LECOMTE...
ALERTE AUX GAZ !
F.-H. RIBES
LECOMTE...
ALERTE AUX GAZ !
ROMAN D'ESPIONNAGE
ÉDITIONS FLEUVE NOIR 6, rue Garancière - PARIS VIe
La loi du 11 mars 1957 n'autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l'Article 41, d'une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1 de l'Article 40).
Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les Articles 425 et suivants du Code Pénal.
© 1981, « Éditions Fleuve Noir », Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites. Tous droits réservés pour tous pays,
y compris l'U.R.S.S. et les pays scandinaves.
ISBN 2-265-01593-8
PROLOGUE
Le M.P. de service George Smithson fut tiré de sa lecture par le grondement d'un moteur. D'un geste fataliste, il repoussa son recueil de bandes dessinées sur la table de bois brut, près du registre de trafic, et grommela un juron. Quelle idée avait-on de l'interrompre ainsi au milieu des aventures excitantes de Leslie la call-girl !
Il se leva pesamment, réajusta avec une grimace le casque blanc qui lui enserrait le crâne, et sortit sans se presser de la cabine vitrée réservée au planton de service. Il jeta un coup d'œil indifférent au G.M.C. qui, maintenant, tournait au ralenti, stoppé devant la barrière blanche et rouge qui marquait l'entrée n° 4 de l'entrepôt général des forces U.S. cantonnées au Japon. Du
travail de routine, il pouvait déjà tout dire sur le véhicule et ses occupants.
Smithson s'empara des papiers que lui tendait le conducteur et entreprit machi- nalement de les vérifier tout en faisant le tour du camion, comme l'exigeait la consigne. C'était toujours le même rituel à cette satanée porte 4 ! Rien que du réchauffé et du déjà vu. Il ne passait par là que les véhicules du transit habituel.
Smithson connaissait tout ça par cœur...
« Chef de bord : caporal Carlos Nunez, originaire de Porto Rico; chauffeur : Robert O'Graham, soldat de première classe. Destination : Kofu, base météo- radar. Nature de la marchandise : subsis- tances diverses. Objet : liaison bimensuelle de ravitaillement, les second et quatrième vendredis du mois. »
Smithson aurait même pu donner de mémoire le numéro du camion...
Il termina sans se presser son inspection de routine, et rendit les papiers à O'Gra- ham après les avoir vaguement feuilletés.
— Salut, les gars ! Bonne route ! lança- t-il.
— Tu t'ennuies pas tout seul, George?
Le M.P. haussa ses puissantes épaules :
— Bah ! on s'habitue à tout !
— Je sais bien ce qu'il lui faudrait, émit Nunez, avec un sourire malin qui éclarait son visage basané.
— Pour sûr! renchérit O'Graham, dont un rire vigoureux secoua sa lourde bedaine.
Une jolie petite geisha bien compréhensive qu'il cacherait sous sa table... Hé, hé, hé...
— Arrêtez vos conneries! bougonna le planton en se dirigeant vers la barrière qu'il souleva d'une pression. Allez vous faire voir, tas de cons !
Au ralenti, O'Graham engagea son camion dans le passage, et se penchant, hilare, par la portière :
— T'inquiète pas, on va essayer de te trouver ça, vieux schnock !
Le M.P. laissa tomber la barrière tandis que dix mètres plus loin le camion mar- quait le stop obligatoire avant de s'engager sur la route peu fréquentée, puis regagna sa cabine d'un pas traînant. Il consigna rapidement les renseignements exigés sur le registre de trafic, repoussa le registre sur un coin de table, se dégagea de l'étreinte de son casque, puis, se grattant la tête, se
replongea dans les aventures voluptueuses de Leslie la call-girl...
Le G.M.C. filait bon train. On aurait pu croire que lui aussi connaissait le chemin par cœur.
Le caporal Nunez s'était rencogné sur son siège, un pied calé sur le rebord de la portière, l'autre contre le haut du tableau de bord. Avec ses allures de séducteur à la fine moustache brune et sa silhouette de torero, il formait un contraste évident avec O'Graham, un colosse rouquin et rougeaud qui ne pouvait guère cacher son ascendance irlandaise.
N'importe, ils formaient une équipe sans histoire et homogène, la liaison vers Kofu constituant, pour l'un comme pour l'autre, l'entracte bienvenu au milieu d'une routine fade et finalement peu astreignante.
