N U M É R O 7 • O C T O B R E - N O V E M B R E 2 0 0 3 • B I M E S T R I E L
ISSN 1660-3192 CHF: 15.– E: 9.–
La Revue Durable
L’EAU EST
L’AFFAIRE DE TOUS
DOSSIER
R E N C O N T R EGHISLAIN DE MARSILY
Préserver l’eau pour l’agriculture
dans le monde
COUP DE PROJECTEUR
La Suisse n’est pas durable
CAMPAGNE
L’environnement à la recherche de son organisation mondiale
INITIATIVE
En Colombie, l’association Tchendukua-Ici et Ailleurs aide les Indiens kogis
savoirs • sociétés • écologie • politiques publiques
LaRevueDurable
FORMA TION CONTINUE UNIVERSIT
BIOSÉCURITÉ
janvier à juin 2004
10 modules de 2 jours complets chacun 160h de formation, 14 crédits ECTS
MODULE 1 INTRODUCTION À LA BIOSÉCURITÉ ET AUX BIOTECHNOLOGIES
MODULE 2 RISQUES ET INCERTITUDES SANITAIRES ET ENVIRONNEMENTAUX LIÉS AUXOGM MODULE 3 QUELSOGM POUR QUELLE AGRICULTURE?
MODULE 4 ETUDE INTERDISCIPLINAIRE DE LA PRÉCAUTION
MODULE 5 ASPECTS JURIDIQUES DE LA BIOSÉCURITÉ
MODULE 6 IMPACTS ÉCONOMIQUES ET SOCIAUX DES BIOTECHNOLOGIES AGRICOLES
MODULE 7 RÉGIME JURIDIQUE DE LA PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE DE VARIÉTÉS VÉGÉTALES
MODULE 8 RISQUES, EXPERTISE ET SOCIÉTÉ
MODULE 9 NÉGOCIATION DES RISQUES ET PARTICIPATION AUX CHOIX SCIENTIFIQUES ET TECH-
NIQUES
MODULE10 BIOTECHNOLOGIES, BIOSÉCURITÉ ET DÉVELOPPEMENT DURABLE(ÉTHIQUE)
PUBLIC: Professionnels du secteur public, privé ou non-gouvernemental (scientifiques, entrepreneurs, déci- deurs, juristes, etc.) justifiant d'une expérience d'au moins 2 ans dans un domaine lié à la biosé- curité. Etudiant de 3ecycle.
DIRECTION: Prof. Jean-David ROCHAIX, Université de Genève COÛT: CHF 7'000.- programme complet / CHF 800.- par module
RENSEIGNEMENTS ETINSCRIPTION(avant le 15 novembre 2003):
Service formation continue – Université de Genève – 1211 Genève 4 Tél: 022 705 78 33 – Fax: 022 705 78 30 – E-mail: [email protected]
www.unige.ch/formcont
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Numéro 1, septembre-octobre 2002 : Maîtriser la consommation d’électricité au Nord Numéro 2, novembre-décembre 2002 : Cultiver les savoirs pour mieux cultiver les sols
Numéro 3, janvier-février 2003 : Santé et pollution de l’air : des actions concrètes Numéro 4, mars-avril 2003 : Résoudre les conflits autour des ressources naturelles
Numéro 5, mai-juin 2003 : Rendre les villes durables grâce à leurs habitants Numéro 6, juillet-août-septembre 2003 : Agriculture : de la nécessité des peuples à se
nourrir eux-mêmes Numéro 7, octobre-novembre 2003 : L’eau est l’affaire de tous
Pour les commander, contactez-nous : CERIN Sàrl, rue de Lausanne 91, 1700 Fribourg, Suisse ; par fax : + 41 (0)26 321 37 12 ; par tél. : + 41 (0)26 321 37 10 ; par courriel : [email protected] Les détails sur les moyens de paiement figurent page 71, dans le bulletin d’abonnement.
Faites connaître LaRevueDurable : des cartes postales / cartes d’abonnement sont disponibles sur demande.
Décembre 2003-janvier 2004 :
L’éducation au
développement durable.
Février-mars 2004 :
La chaleur.
Avril-mai 2004 :
Le travail et le développe-
ment durable.
ÉDITORIALpar Susana Jourdan et Jacques Mirenowicz
Changer de cap
SOMMAIRE
Une publication de CERIN Sàrl
Centre d’étude sur la recherche et l’innovation Rue de Lausanne 91, 1700 Fribourg, Suisse Tél : + 41 26 321 37 10, Fax : + 41 26 321 37 12 www.cerin.ch
Rédacteurs responsables : Susana Jourdan et Jacques Mirenowicz Responsable de la rubrique Imaginaire : Cornélia Mühlberger de Preux Rédacteurs :
Stéphane Cuennet et Céline Martin Mise en page et photo de couverture : Jean-Christophe Froidevaux Correction :Anne Perrenoud Illustration : Wojtek Klakla
Abonnements et publicité :Susana Jourdan Tirage :7000 exemplaires
Maquette : Nicolas Peter et Marc Dubois Impression :Atar Roto Presse SA, Genève Papier :100 % cellulose, blanchi sans chlore
Avec le soutien de la Banque Franck SA et de l’association Les amis de LaRevueDurable
3
3 ÉDITORIAL 4 BRÈVES
5 COUP DE PROJECTEUR La Suisse n’est pas durable LRD
6 RENCONTRE GHISLAIN DE MARSILY
Le problème numéro un de l’eau dans le monde, c’est de fournir assez de nourriture à l’humanité 11 DOSSIER
L’eau est l’affaire de tous 60 AGENDA
61 LE POINT SUR…
Les pays d’Europe occidentale poursuivent leurs efforts de lutte contre l’ozone LRD
62 CAMPAGNE
L’environnement à la recherche de son organisation mondiale NARITO HARADA
65 INITIATIVE
En Colombie, l’association Tchendukua-Ici et Ailleurs aide les Kogis
à réveiller leur culture ERIC JULIEN
70 IMAGINAIRE
Ecologiste jusqu’au fond de l’âme Texte : AMÉLIE PLUME
Illustration : ALBERTINE 70 LIVRES
Tous les journaux, qu’ils soient quotidiens, hebdomadaires ou mensuels en ont abondamment parlé, de même que les médias audiovisuels : la canicule, doublée de la sécheresse, ont stimulé les plumes et les micros de toutes natures.
Le phénomène climatique de cet été n’est pas passé inaperçu, c’est le moins que l’on puisse dire. En revanche, les médias peinent à relier cette préfiguration de ce que le changement du climat pourrait induire à l’avenir de manière chro- nique à la façon de vivre au quotidien dans les sociétés européennes qui ont vécu cet épisode.
Insidieusement, ce lien gît dans ce qui pousse chacun à consommer toujours plus et, de ce fait, à saper en toute innocence ce qui reste d’espoir de parvenir à infléchir, dans le demi-siècle qui vient, les évolutions lourdes qui entraînent les sociétés industrielles tout droit vers leur perte.
A cet égard, la situation de la Suisse est édifiante. Ce pays, modèle de conscience écologique aux yeux de ses voisins latins, notamment à ceux de la France, reste en réalité très éloigné de l’objectif de la durabilité. Le projet Monet, dont les résultats seront bientôt publiés sous forme synthétique (page 5), le démontre avec éloquence : la trajectoire de la Suisse n’est pas durable et ne prend pas le chemin de la durabilité.
Les causes de cette situation sont claires : la prise de conscience de l’impact des activités humaines sur les équilibres de la biosphère est encore loin d’être à la hauteur de la situation, en Suisse comme dans le reste de l’Europe. Pas besoin d’aller chercher aux Etats-Unis de confortables coupables, George W. Bush en tête, sur lesquels se défausser de ses responsabilités : les Européens sont eux aussi très largement aveugles dans cette affaire.
