LE LANGUEDOC POUR HÉRITAGE
Remerciements
Cet ouvrage n'aurait jamais vu le jour sans la compréhension de Bernard Gérard, Préfet de la Région Languedoc-Roussillon, de Jacques Blanc, Président du Languedoc-Roussillon et de Jean-Luc Michaud, Directeur des Industries Touris- tiques ; pas davantage non plus, sans les encouragements répétés de mes anciens collaborateurs Jean-Louis Escudier et Marie-Hélène Favant et surtout sans l'appui décisif et amical de Bernard Pomel, Directeur Général des Services de la Région Lan- guedoc-Roussillon.
Je remercie également tous ceux qui m'ont aidé à réunir la documentation iconographique figu- rant dans cet ouvrage: R. Baraybar, président de l'Office de tourisme de Quillan, G. Calvet, artiste peintre, J.P. Casalta, J.C. Causse, imprimeur, R.
Debant, directeur des Archives du Gard, C. Deni- court, président de l'Office de tourisme de Saint Chély d'Apcher, J.M. Fournier, ancien chargé des
relations publiques à la SNCF, P. Génelot, agent commercial à la SNCF, G. Julien, directeur du Comité Régional de Tourisme, A. Martinez, géo- graphe, A. Parmentier, directrice des Archives de l'Hérault, A. Riols, directeur de l'ODAC, J. Valez, commerçant à Mende, la Chambre de Commerce d'Alès, le Parc National des Cévennes.
ANDRÉ SOULIER
LE L A N G U E D O C P O U R H É R I T A G E
Les paysages économiques du Bas Languedoc de la fin de l'Ancien Régime aux années 1930
PUBLIÉ AVEC LE CONCOURS DE LA RÉGION LANGUEDOC-ROUSSILLON
Les Presses du Languedoc
C Les Presses du Languedoc, 1993.
PRÉFACE
Cet ouvrage est issu d'une rencontre réussie entre un homme et un terroir, un chercheur et son terrain. Homme du terroir, André Soulier, né en Lozère, vit à Montpellier depuis trente-cinq ans. Il connaît parfaitement le pays, du nord au sud, d'est en ouest, aussi bien la montagne que la plaine. Sen- sible aux impressionnantes différences locales qui caractérisent le Languedoc méditerranéen, il a senti combien il était nécessaire non seulement de les montrer, mais aussi de mettre en évidence leurs interpénétrations et leurs influences réci- proques. C'est "la mosaïque des terroirs" et "l'inter- dépendance des activités" que l'on n'avait encore jamais souligné aussi fortement qui fait l'objet de cet ouvrage. André Soulier trouve dans le passé la compréhension de ces caractéristiques essentielles du Languedoc méditerranéen. Le temps passé a tellement imprégné ici l'espace et la société que c'est dans l'histoire qu'il faut chercher les explica- tions.
Influencé par une formation supérieure pluri- disciplinaire où la géographie a eu sa part, André Soulier n'a pu que souligner "la tyrannie des contraintes naturelles". Contraintes climatiques d'abord qui rattachent le Languedoc à l'ensemble
méditerranéen. Létagement en altitude du sud au nord - plaine, garrigue, montagne - renforce encore les contraintes et rend ces secteurs complé- mentaires. Les différences de sols créent des milieux très divers, où les conditions naturelles, âpres pour les uns, variées pour les autres, donnent çà et là de multiples possibilités. Les potentialités naturelles sont très diverses et variables.
Et pourtant, les Languedociens de l'époque moderne, celle d'avant la Révolution de 1789, tout comme leurs ancêtres médiévaux, connaissent le même souci majeur : produire suffisamment pour subsister. La polyculture vivrière est de règle ; les céréales jouent le rôle essentiel. Avoir assez de pain est primordial, qu'il soit pain de seigle ou de méteil dans les montagnes ou pain blanc de froment dans la plaine. D'ailleurs, dans la plaine, les grands pro- priétaires qui disposent des attelages et des outils de labour, cultivent du blé qui trouve facilement à s'écouler, à se vendre dans les villes voisines. Dans l'Aude, les petits paysans consomment du maïs cul- tivé comme en Aquitaine et vendent leur blé. Et s'il y a moins de céréales en Cévennes bien que les ter- rasses en portent souvent, c'est que le châtaignier nourrit bien son homme : c'est "l'arbre à pain".
