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LES CHEVAUX DU DIABLE

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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LES CHEVAUX

DU DIABLE

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DU MEME AUTEUR RECHERCHES INSTITUTIONNELLES Groupes, organisations, institutions. Gauthier-Villars.

L'autogestion pédagogique. Gauthier-Villars.

L'analyseur et l'analyste. Gauthier-Villars.

ESSAIS

L'entrée dans la vie. Ed. de Minuit.

Procès de l'Université. Pierre Belfond, Editeur.

Le livre fou. Epi, Editeur.

Clés pour la sociologie, avec R. Lourau. Seghers.

RECITS L'arpenteur. Epi.

Le bordel andalou. Editions de l'Herne.

© Editions universitaires, 1974.

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GEORGES LAPASSADE

LES CHEVAUX DU DIABLE

une dérive transversaliste

« »

ÉDITIONS UNITERSITAIRES

10, rue Mayet, 75006 Paris

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« Et si l'analyse et le désir passaient enfin du même côté ? Si c'était enfin le désir qui mène l'analyse ? » Gilles Deleuze.

Août 1973, à l'Université Occitane d'Eté; nous sommes venus pour travailler avec Serge Mallet. Mais il n'est pas là, il est mort sur la route, il y a quelques semaines seulement, entre Nîmes et Avignon.

Nicole et Maria portent les habits du deuil. Nous les retrou- vons dans une salle triste de lycée pour parler de Serge. Et tout devient encore plus insupportable. Nous avons envie de dire NON.

Et soudain, à l'heure de l'atelier de sociologie occitane, que Serge devait animer, nous décidons d'éclater dans un grand rite.

Nous sommes nus sur la pelouse, à courir, à crier NON, à hurler la souffrance et la vie.

Nous sommes nus dans le soleil d'Occitanie, nous du Parti Nationaliste Occitan, de Lutte Occitane, de nulle part.

Mais les pions, les chiens de garde, se précipitent, exaspérés et affolés. Comme le criait le Living Theatre pendant l'été 1968 en Avignon, dans Paradise Now : « Je n'ai pas le droit d'ôter mes vêtements ».

Et, comme en Avignon, ils sont les mêmes; c'est le déchaîne- ment de la violence et de la bêtise, la condamnation sans appel

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par un tribunal d'universitaires « de gauche »; l'exclusion;

l'expulsion.

Ils ne veulent pas comprendre. Ils préfèrent frapper, expulser, exorciser. Et pourtant, j'en suis persuadé, la libération du corps est à l'ordre du jour. Toutes les minorités sont entrées dans la lutte de leur libération; et toutes ces libérations sont solidaires.

J'ai tenté de montrer ici comment, par des voies encore limi- tées, tronquées, malgré la censure et l'autocensure, la libération des désirs interdits peut commencer.

Le projet révolutionnaire n'est rien s'il ne vise pas à la fin de toutes les répressions et par conséquent à la destruction de tous les centralismes, parmi lesquels le centralisme hétérosexuel.

Ce groupe nu, c'était la contre-culture dans la contre-culture, la macumba sexuelle noire dans un occitanisme blanc s'instituant en force répressive.

La répression ne me vient pas seulement de l'extérieur; je la porte en moi aussi longtemps que j'oppose les masques de l'ana- lyste aux cris de la transe.

Au Brésil, pendant un mois entier, j'ai joué le rôle de l'ana- lyste qui dissimule sa différence. Car « l'analyste » est toujours supposé, dans l'imagination des groupes, savant, adulte et hété- rosexuel. Alors que dans les thérapies dites traditionnelles en Afrique, les possédés traitent d'autres possédés, — dans la thérapeutique occidentale traditionnelle, on ne voit pas des ana- lystes entrer en transe avec leur client.

Cependant, le vent de liberté commence à souffler dans les groupes. On revient à la transe; on s'implique; on peut crier enfin son refus.

La psychosociologie, cette analyse blanche faite pour dissuader les gens de dire non, est en train de se casser. La rupture ici,

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et je cherchais à l'instituer depuis longtemps, consiste à faire en sorte que l'analyse soit macumba.