Pour inverser la vapeur, le défi est simple : il faut absolument réussir à maî- triser la consommation. Cette idée fait son chemin en matière d’énergie. En cette Année internationale de l’eau douce, elle doit s’étendre au domaine de l’eau, sur un plan qualitatif autant que quantitatif, comme le présent dossier le propose (page 11). Et de fait, elle doit s’appliquer à tous les secteurs de con- sommation : transport, alimentation, tourisme, sport, etc.
Pour tendre vers une telle maîtrise, pour l’heure encore très improbable, un changement global et radical de référentiel s’impose. Depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, toutes les politiques économiques reposent sur le dogme de l’accroissement de la production et du commerce. La récente confé- rence de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), à Cancun, atteste que jamais ce dogme n’a autant fait l’unanimité. Le clivage Nord-Sud dont Cancun a été le théâtre repose sur une totale entente quant au présupposé que la clef du bohneur sur Terre passe par l’augmentation du commerce international.
L’une des missions premières d’une Organisation mondiale de l’environne- ment (OME), qui reste à créer (page 62), pourrait être de rendre obsolète l’ob- jectif d’accroître les échanges marchands comme horizon prioritaire de l’hu- manité. En complément, une telle institution aurait notamment pour mission de contribuer à définir un cap plus en phase avec les contraintes écologiques dont aucune technologie, aussi miraculeuse soit-elle, ne permettra jamais de s’affranchir.
Ce numéro a reçu le soutien financier de la Loterie Romande, que nous remercions très vivement.
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DÉVELOPPEMENT
Joseph Stiglitz poursuit ses critiques
Le rapport sur le développement humain 2003 se penche sur les objectifs du millénaire. Ce nouveau mot- clef de l’agenda international désigne huit objectifs que l’Assemblée des Nations unies a adoptés, en septembre 2000, dans la déclaration dite du millénaire : réduire de moitié l’extrême pauvreté, scolariser tous les enfants d’ici à 2015, arrêter la propagation du sida, etc.
Principaux constats de ce rapport : dans 50 pays, dont la majorité sont en Afrique subsaharienne, la pauvreté progresse depuis dix ans. Et dans certains pays aujour- d’hui mieux lotis, comme la Chine, le progrès des conditions de vie ne profite pas à toute la population.
Dans ce rapport, Joseph Stiglitz fustige les études statistiques qui cherchent à montrer les liens entre mondialisation, croissance et réduction de la pau- vreté. Ses critiques s’appliquent point par point au premier Rapport sur le commerce mondial, dans lequel l’Organisation mondiale du commerce (OMC) fait la part belle à ces études statistiques.
www.undp.org/hdr2003/francais/index.html www.wto.org/french/news_f/pres03_f/pr348_f.htm
POLITIQUE ET ÉCOLOGIE
La droite suisse
a son mouvement écologiste
Le mouvement Ecologie libérale vient d’être créé pour mieux prendre en compte la dimension écolo- gique de la vie politique, jusque-là parent pauvre de la droite suisse. A l’origine de cette initiative : les vota- tions fédérales du 18 mai, lors desquelles un Comité de centre-droit pour un choix responsable a soutenu les initiatives Moratoire plus et Sortir du nucléaire. A l’is- sue de la votation, soldée par un rejet des deux initia- tives, décision a été prise de poursuivre sur la lancée et d’élargir le champ d’action en créant un mouvement.
Critiquant le « catastrophisme de la gauche qui crie aux risques et aux dangers », Ecologie libérale entend
« verdir » la politique libérale et apporter aux sensibi- lités de droite des réponses aux grands problèmes con- temporains. Mettre les entreprises sur la voie des éco- nomies d’énergie et discuter avec les paysans d’une alternative à l’agriculture intensive sont deux exemples d’enjeux auxquels ce nouveau mouvement romand s’intéresse, et qui compte à ce jour une trentaine d’ad- hérents.
« Ecologie libérale »,
Isabelle Chevalley, tél. : + 41 (0) 22 368 17 18.
AGRICULTURE BIOLOGIQUE
En progrès, mais peut mieux faire
Le bio gagne du terrain en France. L’Observatoire économique de l’agriculture biologique fait état, dans
son bilan 2002, d’une progression des terres cultivées de 21 % sur un an, dépassant ainsi la barre symbolique du demi-million d’hectares.
Pourtant, la France accuse un retard considérable par rapport aux autres membres de l’Union euro- péenne. Le pays occupe désormais le 13erang en terme de surface cultivée en bio (1,4 %). C’est ce qu’in- dique le rapport de Martial Saddier, député en charge d’une mission parlementaire sur le bio. Les choix réglementaires nationaux, les difficultés d’organisa- tion et de structuration et la faiblesse de la recherche et de la communication freinent l’expansion de cette pratique agricole.
Martial Saddier voit néanmoins dans la relance du plan pluriannuel de développement de l’agriculture bio à l’échelle communautaire un motif d’espoir d’in- tégrer plus largement l’agriculture biologique dans les filières professionnelles.
Agence Bio; tél. : + 33 (0)1 53 17 38 38.
TRANSPORT
Hausse de la taxe sur le gazole
Que les Français se préparent, à partir du 1er jan- vier 2004, à une hausse du prix du gazole. Le carburant devrait leur coûter, à la pompe, quelque trois centimes d’euro par litre de plus. Le Gouvernement Raffarin en a décidé ainsi à la mi-septembre. Raisons invoquées : la
« pollution du diesel » et le besoin impérieux de ren- flouer les caisses du Réseau ferré de France (RFF), endetté à hauteur de 23 milliards d’euros.
Surprise : cette taxe ne s’appliquera qu’aux véhi- cules légers. Les poids lourds diesels peuvent donc continuer de rouler en paix en émettant deux des pol- luants les plus toxiques pour la santé : les particules fines et les oxydes d’azote. Et alors même que l’on estime à 15 850 le nombre de décès par an, en France, liés à la pollution du transport routier (LRD n°3).
Le transfert des marchandises sur rail et voies d’eaux n’est pas non plus à l’ordre du jour et ne le sera, selon J.-P. Raffarin, que lorsque la taxation sera imposée aux poids lourds. L’Association pour le res- pect du site du Mont-Blanc, qui lutte contre le trafic international routier qui passe par le tunnel du Mont-Blanc, qualifie de « dérobade » cette demi- mesure du Gouvernement français.
Association pour le respect du site du Mont-Blanc ; tél. : + 33 (0)4 50 54 32 64 ;
Site :www.arsmb.com
DROITS DE L’HOMME
Carrefour coopère avec la Fédération internationale des droits de l’homme
Le 17 juillet, Carrefour et la Fédération interna- tionale pour les droits de l’homme (FIDH) ont dressé un premier bilan de trois ans de coopération pour améliorer les conditions de travail des fournisseurs de la multinationale française. Il en ressort deux points
positifs. En premier lieu, la multinationale accepte des contrôles indépendants inopinés : Carrefour s’est pliée, en 2002, à 117 audits réalisés sur les lieux de production, et des contrôles suivis d’actions correc- trices (surtout au Bangladesh) pour améliorer les conditions de travail. Ensuite, elle a rompu toute rela- tion commerciale avec la Birmanie, pays pour lequel la FIDH appelle au gel des investissements étrangers.
Des limites apparaissent néanmoins : la difficulté d’évaluer sur la durée le respect des engagements contenus dans la Charte et celle de systématiser la démarche sur l’ensemble des fournisseurs du groupe.
OGM
Une nouvelle initiative
Jeudi 18 septembre, les opposants au génie géné- tique appliqué trop vite à l’agriculture ont déposé 121 322 signatures à la Chancellerie fédérale, à Berne, pour demander un moratoire de cinq ans sur l’utilisation de plantes transgéniques dans l’agriculture, l’horticul- ture et la sylviculture. L’initiative Stop OGM a toutes les chances d’aboutir. Tous les sondages signalent qu’une nette majorité de Suisses rejette l’usage du génie génétique dans l’agriculture. Et avoir recueilli autant de signatures en sept mois est certainement le signe que cette initiative de bonnes chances d’être acceptée par le peuple.
