ETUDES ET REFLEXIONS
FREUD
ET LA LANGUE ALLE
. GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT .
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eorges-Arthur Goldschmidt a sur Freud, dont on célèbre cette année le cent cinquantième anniversaire de la naissance, le 6 mai 1856, un point de vue de germaniste, de grand talent de surcroît, en répon- dant à la question de savoir si le père de la psychanalyse aurait pu parvenir à la découverte de l'inconscient dans une autre langue que l'allemand. Mais pas seulement. Certes, ses deux livres sur Freud et la langue allemande, qui viennent de paraître, nous permettent de mieux cerner les possibilités de la langue germanique (substantivation du verbe, variations autour d'un radical aptes à exprimer la nature des processus psychiques), comme ils nous rap- pellent aux étonnantes qualités littéraires des ouvrages de Freud, mais ils nous montrent surtout comment l'allemand ne fait qu'un avec la méthode et l'esprit de la psychanalyse tout en nous expliquant ce qui en fait la singu- larité par rapport au français. Ce qui conduit également Georges-Arthur Goldschmidt à évoquer au passage la question épineuse de la traduction en français du corpus freudien, séduit qu'on est par la pertinence de son enquête sur ces deux langues qu'animé une passion de brillant traducteur possédant l'allemand à l'égal du français. Ce qui importe aussi, par-delà ce chasse-croisé entre le français et l'allemand, c'est la lecture d'une œuvre phare de la civilisation occidentale. L'œuvre de Freud n'aurait pas seulement fait qu'explorer la « vie inconsciente de l'âme », non, elle aurait fait infini- ment plus, elle aurait essayé de faire prendre conscience à ses contempo- rains du désastre qui allait s'avançant jusqu'à l'exorbitante horreur ultime de la Shoah nazie, comme Heine, un siècle auparavant, avec plus qu'une simple coïncidence : une profonde et étrange consonance.Eryck de Rubercy
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EVUE DES DEUX MONDES - Comment donc définissez-vous la psychanalyse ?GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - Quelle interrogation ! Je ne suis absolument pas psychanalyste et il me faut vous avouer que dans le fond je n'en sais rien. Mais, afin de satisfaire tout de même à votre question, je dirai que la psychanalyse est comme un effort, presque à l'allemande, de retour aux origines pour chercher à savoir ce que recouvre la civilisation ou la culture. Oui, ce serait cela la psychanalyse. Cependant, j'ai d'autant plus de mal à vous répondre que je suis en train de lire dans une revue qui s'appelle Neue Rundschau un article de la grande éditrice de Freud, Use Grubrich-Simitis (1) qui vient de retrouver de lui un texte sur le président Woodrow Wilson où il est d'ailleurs question de tout sauf de lui, parce que je suppose le texte être resté inachevé, mais dans lequel Freud réexpose ce qu'est la psychanalyse en la rap- portant entièrement au complexe d'Œdipe et en expliquant dans une admirable langue comment elle fonctionne. Alors, la psycha- nalyse en définitive serait de savoir ce que nous serions sans les interdits de la civilisation.
REVUE DES DEUX MONDES - Si on se réfère à Freud, tout son travail a, en somme, consisté à trouver ce dont la langue parle vraiment, ce qu'elle comprend à l'origine même...
GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - Exactement. La psychanalyse consiste à trouver ce dont la langue parle vraiment, et c'est d'ailleurs pourquoi Freud est aussi un très grand écrivain. Thomas Mann, quand on lui demanda d'honorer le quatre-vingtième anni- versaire de Freud, ne s'y est pas trompé. Il lui rendit hommage en disant dans un discours mémorable intitulé Freud et l'avenir (2), qu'il était un des grands écrivains de la langue allemande. Ce n'est pas par hasard. Dans ce discours, le grand écrivain allemand a tout vu, tout compris, et déjà tout dit, mais en ayant néanmoins recours à C.G. Jung et aux archétypes, donc à la fixité, alors que la psychanalyse a pour objet la « part échappée », à savoir ce qui résiste aux définitions.
REVUE DES DEUX MONDES - Freud psychanalyste serait-il, comme nul autre, un grand écrivain de langue allemande ?
