Fin de guerre au Kosovo (juin 1999) : Point nodal pour la représentation des Balkans? 32 Chapitre 2 : Une géopolitique de la frontière et de la transition : la place particulière des Balkans dans l'Europe ... 34
2.1. Introduction. Déterminants de l'évolution historique du sud-est de l'Europe. Eléments de différentiation par rapport à d'autres parties de l'Europe ... 34
2.2. L'héritage des empires: Empire byzantin, empire ottoman ... 37
2.3. La création des Etats- Nations (19ème - 20ème siècle) ... 42
2.4. L'apparition de nouvelles désignations géographiques ... 46
2.4.1. Le terme Balkans ... 47
2.4.1. Le terme Europe du sud-est ... 48
2.5. Généralisation des visions négatives sur la région (fin 19ème -début 20ème siècle) ... 49
2.6. La période de la guerre froide (1947- 1991) ... 57
2.7 Les transformations de l'après-guerre froide: Les guerres dans l'espace de l'ancienne Yougoslavie (1991- 2001), transition post- communiste, processus d'intégration dans l'Union européenne- Actualité des visions négatives sur la région ... 63
2 Chapitre 3 : Epistémologie de la région du sud-est de l'Europe dans l'après-guerre
froide. Questions de définition. Nouvelles approches ... 73
3.1. Introduction. Etudier et définir une région en pleine transformation ... 73
3.2. Une tendance remarquable: Le glissement progressif du terme Balkans à celui d'Europe du sud-est ... 74
3.3. Les Balkans et l'Europe du sud-est comme catégories d'analyse ... 77
3.4. Balkanisme: L'approche de Maria Todorova et les discours sur l'altérité des Balkans ... 79
3.4.1. Balkanisme et orientalisme ... 80
3.4.2. Les Balkans : Identité/altérité ... 84
3.4.3. Les années 2000 : Continuités- Discontinuités ... 89
Chapitre 4: Une approche cognitive des d iscours médiatiques et politiques sur la région du sud-est de l'Europe ... 97
4.1. Introduction. Les journalistes et les correspondants (de guerre): Acteurs meconnus de la compréhension de la Yougoslavie ou des Balkans ? ... 97
4.2. L'analyse du discours ... 108
4.2.1. L'information de la presse écrite comme discours ... 117
4.3. Le savoir ... 120
4.3.1. Une linguistique du corpus ... 125
Deuxième partie : Eléments d'analyse et traitement du corpus
... 127Chapitre 5 : L'analy se du disco urs. Eléments quantitatifs et qualitatifs. La presse écrite ... 127
5.1. Introduction. Une analyse qualitative des textes ... 127
5.2. Eléments quantitatifs : Une étude sur l'ensemble de la période entre 1999 et 2004 ... 127
5.2.1. La couverture de cette actualité par la presse écrite ... 134
5.2.2. Les événements- les sujets- les thématiques ... 136
5.2.3. Les genres rédactionnels ... 140
5.3. Eléments qualitatifs : Une analyse des références à la région (Balkans, Europe du sud-est, Balkans occidentaux) ... 147
5.3.1. L'unité d'analyse : l'article- les propositions ... 151
5.3.2. Les thématiques ... 153
5.3.2.1. La politique ... 155
5.3.2.2. L'économie . ... 158
3
5.3.2.4. Les crimes de guerre ... 161
5.3.2.5. Les guerres ... 163
5.3.2.6 Intégration-UE ... 165
5.3.2.7. Les réseaux mafieux ... 167
5.3.2.8. L'immigration ... 168
5.3.2.9. Le nationalisme- relations interethniques ... 169
Chapitre 6: L'analyse du discours. Le discou rs polit ique et inst itutionnel. L'Union européenne (Pacte de Stabilité pour l'Europe du sud-est) ... 172
6.1. Introduction. Une analyse qualitative des textes ... 172
6.2. Une étude sur l'ensemble de la période 1999-2004 ... 173
6.3. Le discours politique ... 177
Chapitre 7: Le traitement du corpus ... 185
7.1. Buts et hypothèeses de la recherche ... 185
7.2. Justification des choix concernant le corpus ... 188
7.3. Caractéristiques générales de la presse écrite ... 190
7.3.1 Le journal de référence. ... 192
7.3.1.1 Le Monde ... 194
7.3.1.2. The Guardian ... 196
7.3.1.3. The New York Times ... 198
7.3.1.4. Eleutherotypia.. ... 199
7.4. Description des données : Un fonds d'archives textuelles... 202
7.4.1. Les articles de la presse écrite ... 202
7.4.2. Les discours du Pacte de Stabilité pour l'Europe du sud-est ... 204
7.5. Moyens de collecte des textes ... 204
7.6. Archivage des textes ... 206
7.6.1. Archivage des articles de la presse érite. Exemples des catalogues en forme éléctronique par journal ... 206
7.7. Codification des textes et traitement statistique ... 209
7.7.1. L'actualité de la régi on sud-est européenne (1999- 2004) à travers la presse écrite : Données quantitatives ... 210
7.7.2. Le logiciel Atlas et la codification du contenu des textes ... 211
4
Troisième partie: Résultats
... 214Chapitre 8: Données quantitatives sur la couverture de l'actualité de la région sud-est européenne par la presse écrite entre 1999 et 2004 ... 214
8.1. Introduction ... 214
8.2. Le Monde ... 215
8.3. The Guardian ... 250
8.4. The New York Times ... 285
8.5. Eleutherotypia ... 312
Chapitre 9: Le Pacte de Stabilité pour l'Europe du sud-est. Remarques générales sur les discours prononcés par les coordonnateurs spéciaux ... 343
9.1. Introduction ... 343
9.2. L'Europe du sud-est: terme pour signifier le projet de la transformation des Balkans (1999- 2000) ... 344
9.3. Le Pacte entre un progrès modeste et un optimisme modéré: le terme Europe du sud-est s'associe aux problèmes de la région et celui de Balkans occidentaux à la situation particulière en ancienne Yougoslavie (2001- 2004) ... 347
9.4. La valorisation positive du travail du Pacte à travers l'usage du terme Europe du sud-est et la cristallisation du terme Balkans occidentaux en tant que catégorie distincte dans la discussion de la région (2005-2008) ... 359
9.5. Conclusions ... 364
Chapitre 10: Données qualitatives sur les ré férences à la région sud-est europ éenne à travers la presse écrite entre 1999 et 2004 ... 366
10.1. Introduction ... 366
10.2. La nature et l'ordre de présentation des résultats ... 367
10.3. Données quantitatives sur la répartition des références à la région sud-est européenne selon les thématiques et les discours entre 1999 et 2004 ... 369
10.3.1. Le Monde ... 369
10.3.2. The Guardian ... 370
10.3.3. The New York Times ... 371
10.3.4. Eleutherotypia ... 372
10.4. Données quantitatives sur la répartition des références à la région sud-est européenne selon les thématiques et les variables (termes : Balkans, Europe du sud-est, Balkans occidentaux, pays, organisations…) entre 1999 et 2004 ... 373
5
10.4.1. Le Monde ... 374
10.4.2. The Guardian ... 375
10.4.3. The New York Times ... 377
10.4.4. Eleutherotypia ... 378
10.5. Données quantitatives sur la répartition des références à la région sud-est européenne selon les diférentes notions-clés à travers les neuf thématiques ... 381
10.5.1. La thématique de la politique ... 381