INFORMATIQUE OMNIPRÉSENTE
L’électrosmog en pleine forme
Téléphones et ordinateurs portables en veux-tu en voilà, cartes à puces à foison, l’informatique s’insinue dans tous les recoins de la vie professionnelle et privée.
Conséquence directe : la consommation de matériel et d’énergie croît à la vitesse grand V et, avec elle, les rayonnements non ionisants. L’étude TA-Swiss sur l’informatique omniprésente et le principe de précau- tion évalue les chances et les risques liés à cet essor et formule des conseils pour s’y adapter au plus vite.
Centre d’évaluation des choix technologiques TA-Swiss, Birkenweg 61, 3003 Berne ; tél. : + 41 (0)31 322 99 63 ; fax : + 41 (0)31 323 36 59 ; courriel : [email protected]; site : www.ta-swiss.ch
Erratum
Une malencontreuse erreur s’est glissée dans la première phrase de l’éditorial du dossier de LaRevue- Durablesur la souveraineté alimentaire (n° 6), page 11. Il fallait lire : « Les trois quarts des quelque 815 mil- lions de personnes qui souffrent de faim dans le monde sont des paysans. » Et non pas « Le tiers des personnes
» comme nous l’avons écrit par erreur. Partout ailleurs dans ce numéro (pages 3, 13, 14 et 16 notamment), cette proportion des trois quarts est correcte.
Brèves
La Suisse n’est pas durable
Le 11 novembre, les résultats du projet Monet sortiront sous forme d’ouvrage dispo- nible au grand public, pour la modique somme de 12 francs. « Le développement durable en Suisse - Indicateurs et commentaires »1est un document très précieux. Nombre des données qu’il rassemble sont d’ores et déjà disponibles2. Mais sa grande vertu est de réunir de façon cohérente une panoplie de statistiques – appe- lées indicateurs – qui donnent une bonne idée de l’état de la société suisse en rapport avec l’objectif du développement durable.
Or, le bilan est clair, net et sans bavure : la Suisse n’est pas sur le chemin du développe- ment durable. Certes, maints progrès et habi- tudes de vie attestent une meilleure prise en compte de l’écologie au quotidien : tri des déchets, installation de pots catalytiques et de filtres à pollution, meilleure combustion des moteurs, canalisations plus étanches, chasses d’eau plus parcimonieuses, produits moins énergivores et/ou moins toxiques, etc.
Mais ces tendances positives ne contreba- lancent pas l’augmentation du volume d’acti- vités plus gourmandes en espace et en énergie.
La quête d’une maison individuelle à la péri- phérie des villes, la volonté de posséder une voire deux voitures, de prendre l’avion, de voyager loin, d’acheter une alimentation et des produits courants qui viennent de l’autre côté de la planète concourent à rendre la société suisse – et le reste de la planète avec – non durables. Ainsi la population ne se limite-t-elle pas à croître : en moyenne, chaque individu consomme plus, occupe plus d’espace et se déplace plus. Et la somme de ces augmenta- tions individuelles produit un effet global qui empêche le pays de s’orienter vers le dévelop- pement durable.
problèmes. Mais le projet Monet démontre qu’au regard de l’évolution des comportements, elles sont largement démunies.
Pourtant, en corrélant par définition de façon positive au développement durable le nombre de chercheurs et de déclarations de bre- vets, ainsi que les dépenses publiques pour la recherche, le projet Monet tombe lui-même dans le piège de la foi dépassée dans le progrès scientifique. Toutes les recherches ne revêtent pas une égale pertinence pour le développement durable. Et ce ne sont pas toujours les plus adé- quates du point de vue de la durabilité qui sont les mieux soutenues. Par exemple, le budget public alloué à la recherche sur l’énergie est à la baisse en francs constants. Et ce n’est qu’en 2003 que, pour la première fois, les économies d’énergie rece- vront plus d’argent que l’éner- gie nucléaire.
L’innovation sociale ou institutionnelle a un rôle bien plus important à jouer. Elle détient les clefs pour persuader les Suisses de cesser de faire fi de la destruction des conditions de vie des générations futures. C’est d’ailleurs l’une des missions de LaRevueDurableque de mettre en avant une telle innovation.
Reste que pour aider à changer de référentiel, et malgré ce travers de Monet si représentatif d’une époque qui tarde à se dépêtrer de son héritage scientiste, la première chose à faire est d’orchestrer une campagne d’information sur la pertinence des indicateurs que ce projet a l’im- mense mérite de mettre en avant. Bien entendu, cela ne suffira pas. Il faudra aussi beaucoup de courage politique et des trésors d’inventivité pour y parvenir. Et seule une interrogation constante de la société sur son avenir et un débat public riche peuvent faire naître ce courage et cette inventivité.
LRD
1 Ce document, ainsi qu’un rapport technique – Monitoring du développement durable - Rapport final, méthodes et résultats – (7 francs), sont à commander à l’Office fédéral de la statistique, Service des publications, 10, Espace de l'Europe, 2010 Neuchâtel, Suisse ; tél. : + 41 (0)32 713 60 60 ;
fax : + 41 (0)32 713 60 61 ; courriel : [email protected] 2 www.monet.admin.ch
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La Suisse dispose désormais d’un système très complet d’indicateurs, duquel il ressort deux constats fondamentaux. Premièrement, la Suisse n’est pas sur le chemin du développement durable. Deuxièmement, mainte- nir le cap de la croissance du Produit intérieur brut (PIB) est incompatible avec un authentique développement durable. Reste à changer de référentiel.
Et le plus vite sera le mieux.
Nombreux sont ceux qui croient que les technologies de l’information transforment la Suisse en une « société post-industrielle », dans laquelle les biens immatériels – les connais- sances, les idées – relégueraient les produits de l’industrie lourde au second
rang des échanges commer- ciaux. Le projet Monet révèle que cette rhétorique relève du fantasme. Sans doute, durant les années 1980, pouvait-on discer- ner dans la baisse de l’intensité énergétique de la production le
signe d’une dématérialisation de la croissance.
Mais cette tendance s’estompe depuis dix ans et commence à s’inverser. Autant l’admettre : la quête d’une « croissance qualitative » – propre ou non polluante – possède aujourd’hui toutes les caractéristiques du mythe.
Bref, l’équation qui concilierait accroisse- ment de la consommation et du Produit inté- rieur brut (PIB) et respect des critères du déve- loppement durable se révèle impossible à résoudre. Opter pour le tout économique ou préserver le capital naturel : il faut désormais choisir. Pour l’heure, le choix de la première option détourne la Suisse d’un authentique développement durable.
Pour changer de cap, la panoplie d’indica- teurs que le projet Monet propose offre des pistes. Mais il faut aussi casser les postulats caducs sur lesquels la société industrielle repose.
En minimisant le statut du PIB tout d’abord. En cessant de croire que les technologies ont le pouvoir de tout résoudre ensuite. Il ne s’agit pas de nier le rôle que les technologies peuvent jouer pour aider la Suisse – et toute la société industrielle – à devenir durable. A l’évidence, elles ont le pouvoir de répondre à de multiples
La croissance propre et non polluante relève
du mythe
R E N C O N T R E
GHISLAIN DE MARSILY * :
Le problème numéro un de l’eau dans le monde, c’est de fournir assez de nourriture à l’humanité
Spécialiste des eaux souterraines, Ghislain de Marsily réfléchit depuis longtemps à la question globale de l’eau dans le monde.
Expert sur le devenir des nitrates dans les nappes phréatiques, cet ingénieur des mines s’intéresse à l’histoire de l’eau à l’échelle géologique autant que politique, et à l’influence du système industriel sur les milieux naturels et la qualité des eaux. Pour protéger les sources, il prône la création de « parcs naturels hydrologiques ». Il s’intéresse aussi à l’eau dans les pays du Sud, où la pression démographique menace profondément l’avenir.