C'est par le refus, le sexe, la transe, le cri, c'est par l'impli- cation violente de « l'analyste », que la subversion peut s'infiltrer dans le champ analytique.

Là s'opère la liaison entre les « analyseurs historiques » et les

« analyseurs construits ». Analyseurs historiques : les ouvriers, les femmes, les enfants, les jeunes, les homosexuels, les Berbères, les Basques, les Noirs. Analyseurs construits : les dispositifs artifi- ciels mis en place pour que se déclenche un travail de changement dans les groupes.

L'élaboration de la socianalyse continue à m'occuper. Les difficultés rencontrées sur ce terrain sont liées à l'irruption du désir, celui des autres et le mien, et à la censure. Mais je ne veux plus dissimuler mon désir; mieux vaut manquer la socianalyse que manquer la vie.

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I. RETOUR A RIO

Ma vie est rythmée par le système universitaire. Dès que mes obligations professionnellles ne me retiennent plus à Vincennes, je pars pour le Maroc.

Pourtant, cette année, le 14 juillet, je suis encore à Paris.

Je vais dans les bals populaires. En même temps je suis assez occupé. J'écris : un article pour la revue Connexions, sur l'ana- lyse institutionnelle, un autre pour Recherches, où je participe à la préparation d'un numéro spécial sur la drague, les Arabes et les homosexuels.

L'article pour Connexions est professionnel. C'est aussi une tentative pour faire le point, pour récapituler et faire mon bilan. J'exposerai, dans cet article, les résultats d'une activité continue, à travers laquelle j'ai fini par me donner une image de spécialiste, auprès d'un certain public.

Le texte pour Recherches est beaucoup plus personnel. Il m'engage. Je parle de ma vie quotidienne. Il a été décidé que ce numéro serait signé par un collectif, — chaque article, chaque récit restera anonyme.

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Cette décision d'anonymat peut surprendre. Les animateurs du numéro en préparation, réunis autour de Guy Hocquenghem, participent à la vie de deux mouvement, le FHAR, et le MLF, qui ont justement décidé que les « minoritaires sexuels » (1) pourraient enfin dire Je.

Jean-Jacques a compris, le premier certainement, que, pour pouvoir parler vraiment de soi, pour écrire des confessions, même si elles ne sont pas destinées à la publication immédiate, il faut oser parler d'abord, dès les premières pages du récit, de sa vie sexuelle. C'est là qu'il est le plus difficile de dire Je. J'ai dit Je dans Le bordel andalou. Mais j'ai pris des précautions littéraires : dans ce livre, Je s'appelle Labalue.

Je reste à Paris. J'écris. J'occupe mon temps. J'hésite depuis quinze jours, je ne sais pas trop pourquoi, à partir pour le Maroc.

En même temps, j'ai le vague espoir de partir bientôt pour le Brésil. René Lourau était invité là-bas, en une mission univer- sitaire, par Celio. Mais il a renoncé à ce voyage, et il propose maintenant, avec mon accord, que je le remplace.

René ira en vacances dans le Béarn. Mais moi, je ne sais pas trop où aller. Je n'ai pas de point fixe. Je suis disponible. Et au moment où je n'attends plus, où je vais enfin me décider à partir — mes deux articles, pour Connexions et Recherches sont terminés —, un télégramme du Ministère m'annonce que je pars, lundi matin. Juste le temps d'aller chercher mon billet dans les services des Missions.

Je suis à Rio le 24 juillet.

Je passe à la Maison de France où l'on convient que je ferai ici, en septembre, une conférence sur la macumba. Je prends (1) « Minorités sexuelles » ? Ce numéro de Recherches, qui, depuis, a été saisi par la police dans les bureaux de la rédaction, s'intitule « Trois milliards de pervers ».

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une ligne intérieure pour Belo Horizonte, où les stagiaires de mon premier « Séminaire d'analyse institutionnelle » m'attendent déjà, depuis le matin.

A midi, en déjeunant chez Celio, je note les grandes lignes de mon programme de travail. Ce programme est très chargé. Une semaine d'abord, de Séminaire, hors de l'Univer- sité, jusqu'à la fin de ce mois de juillet.