10.5.2. La thématique de la culture ... 392
10.5.3. La thématique de l'intégration européenne ... 408
10.5.4. La thématique du nationalisme ... 421
10.5.5. La thématique des crimes de guerres ... 432
10.5.6. La thématique des guerres ... 439
10.5.7 La thématique de l'économie ... 447
10.5.8. La thématique des réseaux mafieux ... 457
10.5.9. La thématique de l'immigration ... 464
10.6. Le façonemment permanent de la représentation de la région à l'image de l'actualité de l'ancienne Yougoslavie ... 469 Conclusions ... 471 Epilogue ... 489 Bibliographie ... 491 A. Ouvrages ... 491 B. Articles ... 496
C. Principaux sites consultés ... 498
Annexes ... 500
Tableaux ... 500
A. Analyse quantitative (ch.8) ... 500
1. Le Monde ... 500
2. The Guardian ... 501
3. The New York Times ... 502
4. Eleutherotypia ... 503
B. Analyse qualitative (ch. 10) ... 504
1. Le Monde ... 504
2. The Guardian ... 506
6 4. Eleutherotypia ... 511 Répertoire des articles cités dans la thèse ... 514 Répertoire de l'ensemble des articles consultés et codifiés selon l'analyse quantitative ainsi que qualitative ... 526 Cartes politiques du sud-est européen indiquant l'évolution de la région depuis le début du 19ème siècle et jusqu'à l'heure actuelle ... 526 Repères chronologiques à travers l'histoire du sud-est européen depuis le début du 19ème siècle et jusqu'à l'heure actuelle ... 532 Index ... 536
7
Introduction
Les Balkans dans l’après-guerre froide : représenter, définir et penser une région en pleine transformation
Dans un discours prononcé en 2008 à Bruxelles au sujet des entreprises serbes et de l’intégration européenne, Olli Rehn, l’actuel commissaire européen chargé du dossier des Affaires économiques et monétaires, a fait la remarque suivante : « On n’a pas encore atteint la fin de l’histoire dans les
Balkans occidentaux […] »1. En faisant probablement allusion à la fameuse notion de Francis
Fukuyama, le commissaire européen aurait voulu souligner ainsi l’éprouvante transition post-communiste de ces pays dont l’adhésion à l’Union européenne n’est pas encore conclue. De par ses suggestions multiples, cette référence schématise un thème qui se trouve au cœur de l’intérêt de cette thèse, à savoir comment les grands changements qui ont secoué la région des Balkans dans l’après- guerre froide ont été compris et signifiés.
Au cours de la dernière décennie du XXe siècle, les Balkans ont très fréquemment fait la ‘Une’ des médias partout dans le monde à l’occasion des conflits armés. Entre 1991 et 1995 surviennent les guerres suivant la dissolution de l’ancienne fédération yougoslave. En 1999 éclate la guerre au Kosovo et en 2001 le conflit en A.R.Y. de Macédoine2. Guerres / crise / instabilité dans les Balkans : voilà trois motifs repérés régulièrement dans l’information médiatique ou plus généralement dans les discussions publiques de ces conflits. Cette actualité dense en évolutions dramatiques a suscité un grand intérêt d’étude et d’analyse tant par rapport à l’ancienne Yougoslavie qu’à la région des Balkans en général. L’ampleur de cet intérêt s’est affirmée par l’émergence d’une vaste bibliographie couvrant des thématiques telles que l’histoire, l’évolution politique et économique de la région ainsi que son caractère culturel. Compte tenu du poids des événements en question, il n’est pas surprenant que le contexte yougoslave ait constitué le motif dominant cet intérêt. En effet, cette corrélation forte entre les thématiques des Balkans et de l’ancienne Yougoslavie dépasse les limites des ressources bibliographiques. Elle est repérable à travers plusieurs instances du domaine de la discussion publique, notamment l’information médiatique, le discours politique ou plus généralement l’interrogation artistique et intellectuelle. Or,
1 Le discours d’Olli Rehn a été prononcé le 20 octobre 2008 alors qu’il tenait la fonction du commissaire chargé du
dossier de l’élargissement. Le texte intégral est disponible à l’adresse électronique suivante :
http://ec.europa.eu/commission_barroso/rehn/press_corner/speeches/index_en.htm (langue anglaise originellement, ici notre traduction). Toutes les traductions sont nôtres sauf autre indication.
Le terme Balkans occidentaux (d’ouest) désigne un espace géographique comprenant tous les pays issus de l’ancienne fédération yougoslave sauf la Slovénie alors qu’il inclut l’Albanie.
2 Vu le différend, toujours non résolu, entre la Grèce et l’ancienne république yougoslave sur l’usage du nom
Macédoine au nom officiel de cette dernière, nous utiliserons tout au long de notre réflexion le nom avec lequel elle a été officiellement admise à l’ONU en 1993, à savoir Ancienne République yougoslave de Macédoine.
8
c’est en estimant cette corrélation de manière globale que nous sommes en mesure de formuler le constat de fond inspirant cette thèse, le façonnement de la représentation des Balkans à travers le miroir yougoslave. En d’autres termes, le point de départ de ce travail se base sur la reconnaissance du contexte yougoslave qui a constituée une grille de lecture qui détermine et oriente la façon dont la région des Balkans a été vue, comprise et même étudiée dans l’après-guerre froide.
Formulé ainsi, ce constat reste trop général et une série des clarifications s’imposent pour qu’il soit explicite. Cette thèse ne s’interroge pas sur la nécessité ou l’utilité de regarder les Balkans à travers l’ancienne Yougoslavie. Le renouveau des préoccupations autour de l’ensemble de la région à partir des années 1990, notamment en forme d’études ou de recherches, a induit des effets positifs et plus précisément l’accumulation d’un savoir plus systématique et approfondi à l’opposé de visions fragmentaires et préconçues. De ce point de vue, nous adhérons entièrement à la remarque du sociologue et journaliste Francesco Alberoni que « la véritable culture, celle qui est utile, est toujours une synthèse entre le savoir accumulé et l’inlassable observation de la vie »3. Cette thèse s’intéressera surtout à examiner les effets de la forte association entre l’ancienne fédération yougoslave et les Balkans d’un point de vue symbolique et cognitif.
Un exemple concret de la problématique s’impose. En novembre 2007, le journal quotidien
International Herald Tribune publie un article intitulé Balkans put cultural icons on a pedestal4. Au
sein du 3e paragraphe, nous apprenons que « des monuments dédiés à des icônes d’Hollywood et de la culture populaire se multiplient à travers les Balkans, quelques années après une décennie de carnage et de vengeance tuant au moins 125 000 personnes en Croatie, en Bosnie et au Kosovo »5.