LaRevueDurable:Quel est, selon vous, le problème le plus pré- occupant en matière d’eau douce au niveau mondial ? Ghislain de Marsily :L’augmentation des besoins en eau du fait de la pression démographique. Ces besoins très importants sont liés à l’agriculture, c’est-à-dire à l’irrigation. La croissance démographique – environ cent millions de personnes de plus naissent chaque année – ralentit et un plateau sera atteint, mais on ne sait pas quand ni à quel niveau. Les démographes pré- disent qu’entre 2025 et 2050, on devrait s’arrêter à 8 ou à 12 milliards d’habitants sur terre, mais l’incertitude règne. Les besoins en eau liés à la fourniture d’aliments pour les nouvelles personnes qui arrivent sur terre : voilà le problème numéro un de l’eau douce dans le monde.
L’eau virtuelle
LRD:Ce problème se pose plutôt dans les pays du Sud.
GdM :Les pays du Nord sont concernés, dans la mesure où ce que l’on appelle « l’eau virtuelle » peut permettre d’assurer la fourniture d’aliments au Sud à partir du Nord, qui est plus arrosé. Au lieu de transférer de l’eau de l’Europe vers l’Afrique, par exemple, ce qui n’a pas de sens, l’idée est d’augmenter la pro- ductivité des cultures au Nord pour répondre aux besoins des populations au Sud.
LRD:Cette idée va contre l’objectif de la souveraineté alimen- taire1, qui part du constat que plus de la moitié des habitants du Sud sont des agriculteurs. Que feront-ils s’ils ne peuvent plus cultiver leurs terres ?
GdM :L’autosuffisance alimentaire est bien sûr préférable : que chacun puisse cultiver les produits dont il a besoin. Mais cela ne marchera pas. Par endroits et par moments, il n’y aura
pas assez d’eau. Trois solutions seront alors possibles : laisser ces populations mourir de faim ; leur fournir de la nourriture ; les faire venir là où il y a de la place. La pression démogra- phique a lieu en général dans des pays pauvres en eau. Les Na- tions unies le disent depuis très longtemps. Il y a des cartes avec des couleurs rouges pour 2025, 2050 : les déficits en eau se situent notamment autour de la Méditerranée. Alors que faire ? Le mieux serait de trouver sur place l’eau pour satis- faire les besoins locaux. Mais cela ne sera pas possible partout : par endroits, la limite physique sera incontournable.
LRD:Selon vous, la réponse à ce problème, c’est donc aug- menter la production agricole là où l’eau reste abondante pour nourrir les populations du Sud ?
GdM :Ce serait plutôt de limiter la croissance démogra- phique ! Mais si on ne le fait pas, faut-il laisser ces gens mou- rir ou essayer de les nourrir quand même ? Dans tous les jour- naux, partout, tout le monde dit qu’il faut aider, lutter contre l’énorme mortalité infantile, soigner le sida, etc. Or, cela veut dire améliorer la démographie. Personne ne dit « Laissons-les mourir ! » Et de toute façon, même si les maladies infantiles et le sida tuent des millions de gens, la population continue de croître, y compris en Afrique. Dès lors, soit on cherche à limiter cette croissance, soit on laisse faire et, à un moment donné, on se heurtera à une limite physique. Et cette limite, pour moi, c’est l’eau. La première raison qui fera qu’on ne pourra plus nourrir ces personnes, c’est lorsque l’eau man- quera. Et cela ne viendra pas de façon progressive : ce sera une catastrophe soudaine. Un jour, deux ou trois années totale- ment déficitaires en eau se succéderont et des millions de gens mourront de faim. Pas de soif : il y a assez d’eau à boire. Le problème, c’est de fabriquer de la nourriture. Que fera-t-on alors ? Restera-t-on les bras croisés en disant « Qu’ils meurent ! » alors que les régions bien irriguées produisent des excédents agricoles ? Non : on enverra de la nourriture. Et l’année sui- vante aussi. Il ne s’agira pas d’aider les pays du Sud à se déve- lopper, mais de répondre à une crise.
LRD:En attendant ce scénario catastrophe, que peut-on faire ? GdM :Augmenter la disponibilité des ressources en eau dans ces pays. Jusqu’à présent, la solution retenue est surtout de pomper les eaux souterraines. En Inde, toute la révolution verte est fondée sur l’exploitation de ces eaux. Or, dans dix- quinze ans, ces nappes seront surexploitées et l’irrigation des champs de riz touchera à sa limite.
LRD:Ne peut-on pas recharger ces nappes ?
GdM :C’est la première option : la recharge artificielle des nappes par tous les moyens possibles. En particulier en cons- truisant de petits barrages pour que les eaux s’infiltrent. En Inde, les pluies sont très concentrées sur une partie de l’année et une partie de l’eau part dans la mer. Le système côtier a
* Ghislain de Marsily est professeur à l’Université Pierre et Marie Curie, à Paris, en France, où il dirige le laboratoire de géologie appliquée.
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besoin d’eau et, en passant du continent à l’océan, l’eau lessive des sels. Il ne faut donc pas retenir toutes les eaux continen- tales. On peut toutefois augmenter la part de l’eau qui s’infiltre vers les nappes. Avant l’arrivée des Anglais, les Indiens avaient construit de petites retenues appelées « Erys ». Mais en se rem- plissant de sédiments, leur fond s’est imperméabilisé. Il faut donc les écurer pour que l’eau s’infiltre à nouveau. On pour- rait rétablir ces pratiques, à la main ou avec des machines.
LRD:Quelles sont les autres moyens de retarder la pénurie d’eau ?
GdM :On peut sélectionner des végétaux qui tolèrent le sel ou qui consomment moins d’eau. Certaines variétés de riz pro- duisent plus de grains avec une même quantité d’eau. Et si l’on veut produire plus de nourriture avec une quantité d’eau don- née, il faut cultiver du blé plutôt que du riz. Mais dire aux Indiens qu’ils ne doivent plus manger de riz, c’est dire aux Français de cesser de manger du pain.
LRD:Que peut-on faire d’autre ?
GdM :Il doit y avoir moyen de développer une agriculture en mer, une aquaculture marine. L’Inde, le Pakistan et le Bangladesh peuvent produire de la nourriture à partir d’une nouvelle exploi- tation de la mer. Je pense aux protéines végétales, pas aux fermes marines de poissons, très polluantes. A part les Japonais, on consomme très peu d’algues. Une autre solution consiste à dessa- ler l’eau de mer. Le coût d’un dollar/m3cube est cher, mais quelques pays envisagent de l’utiliser.
LRD:Cette solution est très intensive en énergie.
GdM :Oui, et en augmentant la salinité des eaux de mer, elle est néfaste pour le biotope. Ce n’est donc pas une solution inno- cente. Il y a enfin le transfert d’eau que les Etats-Unis prati- quent à une échelle énorme sur le fleuve Colorado. En Afrique, de gigantesques fleuves pourraient fournir de l’eau à des régions qui en manquent. En Inde, le Gange et le Brahmapou- tre sont eux aussi des fleuves énormes. Transférer leurs eaux sur des milliers de kilomètres, ce sont des travaux pharao- niques, très chers, mais faisables.
La qualité de l’eau
LRD:Dans les pays riches, quels sont les problèmes liés à l’eau douce ?
GdM :Tout d’abord, la qualité de l’eau du robinet. Globa- lement, cette qualité est bonne. Personne ne meurt ou n’est malade de façon dramatique à cause d’elle. Pourtant, on trouve dans cette eau des polluants qu’on préférerait ne pas y voir : des nitrates et des pesticides. Les pesticides sont probablement plus néfastes pour la santé que les nitrates, en particulier les nou- veaux pesticides et les micropolluants organiques perturba- teurs endocriniens. Présents à l’état de traces, on ne connaît
7
la rédaction
L’Année internationale de l’eau douce
LRD:Avez-vous le sentiment que l’Année internationale de l’eau douce est utile ?
