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La mort de Clara. Les contes d hiver

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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La mort de Clara

Les contes d’hiver

Arsinoë 2017

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Chapitre 1

Ce jeudi 16 novembre, on fête le Beaujolais nouveau. Agathe avait proposé de profiter de l’occasion pour se faire une petite dégustation entre copains et copines. Le lieu choisi serait chez Clara, sa collègue et meilleure amie, professeur de français. Agathe fournirait les victuailles. Elles avaient invité Mathieu, le prof de maths et David, prof d’histoire, les

personnes avec lesquelles elles s’entendaient bien et avec qui elles avaient coutume de passer des petites soirées sympas.

En fin d’après-midi, Mathieu avait décliné l’invitation, prétextant un énorme boulot de préparation de cours et David qui s’était pris un mal de tête carabiné, préférait rentrer chez lui et aller se coucher, une grippe en perspective ? Agathe en avait informé Clara par SMS, qui, avec son optimisme habituel, avait répondu qu’elles pouvaient bien boire une bouteille à elles deux, au besoin, Agathe dormirait chez elle.

Sur le coup des 19h, Agathe, les bras chargés de saucisson, camembert, baguette de pain et bouteille de Beaujolais nouveau, se présente à la porte de l’appartement de Clara. Elle sonne en tenant une partie des paquets avec le genou. Pas de réponse. Elle sonne une deuxième fois, toujours pas de réponse. Elle agite la poignée de la porte : c’est ouvert. Elle entre. Grand silence. Elle passe par la cuisine pour y déposer les victuailles, puis elle s’avance vers le salon. Elle aperçoit Clara affalée sur un fauteuil. Elle dort.

- Eh bien ma belle, tu t’es déjà endormie, on n’a même pas encore picolé !

Agathe parle exprès très fort pour réveiller son amie, mais rien n’y fait. Alors elle va la secouer. Sa tête bascule sur le côté. Son visage est très pâle. Agathe comprend qu’il se passe quelque chose de grave. Son cœur bat à 100 à l’heure, une bouffée de panique s’empare d’elle. Par contre, Clara, elle, n’a plus de pouls, elle semble morte. Il faut faire quelque chose… Appeler les pompiers...Oui c’est ça. Agathe est paniquée.

- Allo, venez vite, mon amie est inanimée…C’est au 4 rue Victor Hugo, premier étage, je vous attends…Où ? Comment où ?

- Vous êtes au PC d’Auxerre là, il faut préciser le village.

- A Charny, bien sûr ! Agathe est énervée, elle croyait tomber sur les pompiers du village.

L’attente des secours lui paraît interminable. Agathe, anxieuse, fait les cent pas. Elle aperçoit un verre brisé sur le sol à côté du fauteuil dans lequel gît Clara. Un liquide, un peu rosé s’est répandu. Il semble lui avoir échappé des mains. Elle a bu quelque chose et elle s’est empoisonnée peut-être ?

Son ordinateur est encore allumé. Des livres sont ouverts et des copies en cours de

correction sont étalées sur le bureau. Agathe est attirée par une phrase écrite en plein milieu de l’écran : « J’en est mard de la vie, je vous dit Adieu Clara »

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- Clara s’est suicidée ! Pas possible ! Mais pourquoi a-t-elle fait une chose pareille ! Pourquoi autant de fautes dans son message d’adieu ? Elle qui est professeur de français ? Ce n’est pas Clara qui a pu écrire ce texte ! Agathe est en train de réfléchir, lorsqu’elle entend du vacarme dans les escaliers : Pompiers, médecin, gendarmes arrivent en force.

- C’est ici… C’est mon amie, je crois qu’elle est morte !

En un clin d’œil les meubles sont poussés, Clara est allongée par terre, elle est déshabillée.

Mais c’est sur une poupée de chiffon que les pompiers et le médecin s’acharnent en pratiquant un massage cardiaque, en vain.

La scène est d’une grande violence et difficile à supporter pour Agathe qui s’est réfugiée dans un coin du salon. Il faudrait un miracle pour que Clara revienne à la vie. Puis tout à coup, plus rien, le silence.

- Votre amie est décédée, il n’y a plus rien à faire… Surdose de somnifères ! Je vais rédiger le certificat de décès. Déclare assez sèchement le médecin qui semble pressé de liquider l’affaire afin de rentrer chez lui au plus vite. Il est déjà 21 h. Les gendarmes questionnent Agathe. Elle leur montre le verre cassé, le message sur l’ordinateur et les plaquettes de Tranxene vides sur la table du salon, le médecin les avait certainement remarquées.

Un gendarme sort un calepin, un stylo et demande l’identité complète de Clara. Il faudrait trouver ses papiers. Agathe fouille dans le placard de l’entrée, trouve le sac à main et dans le bric-à-brac déniche le porte-monnaie, sort les papiers de Clara. Elle remarque qu’il n’y a plus de carte bancaire, ni d’argent liquide. Elle tend la carte d’identité au gendarme qui note : Clara Consigny, née le 5 mars 1982 à Chaumont Haute- Marne.

- De la famille ?

- Je sais qu’elle a une grand-mère à Nogent-en-Bassigny où elle va souvent. Sinon, je ne sais pas !

- Avez-vous remarqué des signes de dépression chez cette personne ces temps-ci ?

- Oh, non ! Au contraire, elle est toujours la première à rire de tout. (Agathe n’arrive pas à parler de Clara au passé).

- Oui, mais vous savez si cette femme avait l’habitude de prendre des somnifères ? elle devait en prendre, prescrits par un médecin, car ceux-ci ne sont délivrés que sur ordonnance ! Dit-il en désignant les plaquettes.

- Je ne l’ai jamais vu prendre quelque chose pour dormir, ni aucun autre médicament d’ailleurs ! Pourtant on est allé plusieurs fois en vacances ensemble !

- C’est simple, c’est un suicide clair et net… Cherchez et vous allez trouver l’ordonnance…

A coup sûr ! C’est typiquement le suicide de femme, les somnifères ! Le médecin va délivrer le certificat de décès. Les pompiers vont déposer le corps à la morgue… Elle a de la famille à prévenir ?

- Je vous l’ai dit, je ne lui connais qu’une grand-mère à Nogent- en-Bassigny, c’est elle qui l’a élevée… Je crois qu’elle n’a plus de parents !

- On vous laisse faire le nécessaire.

Les gendarmes allaient quitter les lieux, mais Agathe les retient :

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- Oui, mais Il y a quelque chose de pas normal : les fautes dans le message sur l’ordinateur.

Elle est prof de français…Et puis, elle avait commencé à corriger ses copies… Ca l’aurait pris d’un coup, comme cela ?

- Oh, vous savez, quand on est désespéré, on peut faire n’importe quoi n’importe quand ! Comme quoi on croit bien connaître ses amis… même très proches ! Et puis…

- Vous passerez demain à la gendarmerie pour le procès-verbal ! Bonsoir Mademoiselle ! Ce « Bonsoir » n’est vraiment pas approprié ! Imbécile ! Pense Agathe.

Pendant ce temps, les pompiers fermaient le zip d’un grand sac de plastique noir. Ils le descendirent sur un brancard et tout ce monde quitta les lieux laissant le désordre et un grand silence derrière lui.

C’est à ce moment qu’Agathe prend pleinement conscience que son amie est morte, que c’est fini, qu’elle n’entendra plus jamais ses éclats de rire. Elle fond en larmes, s’effondre sur le sol, une énorme boule au ventre. Elle est anéantie.

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Chapitre 2

Des pas dans l’escalier. Un homme jeune, obèse au visage porcin et une femme brune, la soixantaine, l’air revêche, surgissent dans le salon.

- Qui êtes-vous ? S’étonne Agathe.

- Les propriétaires de l’appartement. Que se passe-t-il ici ? On a vu les pompiers, les gendarmes et tout un bazar…

- Votre locataire est morte…Elle s’est suicidée… Ils l’ont emmenée à la morgue. Agathe se remet à pleurer, elle n’arrive pas à étouffer ses sanglots.