En effet, une lecture attentive de l’article montre que le phénomène en question concerne en premier des villes et des villages de Serbie et dans une moindre mesure des lieux en Bosnie. Cependant, la référence à ces régions s’effectue par rapport aux Balkans puisque, de toute évidence, les guerres yougoslaves ont été considérées comme des guerres balkaniques. Pour cette thèse, l’association en question n’est pas simplement un effet provenant des choix de style. Le passage susmentionné montre que dans une période éloignée de la fin des guerres, divers développements, pas nécessairement liés à celles-ci, sont toujours filtrés à travers la jonction du contexte yougoslave avec celui des Balkans. À l’heure actuelle, avec le recul nous séparant du dernier conflit en 2001, nous sommes probablement mieux placés pour estimer les dimensions globales ainsi que l’héritage de cette jonction.
3 ALBERONI Francesco, Vie publique et vie privée, Paris : Pocket, 2000, (Traduit par Raymonde Coudert)
4 BILEFSKY Dan, Balkans put cultural icons on a pedestal, International Herald Tribune, 12 novembre 2007. (En
français : Les Balkans placent des icônes culturelles en statue)
5 Compte tenu des nombreuses références faites à des articles de la presse écrite rédigés en anglais et en grec, nous
9
À vrai dire, plusieurs aspects du sujet ont été déjà traités. Plus précisément, nous nous référons à la question de la réactivation des généralisations chargées, à savoir des perceptions et des images négatives autour de la région des Balkans au cours des années 1990. Tout en abordant la question, l’historienne Maria Todorova se demande : « Pourquoi cette guerre doit être balkanique ? La guerre civile espagnole était espagnole, et non ibérique ou sud-ouest européenne. La guerre civile grecque n’a jamais été balkanique ; le problème de l’Irlande du Nord est nettement localisé ; il n’est appelé ni britannique, ni anglais […]. Pourquoi alors, le terme Balkans est-il utilisé pour un pays en guerre qui, avant les tristes événements, récusait cette identité balkanique alors qu’il était considéré comme l’étoile brillante de l’Europe de l’Est […] ? »6. La réponse à cette question semble plutôt simple. Dès l’époque des guerres balkaniques de 1912-1913, cette région fut associée au nationalisme, les clivages ethniques et l’arriération économique ; elle était vue comme une partie toute particulière de l’Europe, soit-il au niveau politique, économique et culturel.
Au cours des années 1990, des perceptions pareilles ont fait de nouveau surface. Des scientifiques et notamment des historiens comme Maria Todorova, Mark Mazower et Misha Glenny (journaliste et correspondant durant les guerres devenu historien des Balkans) ont essayé de dissocier la région de son image ou de sa représentation populaire. L’objectif de cette démarche est sans doute l’intérêt et le mérite de pouvoir étudier les Balkans en termes objectifs et non pas connotés. Cette ambition est devenue beaucoup plus urgente au cours des années 1990, et le reste aujourd’hui encore, du fait des débats et des discussions parmi les chercheurs sur les caractéristiques des Balkans en tant qu’objet d’étude.
Outre les chercheurs soutenant la validité et la valeur établies de l’objet en question, d’autres se montrent beaucoup plus réticents à son égard. En déplorant l’état plutôt insatisfaisant des études dites balkaniques, l’historien Andrei Pippidi a publié en 1998 un article afin de « démontrer que Balkans, presque un gros mot, était toujours incorrect »7. En dressant un bilan des études sur la région à l’occasion des guerres yougoslaves Andrei Pippidi note : « Au lieu de la forte attention que l’Europe du sud-est mérite, l’héritage historique, l’arrière fond religieux et intellectuel ou les complexités économiques de ces pays ont été signalés mais simplement comme des arguments pour des présomptions traitées avec révérence par les journalistes »8. En effet, la charge critique d’Andrei Pippidi rejoint celle de Maria Todorova avec une différence significative. L’historien roumain fait partie des scientifiques recommandant constamment la substitution du terme Balkans par celui d’Europe du sud-est qui, dès la période de la généralisation des visions chargées sur la région au début du XXe siècle, était utilisé comme son synonyme plus neutre et moins connoté. Les
6 TODOROVA Maria, Imagining the Balkans, New York: Oxford University Press, 1997, p. 186.
7 PIPPIDI Andrei, A Plea for t he st udy of South E astern Europe , in elib.at, Herausgeber : University of North
Carolina, avril 1998, p.1
10
suggestions multiples d’un tel postulat résument de manière forte les interrogations symboliques et cognitives de cette thèse.
Notons que l’usage parallèle des termes Balkans et Europe du sud-est en leur qualité des synonymes est observable tout au long des années 1990 et au-delà de celles-ci. Pour la plus grande partie de cette période, cette question n’a pas fait l’objet d’une observation systématique, puisque, selon toute vraisemblance, il ne s’agissait pas d’un phénomène inédit. Émerge alors l’idée que la période actuelle ressemble à celle du lendemain des guerres balkaniques et notamment de la Première Guerre mondiale (1914-1918), durant laquelle l’appellation Europe du sud-est était devenue une alternative pour évoquer cette région décrite fréquemment comme la poudrière de l’Europe (powder keg of Europe). Ainsi, l’usage exclusif du terme Europe du sud-est par l’Union européenne, à partir de la fin de la guerre au Kosovo (juin 1999), est souvent attribué à un effet d’euphémisme, la figure « par laquelle on déguise des idées désagréables, odieuses ou tristes, sous des noms qui ne sont point les noms propres de ces idées […] »9. Que penser du terme Balkans occidentaux, lui aussi introduit par l’Union européenne10 à partir de la mise en œuvre, en 1999-2000, de l’initiative Processus de stabilisation et d’association en faveur des Balkans occidentaux 11?
De toute évidence, l’introduction de ce terme ne relève pas de la même logique que celle d’Europe du sud-est. Nous pourrions, effectivement, détecter une visée de catégorisation dans la mesure où un effort est réalisé afin de faire interagir un certain nombre des thématiques, d’ordre notamment politique et économique, avec leur contexte, géographique ou politique entre autres. L’ampleur et les implications de pareilles catégorisations délimitent les questions centrales que cette thèse vise à élucider.
Sujet général et hypothèses de départ : un contexte des transformations distinctes et corrélées
Contrairement à l’idée que guerre froide constitue un contexte rappelant celui de l’après-Première Guerre mondiale, cette thèse part de l’hypothèse que les transformations récentes, que la région a connues, ont influencé plus profondément les manières d’y penser, de la comprendre ou
9 DUMARSAIS, Des trop es ou des d ifférents sen s, présentation, notes et traduction de F. Douay-Soublin, Paris :
Flammarion (1re éd. 1730), p. 158, cité in CHARAUDEAU Patrick, MAINGUENEAU Dominique (2002), (dir.), Dictionnaire d’Analyse du discours, Paris : Seuil, 2002, p. 241.
10 « UE » par la suite.