GdM :Plus on parle des problèmes, plus on aura une chance de les résoudre. Il faut donc parler des problèmes de l’eau, dont une part très importante, au Sud, concerne la fourniture d’eau potable. Il s’agit d’ame- ner de l’eau de bonne qualité aux populations pour empêcher le déve- loppement de maladies, ce qui va de pair avec l’assainissement. Amener de l’eau dans une population qui n’en a pas sans mettre en place un sys- tème d’élimination des eaux usées entraîne la détérioration de l’état sani- taire de la population. Car en se répandant n’importe où, les eaux abon- dantes favorisent les maladies. Or, amener des tuyaux qui distribuent de l’eau et récolter les eaux usées ne pose aucun problème technique. On sait le faire. Le problème essentiel, c’est le financement. Le Conseil mondial de l’eau et les Nations unies ont chiffré les besoins. Et là, on bute : les nations riches sont beaucoup trop égoïstes pour donner l’argent néces- saire. L’Année mondiale de l’eau douce a pour intérêt d’éveiller la conscience des populations à ce problème.
LRD:Avez-vous le sentiment que c’est ce qui se passe cette année ? GdM :Non ! Ce n’est pas un très grand succès. En fait, il faudrait faire un fonds mondial de l’eau, imposer la taxe Tobin. Ce problème dépasse le niveau de la charité publique individuelle. Il se situe à une autre échelle.
Il revient à peu près à cent dollars par tête du milliard d’humains riches pendant dix ans.
LRD:Ce sont des budgets militaires.
GdM :Il faudra bien qu’un jour, on les débloque. Pour cela, il faut que les gens prennent conscience du problème. Il faut donc en parler, faire des colloques, créer de l’animation.
LRD:A Johannesburg, le seul objectif d’amélioration chiffré a été de diminuer de moitié, d’ici 2015, la proportion des gens qui n’ont pas ac- cès à l’eau potable et à l’assainissement. Cela vous semble-t-il réaliste ? GdM :Cela me paraît insuffisant. Il faut essayer de faire plus.
échantillons, ils ont constaté qu’ils contiennent des pesticides.
Inférieures aux normes admises, les quantités présentes sont considérées comme non toxiques, mais cela me perturbe. Nous vivons dans un monde dans lequel les pesticides sont répandus de façon absolument générale et se retrouvent dans tous les produits que l’on consomme.
LRD:Pour assurer la qualité de l’eau du robinet, vous préco- nisez des « parcs naturels hydrologiques ». De quoi s’agit-il ? GdM :L’idée est de consacrer certaines parties du territoire à la protection des eaux. Ce sont des zones en tête de bassin où l’on interdit toute activité polluante. Dans un parc naturel hydrologique, la totalité de l’eau de pluie qui est captée n’a pas été polluée. Une autre option est de limiter très fortement l’activité autorisée, en particulier agricole. Il existe un tel parc près de Spa, en Belgique. C’est une montagne au sol très fin, couverte d’une forêt où l’on interdit d’utiliser des tronçon- neuses. Malheureusement quelques routes traversent ce parc.
LRD:Outre la forêt, on pourrait autoriser l’agriculture biologique.
GdM :Oui, ainsi que les élevages qui évitent les traitements aux antibiotiques et aux antistress.
LRD:Quels autres exemples de parcs connaissez-vous dans le monde ?
GdM :Quelques cas historiques. A Perth, en Australie, l’eau de surface sur le bassin versant du barrage qui alimente la ville est protégée depuis le début du XXesiècle. A Belfast, en Irlande, toute la zone autour des barrages qui alimentent la ville est pro- tégée. Et l’on peut se promener dans ce parc.
LRD:Et à Munich ?
GdM :Munich a protégé toute une zone grâce à des procédures d’aides aux agriculteurs biologiques. C’est donc une zone où une certaine activité est autorisée.
LRD:En France, existe-t-il de tels parcs ?
GdM :La forêt d’Ott, autour des sources de la Vanne, dans l’Yonne, en est un. La ville de Paris interdit l’accès sur quelques dizaines d’hectares de cette forêt qu’elle a achetée. Mais cette zone est trop petite, si bien que les agriculteurs continuent d’y polluer les eaux de la source. Il faudrait protéger plusieurs cen- taines d’hectares.
LRD: D’une manière générale, quelle taille ces parcs devraient-ils avoir ?
GdM :Cela dépend des besoins en eau. Plutôt que d’essayer de trouver de grandes zones isolées, il faudrait créer de multiples parcs. Il reste que toutes les zones ne sont pas protégeables.
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toutefois presque rien de leurs effets sur la santé. Pas plus que des effets des produits de leur dégradation. Des résidus de médicaments pour les humains et le bétail (antibiotiques et substances anti-stress) partent aussi dans les rivières ou avec le lisier dans les champs. Or, en parallèle à cette pollution, la sté- rilité masculine augmente ainsi que, dans le Midi viticole fran- çais, les changements de sexe d’enfants.LRD:Est-ce grave ?
GdM :Dans certains départements français, environ trois fois plus de garçons deviennent des filles à la naissance qu’ailleurs.
Cette anomalie est probablement liée à l’ingurgitation d’un produit présent dans l’eau.
LRD:On en parle très peu…
GdM : Seuls environ trois enfants pour dix mille sont affectés.
La mortalité des enfants en Inde est environ cent fois plus forte.
LRD:Quelle peut être l’origine de ce phénomène ?
GdM :On pense aux pesticides. Ces molécules ont pour fonc- tion de détruire la vie. Même à l’état de traces, il n’est pas inconcevable qu’elles affectent le développement sexuel des enfants. De plus, on ne connaît pas leurs synergies avec d’autres polluants : par exemple, on ne sait rien des effets des cocktails de métaux associés aux pesticides. On va donc à l’en- contre du principe de précaution. Et il est facile de faire du sen- sationnalisme, de dire qu’on court à la catastrophe.
LRD:Et qu’en pensez-vous ?
GdM :Je crois que chercher le sensationnel n’est pas une bonne chose. Dans les pays développés, presque tout le monde boit l’eau du robinet. Or, la durée de vie de la popu- lation augmente. Elle serait affectée si ces polluants avaient des effets catastrophiques. Il est vrai que, depuis vingt ans, on constate aussi une augmentation constante du nombre de cancers dans la population. Aujourd’hui, une personne sur deux attrape le cancer au cours de sa vie. Il est probable que la dégradation de l’environnement soit responsable de ce phénomène.
LRD:L’environnement, c’est-à-dire pas seulement l’eau…
GdM :L’eau n’est en effet pas le seul vecteur. Il faut regarder l’ensemble des voies par lesquelles on ingurgite des pesticides : le vin que l’on boit, le miel que l’on mange… Le transfert atmosphérique des pesticides est un problème majeur. On n’utilise pas de pesticides à Paris, ou alors de façon marginale.
Or, l’été, les concentrations en pesticides qui sont présentes dans la pluie qui tombe sur la capitale sont supérieures aux normes de potabilité de l’eau. Dans une petite ferme entourée de collines de la vallée du Rhône, mon beau-frère ne traite pas ses oliviers. Mais des Allemands ont dû renoncer à commer- cialiser ses olives avec le label biologique : ayant prélevé des
LRD:Des projets sont-ils à l’œuvre ?
GdM :Les Auxerrois veulent alimenter en eau la communauté des communes de la région grâce à un tel parc. Les captages existants se situent en aval d’un bassin d’environ 10 000 hec- tares sur lequel l’activité agricole comprend des vergers, de la vigne et des terres à céréales. Le problème principal, pour l’heure, ce sont les nitrates. Le but est de réduire l’application d’intrants et de compenser la perte de revenus des agriculteurs en faisant payer ceux qui reçoivent l’eau, c’est-à-dire la com- munauté des communes de l’Auxerrois. La Chambre de l’agri- culture pilote ce projet.
