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La préhistoire, carrefour des sciences
SAUTER, Marc-Rodolphe
SAUTER, Marc-Rodolphe. La préhistoire, carrefour des sciences. Feuillets universitaires , 1944, vol. 1, no. 1, p. 10-15
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:97282
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La préhistoire, carrefour des sciences
Il existe un cience de la prérustoire. Je V'oudrais ici montrer que, plu notoireme t peut-être qu'u.ne aura: , ell ne s conçoit pa.s isolée.
La p:uéhl. toire, doit·on le préciser, a pour tâ.ohe d'étudier l'Jrnrillne et ses activités dès le mom n i; où il s'affirme tel, et jusqu'à sa maîtrise sur les métaux, br nz pu.i f 1·. !'�t, ll d'a1 ta· ,s rm -s, à, la préhi t.oil!e ù nous cfüe les aventi.u s le la cl'éation et des variations humaines : a-ngoissante généalogie. Elle devra 110111=1 im�truire sur les progrès et les 1·ectùs de la lutte de l'homme avec l'hostile n'lilieu qui, éléments ou bêtes, s'acharnait à le faire disparaître. Elle nommera ses civilisations, large-
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ment échelonnées sur des dizaines de millénaires (du Chelléen au Magda
lénien, de !'Azilien au Tardenoisien, du Campignien au Néolithique lacustre), s'essayant à expliquer leurs filiations. Elle tentera de relier ces civilisations à des longueurs de temps : difficile besogne, jamais vérifiable. Penchée sur les premières expressions de la pensée métaphy
sique, elle proposera à nos curiosités ses interprétations : ici, c'est l'appa
rition d'un . J,'te de eu Jt d l'otLrs, là, la. premre d'un respect du mo1·t et de son oy�ge posfiu11 , a,ill m•s euîin, c' st l'étonna.1re tlora.json d'un ', art plus jamais revu, a.u�aut do ft11its qui nous enseign nt Ja prodigieuse antiquité de la magie et de la religion.
L'homme apparaît, obscurément différencié des primates les plus évolués : les débris osseux que le sol, trop avare, nous a laissé retrouver, vont nécessiter un minutieux examen. Ces squelettes des premiers hom
mes connus d'Europe, d'Insulinde, de Chine, d'Afrique, se révèleront divers dans leur forme, et le préhistorien devra se muer en anthropologiste pour saisir ces variations morphologiques, indices précieux de l'évolution : la somme des détails ainsi recueillis lui permettra de se représenter les êtres qu'il va voir agir. Voici les Pithécanthropes javanais et leurs frères chinois, les Sinanthropes, humains déjà, mais combien primitifs ; puis les Néanderthaliens, à peine moins grossiers ; alors, subitement apparus,
• les puissants hommes de Cro-Magnon affirment leur appartenance à ce type humain dont, à divers degrés, nous descendons.
Mais ces hommes ont connu un cadre naturel, où le climat, tout puis
sant, a déterminé pour une bonne part leurs comportements : il suffit, pour saisir la gravité de ce déterminisme, d'évoquer les glaciations qua
ternaires. Je n'ai ni le temps ni l'audace de m'avancer sur le terrain - miné ! - des théories relatives aux fluctuations glaciaires ; mais qui dit préhistoire dit aussi glaciations et interglaciaires : sans discuter du nombre de celles-là et de l'importance de ceux-ci, on peut cependant insister sur leur rôle capital dans l'aventure humaine qu'ils permettent de jalonner mieux. C'est affaire au géologue, et plus expressément au géologue du quaternaire, de débrouiller le casse-tête des moraines, des alluvions fluvio-glaciaires, des dépôts de toutes sortes, et de fournir ainsi à la préhistoire une base, mal assurée certes en grande partie, mais iqdispensable.