- Ah, d’accord… Qui va payer le loyer qu’elle a en retard maintenant ! Déclare le jeune homme qui doit être le fils de la propriétaire.

- Déjà, on n’aura pas besoin de l’expulser comme on avait dit l’autre jour. On va pouvoir récupérer l’appartement pour ta sœur.

La femme avait l’air tout à fait antipathique et aucunement bouleversée par la mort tragique de sa locataire.

- Je…Je ne sais pas… Ce n’est pas le moment de parler de ça ! Partez !

- En tout cas, il va falloir débarrasser cela au plus tôt ! Lance la propriétaire en sortant.

Une fois de nouveau seule, Agathe se dit qu’il va falloir s’armer de courage et prévenir la grand-mère de Clara. Quelle tâche difficile !

Il faut trouver le téléphone de Clara et chercher dans les contacts le numéro de la grand- mère. Agathe cherche partout : dans le sac à main, dans la chambre, dans la cuisine.

Finalement, elle le déniche sous le tas de copies sur le bureau. Oui, mais il faut le code.

Agathe se creuse la tête. Elle va essayer la date de naissance : 5382.. Et puis, Chaumont, c’est quel numéro de département ? 52, c’est ça : 538252 et, par chance, le téléphone se débloque.

Agathe fait défiler les contacts jusqu’à une certaine « Mamy Irène » au 0325318013. Elle appelle.

- Allo, Madame, je suis bien chez la grand-mère de Clara Consigny ? - Oui, oui !

- Je suis Agathe, une amie de Clara…J’ai…Euh…Une mauvaise nouvelle…Clara est morte !

- Comment, qu’est-ce que vous dites ? - Clara est morte, elle s’est suicidée !

- Mais ce n’est pas possible ! Pas possible ! Pas possible !

La grand-mère répète ces mots comme pour se persuader qu’elle fait un cauchemar.

Un grand silence se fait, puis un bruit de sanglots.

- C’est arrivé quand ?

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- Ce soir, avant 19 h, je crois… Elle est à la morgue du village ! Voulez-vous que je vous aide pour les obsèques ?

- Il faut que je prévienne sa sœur… Et puis son frère… Cela ne va pas être facile. Sa sœur lui en voulait tellement depuis la mort de ma fille et de mon gendre…Son frère, handicapé mental est dans une institution… Comment va-t-il réagir… Il l’aimait bien je crois… Il risque de faire une crise !

- Ah, Clara a un frère et une sœur !

- Sonia a beaucoup de rancœur envers sa sœur, elle la tient responsable de la mort de leurs parents… Et en plus avec cette histoire d’héritage… Et puis, la pension de Michel ! - Si vous voulez, je peux venir vous voir ce week-end, on parlera, on verra comment je

peux vous aider !

- C’est affreux ! Comment a-t-elle pu faire une chose, pareille ? Elle est venue la semaine dernière… Elle était si gentille… Elle ne m’a pas dit qu’elle avait des problèmes. Si seulement, elle m’en avait parlé !

Agathe entend des sanglots dans le téléphone.

- Quelle est votre adresse exacte s’il vous plait madame ?

- Rue des colombiers… La première maison quand on vient du centre.

- Je peux être chez vous samedi vers midi ! - Oui !

« Mamy Irène » a raccroché. Pauvre femme, quelle nuit horrible va-t-elle passer !

Agathe reste figée un long moment, elle pense à la malheureuse grand-mère. Puis soudain, elle se dit qu’elle doit prévenir, Mathieu et David, les bons copains. Cette fois, elle fouille dans sa poche, sort son propre téléphone et appelle Mathieu. Après plusieurs sonneries, une voix endormie répond :

- Allo, qu’est-ce que c’est ?

- C’est moi, Agathe, tu étais couché ? - Euh, oui…

- Clara est morte ! - Hein, quoi ?

- Je te dis que Clara est morte… Elle s’est suicidée !

- Pas possible, tu dis n’importe quoi ! Je l’ai vu chez elle cet après-midi ! - Ben, justement, est-ce qu’elle avait l’air déprimée ?

- Ben non, mais énervée, oui… On s’est disputé… Elle voulait que je lui apporte des appréciations sur chaque élève de 4ème2 pour préparer son conseil de classe. Elle a dit que cela faisait 8 jours qu’elle me l’avait demandé, que cela traînait toujours quand elle me demandait quelque chose… En plus, elle m’a dit que ce que j’avais fait c’était de la m…Que je n’étais rien qu’un gros fainéant, que je n’avais pas de conscience

professionnelle… Alors je suis parti en claquant la porte… C’est pour cela en vérité que j’ai refusé d’aller à la soirée Beaujolais… Elle m’a humilié, mais maintenant, je crois qu’elle devait avoir des problèmes… Jamais, elle ne m’a parlé comme ça ! Maintenant, elle est morte !

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- Ne culpabilise pas… On est peut-être tous passé à côté de quelque chose… On n’a rien vu ! Maintenant, je vais appeler David.

Agathe est perplexe. Pourquoi cette dispute ? Elle qui pensait qu’il y avait plus que de la camaraderie entre Clara et Mathieu… Une histoire d’amour. En tous cas, Mathieu est le dernier à avoir vu Clara vivante !

- Allo, David ! - Oui !

- C’est moi Agathe, je te réveille ?

- Ah ! Tu es casse-pieds, je commençais tout juste à m’endormir ! David, de mauvais poils, répond avec une voix d’outre-tombe.

- Ecoute… Clara est morte !

- Bon, les blagues de mauvais goût à cette heure-ci, ça va ! Je retourne me coucher et à demain.

- Non, c’est grave, Clara est morte… Elle s’est suicidée ! Agathe insiste, des sanglots dans la voix.

- Oh…Oh… Pas possible… Pas elle… Je ne comprends pas.

Là, un grand silence. David a reçu un coup de massue.

- C’est arrivé quand ?

- Je l’ai trouvée à 19h…Quand je suis arrivée avec mon Beaujolais nouveau… J’ai cru qu’elle dormait, mais elle était morte. Surdose de somnifères. Des plaquettes vides de Tranxène trainaient sur la table du salon. Ils l’ont mise à la morgue…J’ai prévenu sa grand-mère, je vais la voir ce week-end. Je vais l’aider pour les obsèques.

- Tu l’as dit à Mathieu ? Il est allé chez elle hier après-midi et quand il est revenu, il était tout chose !

- Oui, il m’a dit qu’ils se sont disputés.

- Ah, pourtant ils avaient l’air bien ensemble !

- Demain il faudra que j’aille raconter cela à la direction et aux collègues !

Agathe se demande ce qu’elle va faire maintenant : Rentrer chez elle, mais elle ne dormira pas, ou bien faire du rangement dans l’appartement qui semble avoir subi le passage d’un troupeau d’éléphants.

Elle s’assoit au bureau, face à l’ordinateur et réfléchit. Y aurait-il un moyen de savoir quel est l’auteur du mot sur l’écran car pour elle, il est impossible que ce soit Clara. Elle

commence par imprimer le texte. Puis, elle décide d’aller faire un tour dans les Emails de

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Clara. Ces derniers jours, elle a beaucoup correspondu avec Mathieu, mais toujours à propos du boulot. Jamais de mots tendres. Rien

Puis vient un mail d’un certain Steeve. « Ma chérie, je ne peux pas me passer de toi, je veux te revoir. Tu ne peux pas me laisser tomber comme ça. Je t’aime » Clara n’avait pas émis de réponse.

Encore un mail de ce Steeve : « je viens te voir, j’ai un besoin urgent de ce que tu sais.

Réponds-moi. »

Agathe cherche la date et l’heure de ce mail : jeudi 16 novembre à 14h. Mais qui est ce Steeve ? Agathe réfléchit. Ah, mais oui, c’est ce garçon que Clara avait rencontré à la

bibliothèque. Il disait être étudiant en philo. C’était le rêve. Il l’avait emmenée en Italie. C’est pour cela que Clara n’avait pas accompagné Agathe en Bretagne.