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GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - Oui, absolument ; et pour ma part, je suis émerveillé par la précision, l'élégance, la souplesse et l'harmonie de sa langue qui la font être tout à fait exception- nelle. Ses textes sont souples, précis, coulants et d'une rigueur absolue à la fois. Ce qui est surtout curieux, c'est qu'il fasse dire aux mots ce qu'ils n'ont pas encore dit, et cela sans inventions ver- bales ni trouvailles. Il faut préciser que l'allemand est une langue dont on peut faire ce que l'on veut. On peut effectivement lui faire dire n'importe quoi. Or, quand bien même on peut y créer des milliards de mots, Freud ne tombe jamais dans ce que j'appellerais le « travers d'inventer du vocabulaire ». Il ne fait que lui donner un contenu foudroyant. Tout à coup, les mots éclatent. Et il les fait éclater avec une sorte de calme goethéen. À lire Goethe et Freud, on constate du reste qu'ils écrivent presque de la même façon.
Chez le vieux Goethe en effet, il y a aussi cette façon de cerner rigoureusement le mot, de lui faire dire ce qu'il recèle. Certes, les autres écrivains le font aussi, mais Goethe et Freud prennent vrai- ment les mots au mot, les coincent littéralement. Il y a en particu- lier chez Freud une manière tout à fait étonnante d'aller au fond du vocabulaire sans en avoir l'air, d'aller en somme par la racine à ce que le mot veut vraiment dire.
REVUE DES DEUX MONDES - Mais alors Freud aurait-il pu par- venir à la découverte de l'inconscient dans une autre langue que l'allemande ?
GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - C'est pour moi la grande question, parce qu'en réalité le français n'avait pas besoin de se changer pour habiller Freud. Je m'en suis vraiment rendu compte après qu'une revue de psychanalyse m'a demandé d'écrire un texte sur la traduction en français de l'œuvre de Freud. J'ai alors réalisé à quel point, dès le XVIIe siècle, un auteur comme La Bruyère, que j'ai l'habitude de lire énormément, avait cette manière, lui aussi, d'acculer les mots au mur et de leur faire dire ce qu'ils ont à dire. Il se trouve que Freud va au cœur de la langue presque comme lui. Mais la précision de la langue française au XVIIe siècle est bel et bien là, de sorte que le français n'avait pas du tout besoin de créer une zone linguistique nouvelle pour traduire Freud.
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REVUE DES DEUX MONDES - Reste que vous précisez tout de même dans votre livre que « si l'effort d'interprétation analytique n'avait eu de sens que par et pour la langue allemande, la psycha- nalyse n'aurait pas existé ».
GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - Vous faites bien de le rappe- ler. Cependant, une autre raison qui me ferait dire que la langue française n'avait pas besoin de cette découverte théorique de l'in- conscient, serait le marquis de Sade. Même si personne de ma génération ne l'avait jamais lu, tout le monde savait qu'il était là.
Tous les adolescents pouvaient ainsi écouler leur culpabilité dans l'imaginaire et en quelque sorte se sentir protégés par son existence.
À ce sujet, Karl-Heinz Bohrer avait fait paraître il y a assez long- temps, dans la revue allemande Merkur qu'il dirige, une très inté- ressante étude dans laquelle il observait l'absence de mal dans la littérature allemande (3). Le mal ne se disant pas, il ne restait plus, comme on l'a vu, qu'à le faire. Le mal est en allemand dos Bôse, à savoir ce qu'il y a de méchant. Il n'existe pas, en Allemagne, de véritable littérature du mal comme justement Sade, Baudelaire ou même Rimbaud en France. Or, comme les Français, eux, ne font qu'y penser, ils n'ont pas besoin de Freud sur le plan littéraire.
D'où aussi la véritable difficulté qu'il y a de traduire Freud en fran- çais. On a l'impression que la langue française sait déjà tout cela d'avance, qu'elle s'en amuse.
Voluptés et contraintes de la langue
REVUE DES DEUX MONDES - La propriété psychanalytique de la langue allemande est-elle alors à ce point que le psychanalytique ne pouvait que s'y manifester ?
GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - Oui, je le crois. Et pour être d'origine allemande, pour avoir également vécu en Allemagne et avoir assisté à la montée de l'hitlérisme au sein d'une famille, convertie au protestantisme, de la grande bourgeoisie issue d'une des plus anciennes familles juives de Hambourg, figurez-vous que j'ai vu la répression de tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à la sexualité. C'était le tabou absolu, tandis qu'en France
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on la vivait de manière beaucoup plus saine. Je suis ainsi persuadé que ce sont le victorianisme et la formidable répression allemande qui ont suscité Freud, d'autant que ce que l'on cachait d'un côté se révélait de l'autre, comme par exemple le développement du nudisme au début du XXe siècle. Moins on en parlait, plus il appa- raissait. Freud aurait même pu à la rigueur être anglais mais le hasard en a voulu autrement. C'est d'ailleurs en Angleterre qu'il avait eu des prédécesseurs. En tout cas, il était au nœud géogra- phique du problème européen. Et puis, je songe au procès intenté à Frank Wedekind pour sa pièce Frûhlings Erwachen (.Éveil du printemps) (1891) qui ne sera jouée qu'en 1906 après coupures et corrections par la censure (4), au moment même où naît le Wandervogel, ce vaste mouvement de jeunesse qui prônait le retour à la nature et la liberté sexuelle (5).
REVUE DES DEUX MONDES - Oui, mais pensez-vous vraiment que l'inconscient se trouvait là, en toute objectivité, devant Freud, et qu'il lui suffisait d'y plonger ?
GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - Absolument. Le refoulement, cet objet même de la psychanalyse, était si visible qu'il en devenait obsessionnel ! Dans son livre Studien ûber die Deutschen (« Études sur les Allemands ») que j'ai découvert tout récemment, Norbert Elias met au jour les mêmes choses, à savoir cette espèce de contrainte d'une civilisation moderne et industrielle qui tombe sur une Allemagne qui n'en voulait rien savoir, qui était complètement ailleurs, et qui, d'un coup, au sortir du XVIIIe siècle, disons de Ludwig Richter et de Hans Thoma qui peignent et dessinent cette supposée « idylle », ainsi que de la naïveté de tout ce qu'on appelle la Lauben Literatur (6), la fait débouler brusquement dans le XXe siècle. La situation était idéale. Tout au moins, tellement fla- grante que l'inconscient ne pouvait être découvert que là, au moment clé du basculement dans l'empire wilhelminien. J'en suis très frappé.
REVUE DES DEUX MONDES - Finalement, en 1856, quand naît Freud, c'est à peine si l'allemand est devenu une langue littéraire de stature internationale à côté du français, de l'anglais, de l'ita- lien ou de l'espagnol...
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GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - La première fois qu'on a entendu parler de la littérature allemande, c'est en 1774, avec le Werther de Goethe. On s'est alors dit : « Tiens ! Ils écrivent aussi ! » L'extraordinaire, c'est que la langue allemande existait depuis tou- jours mais que, tout à coup, elle se mettait en place littérairement et politiquement. Malgré que je ne sois pas philosophe, je demeure très surpris de la concomitance voire de la conjonction de la pen- sée et de l'époque où elle naît. Prenons le simple exemple des Reden an die deutsche Nation (Discours à la nation allemande}
(1807) de Fichte ; l'Allemagne et la pensée y sont la même chose et se retrouvent dans cette idée d'une maturation corporelle d'un organisme qui serait la nation allemande. Eh bien ! Freud est en plein là-dedans, mais dans un sens strictement inverse de même que, cent ans avant lui, Heinrich Heine, qui avait senti monter la catastrophe du siècle à venir (7).
REVUE DES DEUX MONDES - N'est-ce pas un paradoxe que Freud n'ait eu nul besoin, comme on le croit souvent, de se forger une terminologie propre et que finalement, à l'égard de la langue allemande, il ne se différencie pas tant que cela des autres auteurs de son temps qui en revanche se forgent tout un attirail terminolo- gique pour l'expression de leur pensée ?
GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT — C'est précisément en cela que réside son génie ! Et en me posant cette question, vous mettez le doigt sur la plaie, car Freud parle presque volkstùmlich (« de manière à être lu par le peuple ») autrement dit, il n'écrit pas trop différemment des journaux viennois de son époque. Certes, le pre- mier venu pourra très bien ne rien y entendre mais il y reconnaîtra la langue la plus « classique », c'est-à-dire la plus « lisse » possible.