Ils auraient sans peine pu faire l'aller et retour dans la journée — cent trente kilomètres seulement les séparant de la base de Kofu — mais Nunez avait su avec malice convaincre le sergent-major Flynn
qu'en raison du délai de déchargement et des formalités administratives, un retour le lendemain dans la matinée s'avérait bien préférable. De la sorte, ils étaient pourvus d'ordres de mission établis en conséquence, et comme leur mission réelle s'achevait en fait en début d'après-midi, les deux hommes disposaient ainsi d'une soirée et d'une nuit entière pour aller conter fleu- rette à de gentilles autochtones.
Nunez pencha le buste pour allumer une cigarette au creux de ses mains, puis reprit sa pose décontractée.
— Fais-moi penser, émit-il, à acheter au P.X. une bouteille d'eau de toilette pour Suuri...
— Toi, grasseya O'Graham, tu finiras par te mettre sur la paille pour cette fille !
— Tu peux parler, mon bonhomme! Je soigne simplement des relations amicales avec une petite maiko (1). Je ne suis pas tombé bêtement amoureux comme un col- légien, moi !
Le visage du chauffeur s'empourpra davantage et il chatouilla l'accélérateur.
(1) Apprentie geisha.
— Et alors ? J'ai bien le droit de m'atta- cher un peu à cette petite, non ?
— Un peu, un peu..., ironisa le caporal.
A chaque fois que tu la quittes et qu'on revient, tu en perds le boire et le manger pendant trois jours !
— Le manger, peut-être, mais pas le boire ! rectifia O'Graham, vexé de voir ainsi dévalorisées ses phénoménales capaci- tés d'absorption. En tout cas, je ne cache pas mon jeu. Ne me dis pas qu'en ce moment tu ne penses pas à ta Suuri...
— Evidemment, admit Nunez. Je ne pense même qu'à ça...
Il reporta son regard sur la route.
Conformément aux instructions de l'état- major, ils avaient laissé sur leur gauche la gigantesque agglomération de la capitale nipponne. Les autoroutes suburbaines et de contournement étaient en effet sur- chargées, voire saturées en permanence par un trafic qui prenait parfois des pro- portions démentielles, et, sauf rares excep- tions, les véhicules militaires américains — particulièrement les camions — avaient pour ordre d'effectuer leurs parcours sur des routes secondaires.
O'Graham, concentré sur sa conduite, ne se préoccupait guère du paysage, mais le caporal Nunez l'appréciait à chaque fois.
Plus particulièrement en cette saison, où le mai japonais, à quelques kilomètres de la capitale, parait la nature de ses joyaux les plus colorés. La route qu'ils suivaient était assez peu fréquentée et laissait le temps d'admirer les courbes souples et verdoyantes des collines vers lesquelles ils se dirigeaient. Sous le soleil, des vapeurs mauves montaient des multiples petits ruisseaux et pièces d'eau enchâssés dans des sous-bois transparents et que franchis- saient, en de nombreux endroits, des ponts de bois tarabiscotés qui paraissaient sortir tout droit d'un conte de fées. Les taches roses, blanches et jaunes des pommiers, des cytises et des cerisiers en fleurs donnaient au paysage son costume d'apparat, et Nunez se laissait à chaque fois envahir par la poésie de cette exceptionnelle nature.
La route amorçait un virage à l'entrée d'un bois de conifères. O'Graham, qui connaissait chaque mètre du parcours, ralentit et rétrograda. A cet endroit, la chaussée devenait plus étroite et il y avait
juste la place pour deux camions de belles dimensions dans la ligne droite qui passait sous une voûte de pins bordée de hauts buissons. Et Tokyo n'était qu'à une quin- zaine de kilomètres !
Le G.M.C. reprit de la vitesse mais, soudain, Nunez bondit en hurlant :
— Freine, bon Dieu ! Freine !
O'Graham n'a pas attendu. Puissam- ment, mais par secousses successives, il écrase la pédale, freinant à la pompe pour éviter que le camion ne se déporte. Devant eux, à vingt ou trente mètres, une voiture a surgi du fourré et s'est immobilisée en travers de la chaussée.
Plus que dix mètres...
Cramponné à son volant, le G.I. tente de maîtriser la course de son véhicule et de lui conserver sa trajectoire tandis que Nunez s'arc-boute pour éviter d'être éjecté.
Quelques secondes, l'espace d'un éclair durant lequel ils aperçoivent deux jeunes Japonais qui bondissent hors de l a voiture et s'écartent en courant.
Quand le lourd camion stoppe enfin à peine à quelques décimètres de la Toyota, ils bondissent chacun sur un marchepied,
et les deux G.I.'s, encore hébétés, décou- vrent braqués sur eux les canons de deux gros calibres.