Le reste de l'agriculture, en regard de l'impor- tance "nourricière" des céréales est secondaire.
Lélevage, ovin essentiellement, est là en priorité pour la fumure bien que l'apport en laine soit loin d'être négligeable pour l'artisanat. Les troupeaux occupent les plus mauvaises terres, celles qui ne peuvent porter aucune culture et celles que la jachère libère par son cycle constamment renou- velé. Pourtant, même les mauvaises terres com- mencent à être plantées en vigne. Le vin a en effet de plus en plus de succès. Il se vend bien sur les marchés locaux, voire régionaux mais il a trouvé aussi à "s'exporter" depuis que le Canal du Midi, "la belle chose de la France", a été construit à la fin du xviie siècle. En 1824, le préfet de l'Hérault Creuzé de Lesser affirme dans sa Statistique du départe- ment de l'Hérault qu'on peut faire remonter "la prospérité du département à l'ouverture du Canal des Deux-Mers". Quelques vins réputés se vendent à l'étranger, tel le muscat qui du temps de Jeffer- son s'en va jusqu'en Amérique. Mais surtout ce vin, converti en eau-de-vie, tel le fameux trois-six biter- rois, peut voyager facilement. Ainsi, sur les gar- rigues et les coteaux que le petit paysan aménage péniblement, se développe la production d'un "vin de chaudière" aux débouchés croissants.
Mais ce tableau pourrait laisser croire à l'exis- tence d'un Languedoc totalement agricole. Il n'en est rien. Lindustrie est omniprésente et fait partie de la vie quotidienne. Que ce soit la simple utilisation de la force hydraulique par les nombreux moulins qui animent les rivières, la fabrication de charbon
de bois, les carrières ; toutes les possibilités qu'offre la nature sont exploitées. De nombreux petits arti- sans s'activent partout, intégrés dans le monde rural, du potier au verrier en passant par le cloutier.
Plus grande encore est l'intégration du travail de la laine, du coton et de la soie. A l'exception de quelques imposantes fabriques, telle la manufac- ture de Villeneuvette, c'est le paysan-ouvrier qui tisse, le plus souvent à domicile, et remet ensuite sa "pièce" au fabricant : main-d'œuvre commode pour ce dernier, par sa souplesse et son bon mar- ché. D'où une atomisation du travail qui par contrecoup entraîne celle du capital et prépare mal le Languedoc méditerranéen à entrer dans la Révo- lution industrielle.
Ainsi la ville vit de la campagne, la bourgeoi- sie y investit dans de multiples domaines. Mais les capitaux du négoce ne vont pas en retour vivi- fier la campagne. Le système ainsi créé trouve son propre équilibre, assure promotions sociales et bénéfices. De plus et surtout, l'interdépendance entre les secteurs d'activité crée un cadre social bien défini, tant dans les villes que dans les cam- pagnes. Lhomme a sa place bien définie : ici dans les zones les plus pauvres, un système commu- nautaire bien ancré le garantit contre la totale misère ; là dans un système plus libre mais néan- moins organisé par et pour les artisans des villes.
Le cadre social se moule si bien sur l'activité éco- nomique qu'on ne voit pas ce qui pourrait ame- ner une "Révolution".
Aussi quand arrive avec le chemin de fer la
Révolution viticole vers le milieu du xixe siècle, c'est un véritable bouleversement. La vigne en effet assure, plus rapidement que le système tradition- nel et pour une population toujours plus nom- breuse, promotion sociale et profit. Le propriétaire, qu'il ait cinquante, vingt ou seulement un hectare, est un homme de progrès. En vingt ans, entre 1850 et 1870, la vigne envahit tout. Laccélération du processus amorcé dès le xviiie siècle est brutale : les courbes en témoignent.
Ce véritable âge d'or provoque l'abandon du système antérieur, les céréales disparaissent des plaines au profit de la vigne, l'artisanat végète, l'industrie textile vit ses derniers jours, les activités du négoce se tournent presque exclusivement vers les produits viticoles.
"Vigne contre draperie", ainsi Claude Fohlen définissait-il ce mouvement dans un article devenu célèbre. Mouvement irréversible puisque ni la crise du phylloxéra, ni les crises de surproduction qui culminent au début du XXe siècle n'entament la nouvelle viticulture industrielle.