LRD:Pensez-vous que d’autres villes vont s’y mettre ? GdM :Un collègue de l’Université Pierre et Marie Curie, Martial Dray, qui travaille à la station de Thonon-les-Bains, réfléchit à la création d’un parc dans cette région.
LRD:Idéalement, en France, il faudrait combien de parcs ? GdM :Un par communauté de communes. En France, il y a environ 40 000 communes. Il faudrait donc un millier de parcs.
LRD:Avez-vous de bons alliés qui défendent cette idée ? GdM :En 2001, j’ai exposé cette idée au Commissariat général au Plan, qui travaillait sur la protection des ressources en eaux.
Les rapporteurs ne l’ont pas reprise telle quelle. Mais tous les contacts avec des responsables de la distribution d’eau dans les communes allaient dans cette direction. En mars de cette année, le sénateur Gérard Miquel, du Lot, a sorti un rapport sur les problèmes de l’eau en France2. Il reprend cette idée en parlant de « zones de sanctuarisation ». Il préconise qu’elles couvrent environ 1 % du territoire de chaque département.
L’idée fait donc son chemin… Et elle ne me vau- dra pas le Prix Nobel ! Il n’est pas surnaturel de dire que pour avoir de l’eau propre, il faut proté- ger la zone où elle s’infiltre. De fait, il n’y a pas d’alternative à la protection. On ne peut plus vivre sur le rythme « On laisse polluer et on traite der- rière ».
LRD:Les entreprises qui traitent l’eau et gèrent sa distribution ont-elles intérêt à promouvoir cette idée ?
GdM : A Auxerre, la société distributrice d’eau proposait de construire une station de prise d’eau sur l’Yonne et de traiter les eaux. L’alternative était classique. Les spécialistes du traitement de l’eau préfèrent vendre des usines de traitement.
En première analyse, ils sont donc plutôt un fac- teur de frein. En deuxième analyse, s’ils s’aperçoi- vent que la ville avec laquelle ils sont en relation exprime un autre souhait, ils sont assez intelli- gents pour accepter cette idée.
Exploiter toutes les ressources ou laisser la nature tranquille par endroits ?
LRD:Quels autres problèmes se posent dans les pays riches ? GdM :Les conflits d’usage entre des écosystèmes naturels et une population humaine qui marque de plus en plus son empreinte sur le territoire. Ces conflits concernent surtout les milieux aquatiques : les zones humides, les vallées alluviales, les rivières. Ils touchent à l’utilisation de l’espace, en premier lieu à l’utilisation agricole. Pour cultiver les sols, il faut assainir des zones humides, implanter des drains pour cultiver plus vite après les pluies. Résultat : la diminution des zones humides est constante depuis le Moyen-Age. En France, la Camargue a été drainée pour fabriquer des champs, de même que toutes les vallées alluviales. En Europe, seul le Danemark essaye de faire revenir des marais là où il y en avait autrefois. En France, on n’en est pas encore là, mais on commence à interdire de drai- ner les zones humides pour préserver celles qui restent.
LRD:Quel rôle ces zones humides jouent-elles ?
GdM :Un rôle épurateur : en transitant dans ces zones, les eaux perdent leurs particules en suspension. Elles perdent une par- tie importante de leurs nitrates et peut-être aussi de leurs pes- ticides. Ce sont également des zones très riches en biodiversité, en flore et en faune.
LRD:Affectent-elles le cycle de l’eau ?
GdM :Elles augmentent la consommation d’eau du milieu. Si l’on souhaite utiliser l’eau pour irriguer ou pour boire, il ne faut pas la laisser passer dans les milieux naturels. Nous avons
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L’eau et le développement durable
LRD:Selon vous, la notion de développement durable ajoute-t-elle quelque chose de constructif sur le thème de l’eau ?
GdM :Je relie volontiers cette notion aux conflits d’usage, à la préserva- tion des écosystèmes, des zones humides, des milieux dans lesquels on souhaite vivre. C’est une interprétation personnelle. On peut très bien éradiquer toutes les zones humides, faire pousser du blé partout et vivre quand même. Mais je pense que ce n’est pas dans ce genre de monde que l’on souhaite exister.
LRD:Le développement durable, c’est préserver la nature ?
GdM :Dans mon esprit, oui. Par ailleurs, la notion de développement durable est très différente pour l’énergie et l’eau. Nous vivons largement sur la base d’une énergie non renouvelable limitée. Une grande partie du défi est de trouver des énergies renouvelables. Pour l’eau, à de très rares exceptions près, on vit sur son cycle annuel. A part les Libyens, qui exploitent de façon minière un stock d’eau souterraine au Sahara qui ne se reconstitue pas, on consomme chaque année l’eau qui vient. Le défi est donc plutôt de bien l’utiliser.
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étudié les échanges entre la nappe souterraine et les rivières des zones alluviales des vallées de l’Aube et de la Seine, en amont de Paris. La nappe et les rivières sont en équilibre. En hiver, la nappe reçoit de l’eau de pluie, elle est très humide et l’eau s’écoule de la nappe vers les cours d’eau. A partir de juin, lorsque les barrages – qui appartiennent à la ville de Paris – relèvent leurs vannes pour laisser passer de l’eau, la rivière est artificiellement haute. Peu alimentée par la pluie, la nappe est au contraire basse. L’eau transite alors de la rivière vers la nappe. Nous avons montré que lorsque les barrages relâchent de l’eau, la végétation de la zone humide puise abondamment dans la nappe, à un mètre cinquante sous la surface du sol. Or, si la ville de Paris a financé ces barrages, ce n’est pas dans ce but, mais pour avoir de l’eau à Paris ! Dès lors, si c’est cela le but, il faut mettre un tuyau et laisser mourir la végétation des zones alluviales. Il s’agit bien là d’un conflit d’usage.
LRD:Ne connaissait-on pas ce phénomène ?
GdM :Les exploitants s’en doutaient : ils voyaient bien qu’ils ne récupéraient pas toute l’eau qu’ils relâchaient à l’amont. Ils savent maintenant que l’été, le milieu naturel en absorbe une partie significative.
LRD:Quels sont les autres conflits d’usage autour de l’eau douce ?
GdM : Ceux liés aux crues des rivières. En France, la ministre de l’Ecologie et du développement durable, Roselyne Bachelot, en a fait le problème numéro un de son ministère. Le remem- brement est l’une des causes des crues : éliminer les haies et le bocage accélère la transmission des eaux. En uniformisant le paysage au profit de la productivité agricole, on a favorisé une plus grande hauteur de l’eau en crue dans les rivières et les villes. On essaye maintenant de revenir en arrière : on veut rétablir des barrages provisoires pour stocker l’eau en amont.
Dans le bassin de l’Oise, par exemple, on bouche les tuyaux qui passent sous les routes dans les vallées. Lors des fortes pluies, l’eau s’accumule derrière ces routes, noyant quelques champs.
En multipliant cette pratique, la rétention (auparavant natu- relle) augmente à nouveau. Il est aussi possible d’aménager la rivière. En amont, on peut construire des digues, avec le dan- ger qu’elles soient un jour dépassées. En aval, on peut accélérer le transit de l’eau. Pour protéger Paris, certains envisagent de couper la première boucle de la Seine après Paris, la boucle de Gennevilliers, en creusant un tunnel sous le Mont Valérien.
L’eau quitterait Paris plus vite, ce qui réduirait la hauteur de la crue si une crue comparable à celle de 1910 se reproduisait.