En réalité, il n’était qu’un jeune drogué qui avait trouvé en Clara la poule aux Œufs d’or.

Elle était tombée sous son charme et pour lui, elle avait fait chauffer sa carte bleue. C’est quand elle s’était aperçue qu’elle n’avait plus de quoi payer son loyer, qu’elle avait décidé de rompre, à contrecœur, car elle était amoureuse. C’est vrai qu’il était beau. Donc peut-être était-il venu cet après-midi, pour récupérer ce dont il avait un besoin urgent.

Elle ne doit pas éteindre l’ordinateur car elle ne connait pas le mot de passe. A moins que…

ce ne soit le nom de la chatte de Clara.

- LA CHATTE ! S’écrie d’un coup Agathe, où est-elle ? Agathe va voir dans la salle de bain où elle a sa litière. Pas de chatte. Elle finit par la découvrir, prostrée entre la machine à laver et le mur.

- Mirza, viens ma belle, n’ai pas peur !

Agathe la tire de là, la prend dans ses bras, elle tremble.

- Je crois que j’ai hérité d’une chatte, moi qui ne voulais pas d’animaux ! Dommage qu’elle ne parle pas, elle aurait pu me dire qui est venu cet après-midi.

Agathe dépose délicatement la petite chatte sur le plaid qui recouvre le canapé et la caresse longuement. L’animal reprend confiance. Puis elle retourne s’installer au bureau. Elle jette un œil dans la poubelle où gisent des bouts de papier déchirés. Elle les retire, les défroissent et essaie de reconstituer une feuille. C’est une ordonnance d’un médecin de Chaumont qui prescrit du Subitex à Clara. En réalité Agathe arrive à reconstituer trois ordonnances identiques. Des photocopies sans doute avec la date laissée en blanc. Clara aura peut-être voulu les détruire. Agathe cherche sur internet ce que peut bien être ce Subitex. Elle trouve que c’est de la Buprénorphine, traitement de substitution aux drogues dures. Clara, droguée ? Impossible !

C’est peut-être cela qu’est venu chercher ce Steeve, et Clara aura refusé de continuer à falsifier des ordonnances au profit de ce garçon ! On ferait n’importe quoi par amour, se dit Agathe. Clara s’était mise dans de sales draps. Peut-être voulait-elle arrêter. Il y aurait eu une dispute entre Clara et Steeve ?

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Mais il n’y a pas que cela dans la corbeille. Un autre papier est froissé. Agathe le lisse de la main : « Ministère de la Justice. Sujet : tutelle de monsieur Michel Consigny. Nous vous informons que la tutelle de Monsieur Michel Consigny jusqu’à présent confiée à Madame Irène Raguet, sa grand-mère maternelle sera désormais confiée à Madame Sonia Consigny épouse Lepetit avec l’accord des autres membres de la famille. Bon pour accord. Madame Clara Consigny. Signature : »

Clara n’a pas signé. Elle a froissé la lettre et l’a jetée à la poubelle. On sent la rage. Clara devait avoir un gros problème avec sa sœur !

Mais il est déjà plus de 11h. Agathe décide de tout laisser comme cela. Elle va prendre Mirza. Fermer l’appartement à clef et rentrer chez. Elle trouve la cage à chat dans le bas du placard de l’entrée. Dans la cuisine, il reste quelques boites de pâtée. Elle fourre chat, boites, sac de litière dans la cage, prend le bac, dépose tout cela sur le palier. Les clés sont pendues à côté de la porte d’entrée, le porte-clés représente la tour de Pise, certainement un souvenir de son voyage en Italie cet été. Agathe ferme la porte à double tour et rentre chez elle avec sa nouvelle compagne.

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Chapitre 3

Vendredi 17 novembre, 6h30. Le réveil sonne. Agathe allonge un bras pour éteindre la sonnerie. Sa main rencontre quelque chose de poilu. Ah, oui c’est la chatte qui s’est

pelotonnée contre elle. D’un coup, tout lui revient des évènements de la veille. Elle voudrait que ce ne soit qu’un cauchemar, mais la seule présence de Mirza la rappelle à la triste réalité.

Clara est morte.

Elle arrive au collège prise d’une angoisse terrible. Il va falloir annoncer la nouvelle.

C’est tout d’abord au Principal qu’elle va parler. Il est stupéfait.

- Mademoiselle Consigny…Suicidée… C’est impossible, pas elle…Toujours tellement enjouée !

Après un silence, le Principal propose à Agathe de l’accompagner en salle des profs pour annoncer la triste nouvelle aux collègues.

- Un drame vient de se produire : nous venons de perdre Mademoiselle Consigny, votre collègue professeur de français. Elle s’est suicidée.

Après un moment de stupeur, certains se mettent à pleurer, d’autres blêmissent, Mathieu quitte brusquement la salle.

Puis le pragmatisme du Principal reprend le dessus :

- Qui serait volontaire pour assurer les cours de mademoiselle Consigny en attendant un éventuel remplaçant ? En heures supplémentaires bien sûr !

Mais personne ne répond, tout le monde est sous le choc.

- Vous y réfléchirez ! Dit le Principal en sortant.

La sonnerie retentit. En silence, chacun part faire ses cours. Agathe va voir où est Mathieu.

Elle le trouve dehors, adossé au mur, la tête dans les mains. Il pleure.

- Rentre chez, toi. Tu ne peux pas te présenter devant les élèves comme ça. J’expliquerai au Principal.

- Je me sens…Coupable…la dernière fois qu’on s’est vu… On s’est disputé ! Ah, et puis laisse-moi, fiche-moi la paix !

A la récré, c’est l’effervescence. Chacun cherche à qui revient la faute : Clara aurait-elle confié ses difficultés, ses problèmes à un collègue qui ne l’aurait pas écoutée. Tous se demandent s’ils ne seraient pas passés à côté d’une sorte d’appel au secours incompris.

Le président de l’amicale propose de faire une belle gerbe pour l’enterrement et demande à Agathe si le jour et l’heure des obsèques sont fixés.

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- Attend un peu, c’est arrivé hier soir, je dois voir ça avec sa grand-mère ! maintenant, je suis convoquée à la gendarmerie, pour le procès-verbal.

Agathe sonne à la gendarmerie, un militaire vient lui ouvrir le portillon.

- Je suis Agathe Cordier, on m’a demandé de passer ce matin.

- Ah, oui c’est pour le décès de madame Consigny. Entrez.

Le gendarme l’installe dans un bureau et lui demande de patienter. Le cadre, l’ambiance lui donne l’impression d’être en garde à vue. Au bout d’un certain temps un gendarme entre, des papiers à la main, s’installe de l’autre côté du bureau derrière un ordinateur. Il ne dit rien. Les yeux rivés sur l’écran, il active nerveusement la souris.

- Ah, voilà ! Clara Consigny, professeur de lettres modernes, née le 5 mars 1982 à

Chaumont domiciliée au 4 rue Victor hugo à Charny a été trouvée sans vie à son domicile vers 19h par…

Le gendarme fixe Agathe et attend.

- Ah, oui, euh … Agathe Cordier professeur d’histoire, je suis née le 20 février 1980 à Sens.

- Bien ! Après l’intervention des secours, le médecin de garde, Docteur Pierre Fauvel a constaté le décès, suicide dû à une surdose de somnifères et a délivré le certificat de décès.

Fait à Charny, le 17 novembre 2017. Signature du témoin :

Le gendarme arrête sa lecture, et envoie son texte sur une imprimante qui se trouve dans la pièce à côté. Un jeune militaire (gendarme stagiaire sans doute) arrive et donne la feuille de papier à son chef.

- Y a un, problème, chef, le bas s’est pas imprimé ! - Ah, oui, je vais revoir les marges !

Le chef, le cou tendu, les yeux rivés sur l’ordinateur, fronçant les sourcils, tirant presque la langue, actionne fébrilement la souris.

- Voilà c’est parti ! Le stagiaire revient.

Ça fait toujours pareil chef, y a pas la dernière ligne !