C'est que la vigne a créé un nouvel espace éco- nomique, liant à nouveau villes et campagnes dans une même activité, organisant un nouvel espace social. Ce faisant, les haut-pays qui, de par leurs conditions climatiques, ne peuvent participer à la Révolution viticole, se replient sur eux-mêmes, repli facilité par l'exode rural massif de la fin du siècle dernier. Malgré quelques îlots de résistance liés à l'industrialisation lourde, tel le bassin houiller d'Alès-La Grand-Combe, désormais le divorce est
consommé entre bas et haut pays.
Voilà la démarche d'André Soulier, ce qu'il a voulu montrer, réunissant pour cela patiemment, méthodiquement la documentation nécessaire, ouvrages anciens, thèses, études historiques ou géographiques, cartes, statistiques ... Le fonds documentaire est vaste, riche, multiforme. Lauteur fait preuve ici tant de ses qualités de géographe que d'historien. Il est à la fois l'un et l'autre avec en plus l'économiste qui sait que l'activité humaine ne se résume pas en simples statistiques ou en courbes sophistiquées. Je voudrais aussi souligner l'apport original qui n'est pas le moindre de cet ouvrage : André Soulier, Directeur Régional du Tourisme, a été amené de par sa formation, à parcourir la région dans tous les sens, à rencontrer élus et déci- deurs locaux, à participer à la mise en œuvre de politiques locales ou régionales. Et il a pu ainsi
"sentir" combien le contexte actuel était dépendant du passé, comment ce passé pouvait faciliter la compréhension des évolutions actuelles.
Ainsi l'ouvrage remarquablement illustré d'André Soulier permet de mieux comprendre le Languedoc méditerranéen d'hier mais surtout de mieux saisir le Languedoc méditerranéen du temps présent.
J . MAURIN
Professeur des Universités,
Professeur d'Histoire moderne et contemporaine à l'Université Paul Valéry,
Président de l'Université de Montpellier III.
La généralité de Montpellier et les diocèses civils du Languedoc oriental vers la fin de l'Ancien Régime.
Collection : A. Soulier - Photos G. Vignard
INTRODUCTION
Comme tous les ouvrages, ce livre a une histoire.
C'est celle de notes éparses et défraîchies accumulées en d'autre temps, dont certaines déjà publiées par nos soins 1. C'est aussi l'histoire d'une ambition de départ, sans doute trop vaste, qui n'a pas su tenir compte des pièges étonnants du destin ni des sinuosités com- plexes de la vie professionnelle.
Il s'agissait en effet, voici désormais dix-sept ans, d'analyser dans un tout autre cadre, et dans d'autres conditions, les déséquilibres spatiaux du Languedoc- Roussillon et de leur tragique accroissement, plus rarement hélas, de leur atténuation. Or, pour expli- quer cette dynamique, il convenait d'interroger les cendres de l'Histoire car les disparités internes de l'espace économique languedocien ne peuvent se comprendre hors d'un certain contexte et sans la réfé- rence à un double changement.
Le premier de ces changements concerne le pas- sage, vers le milieu du XIXe siècle, d'une économie de type agro-artisanal à une économie agro-indus- trielle symbolisée par le développement viticole.
Le deuxième changement, qui manifeste ses premiers effets vers le milieu du xxe siècle, relève
principalement des effets conjugués du délestage viti- cole et de l'expansion des villes. C'est l'époque où, nourrie de migrations répétées, une réorganisation spatiale s'opère. Le développement rapide et continu d'activités tertiaires motrices en est la principale rai- son et la constitution d'une vaste "nappe d'urbanisa- tion" avec a contrario l'apparition d'un "arrière-pays", l'expression géographique.