LRD:L’inconvénient, ce sont les conséquences en aval…
GdM :Evidemment, à Rouen, par exemple, il y aurait plus d’eau plus vite. Une autre source de conflit concerne le réta- blissement des « fuseaux de mobilité » des rivières. Dans une
plaine alluviale naturelle, le fleuve se déplace : il y a des bras morts, ce qu’on appelle dans le Midi des lônes, des endroits où la matière organique s’accumule, des écosystèmes particuliers.
Dans toutes les plaines habitées, l’homme a toujours empêché les rivières de se déplacer dans leur lit, contrecarrant la vie des systèmes alluvionnaires. Mais cela devient de plus en plus dif- ficile et artificialise toujours plus le milieu. On essaye mainte- nant de rétablir une certaine liberté aux rivières dans des fuseaux de mobilité. On accorde à chaque rivière un espace où elle peut divaguer, de façon à rétablir ces systèmes naturels.
LRD:Quel est l’intérêt ?
GdM :Il est de récupérer une biodiversité, une pluralité de zones humides où différents écosystèmes se développent. Une rivière bétonnée est un écosystème très appauvri, sans intérêt.
Le but est de rétablir la richesse des espaces, des végétations et des habitats des espèces. Il est aussi de restaurer un paysage.
LRD:Existe-t-il d’autres conflits de ce type ?
GdM :L’hydroélectricité : en Europe, on a équipé toutes les chutes d’eau qui pouvaient l’être. Le problème est le vieillisse- ment des ouvrages. Si c’est le béton qui les constitue qui est trop ancien, on peut les reconstruire. Mais s’ils sont pleins de sédiments arrachés aux montagnes et qu’il faut les écurer, le coût sera extraordinaire. La seule solution serait de les cons- truire ailleurs. Ce qui veut dire noyer de nouvelles vallées. Or, il est fini le temps où les populations acceptaient cela. On se dirige donc plutôt, en Europe, vers la réduction de la produc- tion hydroélectrique.
1Voir le dossier « De la nécessité des peuples de se nourrir eux-mêmes », LaRevueDura- ble, numéro 6, juillet-août-septembre 2003.
2Rapport sur « la qualité de l’eau et de l’assainissement en France ». Gérard Miquel, sé- nateur, Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, Assemblée nationale et Sénat, mars 2003.
LIVRES
Ghislain de Marsily.L’eau, collection Dominos, Flammarion, 1995, nouvelle édition 2000.
11 ÉDITORIAL DU DOSSIER 12 INDICATEURS
15 L’agriculture peut tirer plus de chaque goutte d’eau BART SNELLEN
21 En Inde, promoteurs et opposants aux grands barrages ouvrent le dialogue JAYANTA BANDYOPADHYAY, BIDISHA MALLIK, MAITREYI MANDAL et SHAMA PERVEEN
26 Les changements climatiques obligent à revoir la gestion de l’eau
MARTINE REBETEZ
30 Une recherche pour comprendre et anticiper l’évolution de la Seine GILLES BILLEN
34 La population s’engage pour recenser les rejets polluants du lac Léman JEAN-BERNARD LACHAVANNE, OLIVIER GOY et RAPHAËLLE JUGE 38 New York protège ses sources rurales
pour fournir de l’eau potable à ses habitants
RUTHEFORD H. PLATT, PAUL K. BARTEN et MAX J. PFEFFER
42 Pour une nouvelle culture de l’eau en France
THOMAS NICOLAY
44 Des techniques simples fournissent de l’eau potable aux populations pauvres
MARTIN WEGELIN et RÉGULA MEIERHOFER
49 Des pistes pour financer les services d’eau potable et d’assainissement dans le monde
LRD
54 Adresses utiles LRD
55 Campagnes LRD 56 LEXIQUE 59 Livres
LRD
La rédaction est responsable des titres, des intertitres et des introductions aux articles.
LE DOSSIER
L’eau est l’affaire de tous
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*LES MOTS EN ITALIQUE ET MARQUÉS D’UN ASTÉRISQUE SONT DÉFINIS DANS LE LEXIQUE, PAGE 56
Parmi les besoins fondamentaux de l’humanité, l’eau vient au premier rang : l’eau pour boire et, plus encore, pour fabriquer de la nourriture. Or, la poussée démographique met une pression gigantesque sur les ressources en eau de la pla- nète et pose un défi énorme en termes d’infrastructures à construire, en particu- lier en Asie. De plus, l’industrialisation générale des activités humaines menace la qualité des eaux.
Face à l’utilisation colossale de l’eau et à sa pollution tous azimuts sur la planète, ce dossier déploie un panorama succinct des problèmes les plus évidents liés à cette situation et des pistes qui existent pour l’améliorer. En vrac, il s’agit de maî- triser la consommation d’eau en agriculture, d’épargner les écosystèmes dont le rôle régénérateur est essentiel, de mieux comprendre les mécanismes liés à l’eau pour faciliter la prise de décisions, d’organiser la concertation autour des conflits d’usage, de se préparer face aux bouleversements du cycle de l’eau que le réchauf- fement global prépare et de financer l’accès à l’eau en privilégiant les options les plus simples, les moins chères et qui s’appuient le plus pos-
sible sur les savoir-faire locaux.
Et dans cette affaire sans doute plus encore que dans toute autre, il apparaît que rien ne saurait remplacer l’implication de chacun pour sau-
vegarder l’eau là où il vit.
LRD
INDICATEURS
Situation de l’eau douce dans le monde
Au XXesiècle, la population mondiale a triplé et a multiplié ses prélèvements d’eau douce par six (Tableau 1). L’agriculture intensive, l’industrialisation, la production d’électricité, l’urba- nisation et l’hyperconsommation mettent une pression telle sur les réserves d’eau que le rythme de prélèvement dépasse souvent celui de la reconstitution des stocks. Et des pollutions
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1 : Evolution de la consommation d’eau en km3/an
Source : World water resources at the beginning of the 21st century, Unesco, 1999.
de plus en plus nombreuses et intenses détériorent massive- ment la qualité des eaux. Enfin, la pression sur le sol et les chan- gements climatiques affectent profondément le cycle de l’eau*.
Les prélèvements d’eau se montent au total à 3973 km3pour l’année 2000, soit 1,8 fois la consommation. La différence entre prélèvements et consommation provient des pertes dues à l’éva- poration et aux fuites des réseaux qui acheminent l’eau.
Une ressource naturelle mal répartie
L’eau abonde par endroits et manque ailleurs. Selon deux sce- narii des Nations unies, d’ici à 2050, de 2 à 7 milliards d’êtres humains vivant dans 48 à 60 pays feront face à des pénuries d’eau.
L’Asie – qui représente 67% de la consommation mondiale – et l’Afrique sont les plus menacées (L’eau pour les hommes, l’eau pour la vie. Rapport mondial sur la mise en valeur des ressources en eau, Organisation des Nations unies pour l’éducation et la culture (UNESCO), 2003). (Tableau 2).
Des usages concurrentiels
Plus de six milliards d’humains peuplent la terre et s’appro- prient 54 % de l’eau douce disponible dans les cours d’eau, les lacs et les nappes. A consommation stable, en ne tenant compte que de la croissance démographique, l’espèce humaine con- sommera 70 % de l’eau douce disponible en 2025. Et si la consommation par habitant poursuit sa croissance au rythme actuel, elle accaparera 90 % de l’eau douce, les autres êtres vivants devant se contenter du reste.
L’agriculture entraîne 70 % de la consommation mondiale d’eau douce (Figure 3). Depuis 1950, la modernisation de ce secteur et l’expansion de l’irrigation des cultures, dont les sur- faces ont plus que triplé au XXesiècle pour s’établir à environ 270 millions d’hectares, ont permis de multiplier la production alimentaire par trois pour faire face à l’évolution démogra- phique. Occupant 18 % des terres arables, l’agriculture irriguée produit 40 % de l’alimentation mondiale.