Et puis, n'avez-vous pas l'impression que l'invention de la linguis- tique commence beaucoup plus tard ? Même Fichte dans sa Wissenschaftslehre (sa Théorie de la science) ne se sert en fin de compte que de mots très usuels.
REVUE DES DEUX MONDES - Voulez-vous dire avec Heidegger ? GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - Oui, parce que Dilthey et tous les autres écrivent un allemand complètement usuel, pas si difficile que cela. Hegel aussi, seule la disposition en est difficile.
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REVUE DES DEUX MONDES - Et même pas Kant ?
GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - Non, Kant écrit une langue normale qui comporte parfois des compositions verbales assez neuves pour l'époque.
REVUE DES DEUX MONDES - Dans ce contexte, pourquoi la notion de Grundsprache, autrement dit de « langue de fond », est- elle selon vous une notion fondamentale ?
GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - La Grundsprache, c'est cette langue de base qui en somme n'existe pas. C'est elle, selon moi, qui, sans que je croie à l'existence d'une métalangue, fait que chacun des êtres humains parle et ne peut jamais parvenir au bout de ce qu'il veut dire, sinon il ne serait plus ce qu'il est. La vie consiste en ce qu'il y ait toujours quelque chose qui manque.
Heureusement d'ailleurs ! Et la Grundsprache, c'est justement l'impossibilité qui nous sauve d'une complète traduction d'une langue à une autre. En définitive, cette langue de fond est fonda- mentale parce qu'elle manque. Elle est sans vocabulaire, sans grammaire, sans parole et sans existence, mais c'est d'elle que toutes les langues parlent. Cela m'obsède, et à la fois, je m'en émerveille. À traduire en français autant que je l'ai fait de nom- breux livres de mon ami Peter Handke ou en sens inverse Alcyon de Pierre Herbart (8), j'ai éprouvé ce plaisir de sentir la langue gigoter et vous faire des pieds de nez lorsque vous n'y arrivez pas. Il n'y a pas de situation plus jouissive que celle du traducteur qui sèche ! Moins on s'en sort, plus c'est passionnant. C'est ce que découvre la psychanalyse, et le travail de Freud en particu- lier, à savoir qu'une langue parle de ce qui, au fond d'elle, est l'intransmissible dont elle provient, et qui, sans elle, ne se mani- festerait même pas.
REVUE DES DEUX MONDES - En dehors des mots, on peut donc se demander si toute la démarche de la psychanalyse n'est pas orientée par leur disposition grammaticale, autrement dit si l'ordre de ceux-ci ne suggère pas à la psychanalyse la voie à prendre ? En d'autres termes, cette singularité que connaît la langue allemande avec l'inversion grammaticale est-ellepsychanalytiquement signifi- cative ou non ?
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GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - Aucune pensée n'échappe aux modalités du langage qui l'exprime. Cela concerne non seule- ment le vocabulaire mais la structure de la syntaxe. Or, si en fran- çais, la syntaxe est souple, en allemand, en revanche, elle est rigide.
Le verbe moteur de la proposition principale est toujours et sans exception en deuxième position. Jean Fourquet, auteur d'une grammaire allemande dont l'usage est conservé, disait qu'il n'y avait pas du tout d'inversion en allemand ! Il estimait que si on avait voulu faire du mot à mot à partir du latin, on ne s'y serait pas pris autrement. Sa seconde hypothèse était qu'il y aurait eu une population non germanique attenante à la population cel- tique, qui avait cette construction grammaticale rejetant le verbe de la subordonnée à la fin, qu'il avait repérée dans je ne sais trop quelle langue eurasienne. Mais peu importe ! En général, contrai- rement à ce qui se passe en français, l'essentiel n'est pas donné tout de suite, il est même très souvent donné en dernier, et finale- ment, beaucoup plus que le sujet ou l'objet, c'est le verbe qui éta- blit le sens de la phrase allemande. Si cet ordre ne doit rien aux situations psychiques dont la psychanalyse tente l'élucidation, il n'empêche que curieusement cette structure de la phrase allemande n'est pas sans rejaillir sur la pensée psychanalytique.