Les Japonais sont deux jeunes gens, apparemment de bonne famille, et tiennent fermement leurs armes, qui ne bougent pas d'un millimètre.
— Descendez! ordonne celui qui se trouve du côté du caporal, et dans un anglais sans accent.
Nunez obéit, le canon de l'arme pointé dans son dos, entre les côtes.
— Nous n'avons pas l'intention de vous tuer, précise son agresseur. A moins que vous ne fassiez preuve de mauvais esprit...
Rapidement, il pousse le caporal à l'abri du fourré, tout en s'assurant qu'il n'est pas armé. Pendant ce temps, son compagnon enjoint à O'Graham de parquer au plus vite le G.M.C. sur le bas-côté, et reste sur le marchepied tout en surveillant la manœuvre, arme toujours pointée sur le chauffeur. Dès que le camion est rangé sur une sorte de dégagement déboisé, le second Japonais enjoint à O'Graham de rejoindre les deux autres au pas de gymnastique.
Toujours sous la menace du revolver, il le
confie également à la garde de son com- plice.
Prestement alors, il se glisse à travers les buissons et éloigne la Toyota. Les deux G.I.'s le voient revenir vers le camion, se glisser sous le plateau, et réalisent qu'il doit être en train d'y fixer une charge quel- conque, vraisemblablement du plastic.
Quelques instants plus tard l'homme arrive en courant, entraînant les autres quelques dizaines de mètres plus loin à l'abri d'un devers.
— Planquez-vous ! ordonne-t-il en s'écrasant au sol.
« Ils vont faire sauter le camion! pense Nunez. Mais, bon Dieu, à quoi ça rime? »
Il n'a pas le temps de se reposer la question. Une violente détonation ébranle l'atmosphère. Des débris divers chutent à travers les arbres et la broussaille, les deux Japs se redressent et se regardent en souriant. Visiblement, ils sont satisfaits, et ils poussent aussitôt les deux militaires en direction du G.M.C., à travers un nuage opaque de poussière et de fumée. Dans la petite clairière en bordure de la route, le
camion disloqué, aux tôles tordues et noi- râtres, commence à se consumer.
« Le réservoir ! songe subitement le capo- ral. Bon Dieu! ces petits cons vont tout faire péter, et foutre le feu partout ! »
Il crie l'avertissement, davantage par réflexe que par précaution, mais le Jap qui a plastiqué le véhicule est muni d'un extincteur puissant, probablement puisé dans la voiture et qu'il braque sur le début d'incendie.
En quelques secondes, et sous le flot de la neige carbonique, les flammèches s'étei- gnent, mais il s'en est fallu de peu que l'attentat ne tourne à la catastrophe. En effet, deux voitures apparaissent déjà au bout de la ligne droite. Nunez consulte sa montre-bracelet : incroyable, tout cela n'a duré que deux minutes à peine ! Il se sent soudainement comme soulagé, et voit sans surprise ses agresseurs ramasser tranquille- ment leurs armes.
Il regarde O'Graham, qui le fixe d'un air atone, mais dont le visage s'éclaircit et qui commence à tressauter d'un rire silencieux.
Des borborygmes divers préludent à l'ap- parition d'une hilarité subitement déchaî-
née, comme si le colosse se réjouissait brusquement d'une fameuse farce faite à des copains... Et voilà que Carlos Nunez, à son tour, se met à rire comme un bienheu- reux... Et voilà que les deux Japonais, sans doute par mimétisme, sortent de leur réserve et se laissent aller à quelques grimaces accompagnées d'onomatopées aiguës, ce qui doit être leur façon à eux d'être pris de fou rire...
Ce bref accès collectif ne dure que quelques secondes.
Le calme revient rapidement, au moment où les deux voitures entrevues ralentissent devant le spectacle du camion calciné et du sol jonché de débris divers.
Deux personnes dans la première, un homme et une femme. La Datsun stoppe et le couple descend pour s'avancer en direc- tion du groupe. Un homme seul dans la seconde voiture, laquelle stoppe également.
Il sort, s'avance à son tour. Ils ques- tionnent tous en japonais.
Les deux G.I.'s ne comprennent pas grand-chose, et ce sont leurs agresseurs qui répondent avec le sourire. La conversation est animée, mais l'inquiétude des nouveaux
venus s'estompe rapidement et ils pa- raissent aussi détendus que le sont les quatre hommes.
Nunez sort ses Pall Mall et en offre à la ronde.
— Ces personnes, lui explique un des deux jeunes gens, craignaient qu'un accident ne se soit produit. Mais ce n'était là qu'un petit exercice, comme nous le leur avons expliqué...