Puis, début août, c'est la rentrée universitaire, après un mois de vacances, pour le second semestre. Pendant quatre semaines, je vais travailler essentiellement pour le Setor de psychologie sociale, que Celio dirige, à l'Université Fédérale.

J'apprends à nouveau à parler le portugais. J'ai oublié depuis deux ans, — depuis le séjour ici, à Rio, avec le Living Théâtre.

J'espère que de ce second séjour au Brésil, je rapporterai des éléments pour un nouveau livre, je ne sais pas encore lequel.

Depuis quelques mois, j'ai trop peu écrit. Pourtant, ce que je fais, ce que je vis, je ne lui donne un sens que lorsque je le fais passer par l'écriture.

J'ai besoin d'écrire. J'ai besoin, en même temps, de faire de nouvelles expériences. Cette « mission » à Belo Horizonte est venue à point, juste au moment où j'appréhendais le temps mort des vacances de l'été, où je cherchais quelque chose à faire.

Je suis disponible pour tout ce qui peut arriver...

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II. LE DÉSIR ET LE TRAVAIL

Lorsque je suis arrivé à Belo Horizonte, le lundi 24 juillet au matin, les stagiaires du Séminaire d'analyse institutionnelle atten- daient déjà leur analyste. Dès l'après-midi, j'ai commencé le travail annoncé. Il y avait là des psychologues et des sociologues industriels travaillant dans des entreprises et des services publics, ainsi que des jeunes enseignants du « Setor » (secteur) de psychologie sociale dirigé par Celio à l'Université fédérale de la ville. Mais il n'y avait pas d'étudiants. En juillet, l'Université brésilienne est en vacances. Les cours devraient reprendre dans la première semaine d'août.

Deux ans auparavant en 1970, alors que j'étais à Sao Paolo, avec le Living Theatre, Celio avait déjà tenté de me faire venir à Belo Horizonte; mais on n'avait pas donné suite à ce projet.

« Heureusement que tu n'es pas venu à ce moment là, me disait Angelina, sa femme; si tu était venu, tu n'aurais plus été seul au Brésil, et tu n'aurais pas écrit Le bordel andalou.

Quelques mois auparavant, Celio était venu avec moi à Bruxelles pour un Séminaire sur la contre-culture qui avait failli tourner très mal.

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Georges Lapassade est né en Occitanie.

Il enseigne l'analyse institutionnelle à l'Uni- versité de Paris VIII - Vincennes et à l'Ins- titut de Psychologie Clinique de l'Université de Paris VII.

LES CHEVAUX DU DIABLE Au Brésil, pendant trois mois, l'auteur fré- quente les centres de la possession, enseigne et pratique en même temps l'analyse institu- tionnelle. Il organise des interventions en chaîne, apparemment disjointes, utilisant le psychodrame, l'expression corporelle, le théâtre- journal, les rythmes noirs, la provocation émo- tionnelle... Cette dérive qui ne parvient pas à s'organiser en un ensemble, aboutit à l'éclate- ment : il devient clair alors que le prix payé pour une reconnaissance professionnelle assez illusoire était le renoncement « politique » aux plaisirs offerts et la méconnaissance des désirs, de leur capacité de subversion.

La conclusion s'impose : il faut réinventer l'analyse. Il s'agit de savoir comment, en des rencontres instituées ou aléatoires, l'énergie stockée, endiguée, enclose dans les corps et dans les organisations peut enfin exploser. Et cela ne peut se faire qu'à la condition d'inventer de nouvelles pratiques d'intervention et d'agi- tation conduites selon des stratégies transver- salistes, instituant la rencontre intempestive d'individus et de groupes qui n'étaient pas faits, apparemment, pour se rencontrer.

Par exemple : Un Noir d'Abomey en transe

« rencontre » sur la couverture de ce livre et dans les fantasmes de l'auteur un garçon tra- vesti, manifestant insolite et transversal d'un cortège du 1 mai. Ils indiquent la possibilité, inscrite en chacun de nous, d'être « che- vauchés », comme on dit dans les rites de possession, par les dieux et les démons, de devenir les chevaux du diable.

Collection dirigée par Jean-Michel Palmier.

Photo R. Frieman.

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