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L’efficacité démocratique

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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Cinq médecines complémentaires seront donc à nouveau remboursées par l’assurance de base durant une période de probation de cinq ans. Pourquoi pas ? Didier Burkhalter a pris une décision politique : ne rien répondre au vote de 70% de la population n’était plus tenable. Sans compter que le coût de cette mesure devrait rester limité. On parle de 50 millions par an.

Peut-être, cependant, y aura-t-il inflation, suc- cès inattendu, dépenses non maîtrisées. Qu’im- porte, à la fin ? C’est le peuple qui l’a voulu.

Mais aucune de ces considérations ne jus- tifie le dérapage du discours auquel on a as- sisté. Didier Burkhalter a voulu sauver à tout prix la LAMal et son exigence que l’efficacité soit le critère cardinal (à côté de l’adéquation et de l’économicité) du remboursement d’une prestation. Comme les médecines complémen- taires, par définition, ne remplissent pas cette exigence (sinon elles cesseraient d’être com- plémentaires), plutôt que de modifier la loi, il a décidé leur remboursement immédiat en leur donnant – joli prétexte diplomatique – cinq ans pour prouver qu’elles y satisfont.

C’est vrai que, traversée de conflits d’intérêts, la commission fédérale qui devait décider de l’efficacité des médecines complémentaires n’était pas irréprochable. Mais à quoi sert-il de demander à une autre commission (qui, à lire les dernières déclarations de l’OFSP ne sera pas non plus neutre puisqu’elle penchera osten- siblement en faveur des médecines complé- mentaires) ce que tous les scientifiques du monde savent : les médecines complémentai res sont globalement inefficaces (au sens de la science, donc de la LAMal) ? La Suisse veut- elle créer sa propre vision scientifique, natio- naliste, isolée de la communauté mondiale, dans le but d’adapter la science à la décision populaire ?

Sur le fond, on le comprend, notre conseiller fédéral : que le critère d’efficacité ne constitue plus le cœur du remboursement, et c’est l’en- semble de l’édifice moderne de la médecine qui vacille. Le catalogue de l’assurance de base devient affaire de pouvoir, de marketing, de plai- doiries pour le confort. Finis la justice devant la maladie et le droit d’être soigné avec des moyens appropriés. Selon quels critères, si la preuve de l’efficacité disparaissait de la loi, fau- drait-il introduire les innovations ? Comment organiserait-on les hôpitaux ? Quels seraient le moteur du progrès et les motivations des cher- cheurs ? Sur quelles bases construirait-on un système de santé juste et équitable ? Pour le moment, le pays n’arrive même pas à rembour- ser l’ensemble des prestations qui remplissent

les critères de la LAMal. Didier Burkhalter n’a pas davantage que ses prédécesseurs décidé la prise en charge de la médecine préventive, à l’efficacité pourtant fortement établie. Et il vient de retirer les lunettes, dispositif clairement efficace, du catalogue…

Restent aussi ces questions sans réponse : pourquoi rembourser ces cinq médecines com- plémentaires et pas d’autres ? En raison de la puissance de leurs lobbys ? Plusieurs de ces médecines, par ailleurs, sont traversées par dif- férents courants théoriques et pratiques. Selon quels critères les courants seront-ils choisis, la doxa de chaque approche sera-t-elle éta- blie ?

Ensuite, comment, durant ces cinq ans d’éva- luation, les indications et limitations de ces médecines seront-elles définies ? Puisque les manières scientifiques de faire, celles qui ont cours en médecine, n’ont, par décision démo- cratique, pas à donner leur avis là-dessus, qui devra se prononcer ?

On dira : rien n’est simple, même en médecine scientifique. D’un bout à l’autre, elle est tissée de science et d’art, de technique et d’humain, mais c’est la personne, sa souffrance, qui doit représenter le centre de la démarche, non la science. C’est vrai. Mais la spécificité moderne de cette médecine, c’est justement d’estimer qu’offrir la meilleure efficacité disponible fait partie du respect dû à la personne. Elle peut, cette personne, choisir de s’en passer : de suivre une voie thérapeutique différente. Mais l’éthique du système de soin consiste à pou- voir lui proposer cette efficacité. Ce qui sup- pose qu’elle soit le critère premier décidant du développement des structures et du rembour- sement des prestations.

Les médecines complémentaires présentent un grand avantage : elles aident à affronter toute une gam me de troubles pour lesquels la mé- decine ne peut rien, ou pas grand chose. Ceux- ci peuvent aller du cancer à l’insomnie, de la maladie dégénérative au simple refroidissement.

En les enveloppant dans des théories expli- catives simples et en proposant des outils ca- pables de leur donner un sens, les médecines complémentaires les humanisent. Par des sys- tèmes de croyance, elles permettent de sur- monter ce que l’impuissance a de révoltant et apportent à l’individu le sentiment de maîtriser sa vie.

De leur côté, les thérapeutiques utilisées en médecine scientifique ne relèvent pas sim- plement du rationnel. Elles aussi sont traver- sées par des phénomènes de croyance. Aussi

bien les soignants que les malades mélangent le savoir scientifique établi et leurs convictions, et cela sans cesse et sans qu’il soit toujours possible de démêler ce qui relève de l’effet pharmacologique (ou d’un processus techni- que), de l’effet placebo.

Ou se trouve, alors, la différence ? Dans le fait que la médecine ne prétend pas donner une autre logique à l’efficacité que celle qui se découvre dans la science (y compris celle du placebo). Les médecines complémentaires ga- rantissent l’efficacité. La scientifique la donne pour statistique et grevée d’effets secondai res.

Dans les premières, les principes sont facile- ment compréhensibles, les causes des patho- logies sont claires, les remèdes définis une fois pour toutes. Dans la seconde, rien n’est assuré, les théories et traitements changent sans cesse, jusqu’à la contradiction. Les pre- mières n’ont pas besoin de preuves, les se- condes en font une constante quête.

Il y aura toujours, en médecine, un dehors de la science, des marges, du mythologique, des endroits où se forge l’imaginaire. Le rôle de cet à-côté, qui prend en charge la souffrance des humains à sa façon, riche, non contrôlée, non scientifique, est incontestable. Pourquoi vouloir à tout prix l’institutionnaliser, l’inscrire dans le système scientifique, le rembourser ?

En plus, ce mouvement de remboursement participe à un phénomène que, pourtant, les médecines complémentaires prétendent con- trer : la médicalisation de la société. Tout mal doit trouver une «réponse», une action, un rite, une procédure «efficace». A toute souffrance, à chaque mal-être existe un traitement, une solution médicale que la société a le devoir d’offrir à tout le monde. Or non. L’humain dé- passe la médecine.

Merveilleuse chose que la démocratie. Elle constitue le patrimoine et la fierté de la Suisse.

Mais son pouvoir n’est pas sans limite. En par- ticulier, elle ne peut pas décider du comporte- ment de la réalité, ni changer les lois de la na- ture, ni en conséquence prendre le gouvernail de la science.

Décréter par votation que les médecines complémentaires sont efficaces, c’est un peu comme voter contre le réchauffement clima- tique. C’est croire que la réalité est la chimère rassurante et obéissante que nous aimerions qu’elle soit.

Bertrand Kiefer

Bloc-notes

176 Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 19 janvier 2011

L’efficacité démocratique

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