Mais la pénurie d’eau menace : 72 % de la croissance de la consommation mondiale d’eau douce prévue d’ici 2025 résul- terait du secteur agricole. Or, dans plusieurs régions, l’utilisa- tion de l’eau dépasse déjà le rythme de renouvellement des sources. En Inde, en Chine, en Asie occidentale, dans l’ex- Union soviétique, à l’ouest des Etats-Unis et dans la péninsule Arabique, où l’on pratique l’agriculture intensive, le niveau des nappes phréatiques baisse inexorablement (L’avenir de l’envi- ronnement mondial 3, Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), 2002). En Asie centrale, la mer d’Aral meurt, victime de la surexploitation des cultures de coton et de riz. Le tableau 5montre les besoins en eau de diffé- rentes productions agricoles.
0 300 600 900 1200 1500 1800 2100 2400 2700 km 3
2050 année
2000 1950
1900
Total monde
Europe Asie
Amérique du Sud Amérique centrale et du Nord
Océanie Afrique
13
2 : Répartition de la population mondiale et des ressources en eau par continent Source : Unesco, 2003.
3 : Consommation d’eau douce par secteur Source (3,4): Unesco et Atlas mondial de l’eau, 2003.
4 : Consommation d’eau douce par personne
et par jour
5 : Besoins en eau de différentes productions végétales et animales Source : Unesco, 2003.
Viande de bœuf Viande de mouton Viande de volaille Céréales Agrumes Tubercules
Consommation d’eau en milliers de litres
3
0 6 9 12 15
1 kg de produit:
Afrique Amérique du Sud
Asie Amérique
centrale et du Nord
0 10 20 30 40 50 60 70 80
%90
Europe Océanie Population mondiale Ressources en eau
Pays à faible revenu Pays à haut revenu
Monde
Agriculture Industrie Ménages
L’eau est essentielle pour produire de l’électricité
La consommation du secteur industriel sert, pour 70 %, à produire de l’électricité, soit pour refroidir les centrales thermiques*soit pour remplir les barrages hydroélectriques*
(Salif Diop et Philippe Rekacewicz, Atlas mondial de l’eau, Editions Autrement, 2003).
Alors que la demande d’électricité explose, les chutes d’eau constituent la principale source d’électricité renouvelable : 19 % de la production mondiale totale d’é- lectricité, dans 140 pays.
Aujourd’hui, 45 000 grands bar- rages, qui servent aussi à irriguer les cultures et à réguler les cours d’eau, fonctionnent dans le mon- de. Ces ouvrages posent des problè- mes phénoménaux. Ils ont conduit à déplacer de 40 à 80 millions de personnes et à des pertes irréversi- bles d’écosystèmes et d’espèces (Rapport de la commission mon- diale des barrages, 2000).
Une pollution envahissante Il y a trente ans, les déchets ménagers et industriels partaient directement dans les rivières, qui devenaient de véritables égouts.
En plus de provoquer des désagréments olf- actifs et visuels, cette pollution tue la vie dans les rivières, car les bactéries qui métabolisent les déchets privent les végétaux et les pois- sons d’oxygène. Les déchets contiennent aus- si des nutriments – phosphates*et nitrates* – qui font pulluler le plancton*. En se décom- posant, ce plancton asphyxie à son tour les rivières.
En partie de même nature que la pollution ménagère, la pollution industrielle apporte en plus son cortège de métaux lourds, de sol- vants et de résidus toxiques non biodégra- dables.
Litres par jour 0
200 400 600 800
Pays à haut revenu Pays à faible revenu
14
14
Dans les pays industrialisés, 60 % des industries et des ménages sont raccordés à une station de traitements des eaux usées. En Suisse, ce taux atteint 95 % (Examens des perfor- mances environnementales : Suisse, Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE), 1999). De ce fait, le contenu des rivières en oxygène augmente et celui en phosphates diminue partout dans l’Union euro- péenne. Mais la pollution n’est pas maîtrisée, loin s’en faut.L’utilisation agricole d’engrais et de pesticides entraîne une augmentation continue en nitrates et en pesticides dans les rivières et les nappes. En France, troisième utilisateur mon- dial de pesticides, 90 % des stations qui suivent la qualité des eaux de surface et 58 % de celles qui surveillent les eaux sou- terraines présentent des traces de ces substances (Les pesti- cides dans l’eau, bilan annuel 2002, Institut français de l’en- vironnement, 2002). En Suisse, les pesticides sont décelables dans 50 % des sources d’eau souterraine (Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage, communiqué de presse, 20 août 2003).
Dans les pays en développement, 70 % des déchets de toutes natures partent dans les eaux sans aucun traitement préalable. Au total, on estime que 1500 km3d’eaux usées se déversent chaque année dans les sources d’eau douce. Si l’on considère qu’un litre d’eau usée pollue en moyenne huit litres d’eau douce, il y aurait 12 000 km3d’eau polluée dans le monde, soit plus que la quantité totale d’eau qui coule dans les dix fleuves les plus longs de la planète (Unesco, 2003).
Manque en eau potable
Europe
Amérique Latine Afrique
Asie
Manque en assainissement
6 : Répartition de la population mondiale qui manque d’eau potable et d’assainissement
Source : Unesco et Atlas mondial de l’eau, 2003.
Un cycle de l’eau profondément perturbé Les changements climatiques détraquent de plus en plus un cycle de l’eau déjà très fragilisé. Depuis 1996, le nombre de catastrophes liées à l’eau a doublé. Et les experts s’attendent à ce que cette tendance se poursuive. Et si les inondations et les sécheresses frappent l’Afrique, l’Asie, l’Europe et l’Amérique du Nord avec la même fréquence, 97 % des victimes vivent dans les pays en développement.
Ces bouleversements se manifestent alors que la résilience des écosystèmes faiblit. Durant le dernier demi-siècle, 50 % des zones humides ont été drainées pour étendre les terres agricoles et les villes. La perte de ces éponges naturelles qui absorbent l’eau pendant la saison des pluies réduit d’autant plus la possibilité de réguler le cycle de l’eau. La perte de la couverture végétale et des forêts – qui aident les eaux de pluie à s’infiltrer dans le sol – rend plus difficile la recharge des nappes. En outre, les arbres sont de formidables régulateurs du cycle de l’eau puisqu’ils stockent l’eau durant la saison humide et la libèrent par temps sec.
Un rêve pour 2 milliards de personnes
L’eau potable reste un rêve pour 1,1 milliard d’êtres hu- mains et 2,4 milliards manquent de tout service d’assainisse- ment. Cette situation entraîne chaque année la mort de 2,2 mil- lions de personnes, en particulier des enfants de moins de cinq ans. La consommation d’eau non potable provoque la diarrhée, la dysenterie, le choléra, les hépatites A et E, la poliomyélite et la méningite. Les mauvaises conditions d’hygiène favorisent le tra- chome et la tuberculose.
La communauté internationale a pour objectif de faire dimi- nuer de moitié, d’ici à 2015, la part de la population mondiale qui n’a pas accès à l’eau potable ni à l’assainissement. Compte tenu de l’augmentation prévue de la population, il faut, pour atteindre cet objectif, apporter l’eau potable à 1,5 milliard de nouvelles personnes et l’assainissement à 2 milliards de per- sonnes supplémentaires. Mais même si un objectif aussi élevé est atteint, 700 millions de personnes manqueraient d’eau pota- ble et 1,4 milliard ne bénéficieraient pas de services d’assainisse- ment en 2015.
Alors que les populations qui manquent d’eau potable sont les plus pauvres, on estime que, dans les pays en développement, 25 % des gens achètent l’eau à des vendeurs à des prix prohibi- tifs. La population de Kibeira, un bidonville de Nairobi, au Kenya, paie jusqu’à cinq fois le prix que paie un habitant des Etats-Unis pour obtenir un litre d’eau du robinet (Rapport du panel mondial sur le financement des infrastructures de l’eau, Conseil mondial de l’eau, 2003).