— Bien sûr ! C'est tout naturel.
— Y a-t-il quelque chose à faire?
demande au caporal et en anglais cette fois, l'homme seul qui vient d'arriver.
— Rien, répond l'Américain. Fumez donc plutôt une cigarette avec nous... La Terre tournera bien sans qu'on s'en occupe...
D'autres voitures passent au ralenti.
Certaines s'arrêtent. Ce n'est rien. Les gens s'assoient en rond et discutent genti- ment, innocemment... Ce n'est rien... Un simple exercice... Un exercice, mais...
Amusant, non?...
Les événements et les person- nages de ce récit relèvent du domaine de la fiction. Toute res- semblance avec des événements s'étant produits ou des personnages ayant existé ne pourrait relever que d'une coïncidence fortuite, et l'auteur ne saurait en être tenu responsable.
F . H . RIBES.
CHAPITRE PREMIER
— Mais enfin, tonna le capitaine Mar- shall en se levant brusquement, c'est une véritable histoire de fous !
Il écarta le rideau de la fenêtre. Au- dehors, sous le soleil, la base militaire connaissait son activité habituelle. Devant l'entrée du bâtiment administratif, chauf- feur en uniforme au volant, stationnait le break Mazda noir de la police japonaise.
L'officier se retourna et reposa son regard sur les deux hommes impassibles, qui se tenaient installés dans de gros fauteuils en cuir : le commissaire Sou- kiyaki, cheveux corbeau, visage rond et plissé, costume anthracite de tergal, che- mise blanche et cravate noire étroite... le professeur Yakamoto, chemise et cravate idem, costume noir, visage fin et ridé, che-
velure grise et rebelle, fortes lunettes rondes de myope cerclées d'acier...
Le capitaine Marshall soupira fortement puis revint s'asseoir à son bureau, face à ses interlocuteurs. Il avait bien besoin qu'une histoire pareille vienne ainsi perturber sa routine! Officier de sécurité de l'entrepôt général depuis dix-sept mois, c'était une planque à l'abri de bien des soucis, mis à part quelques démêlés anodins pour des histoires de G.I.'s un peu bagarreurs. Juste ce qu'il fallait pour s'occuper décemment et justifier sa solde... Et maintenant cette histoire à dormir debout!...
— Reprenons, émit-il plus calmement cette fois. Vous dites avoir été avertis par un automobiliste de passage ?
De sa voix flûtée, le commissaire Sou- kiyaki reprit imperturbablement ses expli- cations. A lui aussi cette histoire-là com- mençait à devenir exaspérante.
— Exactement, capitaine.
— Vos hommes se sont donc immé- diatement rendus sur place ?
— C'est un principe auquel nous ne dérogeons pas, même s'il ne doit s'agir que
Des produits chimiques hautement concentrés sont ca- mouflés dans des boîtes de lait «longue conservation». Une mystérieuse organisation tente de piéger les stocks de l'armée américaine car il suffit, en cas de guerre, de libérer ces pro- duits biochimiques à l'aide d'une seule commande radio pour intoxiquer les Gl's, ceux-ci devenant de simples pantins aveugles et dociles.
Qui est à l'origine de cela? Gérard Lecomte, alias KB 09, qui se trouvera en butte à la pègre de Tokyo, des trafiquants de tout acabit, des idéalistes roulant sur l'or et vivant comme des seigneurs, des minables prêts à tuer n'importe qui pour quelques yens, toute une faune étrange, insolite, démesurée.
Participant d’une démarche de transmission de fictions ou de savoirs rendus difficiles d’accès par le temps, cette édition numérique redonne vie à une œuvre existant jusqu’alors uniquement
sur un support imprimé, conformément à la loi n° 2012-287 du 1er mars 2012 relative à l’exploitation des Livres Indisponibles du XXe siècle.
Cette édition numérique a été réalisée à partir d’un support physique parfois ancien conservé au sein des collections de la Bibliothèque nationale de France, notamment au titre du dépôt légal.
Elle peut donc reproduire, au-delà du texte lui-même, des éléments propres à l’exemplaire qui a servi à la numérisation.
Cette édition numérique a été fabriquée par la société FeniXX au format PDF.
La couverture reproduit celle du livre original conservé au sein des collections de la Bibliothèque nationale de France, notamment au titre du dépôt légal.
*
La société FeniXX diffuse cette édition numérique en accord avec l’éditeur du livre original, qui dispose d’une licence exclusive confiée par la Sofia
‒ Société Française des Intérêts des Auteurs de l’Écrit ‒ dans le cadre de la loi n° 2012-287 du 1er mars 2012.