11 Le dispositif en question a été adopté par l’UE en 1999 et formulé en 2000 comme continuation de l’approche
régionale de l’UE envers les Balkans occidentaux. Il s’agit d’un contexte de coopération intensive entre l’UE et les pays de la région afin de faciliter le processus de leur adhésion. Plus d’informations sont disponibles sur le site officiel de l’UE à l’adresse électronique suivante :
http://ec.europa.eu/enlargement/enlargement_process/accession_process/how_does_a_country_join_the_eu/sap/inde x_fr.htm
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même de l’étudier. Cette remarque ne se fonde pas sur une comparaison des périodes en question mais plutôt sur le constat que les représentations sociales12, voire le savoir du sens commun, évoluent à travers le temps. De ce point de vue, il existe un intérêt à dépister les variations attribuées au changement des conditions sociales le déterminant. En d’autres termes, il doit y avoir une relation directe entre des bouleversements d’ordre social et les modifications ou les ajustements du sens relatif. Par exemple, il semble facile de constater que le sens du terme Europe a été significativement affecté par le développement du projet politique et économique de l’UE. Or, c’est à travers une observation systématique des représentations de l’Europe que les manifestations diverses de cette mutation pourraient se rendre intelligibles.
Conséquemment, l’intérêt de cette thèse n’est pas de fonder son observation sur le présupposé d’une transformation précise et aisément repérable à travers les discussions publiques autour des Balkans. Par contre, elle se fonde sur la reconnaissance d’un contexte des transformations sociales, politiques et économiques visant à explorer leur poids sur les manières de comprendre la région des Balkans, considérée dans son ensemble. Nous proposons de réfléchir à ce contexte à travers trois groupes de thématiques plutôt distinctes. En premier, nous nous référons aux évolutions relevant de l’espace yougoslave et plus précisément aux guerres de dissolution de l’ancienne fédération et à l’émergence de nouveaux États indépendants à sa place13. Deuxièmement, nous nous arrêtons sur le processus, couramment désigné dans l’après-guerre froide, de transition post-communiste ; celui-ci décrit le stade transitoire que devaient traverser tous les pays ancelui-ciennement communistes pour instituer des économies de marché libre et des démocraties parlementaires. Il doit être noté que dans la région des Balkans, cette transition concerne tous les pays sauf la Grèce, à savoir ceux issus de l’ancienne Yougoslavie mais également l’Albanie, la Bulgarie et la Roumanie. Troisièmement, nous développons le processus d’intégration européenne délimitant les dispositifs mis en place par l’UE facilitant le rapprochement et la coopération entre l’Union et les pays candidats14.
De toute évidence, il s’agit de trois contextes de référence qui ont sans doute dominé, à des degrés variés et inégaux, non seulement la discussion mais surtout l’actualité de la région, facilement observable par un aperçu de l’information médiatique correspondante depuis le début des années
12 Selon Denise Jodelet, « le concept de représentation sociale désigne une forme de connaissance spécifique, le savoir
de sens commun, dont les contenus manifestent l'opération de processus génératifs et fonctionnels socialement marqués. Plus largement, il désigne une forme de pensée sociale ». JODELET Denise, Représentation sociale : phénomènes, concept et théorie, in Psychologie sociale, sous la direction de S. Moscovici, Paris : PUF, 1997, p. 365
13 Au moment de sa dissolution définitive en 1992, la République fédérale socialiste de Yougoslavie (1945-1992)
consistait en une union de six républiques populaires autonomes (du nord au sud) : la Slovénie, la Croatie, la Bosnie- Herzégovine, la Serbie (incluant les régions autonomes de la Vojvodine et du Kosovo), le Monténégro et enfin la Macédoine. En 2010, étaient reconnus comme États indépendants : la Slovénie, la Croatie, la Bosnie- Herzégovine, la Serbie, le Monténégro, l’A.R.Y. de Macédoine et le Kosovo (dont l’indépendance fait toujours objet de contestation de la part de la Serbie tout en étant partiellement reconnue au niveau international).
14 Actuellement, seuls trois pays anciennement communistes de la région appartiennent à l’UE, à savoir la Slovénie
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1990 et jusqu'à aujourd’hui. Vu qu’il s’agit de trois contextes distincts, nous pouvons effectivement discerner trois types de discussions sur les Balkans : celles qui se focalisent sur les développements liés à l’espace ex-yougoslave, celles qui portent leur attention aux transformations liées à la transition post-communiste et finalement celles qui se concentrent sur les perspectives de la région dans la construction européenne. Compte tenu de l’évolution parallèle de ces transformations à partir des années 1990, nous supposons que l’effort de comprendre la région dans son ensemble est progressivement devenu plus complexe. C’est une autre manière de dire qu’il existait trois angles d’analyse façonnant ou déterminant chacun à leur manière les références aux Balkans. Or, ces trois angles n’ont pas toujours fonctionné de manière claire. Parfois, ils ont été fortement associés, affirmant que la région était considérée de manière globale, comme un ensemble de défis ou de suspens entrecroisés.
Selon toute vraisemblance, l’expression reconstruction des Balkans constitue le cas de figure le
plus fort d’un tel mode de perception. Cette expression, circulant, peu ou prou, entre la fin de la guerre de Bosnie (1995) et l’après-guerre au Kosovo (début des années 2000), gardait souvent un sens notamment littéral (infrastructure). Cela parait logique puisque la fin d’un état de guerre implique toujours un effort de reconstruction. Cependant, l’application de cette notion à l’ensemble de la région, d’une manière souvent abstraite et plutôt figurée, affirme la compréhension des Balkans comme ensemble de défis à surmonter. Ce n’est pas un hasard si le point culminant de l’usage de l’expression survient à la fin de la guerre du Kosovo, apogée de la mise en œuvre de deux dispositifs résumant l’engagement politique et économique de l’UE et plus généralement de la communauté internationale. Outre le Processus de stabilisation et d’association en faveur des Balkans occidentaux, mentionnons le Pacte de stabilité pour l’Europe du sud-est15, organisation en fonction entre 1999 et 2008, visant au renforcement de la coopération entre les pays de la région en encadrant leurs efforts pour rejoindre éventuellement l’UE16.
L’objectif de la reconstruction des Balkans ne figurait pas explicitement dans les documents officiels des nombreuses initiatives en question. Il était, a contrario, très présent dans l’information médiatique et notamment dans les discours politiques. De ce point de vue, cette expression semble
15 Le Pacte de Stabilité pour l’Europe du sud-est a été institué suite à une initiative de l’UE le 10 juin 1999 à Cologne,
en Allemagne. Dans le document constituant le Pacte, il est noté que « les pays de l’Europe du sud-est reconnaissent leur responsabilité de travailler au sein de la communauté internationale afin d’élaborer une stratégie commune pour la stabilité et le développement de la région […] ». Le document est disponible sur le site officiel du Pacte de stabilité à l’adresse électronique suivante : http://www.stabilitypact.org/constituent/990610-cologne.asp
16 Depuis 2008 le Pacte de Stabilité a été remplacé par le Conseil de coopération régionale (RCC). La nouvelle
institution a hérité du mandat ainsi que de l’objectif central de son prédécesseur en reconnaissant « l’importance de la coopération régionale comme moyen pour faire face aux défis éprouvés par les pays de l’Europe du sud-est et comme moyen facilitant l’intégration européenne et euro-atlantique ». Le document de la déclaration instituant le Conseil de coopération régionale est disponible sur le site officiel de l’organisation à l’adresse électronique suivante :
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avoir résumé l’air du temps ou la conscience d’un besoin de prise en charge afin de prévenir de nouveaux conflits et soutenir la participation de la région dans la construction européenne.