- Ah, c’est pénible l’informatique, on l’écrira à la main et puis c’est tout ! Madame, veuillez signer là.

Agathe s’exécute.

- Mais quand même je voulais vous dire que je ne crois pas au suicide de mon amie. Ce mot sur l’ordinateur, plein de fautes, ça ne lui ressemble pas. J’ai le sentiment qu’on l’a

aidée… On ne pourrait pas faire une enquête ?

- Ecoutez, le médecin l’a examiné, il en a conclu que le décès était dû à une surdose volontaire de somnifères. Point final

- Pourtant…

- Allez, au revoir Madame, merci d’être passée. Je vous raccompagne.

Agathe sent monter la colère en elle, face à ce mur d’incompréhension.

Cette journée a été particulièrement difficile à assurer. Agathe va rentrer chez elle, nourrir la chatte et rappeler Mamy Irène pour savoir si elle doit apporter des affaires de Clara.

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Mirza est bien installée, en rond en plein milieu du lit d’Agathe. On dirait le porte-pyjama en peluche qui trônait sur son lit quand elle était petite. La chatte ronronne. Elle dort. Agathe sort de la chambre le plus discrètement possible pour ne pas la réveiller.

Elle retourne chez Clara. Elle appelle Mamy Irène. Le téléphone sonne dans le vide. Elle rappelle, enfin quelqu’un décroche. Une voix très faible répond :

- Allo !

- C’est Agathe, l’ami de Clara !

Silence, puis des reniflements. Mamy Irène pleure.

- Je voulais vous demander si je dois apporter des affaires, des papiers de Clara demain ? - Ah, oui…La pauvre Clara ! J’ai vu les pompes funèbres, c’est ROC-ECLERC, ils m’ont

dit qu’ils s’occupaient de tout…Ils la ramènent à Nogent. On la met dans le caveau de ses parents. Ils m’ont fait une liste des papiers à fournir. Attendez, je vais la chercher.

Agathe prend une feuille de papier blanc et le stylo rouge qui avait servi à Clara pour corriger les copies.

- Alors ! « certificat de décès, permis d’inhumer, livret de famille (c’est moi qui l’ai), ses papiers d’identité… Si elle avait une assurance obsèques… » Ah, et puis il faudrait des habits pour l’enterrer… Choisissez les plus beaux…Vous devez savoir, vous, ceux qu’elle aimait bien ! Et puis vous n’avez qu’à me rapporter tous les papiers que vous trouverez, banque etc.

- Très bien, comptez sur moi, Irène. Si vous voyez autre chose, n’hésitez pas à m’appeler.

Je vous donne mon numéro : 0609724036. Mais sa soeur Sonia va vous aider à organiser les obsèques ?

- Quand je lui ai appris le décès de Clara, elle était à peine émue et quand je lui ai dit qu’elle serait ensevelie dans le caveau de leurs parents, elle s’est mise en colère, elle a dit que c’était indigne et elle a raccroché. Peu importe, moi je tiens à ce qu’elle soit avec ses parents.

- C’est fou cette haine !

- Demain, je vous raconterai pourquoi, elle est comme ça ! - Je vais vous quitter Irène, je prépare tout et on se voit demain.

Agathe, pensive, regarde le petit tas de vêtements, derniers vestiges de Clara : son jean, son éternel petit pull bleu à rayures, ses sous-vêtements, les derniers qu’elle portait… Ils l’ont emmenée, nue comme un ver. Agathe remarque quelques taches de sang sur la manche du pull. Peut-être s’était-elle coupée avec le verre brisé ? C’est étrange, personne n’a dit qu’elle était blessée quelque part ?

Agathe allait mettre tout cela à la poubelle, puis elle se ravise. Pas tout de suite, c’est trop tôt.

Munie, de la feuille de papier sur laquelle elle a noté ce qu’elle devait apporter à Irène, elle commence à ouvrir les tiroirs du bureau. L’un d’eux contient des dossiers suspendus, bien étiquetés : Santé, banque, assurance, loyer, voiture. Agathe est étonnée de voir un tel rangement, elle pensait Clara beaucoup plus bohème.

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Agathe ne sait pas quoi prendre en priorité, alors elle décide d’emporter la totalité des documents dans un sac à provision.

Agathe cherche le certificat de décès. Le médecin a bien dû le laisser quelque part. Elle ne trouve pas ce fichu papier. Elle soulève tout ce qu’il y a sur le bureau. Une feuille tombe par terre. Elle la ramasse. Quelque chose est écrite dessus : Des phrases, au crayon, d’une écriture malhabile. « J’est pas une bel vi , y fau que sa s’arête » Cette phrase est barrée, puis en dessous : « Adieu Michel j’est fai des coneris j’en est fini » Celle-là aussi est barrée, puis encore dessous : « J’en est mard de, la vie, je vous dit Adieu Clara ».

- Eh bien voilà ! Ce sont les brouillons de l’inscription sur l’ordinateur. Une chose est sûre, ce n’est pas l’écriture de Clara ! De plus, il est question d’un Michel ! Il me semble qu’Irène m’a donné ce prénom pour son frère handicapé mental…Et si c’était lui qui était venu voir Clara… C’est peu probable, il est en institution je ne sais où, il ne doit pas pouvoir se balader comme ça !

Finalement, le document était tout simplement posé sur la table du salon. Agathe le relit.

C’est affreux, elle n’aurait jamais imaginé avoir un jour entre ses mains un certificat de décès comme ça… Son amie. Elle pense qu’elle va la voir pointer son nez, toute souriante, par la porte de la cuisine :

- Thé ou café ?

Mais non, c’est fini, tout est fini !

Agathe, ensuite va dans la chambre, ouvre en grand la penderie. Un parfum s’en échappe : Elle reconnait Opium, Clara est là, il n’y a pas de doute. Agathe n’ose pas toucher les

vêtements pendus, jamais elle n’était allée aussi loin dans l’intimité de son amie. Lui choisir une tenue pour son dernier voyage, celle qu’elle portera pour l’éternité, est extrêmement douloureux.

- Allez, courage, ma vieille, il faut le faire ! Agathe essaie de surmonter sa peine.

Elle étale 3 robes sur le lit… Des robes d’été, trop décolletées ! Puis elle sort un petit ensemble en flanelle écru, pantalon, petite veste. Elle le portait le jour de la visite du recteur l’an passé, avec un corsage rouge… Un instant, elle revoie Clara ce jour-là qui en faisait des tonnes pour charmer le recteur. Elle sourit… Rouge ! Cela ne va pas aller. Elle opte pour une blouse à fleurs plus discrète… Un foulard, une paire de ballerines. Agathe tire une petite valise du haut de la penderie et y range avec soin les vêtements de Clara.

Un bruit de clés que l’on tourne dans la serrure de la porte d’entrée. Agathe ne bouge plus.

Des pas dans le couloir, puis dans le salon. Agathe s’avance avec précaution se demandant sur qui elle va tomber. Un homme de dos est en train de fouiller dans les papiers disposés sur le bureau.

- Hé, qu’est-ce que vous faites-là ?

Surpris, l’homme sursaute et se retourne… Agathe reconnaît le fils de la propriétaire avec son air si intelligent !

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- Euh ! Je voulais voir si le gaz était bien fermé… Je pensais qu’il n’y avait personne… Et comme on a un double de clés, je suis entré.

- Hum, hum, et pourquoi fouilliez-vous dans les papiers ?

- Non, Non, j’ai simplement déposé le courrier… Il n’y a pas grand-chose, que des réclames pour ainsi dire. Bon, bah, je m’en vais.

Après son départ, Agathe se pose des questions : que cherchait-il ? Quelque chose ayant trait au loyer peut-être ?

Elle recherche le dossier loyer dans le paquet qu’elle avait préparé pour emporter à Nogent.

Des quittances, encore des quittances, puis une lettre manuscrite :

« Mademoiselle Consigny, Cela fait la troisième fois que vous ne payez pas votre loyer au 2 du mois comme il était convenu. Cela ne peut plus durer, vu qu’on est déjà le 15 et que je n’ai toujours rien vu venir. Cette fois je vais m’adresser à qui de droit et vous faire expulser de cet appartement, par la force s’il le faut.