REVUE DES DEUX MONDES - Peut-on alors envisager qu 'en reproduisant le rythme respiratoire, la phrase allemande reprodui- se aussi celui de la rythmique sexuelle ?
GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - II existe bien entendu un rapport entre les deux. Je l'ai clairement compris quand j'ai été un des rares étudiants germanistes à me faire expulser d'un amphi- théâtre de la Sorbonne pour avoir défendu Goethe contre un pro- fesseur qui se moquait de son fameux distique :
Im Atemholen sind zweierlei Gnaden Luft einziehen und sich ihrer entladen Dans la respiration, il y a deux bienfaits Aspirer de l'air et s'en décharger.
Il disait qu'il n'était absolument pas besoin d'être le grand Goethe pour écrire de telles platitudes. Je lui ai alors rétorqué que
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lorsqu'on ne savait pas l'allemand, mieux valait ne pas l'enseigner à la Sorbonne, ce qui était pour le moins fort insolent. Car, par là, Goethe voulait en fait indiquer la nature même du déroulement rythmique de l'allemand. La courbe respiratoire de l'allemand est en effet toute différente de celle du français. On prend beaucoup plus d'air pour parler en allemand qu'en français. C'est une ques- tion de rythme corporel auquel la sexualité est forcément reliée.
Une langue parle de l'intransmissible
REVUE DES DEUX MONDES - Le travail du traducteur, que vous êtes, et du psychanalyste, que vous n 'êtes pas, sont-ils à ce point voisins ?
GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - Oui, bien entendu. Le psy- chanalyste doit être en fin de compte une sorte de traducteur.
Lacan le rappelait aussi, l'interprétation freudienne est, disait-il, de
« l'ordre de la traduction ». En l'occurrence, j'ai écrit que Freud était notre chef à tous, qu'il était le traducteur en chef !
REVUE DES DEUX MONDES - Vous écrivez, je vous cite : « Freud est le traducteur par excellence, puisque tout son travail est défaire apparaître ce qui dans la langue se dérobe ou résiste, ce qui n'y passe pas et qui, par cela même, donne à cette langue-là son
caractère de langue. »
GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - Exactement. Pour moi, Freud est le traducteur même, puisqu'il fait apparaître ce que les mots disent. C'est d'ailleurs d'autant plus étonnant que cela fonctionne si mal lorsqu'il s'agit de le traduire en français dans une prose accessible. À lire les traductions en France, on n'a pas toujours le sentiment d'avoir affaire à un maître de la langue allemande. Pour ne prendre qu'un exemple, je suis tout à fait en désaccord avec le groupe de travail de Jean Laplanche ("9 ' lorsque, avec son équipe, il traduit le mot Hilflosigkeit par « désaide » qui est un terme inventé de toutes pièces. Cela ne veut rien dire ! Or, le français possède l'admirable mot de « désemparement », comme lorsqu'on dit : « Je suis désemparé. » Tout coïncide parfaitement. Mais cela prouve
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aussi que, linguistiquement, la psychanalyse ne se situe pas en français de la même façon.
REVUE DES DEUX MONDES - L'allemand et le français sont même en sens contraire, elles ne regardent pas du même regard.
On les renverrait presque dos à dos...
GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - Oui, c'est fascinant de voir ces deux langues se tourner le dos comme si, délibérément, elles allaient en sens contraire. Cela se manifeste jusque dans les choses les plus simples : par exemple, un tiroir en allemand est un pous- soir (eine Schieblade) ; et il y a des milliers d'exemples de ce type.
L'allemand et le français ne se font pas face, ils se tournent le dos.
Il s'agit là d'une réelle idée qui me fait songer à l'époque où, à mon arrivée en France, je voyais la France de la couleur orange d'un soleil couchant, alors que je voyais l'Allemagne en vert. Eh bien ! Quand on passe la frontière entre les deux pays, on a beau faire, tout à coup on se trouve dans un mode de penser et de rai- sonnement tout autre.
REVUE DES DEUX MONDES - « Tout se passe, écrivez-vous, comme si toute la littérature allemande, et celle, précisément, la plus populaire, avait préparé la voie à Freud. » Finalement, la tonalité particulière de la littérature allemande ne proviendrait-elle pas de ce qu 'en elle la voix de l'inconscient retentit le plus fortement ? ,
GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - C'est bien possible en effet.