Or, dans cette thèse nous établissons l’hypothèse que cette reconstruction concernait également la représentation de la région, à savoir les manières de comprendre et signifier toute une série de développements ou de thématiques tantôt distinctes et tantôt corrélées. L’épiphénomène le plus manifeste et le plus étudié de ces mutations a été la forte association des Balkans avec le contexte yougoslave. De plus, le renouveau symbolique apporté par l’usage des termes Europe du sud-est et
Balkans occidentaux n’a pas fait l’objet d’une observation systématique, notamment en rapport
avec ses effets et implications éventuelles. Ces effets dépendent de la catégorisation du sens faite de la région et plus généralement du recyclage et de la circulation du savoir dans un contexte de transformations politiques, sociales et économiques bouleversantes. Pourquoi, par exemple, l’éruption de violence interethnique en A.R.Y. de Macédoine en 2001 amène le journal quotidien
The Observer à évoquer un désarroi balkanique17 alors que des questions de minorités dans d’autres
pays de la région ne sont pas présentées comme balkaniques à travers l’information de la presse écrite ? Également, comment interpréter l’affirmation : « la chute de Slobodan Milosevic transforme les perspectives économiques de la Yougoslavie, de ses voisins immédiats et de la région entière de l’Europe du sud-est »18? Évidemment, ce n’est pas le sens littéral des propositions qui est recherché mais plutôt la relation du contexte événementiel avec la référence à la région. Pour répondre à cette question, nous proposons une étude approfondie de pareilles occurrences à travers l’information médiatique, et plus précisément de la presse écrite.
Vu la généralité du sujet, il convient encore de préciser que nous ne commençons pas par l’hypothèse d’une transformation radicale de la représentation de la région des Balkans. Tout en reconnaissant la relativité des représentations sociales dans le temps et dans l’espace ainsi que le phénomène de leur transformation, la psychologie sociale met en avant des schémas précis selon lesquels pourrait être interrogée l’hypothèse de transformation. Selon Jean-Claude Abric, la représentation peut être pensée comme un ensemble organisé autour d’un noyau central qui en est l’élément fondamental. Ce noyau constitue la partie la plus stable de la représentation puisqu’il se compose des éléments qui donnent sens à celle-ci : la nature de l’objet représenté, la relation de cet objet avec le sujet ou le groupe et enfin le système des valeurs et des normes. Autour de ce noyau central se trouvent les éléments périphériques qui « comprennent les informations retenues, sélectionnés et interprétées, des jugements formulés à propos de l’objet et son environnement, des stéréotypes et des croyances […]. Ils constituent l’interface entre le noyau central et la situation
17 Our Balkan mess, éditorial du Observer, 18 mars 2001
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concrète dans laquelle s’élabore ou fonctionne la représentation »19. Du point de vue de ce schéma, il est clair que les interrogations de cette thèse concernent essentiellement les éléments périphériques de la représentation des Balkans et notamment la situation concrète à travers laquelle ces éléments sont activés.
Ainsi, étudiant le façonnement de cette représentation par des références à l’occasion des guerres yougoslaves pour la plus grande partie des années 1990, nous tendons à suivre son évolution dans le contexte de la période suivante, qui, de toute évidence, se caractérise par une actualité beaucoup plus diversifiée. Plus précisément, nous portons notre attention sur la période entre la fin de la guerre au Kosovo (juin 1999) et la date de l’élargissement de l’UE vers l’est (mai 2004). Il s’agit d’un contexte au sein duquel il est évident que la question de l’intégration européenne des pays anciennement communistes de la région, liée à d’autres questions d’ordre socio-économique, devient de plus en plus prégnante. Or, c’est au sein de ce cadre aux thématiques diversifiées que nous visons à examiner l’hypothèse de la complexification de la référence à la région. Les vocables tels Balkans, Europe du sud-est et Balkans occidentaux, sont considérés comme des repères aidant à mettre en lumière des modifications ou des continuations d’ordres symbolique et cognitif, et également comme des marqueurs de l’association des types du savoir précis avec des événements ou des thématiques précis.
Une analyse des discours politiques et médiatiques
Cette thèse propose une étude de la représentation des Balkans à travers une analyse des discours politiques et médiatiques. Cependant, la plus grande partie du corpus consiste en des archives textuelles de la presse écrite et plus précisément de quatre quotidiens, Eleutherotypia en Grèce, Le
Monde en France, The Guardian au Royaume Uni et The New York Times aux États-Unis. Une
clarification s’impose alors sur la nécessité de faire une distinction entre deux types de discours. Il existe deux motifs derrière celle-ci. Le premier vient de la constitution d’un corpus restreint des déclarations et des discours prononcés par les personnes tenant la fonction du Coordonnateur spécial du Pacte de stabilité pour l’Europe du sud-est. Compte tenu du caractère politique de cette fonction et vu qu’il s’agit d’un corpus ne relevant pas du contenu de la presse écrite, nous devrions l’inclure dans une catégorie différente de celle du discours médiatique.
Le deuxième motif dépend des fondements théoriques et méthodologiques à partir desquels ce travail vise à étudier les contenus d’un média tel que la presse écrite. Plus précisément, ces contenus sont considérés comme des discours au sein desquels se distinguent des types des discours. Selon
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Dominique Maingueneau, par type est entendu « n’importe quelle classe de discours » émanant d’un « secteur de production verbale d’une société »20 comme par exemple le secteur politique, médiatique, scientifique ou religieux. Or, la spécificité du contenu médiatique, et plus précisément de la presse écrite, consiste dans sa capacité à fonctionner comme un point de rencontre de divers discours du domaine public. Dans l’essai d’établir une typologie, à travers ce contenu, selon le critère du sujet qui articule telle ou telle production discursive, la pluralité des types des discours y participant apparaîtrait rapidement. Outre la présence prépondérante des journalistes, un grand nombre d’autres figures publiques, à savoir des politiciens, des académiciens, des intellectuels ou des personnalités du monde des arts entre autres, interviendrait.