D’autre part, on devra revoir le bail, car je compte reprendre l’appartement pour ma fille prochainement.

Charny, le 15 novembre 2017

La propriétaire, madame Rolande Chaunu »

C’était probablement cette lettre qu’il cherchait, car effectivement, elle menaçait d’une expulsion qui n’avait rien de légale.

Agathe réfléchit : cette madame Chaunu doit bien être du genre à passer ses journées derrière ses rideaux à espionner les gens. Elle va peut-être pouvoir dire qui est venu voir Clara jeudi Après-midi.

Agathe sonne à la porte de la propriétaire qui loge au rez-de-chaussée : c’est le « goret »t qui vient ouvrir.

- Non, non laissez-moi tranquille… Je pensais qu’il n’y avait plus personne tout à l’heure…

- Calmez-vous, je veux juste parler à votre mère.

- C’est pour payer le loyer ? dit une voix provenant du fond de l’appartement.

Madame Chaunu arrive.

- Je voulais juste savoir si vous aviez vu des gens aller chez mademoiselle Consigny jeudi après-midi !

- Et le loyer alors !

- ça, ce n’est pas du tout mon problème, madame !

- Et bien, c’était un vrai défilé chez elle. Des hommes, si il en passait ! et pas toujours bon genre ! on se demande si elle n’avait pas un deuxième métier, si vous voyez ce que je veux dire !

- Ah, ben oui ! s’écrie le porcelet et puis tout bas « la salope ».

- Bon, et bien, merci !

Agathe n’a pas appris grand-chose, si ce n’est une certaine tension entre Clara et ses propriétaires. Elle remonte à l’appartement.

En passant par la cuisine, elle aperçoit les victuailles apportées la veille qui auraient dû être objets de réjouissances et qui, maintenant font grise mine, abandonnées là. Alors Agathe cherche un panier : elle va les emporter à Nogent.

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Chapitre 4

Samedi 18 novembre, 6 h. Le réveil sonne. Prendre un bon petit déjeuner. Une douche.

Préparer quelques affaires personnelles. S’occuper de Mirza. Charger la voiture.

Agathe est affairée. Elle se dépêche, elle voudrait partir tôt. Il faut compter presque 4 h de route. Agathe est tellement occupée qu’elle en a presque oublié le drame qu’elle était en train de vivre. C’est en prenant la petite valise qui contient les effets de Clara qu’elle replonge dans la réalité : Clara est morte. En plein désarroi, elle est obligée de s’assoir quelques instants en sanglotant. Puis elle se ressaisit et continue ses préparatifs. Elle règle le GPS incorporé à son téléphone. La chatte miaule un peu, enfermée dans la cage posée sur la banquette arrière. La route va être longue, elle a emporté l’intégrale de Souchon pour tenir le coup et ne pas trop penser à Clara.

Quelques Foule sentimentale…Allo maman bobo…J’ai dix ans…Le baiser… et d’autres titres qui passent en boucle, plus tard, un petit arrêt, puis de nouveau Souchon dans les oreilles et enfin la voici au centre de Nogent. Elle aperçoit la rue des Colombiers… Celle-ci passe entre des vergers. Puis, soudain apparaît une longère aux volets de bois peints en marron. Aux fenêtres, sont accrochés des rideaux de dentelle blanche, à l’ancienne. Quelques rosiers nains, défraichis en cette saison, encadrent la porte d’entrée. Ce doit être là. Agathe gare sa voiture sur le trottoir ou plutôt sur la banquette enherbée.

Agathe cherche une sonnette, mais n’en trouve pas, alors, elle frappe à la porte.

Personne ne répond. Elle frappe plus fort et là, une vieille femme, les cheveux gris entortillés en chignon lui ouvre.

- Bonjour, je suis Agathe…L’amie de Clara ! - Ah, oui, la pauvre Clara !

La grand- mère se met à pleurer et se jette dans les bras d’Agathe. Puis elle se ressaisit.

- Entrez.

- Je vais décharger la voiture, mais, euh… J’ai aussi la chatte de Clara.

- Elle ne sera pas dépaysée, elle connaît la maison, elle venait avec ma petite fille.

Agathe s’installe. Irène lui a préparé la chambre de Clara. Agathe est mal à l’aise, elle prend la place d’une morte. Cette pièce, imprégnée de l’esprit de Clara, ressemble à une chambre d’enfant. Quelques poupées Barbies et un vieil ours en peluche trônent sur des étagères en compagnie de petits Larousse classiques et de livres de grands philosophes. Mirza est déjà pelotonnée sur un coussin, son coussin, on voit qu’elle a ici ses habitudes.

- Si vous voulez bien venir, le repas est prêt, Agathe… Vous permettez que je vous appelle Agathe.

- Mais oui, bien sûr Irène.

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J’ai fait un gros pot-au-feu. Finalement, Sonia et son mari vont venir manger demain midi.

Elle m’a dit qu’elle voulait mettre les choses au point ! Cet après-midi, nous irons chez ROC- ECLERC avec tous les papiers.

A table, Irène se met à raconter le drame familial :

La famille habitait à l’époque, en banlieue de Chaumont. Les parents travaillaient tous les deux à la Poste. Le père était facteur, la mère au guichet. Ils avaient deux filles et un fils.

L’aînée Sonia, travaillait comme aide-soignante à l’Hôpital de Chaumont, elle était stagiaire au moment des faits, et Clara, de 8 ans sa cadette. Le garçon, tant attendu, Michel, était hélas handicapé mental sévère (il avait manqué d’oxygène à la naissance). Il fut placé en institution.

Un soir d’hiver, Clara avait 10 ans, après le dîner, les parents montèrent se coucher car ils travaillaient tôt le lendemain. Ils avaient recommandé à Clara, de couper la télé, de se brosser les dents, lire quelques pages du Lion de Joseph Kessel dans son lit, éteindre la lampe de chevet puis dormir pas tard. Il fallait être en forme pour l’école.

A la télé, une émission commençait. C’était Star 90, Michel Drucker présentait des

chanteurs de variété à la mode. Captivée, elle se dit qu’elle pourrait bien rester encore un peu.

Elle s’installa dans un fauteuil. Le feu dans la cheminée s’éteignait doucement. Elle commençait à avoir un peu froid, alors, comme elle avait vu faire son père, elle remit une bûche dans l’âtre. Cette fois, elle avait chaud, très chaud. Puis soudain des flammes

envahirent l’âtre, la chaleur devenait insupportable. Paniquée, elle sortit de la maison, courut frapper à la porte des voisins. Quand ceux-ci sortirent, les flammes léchaient déjà la façade de la maison. Ils alertèrent les pompiers. Mais c’était trop tard, ils ne purent que sortir les deux corps calcinés des parents. Clara, prostrée, transie, en état de choc, fut conduite à l’hôpital, ce fut seulement 5 jours après qu’elle fut placée chez sa grand-mère. Le grand-père, Gustave, en voulait beaucoup à Clara. Il ne s’est jamais remis de la mort de sa fille. Il ne parlait plus, feignait d’ignorer la présence de sa petite fille. Il est décédé 6 mois après. Sonia était folle de rage contre sa petite sœur. Sa désobéissance avait coûté la vie à ses parents, probablement à son grand-père aussi.

- Mais moi, j’avais pitié de ma pauvre petite fille, elle portait un terrible poids. Petit à petit elle a repris goût à la vie. A travers elle, ma fille vivait encore. Et puis, j’ai remplacé sa mère.

Irène a les larmes aux yeux. Elle apporte le dessert : une succulente crème renversée.

- Le dessert préféré de Clara !

- Est-ce qu’elle avait complètement repris le dessus ou bien cette douleur enfouie, resurgie d’un coup, l’aurait poussée au suicide ?