Il suffit pour cela de lire les Contes de Grimm. Et de fait, il est cer- tain que l'influence populaire de la rencontre permanente dans la littérature allemande, chez Arnim ou Br.entano et même Eichendorff, avec le légendaire - je ne dis pas avec les légendes mais bien avec le légendaire -, cette espèce de fausse nature qui en France est devenue un élément de la cour, alors qu'en Allemagne, elle fait semblant d'être complètement naturelle pour instituer une sorte de contact imaginaire avec la nature telle qu'elle est, a favorisé la découverte de l'inconscient. Je dirais volontaire- ment par dérision que cette nature est « champêtre », si toutefois un Allemand pouvait comprendre cet extraordinaire mot tellement léger qui, pour lui, correspond davantage à une réalité de tonalité grave. Non, la nature pour l'Allemand n'est pas champêtre, elle est
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beaucoup plus profondément enracinée dans l'inconscient. Les Contes de Grimm, les récits de E.T.A. Hoffmann et ceux de Tieck, ou encore l'atmosphère autour de Annette von Droste-Hiilshoff, tout cet univers, que je ne dirai pas « romantique », sont en contact avec cette peur que désigne la fameuse notion de Unbeimlicb, qui pour ne pas exister en français est proprement intraduisible, de sorte que pour en relever le sens nous disons : « inquiétante étrangeté ». C'est aussi pourquoi dans toute cette littérature, la forêt est l'élément privilégié où se manifeste das Unheimliche, à la frange donc (à la lisière ou à l'orée) de l'inconscient, et qui est ce qu'on s'efforce de cacher parce qu'il relève de l'interdit. C'est cela l'obsession. Freud n'a fait en définitive qu'ouvrir la boîte de Pandore !
REVUE DES DEUX MONDES - La cohérence de l'œuvre de Freud c'est aussi celle de la langue allemande que Freud « rassemble ».
Alors, en quoi, si ce n'est au plan clinique, se différencie-t-il du poète ?
GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - Si Freud avait pu être poète, son activité l'en distinguerait par ceci que ce qu'il établit en méthode scientifique, le poète le figure. Disons que la matière brute est la même, mais que ce que le poète « se cache », Freud le lui révèle. La poésie, indépendamment de la forme que le poète parvient à maîtriser, consiste surtout à ne pas savoir ce qu'on dit, car si vous savez ce que vous dites, vous n'êtes plus poète. Quand on écrit, on ne sait pas ce qu'on fait et Freud savait sur un plan médical ce que les autres écrivaient.
REVUE DES DEUX MONDES - Encore que l'entreprise de Freud, sur le plan médical, soit peut-être comparable à ce qu 'a tenté Hôlderlin sur le plan poétique en retournant au sens premier des
mots...
GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - Bien sûr. Mais Pa-t-il seule- ment lu ? Jamais il ne nous renseigne. De toute façon, peu importe, car il est en effet curieusement très proche de Hôlderlin et surtout de Heine, ainsi que de Rilke. En outre, il est intéressant de noter que les auteurs qu'il ne cite jamais sont ceux qu'il a en réalité le plus lus. Par exemple, il ne mentionne jamais Rilke parce qu'il
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était son contemporain, mais il y en a d'autres comme Karl Philipp Moritz qu'il ne cite pas davantage parce qu'il ne le connaissait peut-être pas. Cependant, oui, je dirai que Hôlderlin, c'est le maté- riau de Freud et qu'il l'avait là à sa disposition.
REVUE DES DEUX MONDES - Et puis se peut-il que l'œuvre de Freud soit tout entière un cri d'alarme face aux signes avant-cou- reurs du nazisme ?
GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - Je suis certain que Freud, comme d'ailleurs Heine dans son Essai sur l'histoire de la religion et la philosophie en Allemagne (1835) dont chacun connaît la valeur prophétique des dernières pages à un siècle de distance, a cherché à mettre en garde ses contemporains contre quelque chose qu'il n'a pas été en mesure de nommer. Son œuvre a été un appel dramatique à la raison, disait Thomas Mann. Elle a été la dernière possibilité d'y voir clair en soi-même et dans la civilisation. Il a vu monter le péril qu'il n'a jamais nommé et néanmoins qui est tou- jours et partout présent dans son œuvre.