La contribution de ces figures extra-médiatiques dans le façonnement du contenu de la presse s’effectue de deux manières : d’un coté, directement avec la production des textes originaux, notamment des commentaires ou des analyses, et de l’autre coté, indirectement, à travers les références des journalistes à leurs propos (discours rapporté). C’est précisément la prise en compte de cette pluralité énonciative ainsi que le souci de considérer les types des discours de pair avec leur nature et leur fonction, qui ont finalement motivé la distinction entre discours politiques et médiatiques. De ce point de vue, le pôle médiatique s’occupe essentiellement du discours des journalistes alors que le pôle politique vise à mettre en lumière la provenance publique du contenu de la presse, avec un intérêt inévitable sur le discours des politiciens, dont la circulation constante est plus que manifeste à travers ce contenu.
Cette précaution typologique se lie inextricablement à l’orientation de l’analyse du discours que propose ce travail. En effet, la distinction entre des types des discours, qui sont à considérer selon leurs propres spécificités structurelles ou fonctionnelles, permet une étude de la représentation des Balkans toujours en rapport avec le sujet articulant la production discursive qui nous intéresse, voire les parties du contenu textuel contenant des références à la région. Cela veut dire que l’objet immédiat de cette analyse n’est pas le discours sur les Balkans, saisi d’une manière générale, abstraite et impersonnelle, mais plutôt le discours des journalistes, des politiciens ou d’autres figures publiques sur la région.
Cet angle d’analyse s’impose pour une raison supplémentaire. Il s’agit de la prise en compte de la multiformité qui caractérise chaque type de discours. Cette multiformité est souvent pensée à travers la notion du genre de discours qui délimite « des dispositifs de communication particuliers »21. Ainsi, le discours politique regroupe de multiples genres comme par exemple les débats télévisés, les tracts ou entre encore le programme électoral. Vu que le corpus de cette thèse se compose de contenus de la presse écrite, notre attention porte essentiellement sur les genres y
20 CHARAUDEAU Patrick, MAINGUENEAU Dominique (dir.),(2002), op.cit., p. 592. 21 Ibid, p.592
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afférent et qui sont généralement qualifiés de genres rédactionnels. Plus précisément, nous nous intéressons à la catégorisation des genres tels que la dépêche, le reportage, l’analyse ou le commentaire, selon la visée communicationnelle qui les distingue, à savoir informative, persuasive ou séductrice22. La considération de ces dimensions structurelles ainsi que fonctionnelles de l’information médiatique permet une appréciation profonde de différentes manières de présenter un événement ou plus généralement de comprendre les divers éléments qui le composent. Ainsi, nous comptons être en mesure de mettre en lumière le fonctionnement des références à la région des Balkans dans le contexte des événements ou des thématiques précises.
En conclusion, une clarification de fond s’impose sur la conception du discours et en particulier sur l’objectif heuristique de l’analyse du discours que propose ce travail. Comme nous l’avons noté, la représentation des Balkans a déjà fait l’objet d’études portant sur la circulation forte d’un type de savoir particulier, notamment l’image négative et les visions stéréotypées sur la région. Maria Todorova a introduit une catégorie discursive, celle du balkanisme, pour mettre en lumière la cohésion diachronique de toute une série d’éléments, comme par exemple des perceptions ou des attitudes, contribuant à la reproduction de l’image des Balkans comme un Autre pour l’Europe et plus généralement pour le monde occidental23. De ce point de vue, cette approche se caractérise par une visée clairement critique puisqu’elle porte un jugement sur la capacité du discours à imposer et reproduire une vision des choses ou un savoir excessif et essentialiste. De plus, cette orientation se fonde sur la conception du discours comme un lieu d’articulation entre pouvoir et savoir, ce qui constitue un des prismes clés émanant de la pensée de Michel Foucault. Or, dans le registre des approches post-structuralistes, le discours, la dimension sociale du langage, n’est pas considéré comme un outil transparent, reflétant de manière neutre la réalité mais plutôt comme « des rapports de force matérialisés dans des stratégies énonciatives, des prises de position dans un ordre symbolique, […] des savoirs, qui dans la formation de leurs objets, cristallisent des enjeux sociaux »24. Ainsi, le discours dit balkaniste semble schématiser l’exercice du pouvoir symbolique, notamment occidental, sur une partie de la représentation des Balkans.
22 Pour plus de détails, LOCHARD Guy, Genres rédactionnels et a ppréhension de l ’événement médiatique, in Les
Réseaux, n°76, pp. 83-102
23 Comme elle le note : « Le fait de la description des Balkans en tant qu’un Autre pour l’Europe ne nécessite pas de
preuves spécifiques. A été exagérée autour des Balkans l’indifférence de ses habitants à se conformer aux standards de comportement conçus comme normaux par et pour le monde civilisé. Comme c’est le cas avec chaque généralisation, celle-ci se fonde sur le réductionnisme, mais le réductionnisme et les stéréotypes par rapport aux Balkans ont atteint un tel degré et une telle intensité que le discours mérite et nécessite une analyse spéciale ». TODOROVA Maria (1997), op.cit., p. 3
24 FOUCAULT Michel, Dits et écrits 1954-1988, t.3, Paris : Gallimard, 1994, pp. 123-124, cité in OLIVESI Stéphane,
User et mésuser, Sur les logiques d’appropriation de Michel Foucault par les sciences de la communication, article inédit, mis en ligne le 24 novembre 2004 sur le site officiel de l’Université de Grenoble à l’adresse électronique suivante :http://w3.u-grenoble3.fr/les_enjeux/2004/Olivesi/index.php
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L’analyse de discours que nous proposons ne commence pas par un tel postulat critique. Elle garde une visée d’exploration et d’élucidation des tendances générales relevant de la représentation des Balkans dans une période précise. Ainsi, son objectif se veut plutôt descriptif que critique. Cela n’implique guère une mésestime du pouvoir des discours de construire le réel ou de déterminer les manières de le percevoir. Cependant, l’intérêt de ce travail n’est pas d’interroger son objet d’étude à partir d’un a priori d’ordre culturel. En d’autres termes, ce n’est pas l’image des Balkans en tant qu’Autre qui est recherchée mais surtout le tableau général de sa représentation. Par conséquent, les discours ne sont pas interrogés selon leur capacité à construire une image précise de la réalité mais surtout selon leur habilité à mouvoir, à synthétiser et à faire circuler le savoir dans le contexte des événements tantôt corrélés et tantôt dissociés. Conséquemment, le fait d’avoir choisi d’étudier la représentation des Balkans à travers quatre contextes sociaux, politiques et culturels distincts, à savoir la Grèce, La France, le Royaume Uni et les États- Unis, ne sert pas la logique d’établir des divergences ou des convergences entre un contexte occidental et un autre balkanique. Ce choix vise surtout à une mise en parallèle de différents contextes selon le degré de leur proximité à la région. L’étude d’Eleutherotypia fournit l’occasion de considérer la représentation à partir d’un pays qui
fait partie de la région. L’étude du Guardian et du Monde correspond au besoin d’avoir une mesure
du contexte européen. Enfin, l’étude du New York Times vise à une mise en lumière d’un contexte
extra-européen comme celui des États- Unis. Il doit être précisé que cette catégorisation ne délimite pas une visée heuristique ; elle opère comme un rappel constant de la nécessité de penser le fonctionnement de l’information de la presse écrite de pair avec le contexte précis, politique, économique, social ou culturel dont il relève.