- En apparence, elle semblait avoir oublié… peut-être cachait-elle tout cela en affichant une gaité permanente…Fausse gaité ? On ne parlait pas de cela, mais Sonia aura bien du se charger de lui remettre en mémoire le drame. Quelle idiote !

- Et financièrement, comment avez-vous fait ?

- La Poste a beaucoup aidé. En tant qu’orpheline, elle a touché des aides pour la scolarité, pour aller en centre de vacance. J’ai été désignée tutrice de Clara, c’était à moi de gérer tout cela jusqu’à sa majorité. Il y a eu aussi l’assurance de la maison, les livrets de caisse

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d’épargne. Mon gendre avait aussi reçu un héritage de ses parents. Bref, il y avait un peu d’argent. Mais il y avait Michel… Sonia…

Irène, s’arrête, pensive.

- Michel a été placé jeune en institution à Saint Dizier. Ses crises de folie, étaient

impossibles à gérer. Il bénéficiait d’une allocation qui ne couvrait pas tous les frais. Une fois par mois, ma fille lui rendait visite et payait le complément par la même occasion.

Après les évènements, une décision de justice m’a désignée pour gérer la part d’héritage de Clara et de Michel. Sonia, majeure, a reçu la sienne directement. Mais Sonia s’est estimée lésée, la part de Clara était plus grosse que la sienne et d’après elle, Michel avait suffisamment d’allocations sans toucher une part de l’héritage. Et puis s’était-il seulement rendu compte du décès de ses parents, même si on l’avait trainé à l’enterrement. Elle pensait que j’avais manigancé tout cela pour m’enrichir sur son dos. Actuellement, Sonia fait des pieds et des mains pour récupérer la tutelle de Michel, sous prétexte que je suis bien vieille et que je ne suis plus apte à gérer tout cet argent. Michel aimait bien Clara, elle était très douce avec lui, elle arrivait à échanger avec lui, on voyait qu’il était heureux de la voir quand nous allions lui rendre visite.

Irène essuie encore une petite larme.

- Vous savez, j’ai trouvé un papier froissé dans la corbeille de Clara… Elle n’avait pas voulu signer le changement de tutelle. Dit doucement Agathe.

- Ah, les ordures ils ont osé ! Irène semble très en colère.

- Sonia aura envoyé son mari auprès de Clara pour lui faire signer le papier, ce François, c’est un vrai toutou, un lâche, entièrement sous sa coupe. Je vais lui en touché deux mots à la Sonia, demain… Ah mais oui !

- Si je comprends bien, le repas risque d’être animé demain ! Ils habitent loin ?

- Ils ont une petite maison à Montreuil. Je ne suis allée qu’une fois chez eux, c’était pour le baptême de leur garçon, Edouard. Il doit être grand maintenant, il est peut-être au lycée. Je ne le vois jamais. Sonia est aide-soignante au CHU de Montreuil et François, chauffeur- livreur pour une société de parapharmacie à Montreuil aussi. Il livre les officines et les grandes surfaces. Il a un grand secteur, il lui arrive de livrer dans l’Yonne… Je sais qu’il est passé voir Clara quelquefois… Elle me l’a dit… Téléguidé par Sonia ou tout

simplement parce qu’il en pinçait pour elle.

Evidemment elle était jalouse car j’ai dû tout racheter pour Clara, vêtements, matériel scolaire, chaussures et puis aussi des poupées, elle aimait les poupées Barbies, une

peluche pour dormir avec. Tout avait été détruit, brûlé dans la maison, d’ailleurs, elle a été rasée et jamais reconstruite.

- Vous disiez que François allait voir parfois Clara… Vous ne savez pas si il lui a rendu visite le jeudi 16 après-midi ?

- Ah, non ! Mais c’est possible… Peut-être pour l’obliger à signer le papier ? Je ne sais pas.

Elles avaient rendez-vous à 15 h chez ROC-ECLERC. Munies de tous les papiers et de la petite valise, elles sont reçues dans un salon où sont disposés différents modèles de cercueils, les murs sont décorés de crucifix et de gerbes de fleurs artificielles, ça sent la mort. On leur offre un café. Une jeune femme s’installe près d’elles sur une petite table et se met à remplir des papiers.

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- Avez-vous apporté tout ce que je vous avais demandé ?

Irène tend une pochette cartonnée contenant de nombreux documents. La dame les examine, coche des cases sur sa feuille.

- Que choisissez-vous comme cercueil ? Chêne avec poignées en bronze comme celui-ci, ou ce modèle, moins onéreux… Blablabla…

Agathe n’entend plus rien, perdue dans ses pensées. Elle pense à Clara qui va être enfermée là-dedans pour toujours… Et si elle n’était pas vraiment morte… Si elle faisait comme la belle au bois dormant… Si elle se réveillait, comment pourrait-elle sortir de là ?

- Alors pour le caveau c’est une concession perpétuelle ? - Oui, le certificat est juste là dans la chemise… Blablabla

Agathe repart dans ses pensées. Un jour ce sera son tour… Pas possible, elle est claustrophobe… Elle se sent de plus en plus mal à l’aise dans cet endroit, il lui tarde d’en finir.

- Agathe, qu’est-ce que vous en pensez ? - Euh, oui, de quoi ?

- Les fleurs ! Qu’est-ce qu’elle aimait ?

- Je ne sais pas… Des roses, oui des roses, c’est bien des roses.

Agathe répond n’importe quoi car elle n’a pas suivi la conversation. A vrai dire, elle en a assez et n’a qu’une envie : déguerpir au plus vite. Mais elle ne veut pas contrarier Irène, c’est déjà assez difficile comme ça.

Finalement, il fut décidé que le corps de Clara serait ramené mardi et l’enterrement aurait lieu le mercredi à 16h au cimetière de Nogent.

Il est déjà 18h quand les deux femmes rentrent à la maison. Agathe épuisée par cette épreuve va s’allonger, enfin si Mirza accepte de se pousser un peu.

Vers 19h, Irène frappe à la porte de la chambre : - Voulez-vous dîner ?

- Ah, oui ! Dit Agathe en se frottant les yeux.

Autour d’une excellente soupe de légumes maison, un plateau de fromage et des fruits, la conversation va bon train. Enfin, c’est surtout Irène qui parle, elle est angoissée à cause de la visite de Sonia le lendemain. Elle a le pressentiment qu’elle va être compliquée et houleuse.

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Chapitre 5

Dimanche 19 novembre. Une bonne odeur de café et de tartines grillées vient chatouiller les narines d’Agathe. Elle peine à ouvrir un œil, elle a affreusement mal dormi. Ses cauchemars ont été peuplés de morts vivants qui sortaient des tombes et qui venaient la harceler. Clara ensanglantée se trainait par terre et l’appelait au secours. Agathe, impuissante, n’arrivait pas à sauver son amie.

Malgré un mal de tête carabiné, elle repousse la chatte endormie sur ses pieds, se lève et suit la délicieuse odeur de café qui la conduit à la cuisine. Là tout est prêt pour déjeuner. Un mot est placé sur la table : Servez-vous, je suis partie chercher du pain.

Agathe pense que Clara a bien de la chance d’avoir une grand-mère comme cela. Puis tout à coup, elle se rend compte de l’absurdité de ses pensées : Clara est morte. Elle se met à sangloter.

Irène rentre tirant son cabas à roulettes. Des baguettes dépassent du sac.

- Bonjour Clara. J’ai trouvé une bonne brioche aux fruits à la boulangerie, ça ira bien avec la crème pour le dessert. Sonia, m’a appelée tout à l’heure : ils ne seront pas là avant 1 h, il faudra attendre pour se mettre à table… J’ai juste à réchauffer le pot au feu… En entrée, j’ai une boite d’asperges… ça ira bien.

Agathe s’est rendue compte qu’Irène l’avait appelée Clara. La pauvre grand-mère, ma présence lui rappelle trop sa petite fille.

- Oh, Irène, est-ce que vous avez de l’aspirine, j’ai un mal de tête ! Et tout de suite un tube de comprimés et un verre d’eau arrivent sur la table.

