Rites, cultes e t religions
Avant-propos
Jean Leclerc (UMR ArScAn - Ethnologie préhistorique)
Yvette Morizot (UMR ArScAn - Archéologie et systèmes d’information)
En poursuivant c e tte a n n é e notre program m e d e réunions régulières, nous nous sommes efforcés de suivre ferm em ent la direction que nous avions indiquée dans l'avant-propos du deuxièm e cahier. Nous invitons le lecteur à s'y reporter pour un exposé détaillé d e c e projet d e recherche, qui s'intéresse à la fois aux pratiques cultuelles e t aux pratiques funéraires pour y chercher c e qu'elles sont seules à offrir : une possibilité de reconnaître des séquences gestuelles ritualisées, tra d u ctio n sym bolique d e sentiments e t d e croyances, e t de tenter d 'a p p ro ch e r leur sens. Cela impose d e prendre en c o m p te des pratiques très éloignées dans le temps et dans l'espace, pour te n te r d'y distinguer c e qui répond à des nécessités universelles e t c e qui tém oigne au contraire d e c e tte fa ç o n proprem ent hum aine de construire dans c h a q u e culture un système ch a q u e fois différent mais toujours co h é re n t pour a c c e p te r la vie e t prendre en ch a rg e la mort. Les disponibilités des chercheurs invités nous o n t permis c e tte année d e consacrer une m ajorité des séances à l'Antiquité m éditerranéenne. R om pant un peu a v e c nos habitudes, c e relatif resserrement culturel a présenté certains avantages pour notre réflexion, mais nous avons é g a le m e n t vu des avantag es à pouvoir bénéficier en contrepoin t d e deux exemples très éloignés, l'un m exicain (G régory Péreira), l'autre sibérien (Valentina G orbatcheva).
Nous avons continué à nous efforcer d e varier les approches disciplinaires. C epe n d a n t, com m e les années précédentes, mis à part l'observation e th n o lo g iq u e d e Valentina G o rb a tc h e v a e t le travail épigraphique d e Jean-Christian Dumont, c'est encore l'a p p ro ch e arch é o lo g iq u e qui a jo u é le rôle principal dans nos réunions ; elle y a une nouvelle fois m ontré son e ffic a c ité particulière. C e p e n d a n t, quelle que soit la m éthode, tous les exposés o n t d irectem ent répondu, d'une fa ç o n ou d'une autre, aux questions que nous posions dans nos projets d e recherche.
Nous avions exprim é à plusieurs reprises notre vo lo n té d e ne prendre en c o m p te les com portem ents religieux que dans la mesure où ils é taient « associés à un tem ps e t un lieu particuliers : région, territoire, ou, mieux, site »L La reprise d e l'exploration e t d e la fouille des sanctuaires d e C ybèle dans la ville antique de Samos a permis à Vicky Yannouli d e nous présenter une telle étude, e t d 'a p p o rte r ainsi une belle dém onstration d e l'effica cité d e c e tte a p p ro c h e pour pla ce r au prem ier plan certains aspects essentiels d e la réalité ancienne. Ce qui est ainsi mis en lumière à Samos, c'est la fa ç o n d o n t la déesse, s'installant chez elle, s'insère dans son paysage, et sacralise to u t un territoire par sa présence. Il y a deux ans, nous avions vu les dieux, engagés dans une opération technique, rendre sensible la réalité fonctionnelle e t signifiante du polythéisme2 ; c e tte année, toujours aussi loin d e la théologie, c'est un a sp e ct non moins essentiel q u e le site d e Samos a présenté en co n tre p o in t : la proximité vivante e t vé cu e d e la présence divine.
En reprenant, dans une région bien définie, l'ensemble d e la d o cu m e n ta tio n sur la présence dans les tom bes de monnaies qualifiées d'« obole d e Charon », Katerina Chryssanthaki-Nagle a b o rd e frontalem ent, au carrefour de la religion e t d e la littérature, la question toujours difficile des croyances sur l'au-delà. Elle le fait d'a b o rd par les moyens d e l'archéologie, science d e vérité ainsi o p p o rtu n é m e n t mise au service d e la connaissance du mythe. C e tte a p p ro ch e a posé utilem ent la question des conditions d'a p p a ritio n d'une pratique funéraire, des premiers tém oignages écrits, e t des premiers com m entaires. C'est d o n c un autre des
1 Avant-propos a u th èm e 6, Cahiers des thèmes transversaux ArScAn, I e t II.
2 Jean-Jacques Glassner : La p a rticip a tio n des dieux au rituel d e fo n d a tio n d'un te m p le : le cas d e l'É.ninnu d e Lagash. C ahier des thèmes
transversaux ArScAn, I.
J e a n Leclerc e t Yvette Morizot
thèm es d e notre program m e, qui est ainsi repris : le rapport entre le geste e t le com m entaire. Un travail d'historien qui p e rm e t d e s'interroger sur la validité d e com m entaires antiques, justifications tardives e t qui sem blent ne s'appuyer q u e sur une description indirecte e t bien in co m p lè te d e c e qu'observe l'archéologue.