Sur la période étudiée
La période qui constitue l’intérêt immédiat de cette thèse est délimitée par deux événements de poids : la fin de guerre au Kosovo (juin 1999) et la date officielle du premier élargissement de l’UE incluant, majoritairement, des pays anciennement communistes de l’Europe (mai 2004). D’un coté, le choix de commencer notre étude à partir de la fin de cette guerre sert le besoin de voir de plus près la conclusion de la période des années 1990, qui a été dominée par des thématiques liées aux guerres yougoslaves. Ultérieurement, les mois de juin et juillet 1999 constituent un contexte dans lequel nous notons la concrétisation et la mise en œuvre des projets tels le Pacte de stabilité pour l’Europe du sud-est ou plus généralement des initiatives liées à l’effort de la reconstruction des Balkans. La fin de guerre au Kosovo fournit alors la possibilité de reprendre le fil d’une actualité de guerre mais également de suivre la diversification de l’agenda. Le choix de conclure l’étude au
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moment de l’élargissement de l’UE en mai 2004 a été motivé par un souci de délimitation d’une période suffisamment étendue incluant un événement de poids.
Ainsi, nous proposons l’étude d’une période de cinq ans à travers les contenus de la presse écrite. Conformément à l’objectif de considérer la représentation des Balkans d’une manière globale, nous n’avons pas prédéterminé des événements ou des thématiques d’événements auxquelles nous devrions nous intéresser. Au contraire, nous avons essayé de reconstituer l’ensemble de l’actualité liée à la région à travers les contenus de la presse. Cela impliquait un grand effort d’archivage qui s’est concrétisé par la constitution de quatre catalogues, en forme textuelle, contenant tous les articles relevant de cette actualité des Balkans dans un ordre chronologique. Concrètement, ce résultat a nécessité la consultation de l’ensemble des éditions quotidiennes de la période qui nous intéressait, soit environ 1 800 éditions par journal. Par conséquent, nous pensons avoir satisfait l’objectif et l’intérêt d’une exploration globale de cette actualité du point de vue de la recherche. Une série de clarifications s’impose sur les critères validant la reconstitution de l’actualité des Balkans et par conséquent sa pertinence. Par souci de n’exclure aucun des aspects événementiels liés à la région, nous avons commencé par la définition de celle-ci selon le critère des pays qui habituellement y sont inclus et qui sont (du sud au nord) : la Grèce, l’Albanie, l’A.R.Y. de Macédoine, la Bulgarie, la Roumanie, le Monténégro, le Kosovo, la Serbie, la Bosnie- Herzégovine et la Croatie25. Ainsi, l’actualité des Balkans est considérée avant tout comme l’actualité des pays
de la région. Évidemment, à celle-ci s’ajoutent tous les articles qui portent sur la région d’une manière générale. Il convient également de préciser que cette actualité est reconstituée exclusivement à partir des contenus de la presse écrite. Il n’y a donc pas de mise en parallèle avec des événements ou des thématiques non traités par la presse. Au contraire, nous avons essayé d’inclure toute l’information correspondante à chaque pays de la région ou la région en général. Ainsi, nous estimons avoir bien délimité et traité le grand tableau de la représentation des Balkans afin d’être en mesure de suivre le fonctionnement de chaque référence à la région de pair avec son contexte précis événementiel et thématique.
25 Il s’agit de la définition la plus récurrente des Balkans à l’heure actuelle. Il existe, cependant, des dilemmes
concernant l’inclusion ou l’exclusion de la Croatie. Il est observable que ces variations sont devenues plus fréquentes dans l’après-guerre froide et se lient, en grande partie, à la décomposition de l’ancienne Fédération yougoslave. Ainsi, alors que durant la période de la guerre froide la définition standardisée de la région incluait cinq pays, à savoir la R.F.S. de Yougoslavie, l’Albanie, la Bulgarie, la Grèce et la Roumanie, dans l’après guerre-froide il est devenu commun d’exclure la Slovénie et dans une moindre mesure la Croatie. Voir notamment à cet égard : JELAVICH Barbara, History of t he B alkans, v ol. 1, 18th an d 19th ce nturies, Cambridge : Cambridge University
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Le corpus
Le corpus de cette thèse consiste essentiellement en des archives textuelles dont la plus grande partie se compose des articles de la presse écrite. Ces archives contiennent, également, des discours, des communiqués de presse et des déclarations des Coordonnateurs spéciaux du Pacte de stabilité pour l’Europe du sud-est, propos qui sont retenus dans leur forme textuelle et qui concernent la même période temporelle, juin 1999-mai 2004.
Comme évoqué, les archives de quatre journaux quotidiens ont été rassemblées sous forme de catalogues. Le catalogue de fond, disponible en forme physique (papier) suit de manière minutieuse l’actualité recherchée en suivant l’ordre chronologique (année, mois, jour). Il dispose d’un caractère synoptique puisqu’il renseigne les coordonnées essentielles de chaque article (rubrique, genre, auteur/source, titre/sujet). Du fait de la constitution de ce catalogue par voie de lecture des éditions des journaux, nous avons pris soin de confirmer les données retenues à travers les bases électroniques des données, disponibles dans les lieux de consultation des quotidiens, les archives de la presse écrite aux Sciences –Po à Paris, les archives correspondants de British Library à Londres et celles appartenant au Parlement grec à Athènes.
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Première partie
Fondements théoriques
Chapitre 1
Clarification du concept de la reconstruction des Balkans
1.1 L’expression reconstruction des Balkans : origines, contexte d e référence, éventail sémantique
Il doit toujours y avoir une relation directe entre la gravité des situations historiques et le besoin de nommer, décrire et expliquer les enjeux que couvrent les circonstances. Cette correspondance entre la tension des faits et celle des mots se cristallise souvent en des termes, phrases ou expressions qui, par leurs implications symboliques, codifient l’air du temps et les perceptions. L’expression rideau de fer (iron curtain) employée en 1946 par Winston Churchill pour décrire la division politique de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale justifie très bien son utilisation même après la fin de la guerre froide en 198926. Les dimensions géopolitiques et idéologiques que cette expression a progressivement obtenues montrent la destinée autonome de ces expressions une fois lancées dans le débat et la discussion publique.