(1) Soulier A, "Contribution à l'étude des disparités démographiques intra-régionales : l'arrière-pays languedocien : délimitation, évolution"
in Bulletin de l'Economie méridionale, n° 92, 4ème trimestre 1975.
ib. "La notion d'arrière-pays" in Bulletin de la Société Languedocienne de Géographie (BSLG), n° 3-4, juillet-décembre 1979.
ib. "Arrière-pays et région", "Essai d'une genèse des disparités humaines et économiques de l'espace languedocien". Bas Rhône Lan- guedoc, octobre -décembre 1977, n° 85-87 et 88, juillet-septembre
1978.
ib. "Eléments pour l'étude des formes de réorganisation de l'Espace rural : le cas de l'arrière-pays, languedocien", in BSLG, t. 11, fasc. 1, 1977.
ib. "Aspects du paysage languedocien et de son évolution pendant la première moitié du 19ème siècle" in Bas Rhône Languedoc, n° 53, octobre-décembre 1979.
ib. "Le rôle de la Révolution Industrielle dans l'organisation de l'espace languedocien", in BSLG, t. 20, fasc. 1, Montpellier 1986.
Dans l'analyse de cette relation "centres-péri- phérie" qui prend sa source dans l'évolution originale du réseau urbain axial méditerranéen, nous intro- duisons toutefois plusieurs limites.
La première est d'ordre territorial. Le cadre géo- graphique dans lequel s'inscrit le contenu du livre correspond au Gouvernement du Bas-Languedoc sous l'Ancien Régime, diocèse du Puy et Vivarais exclus, mais diocèse de Limoux, Castelnaudary et Carcassonne inclus, soit un espace qui correspond à l'actuelle région (Aude, Gard, Hérault, Lozère) sans les Pyrénées-Orientales.
Une deuxième limite tient au sujet lui-même, car, nous n'abordons ici que la première étape d'une évolution, celle qui concerne le passage d'une éco- nomie de type agro-artisanal à une économie de type agro-industriel.
La troisième et dernière limite résulte de la période d'élaboration de l'ouvrage. Cette époque, pour nous lointaine, ne permet pas de tenir compte des travaux ou compte-rendus récents effectués par les Offices départementaux de la Culture ou par les Sociétés savantes ni surtout des études dirigées ou produites par les historiens et les ethnologues telles les brillantes publications d'Yves Pourcher 2 sur la Lozère.
Ayant probablement beaucoup péché dans une discipline qui ne nous est pas totalement familière, il nous sera peut-être beaucoup pardonné. D'abord car la finalité de l'ouvrage n'est pas à proprement par- ler historique : il s'agit de démonter les principaux mécanismes qui ont conduit à la dichotomie de l'espace régional. Ensuite, car la démarche résulte
tout de même de conseils éclairés, doublés d'amitié, prodigués par des historiens de talent dont certains hélas disparus comme Mireille Laget. Elle relève aussi de l'extrême indulgence des professeurs Yvette et Jules Maurin qui, avec Henri Picheral et Alain Saus- sol ont bien voulu relire ces lignes. Le fil conducteur doit beaucoup à l'influence de François Doumenge et de Raymond Dugrand mais surtout à la pensée visionnaire et ordonnée du regretté Jules Milhau ou, plus près de nous, de Robert Badouin.
(2) Pourcher Y, La Trémie et le Rouet : moulins, industrie textile et manu- factures de Lozère à travers leur histoire, Presses du Languedoc, 1989.
Les maîtres du granit, Paris, Olivier Orban, 1987.
I Avant la révolution industrielle, le Languedoc oriental et méditerranéen, bien que marqué par de fortes disparités naturelles, présente une relative unité dans son organisation. Au nord comme au sud de la région domine un système de mise en valeur associant étroite- ment agriculture, élevage et artisanat. Presque partout s'étendent des terroirs écoulant leur surplus par le biais des villes marchandes. La région est quadrillée de bourgs situés pour la plupart au confluent des axes de circula- tion et bourdonnant d'activité les jours de foire. Certes, les effets du mercantilisme, puis ceux du libéralisme naissant, ouvrent plus que d'autres, le Languedoc au monde extérieur. Pourtant, jusqu'au milieu du xixe siècle, une organisation humaine et économique de type ancien régime semble se maintenir
Or, la révolution industrielle qui, paradoxalement, revêt en Languedoc oriental une physionomie viticole, modifie en profondeur l'organisation existante, prépa- rant en quelque sorte l'espace régional à une segmenta- tion différente.
Le principal vecteur de ce changement, c'est le che- min de fer, d'abord destiné à évacuer le "charbon de terre" puis, de plus en plus, à transporter un vin jadis condamné à la distillation. La révolution industrielle ou plutôt la révolution des transports valorise donc la pro- duction viticole et aboutit, malgré des crises répétées, à la constitution du plus grand vignoble du monde.