REVUE DES DEUX MONDES - Est-ce en ceci que Freud, par sa découverte de l'inconscient, a accompagné d'étonnante façon la remontée de l'originel à la surface de l'imaginaire allemand ?
GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT - L'incarnation en sera le nazisme avec sa brutalité et sa corporalité obsessionnelles. À cet égard, la Nuit des longs couteaux est selon moi au centre de la symbolique nazie. C'est la conjonction du casque et de la nudité nordique. Au cœur du drame allemand, il y a tout ce qui est refoulé qui soudain fait irruption. Malaise dans la civilisation (Unbehagen in der Kultur), l'Avenir d'une illusion (Zukunft einer Illusion) ou Psychologie collective et analyse du moi (Massenpsychologie und Ich-Analyse) ne disent pas autre chose.
Tout y est. Le nazisme en somme est l'expression du plus grand refoulement que l'Europe ait jamais connu. Freud a parfaitement vu venir la « catastrophe », comme on dit en Allemagne, mais il était trop près pour pouvoir le dire, comme nous sommes nous- mêmes paralysés face à la plus formidable invasion de la barbarie vécue actuellement par l'Occident à laquelle d'ailleurs il ne résistera pas. Il s'agit là tout de même d'une lointaine conséquence, du
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moins à l'intérieur de l'Europe, de la Shoah. C'est la trahison de l'Europe par elle-même. Léon Poliakov que j'ai bien connu et qui a si magistralement reconstitué l'histoire des obsessions antisé- mites (10), disait que c'était « le suicide de l'Europe ». J'ignore si la formule était de lui mais elle est on ne peut plus appropriée. Et Freud ne dit rien d'autre.
Propos recueillis par Eryck de Rubercy
1. A/eue Rundschau, 2006, 1.
2. Thomas Mann, Freud und dieZukunft (1936).
3. Karl-Heinz Bohrer, « Die permanente Theodizee, ùber das verfehlte Bôse im deutschen Bewusstsein », Merkur, avril 1987.
4. Imprimé à Zurich en 1891, Frùhlings Erwachen n'est joué qu'en 1906, aux Kammerspiele de Reinhardt. La censure a obligé Wedekind à faire de nombreuses coupures et corrections. Une des scènes supprimées était consacrée à l'amour de deux jeunes garçons.
5. Le mouvement Wandervogel (« oiseaux migrateurs ») est une organisation de jeunesse allemande fondée en 1896, à Berlin-Steglitz.
6. « Lauben Literatur » : on appelait ainsi la littérature populaire.
7. Voir de Heinrich Heine, Histoire de la religion et de la philosophie en Allemagne, traduction de Jean-Pierre Lefebvre, Imprimerie nationale, 1993.
8. Pierre Herbart, Alcyon, Roman aus d. Franz. U. mit e. Nachw. Von Georges- Arthur Golschmidt. Zurich, Ammann, 1986.
9. Jean Laplanche, André Bourguignon, Pierre Cotet et François Robert, Traduire Freud, PUF, 1989, qui est le manifeste du projet d'édition lancé en 1988 par les PUF des Œuvres complètes de Freud en français, bâti sur la fidélité rigoureuse et lit- térale à l'œuvre originelle.
10. Léon Poliakov (1910-1997), Brève histoire du génocide nazi, Hachette, 1979 ; Histoire de l'antisémitisme, Seuil, 1991 ; Bréviaire de la haine : le IIIe Reich et les juifs, Presses pocket, 1993.
« Georges-Arthur Goldschmidt, écrivain français d'origine allemande, né à Hambourg en 1928, est l'auteur de nombreux romans et essais et d'un récit auto- biographique, la Traversée des fleuves (Seuil, 2000). Il est aussi traducteur, notam- ment de Stifter, Nietzsche, Kafka et Peter Handke. Ses deux livres Quand Freud voit la mer (226 pages) et Quand Freud attend le verbe (260 pages), qui se font suite, viennent de paraître chez Buchet-Chastel.