La chatte vient en miaulant se frotter contre Agathe : elle a faim.

On frappe à la porte. Irène va ouvrir.

- Bonjour Irène… Je passais devant chez toi pour aller à la boulangerie, alors je me suis arrêtée.

- Tu veux un peu de café ? - Oui, avec plaisir.

C’est une grande femme, la soixantaine passée, cheveux blancs, bien coiffés qui entre dans la cuisine.

- Euh ! Richard t’a vu hier après-midi rentrer chez ROC-ECLERC… Il est arrivé un malheur chez toi ?

- Oh, Angèle… Oh, la la Oui… Une chose épouvantable : Clara, ma petite fille est morte ! - Oh, c’est pas possible… Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ?

- Elle…Elle… (Irène pleure) Elle s’est suicidée.

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- Mais pourquoi ? Elle était toujours si joyeuse… Elle aimait la vie.

- Je…Je ne sais pas.

- Oh, ma pauvre, ma pauvre.

- On l’enterre mercredi.

Angèle avale son café, et, ayant assouvi sa curiosité, elle part en embrassant Irène. Sûr que dans l’heure tout le quartier sera au courant de la mort de Clara.

- Je vous ai sorti une serviette dans la salle de bain… S’il vous manque quoi que ce soit, n’hésitez pas !

- Très bien merci !

Sur l’étagère au-dessus du lavabo : deux verres à dents, avec deux brosses. Agathe a un serrement de cœur, l’un d’entre eux appartient surement à Clara, posé là comme si elle allait venir bientôt. Agathe l’imagine dans sa chemise de nuit rose, décoiffée, se regardant dans la glace :

- Ben ma vieille, t’es pas jolie jolie au réveil ! Agathe entend son rire…

Dans le salon, elle a trouvé un album de photos de famille.

- Est-ce que je peux feuilleter l’album qui est sur la table basse ?

- Ah, oui si vous voulez… Je l’ai ressorti… J’avais besoin de revoir Clara… Mais ça me fait pleurer !

Alors, Agathe s’installe dans le vieux fauteuil à demi défoncé, dont le manque de ressorts est compensé par un coussin au point de croix.

Au début, une famille heureuse est photographiée dans le jardin : la grand-mère, le grand père, la mère probablement, serrant contre elle une fillette et dans ses bras un bébé, Clara peut-être. C’est surement le père le photographe, car il n’est pas présent. On ne voit pas non plus le garçon, peut-être était-il déjà en institution ?

Puis des photos en maillots au bord de la mer, puis en tenue de ski, à la montagne. Clara montre fièrement sa première étoile. Tiens, Clara en communiante. Clara souffle des bougies : 15 ans. Elle est seule, c’est Irène qui fait la photo. Une autre, Clara accroupie près d’un

garçon en fauteuil, ils se regardent en souriant, c’est Michel. Clara allongée sur son lit avec Mirza. Toujours des jolis sourires. Aucune tristesse n’émane de ces différents portraits.

Agathe n’arrive pas à croire que Clara s’est suicidée… Non et non !

Soudain un bruit la sort de ses pensées : c’est la porte d’entrée qui vient de s’ouvrir bruyamment : Sonia et son mari arrivent.

- Bonjour, bonjour…Ah, Mamy, la route a été épouvantable, les gens roulent n’importe comment, queues de poisson par ci, freinage brutal par là…Et François qui n’avance pas.

Au bout d’un moment j’ai pris le volant, sinon on n’était pas encore arrivé.

Puis soudain, Sonia aperçoit Agathe dans le salon.

- Ah, bonjour, c’est vous Alice, la bonne amie de Clara ? - Oui, enfin, je m’appelle AGATHE ! Dit-elle en articulant.

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Sonia lui fait tout de suite mauvaise impression : une brune très sèche, nerveuse, au regard noir, rien à voir avec sa sœur, aux formes plus généreuses. Elle la déteste tout de suite.

- Bonjour, Mademoiselle, moi c’est François ! Dit le mari en lui tendant la main. La cinquantaine grisonnante, légèrement vouté, l’époux de Sonia semble porter le poids de nombreuses années de tyrannie domestique. Mais il a l’air très gentil et très calme.

- Vous voulez prendre l’apéritif ou passer à table tout de suite ? Irène entre à son tour dans le salon.

- Apéritif ! Dit doucement François.

- Comment tu n’y penses pas… Je t’ai dit pas d’alcool si tu conduis… Et puis on n’a pas le temps, il faudra rentrer pas trop tard. On passe à table tout de suite, Mamy.

Irène remporte son plateau avec les verres et la bouteille de Porto qu’elle avait préparé. En passant devant Agathe, elle lui fait un clin d’œil. Effectivement cette Sonia est un

personnage.

Au cours du repas, la conversation tourne autour de l’enterrement de Clara. Le ton monte au sujet du caveau familial.

- Non, Clara ne mérite que la fosse commune…Je te signale que j’en ai payé un bout de ce caveau… On tue ses parents, on a une vie de princesse comme si de rien n’était,

Mademoiselle a des états d’âme, Mademoiselle se suicide et débrouillez-vous !

- Je t’interdis de parler comme ça de ta pauvre sœur. Tu ne sais pas combien elle a souffert, ni combien de temps elle a mis pour reprendre goût à la vie après le drame, ce n’était qu’une enfant.

- Remarque, en même temps, ça fait une personne de moins pour l’héritage ! - De toute façon, il faudra que tu m’aides à payer les obsèques. Et puis tout est déjà

organisé, on est allé hier après-midi à ROC-ECLERC avec Agathe.

- Ah, bon ! tu as fait tout ça dans mon dos et avec une étrangère à la famille ! Bravo, tu n’auras pas un sou.

- L’enterrement aura lieu mercredi à 16h et Clara sera mise dans le CAVEAU… C’est tout prévu.

Pendant tout ce temps, Agathe et François se faisaient tout petit dans leur coin en se gardant bien de prendre part à cette dispute.

A un moment Agathe lance :

- Qui veut du café, je vais faire du café.

Les deux femmes n’ont rien entendu. Agathe fait signe à François de la suivre dans la cuisine.

Là, au calme, Agathe pose la question à François :

- Je sais que vous alliez voir Clara parfois quand vous étiez en livraison dans la région, Irène me l’a dit. Je voudrais savoir si… Euh, si vous êtes passé la voir le jeudi 16 après- midi, jour de sa mort ?

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- Ben, euh… Faut pas en parler à Sonia… Elle est très jalouse. Promettez-moi.

- C’est d’accord, ça restera entre nous !

- Ben, j’avais une livraison dans une pharmacie d’Auxerre. J’avais un peu de temps devant moi. Alors je suis allé chez Clara. D’habitude, elle m’offre un café et on discute…

J’aimais bien parler (et peut-être plus !) avec Clara ! Là, les yeux de François rougissent et se remplissent de larmes.

- Mais ce jour-là, elle était très énervée… Elle avait reçu la demande de changement de tutelle pour Michel, Sonia voulait gérer les affaires de Michel à la place de sa grand-mère car elle croyait qu’Irène en profitait, qu’elle détournait de l’argent… Elle brandissait le papier en criant que jamais elle ne signerait ce torchon, qu’on était des salops, qu’il n’y avait que l’argent qui nous intéressait… Elle a froissé rageusement la feuille et l’a jetée à la poubelle. Je ne savais plus quoi faire, alors, je suis parti.

Une petite larme coule sur le visage de François.

- Et dire qu’elle est morte… Je n’ai même pas pu lui expliquer que je n’y étais pour rien…

Elle est partie pour toujours en me haïssant… Je ne voulais pas cela ! Faut pas en parler à Sonia, elle ferait une crise.

- Agathe profite d’une accalmie dans le duel féroce que se livre les deux femmes et se risque timidement par crainte de relancer la bagarre :

- Si je peux me permettre, il va falloir vider l’appartement de Clara, la propriétaire a insisté pour que cela soit fait au plus vite… Moi je peux préparer les cartons… Mais après qu’est-ce que j’en fais ?