Lespace rural se trouve dès lors divise : d'un côté un Lan- guedoc viticole inséré avant l'heure dans une économie de marché où la monoactivité oriente précocement les populations de la plaine vers des styles urbains de consommation : c'est le Languedoc des fortes densités démographiques ; de l'autre, un Languedoc non viticole
autant dire montagnard où se perpétue une agriculture de tradition.
Livré à lui-même, l'espace des montagnes et des piémonts connaît alors des effets de destructuration. Il perd notamment les activités artisanales qui assuraient avec l'agriculture la trame de son organisation. Alors, l'exode rural qui ne connaissait jusque-là, et pour l'essentiel, que des formes saisonnières, s'accélère, à peine freiné par le développement dans le piémont d'une industrialisation "perlée " : l'arrière pays révèle ses fai- blesses et esquisse ses premiers contours.
La foire de Beaucaire Collection A. Soulier
PREMIÈRE PARTIE
L'organisation de l'espace économique languedocien
à la veille de
la révolution industrielle
CHAPITRE 1
U N E ORGANISATION DE TYPE AGRO-ARTISANAL
LA TYRANNIE DES CONTRAINTES NATURELLES
Jusqu'à la révolution industrielle, les contrain- tes naturelles déterminent les possibilités de la pro- duction. Or, ces conditions sont tyranniques, spécia- lement pour la production agricole mais aussi pour l'ensemble des activités de transformation intime- ment liées à l'agriculture et à l'élevage.
De ces dures conditions dépendent aussi les sources d'énergie largement hydrauliques ainsi que les transports qui doivent surmonter le caprice des cours d'eau, l'ensablement des côtes, la topographie mouvementée des Cévennes et s'en remettre à la trac- tion animale ou, sur les plans d'eau à une naviga- tion incertaine.
1
Les conditions naturelles déterminent les possibilités de
la production agricole
A la fin de l'Ancien Régime, l'espace régional n'apparaît pas comme un espace découpé en aires de production plus ou moins dépendantes des marchés.
Son organisation repose sur les capacités quasi immuables d'un milieu physique qui, dans le cadre de finages composés de différents terroirs permettent à tel ou tel système de s'imposer.
Au cours de la première moitié du XIXe siècle, l'organisation de cet espace se maintient car, seules prévalent des évolutions douces ; Augé Laribé parle de "révolution lente" 3. Dans l'espace rural qui demeure bien différencié des villes, la polyculture vivrière associée à l'élevage est gouvernée par la vio- lence ou la clémence du milieu naturel. Le début du xixe siècle nous offre donc la vision d'une région où se maintient une agriculture de subsistance. Seuls, les gains de la vigne et la stagnation de l'élevage ovin apparaissent vers les années 1830-1850 comme des signes avant coureurs de changement.
TROIS PRINCIPAUX TYPES DE MISE EN VALEUR Trois grands "systèmes" correspondant aux trois principaux types de paysages languedociens déter- minent l'ampleur et la physionomie de la production agricole.
Le système méditerranéen
Dans le système méditerranéen qui englobe un littoral réputé insalubre, une plaine limoneuse et la garrigue languedocienne, le soleil est plus qu'ailleurs présent. C'est la douceur latine de la vigne et de l'oli-
(3) Augé Laribé M, La révolution agricole, Albin Michel, 1955, p. 430.
Béziers domine la plaine céréalière ADH 9Fi4 cliché Claude Olivier
vier. Si dans les garrigues, appelées parfois "terrains du milieu" dominent les étendues "graveleuses et pierreuses", ces dernières savent faire place, dans la plaine alluviale, à des "terres grasses" bien adaptées aux emblavures.