L’analyse du discours a mis en avant leur étude en tant que formules, terme qui désigne une « expression lexicale […] à caractère néologique, qui renvoie à une notion ayant joué un rôle principal sur le plan idéologique et actif dans une situation historique »27. Selon le même cadre d’analyse, une formule se distingue « par son usage massif et répété, sa circulation dans un espace public […] »28. De plus, une formule peut souvent donner lieu à des débats et des polémiques vu que son contenu garde un « caractère figuré, des contours imprécis, qui font l’objet de controverses, de définitions contradictoires »29. La définition d’une formule peut s’avérer un exercice difficile face à une multitude d’expressions à fort potentiel symbolique. Toutefois, l’intérêt de reconnaître ce type d’occurrences est toujours important puisqu’elles agissent souvent comme catalyseurs de discussions et de débats publics. De plus, la mise en lumière du parcours d’une formule peut aider à mieux apprécier la convergence ou la divergence des perceptions, et également la consécration de certains éléments de la réalité ou la marginalisation d’autres. De ce point de vue, nous pourrions
26 Discours de Winston Churchill prononcé le 5 mars 1946 au Fulton de Missouri. Le passage complet: « From Stettin
in the Baltic to Trieste in the Adriatic, an iron curtain has descended across the Continent ». Document disponible à l’adresse électronique suivante: http://www.hpol.org/churchill
27 CHARAUDEAU Patrick, MAINGUENEAU Dominique (2002), op.cit., p. 274 28 Ibid, p. 274
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considérer que les circonstances des crises politiques, économiques ou sociales constituent un contexte qui permet l’intensification de l’usage de ce type d’expressions.
Les guerres et les conflits en ex-Yougoslavie (1991-1995 ou 2001 si nous incluons la guerre au Kosovo et le conflit armé en A.R.Y de Macédoine) ont sans doute constitué une actualité pressante et dramatique, largement suivie par des médias partout dans le monde. L’impact considérable de ces conflits sur le public international devient plus perceptible si nous tenons compte de l’engagement actif et passionné des citoyens et des activistes, ainsi que de celui des intellectuels pour faire intervenir les dirigeants politiques afin de mettre fin au drame humanitaire. Des points culminants de cet engagement s’observent au cours de la guerre en Bosnie (1992-1995). L’agitation face aux urgences de cette guerre, à savoir la dévastation des villes et des villages, la perte de vies et le déplacement massif des populations, s’est amplifiée du fait des ressemblances établies avec la Seconde Guerre mondiale. De telles analogies ont été facilitées par la circulation continue de termes et expressions fortes telles que génocide, camps de concentration/extermination et nettoyage/purification ethnique30.
Dans son ouvrage Purification ethnique, une formule et son histoire , Alice Krieg-Planque a mis
en lumière l’émergence progressive de cette expression dans la discussion de l’actualité de l’ancienne Yougoslavie depuis les tensions ethniques des années 1980, ainsi que sa circulation impressionnante au cours de la guerre en Bosnie31. Sur un plan général, on peut remarquer plusieurs
mots et expressions fortes fonctionnant en guise de notions-clés, voire de repères, dans la présentation et l’appréciation des conflits en ex-Yougoslavie. Toutefois, il faudrait se garder de traiter tous ces éléments de manière désordonnée, du fait de la multitude des acteurs et des discours participant à diverses logiques dans la discussion publique. Ce vocabulaire était assez varié, fluctuant entre des expressions chargées ou des stéréotypes (ex. haines ancestrales) et des expressions comme la purification/nettoyage ethnique, qui ont hanté les esprits, captivé l’attention et alimenté le débat sur des évolutions dramatiques du terrain.
Un aspect important de l’usage de ces formulations concernait leur application à la fois au contexte précis yougoslave et celui, plus général, de la région des Balkans. Cette remarque ne vise pas à nier les effets incontestés, politiques, économiques et sociaux des guerres yougoslaves au-delà des limites de l’ancienne fédération. Elle aide à démontrer la convergence des perceptions vers l’idée que la crise yougoslave constituait une crise balkanique. C’est à partir d’une telle explication
30 Le débat et la controverse autour de la nature génocidaire de la guerre en Bosnie persistent toujours. Cependant,
l’évocation de génocide à l’époque de la guerre résonnait avec les rapports fréquents sur des exécutions sommaires des civils. Par son jugement en 2001, le TPIY (Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie), institué en 1993 par l’ONU pour juger les crimes de guerre en ex-Yougoslavie, a reconnu le massacre de Srebrenica (juillet 1995) comme acte de génocide, seul crime de cette guerre reconnu comme tel par le Tribunal. Décision du Tribunal disponible sur l’adresse électronique suivante: http://www.worldlii.org/int/cases/ICTY/2001/8.html
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que l’émergence d’expressions fortes sur la région des Balkans lors des guerres en ex-Yougoslavie peut être le mieux observée.
Parmi celles-ci, la reconstruction des Balkans se distingue pour plusieurs raisons. Il existe deux éléments à considérer : en premier, sa circulation répétée au cours et à la fin de la guerre en Bosnie et celle du Kosovo ; deuxièmement, la multitude des sens qu’elle a pu véhiculer, à valeur tantôt littérale (ex. reconstruction d’infrastructures dévastées par les guerres) ou figurée (ex. sortie de la crise, intervention pour stabiliser la région). Il serait particulièrement intéressant d’explorer le fonctionnement de la reconstruction des Balkans selon les termes de l’analyse du discours. Cependant, ce sujet nécessiterait une étude plus systématique et profonde, qui dépasse, malheureusement, les limites de notre travail. Ainsi, nous essayons de proposer un schéma de fond, même rudimentaire, pour sa considération dans le contexte de notre étude de la représentation des Balkans. Cela s’impose, puisque cette expression résume, d’une manière emblématique, les mutations survenues au niveau des perceptions des Balkans au cours des années 1990.
1.2. Reconstruire les Balkans : émergence et circulation d’une expression
Nous remarquons que les premières références évoquant la notion de reconstruction dans le contexte des conflits yougoslaves sont apparues durant la guerre de Bosnie (1992-1995). Cette discussion ressemble beaucoup à celle de la fin de la Seconde Guerre mondiale concernant la reconstruction de l’Europe. Le fameux Marshall Plan, adopté par les États-Unis en 1947 comme
European Recovery P rogram, constitua l’initiative la plus importante de cette réédification,
impliquant une vaste aide économique et une réorganisation de la coopération entre les pays de l’Europe occidentale en vue de leur défense et de leur protection face au danger communiste. C’est dans la discussion des effets dévastateurs de la guerre en Bosnie que sourd l’idée de la reconstruction.
Ces références prennent de l’ampleur au cours de l’année 199432. Il était manifeste que
l’engagement de la communauté internationale d’assumer la reconstruction du pays fonctionnait comme un outil de pression sur les parties opposées afin qu’elles se mettent d’accord sur l’adoption d’un plan de paix33. En pleine évolution de la guerre et des efforts diplomatiques, ces références portaient d’une manière générale sur une éventuelle aide économique visant à remettre la Bosnie sur une voie de récupération. Lors des négociations résultant aux accords de Dayton (automne
32 Ces remarques sont le fruit d’une étude générale de l’actualité de la guerre en Bosnie et celle de la région à travers le
New York Times entre 1992 et 1999.
33 Voir à cet égard les articles suivants: GREENHOUSE Steven, Muslim and Bosnian Croats give birth to a new
federation, The New Yo rk Times , 19 mars 1994, GREENHOUSE Steven, U.S. presses Bosnian rivals to accept updated peace plan, The New York Times, 15 août 1995 et COHEN Roger, The elements of peace: money, land and justice, The New York Times, 1 septembre 1995.