Librairie Jeheber
6, RUE DU VIEUX-COLL�GE
(en face de la Poste de Rive)
S o n s a l o n d e l e c t u r e E n t r é e l i b r e
Si le géologue analyse les effets des climats quaternaires sur le sol, il n'épuise pas pour autant ces effets : le préhistorien veut connaître le paysage qui entourait ses sujets, et le climat détermine aussi ce paysage, de par les formes végétales dont il est surtout la somme. Et voici le paléobomniste penché- sur tels tufs bourrés de feuilles fossilisées, témoi
gnages irrécusables des couvertures végétales anciennes. Ou bien le microscope lui révèle, dans des échantillons de tourbe, des grains de pollens : redonner à ces grains leur forme première, déterminer à quelles essences ils se rattachent, établir, pour un niveau donné, leur fréquence proportionnelle, dresser alors un tableau qui ressuscitera le visage fores
tier ou steppique de la région et de l'époque considérées, c'est là besogne passionnante, dont les résultats ont fourni à la préhistoire, surtout pour le néolithique, des indications essentielles, depuis les quelque trente ans qu'existe cette méthode de l'analyse pollinique.
L'hûn1nîe quaterïîaire était chasseur ; l'hûmme néûlithique, tûut en.
domestiquant quelques animaux, ne cessa pas de chercher le gibier. De quelles espèces ces hommes se nourrissaient-ils ? Quelles autres, féroces ou encombrantes, devaient-ils anéantir, ou éviter ? Les débris qu'ils en laissaient, après les avoir abattues et consommées, le préhistorien les confie au paléontologùite. Il lui rlemanrl1wa <le Rynchroniser avec les civilisations qu'il découvre au cours de ses fouilles les faunes que celui-ci recomposera, pour en déduire des renseignements de tous ordres : milieu climatique ambiant, fréquence des espèces chassées ou domestiquées, migrations, sans compter les problèmes plus spécifiquement paléonto
logiques, tels que celui de la disparition ou de l'émigration du mammouth ou du renne, de l'origine des animaux domestiques. La Suisse peut, dans ce domaine comme en beaucoup d'autres, revendiquer une place d'hon
neur, en rappelant les noms célèbres de Rütimeyer, de Studer, de Stahlin, de L. Reverdin, de Hescheler, d'autres encore. C'est le spécialiste alle
mand Hilzheimer qùi écrivait en 1925, en parlant de l'étude des animaux domestiques préhistoriques : « A ce point de vue, la Suisse s'est placée d'une façon exemplaire, bien en tête de tous les autres pays >>.
Dans une série stratigraphique mise à vif par ses travaux dans une grotte, le fouilleur observe une alternance de couleurs : à une couche
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LE PAPETIER DES ÉTUDIANTS
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a tout ce qu'il vous faut
claire s'est superposé un niveau nettement plus foncé (je citerai l'exemple des stations du Paléolithique alpin suisse de Wildkirchli, Drachenloch, etc.). Cette différence de couleur, c'est au chimiste à l'expliquer. Il notera la présence de terre phosphatée, produite par la désagrégation de nom
breux restes d'animaux dans le niveau le plus foncé. Mais de plus, grâce aux résultats obtenus dans plusieurs grottes, surtout à Mixnitz (Autriche), il saura distinguer certaines substances humiques (dopplérite, schari
zérite) ; celles-ci lui permettront de conclure à l'existence, à l'époque où la couche s'est formée, d'une couverture végétale assez abondante, fores
tière même, qui devait manquer lors de l'établissement du niveau clair.
L'exemple choisi montre que la chimie a droit de cité dans l'institut de préhistoire dont on rêve !
Le géologue français Termier écrivait, dans un magnifique article consacré au Temps et à la Géologie : cc L'esprit humain est ainsi fait que les évaluations lui plaisent, même édifiées sur des bases incertaines >>.
C'est vrai de la géologie, c'est vrai aussi de l'histoire humaine. Et depuis l'époque - oh ! pas bien vieille, puisque englobée dans le siècle - où tel manuel d'histoire donnait, à l'an près, la date de la création du monde ( autour de 4963, si j'ai bonne mémoire), la science a fait du progrès : progrès en humilité autant qu'en connaissance. Mais on sait dire main
tenant, à quelques millénaires près - pour les périodes les plus anciennes, à quelques dizaines de millénaires près - la succession des cultures humaines. Les méthodes varient d'une science à l'autre : le géologue calculera la durée possible de formation de dépôts (varves glaciaires ou stalagmites) encore en train de s'accumuler. Depuis peu, c'est au tour des astronomes : ce fut l'œuvre de Milankovitch, de Belgrade, et de savants allemands (Soergel) de calculer comment a varié l'influence des rayons solaires, en fonction du trajet et de la rotation de la terre, sur les condi
tions météorologiques, climatiques, de notre hémisphère. Ces calculs, étendus à quelque 600.000 ans en arrière, ont permis de dessiner avec une exactitude dont les savants sérieux n'osaient pas rêver les courbes repré
sentant les extensions glaciaires, conséquences de certains changements climatiques pour une latitude donnée. Ainsi, par le détour des fluctua
tions glaciaires évoquées plus haut, on pourrait fournir un cadre chrono-
L I B R A I R I E P AV O T
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40, rue d u Marché
logique précis à l'épopée humaine antérieure à l'histoire. &s similitudes qu'expriment les graphiques figurés par les glaciologistes et ceux qui résultent de ces combinaisons astronomiques sont en plusieurs cas frap
pantes, et dignes en tous les cas d'un examen intéressé.