Le système méditerranéen repose sur le vieil équilibre antique "ager, saltus, silva" : le champ, le parcours et la forêt 4. Mais au xviiie siècle, le système s'est déja dégradé. La pratique intensive du défriche- ment ayant pour objet de multiplier les terres à blé ou de développer le vignoble a eu pour conséquence la réduction du saltus. Les assauts répétés des gen- tilshommes verriers, gros consommateurs de char- bon de bois 5, ont reculé parfois jusqu'au piémont, le domaine de la silve. Enfin, conditionnée par l'ouver- ture du Canal du Midi et la création du port de Sète
qui favorise le transport des eaux de vie, accessoire- ment du vin, se dessine l'expansion d'une culture sèche : la vigne. En fonction du dosage de ces évo- lutions apparaissent des nuances :
Le sous-système plaine
La plaine languedocienne, de nos jours couverte de vignes, faisait autrefois une place importante aux céréales. Si quelques prairies s'épanouissent le long des cours d'eau, si vergers et jardins prospèrent sur les terrasses alluviales du Rhône et des rivières, c'est, d'une manière générale, le blé et accessoirement le
(4) Kunoltz-Lordat, "La silva, le saltus, l'ager des garrigues" in Annales de l'Ecole d'Agriculture de Montpellier, t XXVI, Nov. 1955, f. IV, p. 184.
(5) Saint-Quirin, "Les verriers du Languedoc" in BSLG, 1290-1790, 1904, XXVII à 1906 XXIX.
Vignoble des garrigues et sa maison de maître (toile de Gérard Calvet) Photo G. Calvet
méteil qui s'imposent : une denrée qui hante les ima- ginations de l'Ancien Régime, épouvantées à l'idée d'une disette et qui, en raison de l'assolement, néces- site des quantités énormes de terre. Les précieuses emblavures s'étendent alors sur trois régions : la plaine de Narbonne d'abord, qui fournit des grains
"universellement appréciés". C'est la seule du Lan- guedoc oriental à connaître la surproduction. "Les grains font le principal et presque unique objet de cette plaine". La plaine de Béziers vient au second rang. "Elle est pour les trois quarts fertile en grains"
tandis que le froment forme la principale récolte du diocèse d'Agde. En dernière position vient la plaine de Nîmes où les "fonds médiocres appartiennent à la vigne" mais où, partout ailleurs "viennent des bleds de toute espèce". Car déjà apparaissent les premières
avancées de la vigne. Elles sont timides. La vigne fait figure de culture dérobée. On la contrarie "pour faire pousser du grain" mais le vignoble se développe comme du chiendent ; sur les mauvaises terres d'abord, près des chemins et à la lisière des villes où une foule de brassiers s'échine à défricher des lopins de terre puis, grâce aux capitaux de la noblesse de
r o b e , d a n s q u e l q u e s g r a n d s d o m a i n e s 6.
Dans le diocèse de Nîmes, la vigne connaît un certain essor aux dépens des céréales, mais dans des proportions raisonnables car la vigne qui donne le "vin de bouche" préfère "le pied d'une colline que le soleil regarde à son lever et ensuite jusqu'à son coucher".
(6) Soboul A, Les campagnes montpelliéraines à la fin de l'Ancien Régime, Potier, La Roche sur Yon,1958, 154 p.
TABLE DES MATIÈRES
Remerciements 2
Préface de Jules Maurin 5
Introduction 9
PREMIËRE PARTIE :
L'ORGANISATION DE L'ESPACE ECONOMIQUE LANGUEDOCIEN A LA VEILLE DE LA REVOLUTION
INDUSTRIELLE 13
Chapitre 1 :
UNE ORGANISATION DE TYPE AGRO-ARTISANAL 15
LA TYRANNIE DES CONTRAINTES NATURELLES 15 1 Les conditions naturelles déterminent les possibilités
de la production agricole 15
Trois principaux types de mise en valeur 15
La mosaïque des terroirs 21
"L'ordre éternel des champs" 24
2 Artisanat, énergie et voies de communication
dépendent également des conditions naturelles 30 La production agricole conditionne la production artisanale 30
Une énergie elle aussi naturelle 39
La précarité des transports 43
L'INTERDEPENDANCE DES ACTIVITES ECONOMIQUES 51 1 La complémentarité des productions agricole et industrielle. 51
Le lanéfice 51
Le travail de la soie 52
"L'épisode" cotonnier 53
