Albert, Henri et les autres
Déboulonner les statues des grands hommes est un sport toujours stimulant.
Aussi n’est-il guère surprenant qu’en cette année du centenaire des découvertes d’Einstein, ait fleuri toute une industrie éditoriale visant à les déprécier1. Après tout, quoi de plus naturel que de relativiser ses apports ? Hélas, ces tentatives oscillent entre naïveté et mesquinerie. Qu’Einstein n’ait pas créé ex nihilo une nouvelle conception de l’espace-temps et que son travail vienne couronner un long effort collectif, seuls peuvent s’en étonner ceux qui sont restés victimes du mythe du génie solitaire. La communauté des physiciens, malgré sa médiocre connaissance de son propre passé, a depuis longtemps adopté la terminologie des “transformations de Lorentz”, du “groupe de Poincaré”, etc., pour désigner des notions théoriques essentielles qui forment l’ossature de la relativité einsteinienne, rendant ainsi hommage à ses prédécesseurs. Mais certains ne se contentent pas d’enfoncer cette porte ouverte et, reprenant un anti-mythe déjà ancien2, vont jusqu’à accuser Einstein d’avoir purement et simplement plagié les découvertes de Poincaré, qui serait le véritable inventeur de la relativité. On sait bien d’ailleurs que les œuvres de Racine sont en fait dues à Corneille, et celles de Shakespeare à Marlowe ou à un inconnu (qui s’appelait aussi Shakespeare)… Et comme il serait agréable que la physique moderne de l’espace-temps ait été fondée par un grand savant bien de chez nous, polytechnicien de surcroît, et non par un blanc-bec judéo-germanique. L’ennui est que Poincaré, malgré un évident malaise par rapport à Einstein, n’a jamais revendiqué cette priorité — et pour cause : la contribution majeure d’Einstein n’a pas consisté en l’élaboration d’un formalisme déjà largement connu, mais en une transformation radicale de sa signification physique, en particulier par l’élimination de l’éther, auquel Poincaré n’a jamais renoncé3. À la vérité, les rôles respectifs d’Einstein, de Poincaré et des autres ont déjà été largement traités par les historiens sérieux4.
Une brillante imagination judéo-orientale
Il est sans doute plus cohérent et plus honnête, si l’on veut s’en prendre à Einstein, de réfuter en bloc la théorie de la relativité. Nobel contre Nobel, c’est dans ce combat donquichottesque que s’est lancé une de nos gloires
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intellectuelles5 ; il n’est pas physicien, certes, mais polytechnicien (tiens…) et donc compétent par hypothèse. Sans doute sera-t-il conforté, en tant qu’économiste, par ce jugement déjà ancien d’un autre adversaire de la relativité : « M. Einstein nous fait souvent penser, dans l’élaboration de ses idées et intuitions, à Karl Marx, avec qui il a encore de commun la brillante imagination judéo-orientale. Cependant, si les travailleurs scientifiques de l’Occident possèdent moins que leurs collègues de l’Europe centrale ou orientale les dons de l’imagination, (…) ils ne sauraient rester indifférents au spectacle de la
“pensée déductrice” (…) menaçant de prendre le dessus jusqu’au point d’ébranler la confiance en tout travail scientifique. »6 Dans cette foulée, on ne s’étonnera pas de constater le rôle actif joué dans la propagande anti- einsteinienne d’aujourd’hui par une officine d’extrême droite, le club de l’Horloge
— une horloge qui retarde considérablement.
Jean-Marc Lévy-Leblond
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1 J.-P. Auffray, Einstein et Poincaré sur les traces de la relativité, Le Pommier, 1999 (nlle éd. ss presse) ; Ch. J. Bjerknes, Albert Einstein, The Incorrigible Plagiarist, XTX Inc., 2002 ; J. Hladik, Comment le jeune et ambitieux Einstein s’est approprié la relativité restreinte de Poincaré, Ellipses, 2004 ; J. Leveugle, La relativité, Poincaré et Einstein, Planck et Hilbert, L’Harmattan, 2004.
2 Voir par exemple E. Whittaker, A History of the Theories of Aether and Electrcity (1910), Nelson, 1951.
3 G. Granek, “Poincaré’s Ether”, Apeiron, n° 8 (janvier 2001).
4 G. Holton, Thematic Origins of Scientific Thought: Kepler to Einstein, Harvard U. Press, 1973 [trad. fr. : L’imagination scientifique, Gallimard, 1981] ; Arthur I. Miller, Albert Einstein ‘s Special History of Relativity, Emergence (1905) and Early Interpretation (1905-1911), Addison-Wesley, 1981.
5 M. Allais, L’effondrement de la théorie de la relativité, Clément Juglar, 2004.
6 Ch. Cornelissen, Les hallucinations des einsteiniens, ou les erreurs de méthode chez les physiciens mathématiciens, Librairie scientifique Albert Blanchard, 1923.