Anthropologie, géologie, paléontologie zoologique et botanique, astronomie, j'ajoute météorologie ; quelle coopération scientifique déjà.
Et ce n'est pas tout.
Car, en ne faisant que citer le travail propre du préhistorien qui, plus spécifiquement archéologique, sera de reconstruire des civilisations, en les plaçant dans le milieu ainsi connu, on peut allonger la liste. Sciences d'un ordre différent, pour n'être pas des sciences dites naturelles, elles n'en sont pas moins indispensables à une investigation dont l'objet est l'homme tout entier.
Je pense au tecl111wlogiste, dont les connaissances rendront plus expli
cites les restes forc6m''nt incomplets do l'o 1ti.ll-ige pr.imi+.wf : parmi les meilleurs préhistoriens il y a toujours eu des ingénieurs, des techniciens.
Je pense à l'ethnographe, au sociologue, à l'historien des religions, avides de documents relatifs aux groupements dits « primitifs >> et pré
cieux auxiliaires pour fournir, pris dans ces peuples, des faits comparatifs et explicatifs (modes d'inhumation, objets communs, cultes, magies).
Je pense ·à l'historien de l'arrt, :fort embarrassé de fournir une raiaon au brusque jaillissement des manifestations artistiques dont le Paléo
lithique upérieur nous a laissé de si stupéfiant vestige (les peintures d Montignac et d' Altamira, pour les plus gmnclio es, 1 s g ·avures de Thayngen ou üe Limeun, cent autres, !Jour les plus f.inei ), autant que de donner un sens à la pauvreté de l'art utilitaire du Néolithique.
J pense au pathologiste qui va déceler sur des os. ements humains p:réb.:istol'.ique.,;;, des trac · <.l traumatismes, d lé ion (. pou loses, ostéoa"l'tln:�tes, syphilis p ut-être 1 ) ou d'opération cJri1·ul'gicales (la trépanation néolithique).
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*La préhistoire, carrefour des sciences ! L'ai-je bien évoqué, ce point de convergence, où dix chemins nous ramènent au sujet choisi, l'homme
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Hôtel Restaurant Bar
Salons pour réceptions ,
Il
banquets , soirées
d'avant le métal î Dix chemins, plus encore, si l'on réfléchit mieux. Se priverait-elle de ses auxiliaires, la science préhistorique en perdrait la vie et deviendrait ce qu'elle semble être parfois, à cause de trop d'ama
teurs ignorants : l'amusement du retraité qui recherche la pièce de collec
tion. De grâce, qu'on oublie ce tableau.
Car aussi bien, la préhistoire n'est pas quémandeuse seulement : enrichie et fortifiée de tant d'apports soulignés -ici, paragraphe après paragraphe, elle revendique en contre-partie le droit, le devoir aussi, de donner sa contribution à toutes ces sciences. Celles-ci l'utilisent large
ment, y trouvent souvent des raisons de mieux comprendre leur objet propre. Qu'on me fasse crédit, pour éviter l'énumération en sens inverse ! Rien n'est simple dans la science, rien n'est isolé. C'est la revanche de la spécialisation qui nous menace. Placé au centre du carrefour, on risque moins qu'ailleurs peut-être de perdre la notion de la synthèse, du général. La préhistoire y gagne - excusera-t-on cette fierté - d'être la plus humaine des sciences.
Marc-R. Sauter,
privat-docent à la Faculté des sciences.