Une poussière de métiers 54
2 L'absence de véritable structure industrielle 54 Capital et travail sont peu concentrés 54 L'utilisation rationnelle de la main-d'ceuvre . . . 62
Chapitre II : LE SYSTEME AGRO-ARTISANAL MODELE UN TYPE BIEN PARTICULIER D'ORGANISATION SPATIALE 67
LA CAMPAGNE PRODUIT, LA VILLE COMMERCIALISE.... 67 1 Le rôle des foires dans l'économie agro-artisanale 67
La diversité des foires 68
Quelques villes jouent un rôle complémentaire 75
2 Le rôle financier des villes 83
Du négoce à la finance 83
De la finance privée aux finances publiques, des finances
publiques à la banque 85
LE SYSTEME AGRO-ARTISANAL CONTRIBUE
A UNE REPARTITION PLUS DIFFUSE DES HOMMES 87
1 Une population dispersée 87
L'essentiel de la population vit à la campagne 87
Une inégale répartition géographique 88
Le semis des villes explique l'inégale répartition géographique 88 2 Une croissance démographique réelle, mais modérée 91 Une croissance qui concerne surtout les villes 91 Le développement des courants migratoires 92 3 Le rôle des villes dans l'organisation démographique
du Bas-Languedoc 93
Mende dans le haut-pays et Lunel dans le bas-pays 93
Le cas de Montpellier 93
L'ORGANISATION SOCIALE DE LA PRODUCTION CONFORTE
LE SYSTEME AGRO-ARTISANAL 96
1 Le rôle des structures communautaires dans l'organisation
de la production agricole 96
L'organisation communautaire du travail rural 96 La résistance des structures agricoles 99 2 L'organisation du travail en milieu urbain 103
Les organisations corporatives 103
Le compagnonnage perpétue l'esprit de corporation . . . 106
DEUXIËME PARTIE :
LE ROLE DE LA REVOLUTION INDUSTRIELLE DANS LA REORGANISATION ECONOMIQUE DE
L'ESPACE LANGUEDOCIEN 113
Chapitre 1 :
LA FORMATION D'UN ESPACE VITICOLE 115
DANS LA PLAINE ET SUR LES BAS-COTEAUX, DECLIN DE
L'ECONOMIE TRADITIONNELLE 115
1 La crise des activités anciennes 115
Fin des grandes activités marchandes 115
Les villes du bas-pays abandonnent leurs activités traditionnels . 117
Les progrès de la vigne 120
2 L'ouverture du marché du vin 121
La mise en place du réseau ferré 121
L'ouverture du marché du vin 123
3 L'industrialisation du vignoble 126
Le phylloxet-a 126
La viticulture industrielle 127
LA FORMATION D'UNE ENTITE VITICOLE 131
1 La vigne crée son espace économique 131
De la ville marchande à la ville viticole 131 La campagne dans les murs de la ville 132 La conjoncture économique, reflet de la conjoncture viticole 134 2 La vigne crée son espace socio-politique 136
La société viticole 136
Crise de surproduction et mise en place d'une "conscience viticole" 138 La deuxième crise de mévente et le perfectionnement
du système viticole 140
Chapitre II :
LA MARGINALISATION DU LANGUEDOC NON VITICOLE 145 LA RUPTURE DE L'EQUILIBRE AGRO-ARTISANAL . . . 145
1 La crise artisanale 145
La disparition du lanéfice 145
La destruction du système séricicole . . . 151
2 Le repli agricole 154
La oise du châtaignier 154
Dans le haut-pays recul des troupeaux et réorientation
de l'élevage 155
Recul de l'espace cultivé 158
Les gains de la forêt 160
L'EXODE 162
1 Les migrations temporaires 162
Les conditions de l'exode 162
Les migrations temporaires 164
2 Les départs définitifs : exemple de la Lozère 166 Les phases de départ et le lieu de destination des émigrants 168
La profession des émigrés 169
Le genre de vie des émigrés 170
3 Conséquences de l'exode sur l'organisation de
l'espace régional 172
La limite de l'influence méridionale 172
Naissance d'aires de dépeuplement 174
LES ILOTS DE RESISTANCE 175
1 Dans la vallée de l'Aude et la zone de Ganges-le Vigan,
une phase de renouveau 175
La chapellerie de la haute vallée de i''Aude 175
La bonneterie de Ganges-le Vigan 178
2 Le développement des autres bassins industriels 179 La phase d'expansion charbonnière et métallurgique . . . 181 Conséquences sur l'organisation locale 184
La phase de crise 185
Industries isolées : le cas de St-Chély-d'Apcher 186
CONCLUSION 189
TABLE DES ILLUSTRATIONS 193
TABLE DES CARTES . . . 194