Le program m e am bitieux d e Manuel Moliner3 sur les nécropoles d e Marseille s'appuie naturellem ent sur les fouilles m odernes q u 'o n t imposées les grands chantiers urbains ; c e p e n d a n t, il a pu m ontrer d e surcroît le profit considérable qu'on p o u va it tirer des opérations anciennes, souvent inédites mais parfois d e très grande valeur, d o n t les archives de vra ie n t être reprises pour une publication d'ensem ble. C'est ici le ra p p o rt d'une cité a v e c ses morts, d e l'ép o q u e g re cq u e au M oyen Age, qu'on pe u t suivre sur une longue durée, m arquant ses continuités e t poursuivant ses évolutions à travers les secousses d e l'histoire. Ainsi est soulignée une fois d e plus l'au tonom ie m aintenue des pratiques funéraires au sein du fait social total, e t la nécessité d e les étudier en elles-mêmes.
C'est la voie d e l'épigraphie qu'a em pruntée Jean-Christian Dumont, qui a présenté l'é ta t a ctu e l d'un long travail co lle c tif d e d échiffrem en t e t d'interprétation d e la loi sur les pom pes funèbres mise au jour à Pouzzoles. La po rté e d e c e texte va bien au-delà d e nos observations habituelles sur les pratiques funéraires, ou sur les croyances sur l'au-delà. Pour la première fois dans notre séminaire, au c œ u r d e c e d o c u m e n t c'est d e la m ort elle-m êm e qu'il s'agit. Ce simple règlem ent municipal, « laïque » e t délib é ré m e n t technique, constitue en q uelqu e sorte un d o cu m e n t idéologique brut. Mieux que dans les plus bea u x textes littéraires, on p e u t y d é ce le r une expression sans fard d e l'attitude rom aine co n c e rn a n t la mort, son statut, la fa ç o n d o n t est c o n ç u e sa réalité.
Reprenant l'étude d'objets curieux du M exique ancien, d o n t la fo n ctio n é ta it reconnue sans être véritablem en t dém ontrée, Grégory Pereira a é té le premier à leur a p p liq u e r une véritable m éthode a rch é o lo g iq u e : constitution d'un corpus hom ogène, é tu d e d e la fa ç o n d o n t on se pro cu ra it la m atière première, reconnaissance des procédés d e fabrication e t des traces laissées p a r l'utilisation. Ce travail lui a permis d e retracer l'histoire d e ces objets, de confirm er leur m ode d'utilisation e t d e rapproche r alors ses conclusions des rares docum ents iconographiques d o n t nous disposons. Sur ces bases enfin sûres, il en a discuté la signification. C'est encore d e la m ort qu'il s'agit, e t en c e la c e tte c o m m u n ica tio n rejoint curieusem ent la présentation, a p p a re m m e n t si éloignée, d e Jean-Christian Dumont. O m niprésence proche de la mort, g o û t d e la mort, souci d e constituer en objets familiers les vestiges d e la m ort donnée, jusqu'à les e m porter dans sa propre m ort : c'est à une véritable a p p ro c h e d e l'univers m ental des anciens Mexicains que c o n d u it la reconnaissance méticuleuse des gestes, qui est l'itinéraire d e l'archéologue.
La seule é tu d e ethnolo gique a été présentée c e tte a nnée pa r Valentina G o rb a tc h e v a 4 : une observation d e terrain qui lui a permis une bonne description, très précise, très techniqu e, d e procédures d'incinération d e leurs défunts par les Koriaks du Nord-Kam tchatka. Description particulièrem en t précieuse pour nous : alors que nous sommes m aintenant bien mieux renseignés sur d e telles pratiques en Asie du Sud- Est, nous m anquons terriblem ent d e données sur la zone arctique, e t plus g é n é ra le m e n t sur toutes les régions froides. Description précieuse aussi parce q u 'aucune pratique funéraire ne se prête mieux q u e l'incinération au symbolisme des gestes funéraires, e t que Valentina G o rb a tch e va to u t en observant les gestes, a pris soin de noter les com m entaires. Qu'il s'agisse du traitem ent du bûcher pour une présentation d é c e n te du corps, du choix des bois pour une co n d u ite e ffic a c e du feu e t une bonne gestion d e la fum ée, ou des interventions sur le c a d a v re pour faciliter sa crém ation, nous avons pu constater que les gestes associent le plus souvent une e ffic a c ité te ch n iq u e non explicitée à une signification symbolique affirm ée. Ils ré p o n d e n t ainsi d e fa ç o n particulièrem ent claire aux caractères toujours présents des pratiques funéraires : la ritualisation des gestes, la dissimulation des fins, e t la confusion des domaines.
Nos réunions ont é té pour b e a u co u p l'occasion de présenter pour la prem ière fois des travaux inédits, souvent inachevés. La plupart des textes d e c e cahier sont d o n c provisoires, parfois nécessairem ent succincts. De plus, en raison d e différentes difficultés (problèm es d e traduction, ou surcharge des services archéologiques des grandes villes), les textes de Valentina G o rb a tch e va e t d e Manuel Moliner n'ont pas pu être disponibles dans les délais prévus. Pour ne pas retarder abusivem ent la parution d e c e Cahier, nous avons d é c id é de reporter leur publicatio n à la prochaine livraison.
3 A rchéologue m unicipal. Atelier d u Patrimoine d e ta Ville d e Marseille.
4 Responsable d u d é p a rte m e n t Sibérie du Musée d'Ethnographie d e Saint-Pétersbourg.