- Ah, ben… Chez Mamy… Pensez, Pauline, on n’a pas la place pour mettre tout le bazar chez nous ! Lance Sonia.

- Oui, moi c’est AGATHE... C’est pour le transport, je n’ai qu’une petite voiture !

- Eh bien François s’en chargera avec la camionnette de l’entreprise… Hein, n’est-ce pas François ?

- Euh… Oui, il faut que je l’emprunte le week-end prochain… Il faut que je demande au patron… Enfin s’il accepte.

On voit bien que François est ennuyé, mais il n’ose rien refuser à sa femme.

- Tu viendras avec moi, Sonia… Pour aider ! Tente timidement François.

- Ah, et bien si tu crois que je n’ai que cela à faire le week-end : lavage, repassage,

ménage… Parce que ce n’est pas Môssieur qui donnerait un coup de main… ça te fera une promenade ! Pour un coup, tu serviras à quelque chose !

Un silence se fait. On dirait que la dispute s’est calmée et peut-être que les pensées de chacun vont à Clara un instant.

- Il est déjà 4h. Il va falloir rentrer. Au fait, Mamy, tu as pensé à un avis de décès dans le journal… Elle était connue ici.

- Oui… Agathe m’a dit qu’elle ferait mettre aussi un avis dans le journal à Charny, de la part de ses collègues.

- Très bien… Tu as bien mis de la part de toute la famille… Même Michel… Bon bah à Mercredi !

- Venez pour midi, je préparerai une collation.

(23)

Sur ce, Sonia s’habille, prend son sac, trépigne car François met du temps à enfiler sa veste, embrasse rapidement Irène sur les deux joues et se dirige vers la porte. Un coup d’œil vers Agathe :

- Au revoir Mademoiselle Léa !

- Au revoir, moi c’est AGATHE ! Agathe fulmine mais essaie de se retenir. Ce n’est pas possible, elle le fait exprès cette… Machin chose !

Le calme est revenu dans la maison. Agathe va aussi prendre congé, car elle travaille le lendemain. Elle range ses affaires dans la voiture, replace Mirza dans sa cage qui n’apprécie pas et qui miaule. Un instant, elle a pensé proposer à Irène de garder la chatte puis,

finalement, elle n’a pas osé… Pauvre grand-mère.

- Au revoir Agathe…Permettez que je vous embrasse… A mercredi !

Irène tend un petit sac à Agathe contenant deux pots de confiture maison et le reste de brioche aux fruits.

- Merci Irène… Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas, vous avez mon téléphone.

Irène regarde la voiture démarrer, elle a les larmes aux yeux…Elle se rappelle les départs de Clara d’autres dimanches soirs !

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Chapitre 6

Lundi 20 novembre. Agathe se présente dans le bureau du Principal et lui demande l’autorisation de s’absenter mercredi pour assister aux obsèques de Clara.

- Comprenez, mademoiselle Cordier, je ne peux pas vous l’accorder, elle n’est pas un membre de votre famille.

- Je n’ai que 2 h de cours mercredi matin…Je ne pourrais pas les rattraper un autre jour pour compenser ?

- Alors, remplissez cette feuille en précisant exactement, à quel jour et heure vous comptez reporter ces cours.

- Très bien, merci.

A peine est-elle arrivée en salle des profs, que Gérard, le responsable de l’amicale, se précipite vers elle :

- Alors, c’est quand l’enterrement ? - Mercredi à Nogent-en-Bassigny.

- Ah, ça ne se passe pas ici ? - Bah, non, sa famille est là-bas.

- Ah, dommage, personne ne pourra y aller…Alors pour la gerbe ? Tu y vas toi ? - Oui, je pourrai l’emporter

- Je vais la commander demain, chez le fleuriste… En fleurs naturelles… Qu’est-ce qu’elle aimait comme fleurs ?

- Je ne sais pas moi… Des roses !

Agathe est un peu agacée : Qu’ont-ils tous à poser cette question ?

La journée se passe tant bien que mal. A tout moment, elle croit voir Clara, au détour d’un couloir, à la photocopieuse ou dans la petite salle de la machine à café… Il y a encore sa tasse avec Clara écrit dessus au feutre noir indélébile. Elle détestait qu’on la lui emprunte.

Agathe a aperçu Mathieu dans la cour, mais il a détourné son regard, puis il a filé. Pourquoi la fuit-il ?

A midi, après le déjeuner à la cantine, Agathe est allée récupérer des cartons auprès du cuisinier qui s’apprêtait à les mettre à la poubelle. Il va falloir emballer les affaires de Clara.

En fin d’après-midi, après s’être occupée de Mirza, Agathe décide de commencer à faire du rangement.

Elle sonne chez la propriétaire qui lui ouvre instantanément la porte (elle l’avait vue venir derrière ses rideaux).

- Bonjour Madame !

- Ah vous venez payer le loyer ?

- Non pas du tout… Je ne suis pas de la famille. Par contre, je vais aider à débarrasser l’appartement… C’est un meublé, je crois… Pouvez-vous me dire exactement ce qui vous appartient et ce qui est à mademoiselle Consigny ?

- Oh, c’est simple, les meubles, le frigo…

- Vous ne pourriez pas monter et me dire très précisément ?

(25)

- Pas longtemps, alors, mon fils dort enfin, il vient de faire une de ses crises d’épilepsie, je lui ai donné ses calmants. Je ne veux pas le laisser seul, on ne sait pas ce qui peut arriver ! Agathe et madame Chaunu font un inventaire de ce qui doit rester dans l’appartement.

- Faudra me nettoyer le frigo, la plaque et le four… Vous n’oublierez pas d’astiquer la douche, ça sent la litière de la saloperie de chat, comme si elle avait besoin d’avoir une bestiole, j’avais pourtant dit pas d’animaux, il faut récurer les WC, vous devez rendre l’appartement impeccable. Sinon, si vous n’avez pas le temps, je peux faire intervenir une société de nettoyage, mais bien sûr, ça coutera.

- Non, je vais me débrouiller.

- Quand vous verrez LA FAMILLE, rappelez-lui qu’il y a un loyer à payer ! Sur ce, madame Chaunu redescend rapidement chez elle.

- Quelle femme antipathique, se dit Agathe.

En réalité, il n’y a que la chaise pivotante de bureau, la table du salon, un fauteuil (celui dans lequel elle est morte) et quelques petites étagères. Le fauteuil… Agathe regarde tristement ce siège, elle revoit Clara, sans vie, endormie pour toujours, là.

- Si seulement je savais quel monstre a pu faire cela ! … Mathieu a un comportement vraiment étrange… Se sentant humilié, il aurait empoisonné Clara avec ce qu’il avait sous la main… C’est peut-être pour cela qu’il se sent coupable ? Oui, mais non… François dit être passé dans l’après-midi… Alors, ce serait lui… Mandaté par Sonia pour assassiner sa sœur ? ou, alors, ce drogué de Steeve… Qui n’aurait pas obtenu ce qu’il voulait ? oui, mais le mot plein de fautes… tous ces hommes savent écrire correctement… à moins que ce soit volontaire ! Et si elle s’était vraiment suicidée… Dans un désespoir fou, elle aurait écrit n’importe comment ?

Agathe revient sur terre, remet en forme des cartons qui avaient été aplatis, puis, elle commence par le bureau. Elle débranche l’ordinateur, l’imprimante, le scanner, l’écran. Elle va caler tout cela avec du linge de toilette. Avec les câbles, un carton est déjà rempli. Puis elle se demande ce qu’elle va faire des copies à moitié corrigées.

Elle appelle le Principal et lui demande conseil. Elle doit mettre dans un carton tout ce qu’elle trouvera concernant le collège et le lui apporter.

Dans un tiroir, il y a des lettres, des cartes postales d’un petit peu partout, signées de prénoms inconnus. Tiens, une carte de Quiberon !

Elle sourit en lisant le texte au dos.

- L’ambiance est super sympa au camping, j’ai de nouveaux amis. J’ai fait la connaissance d’une femme très gentille, elle s’appelle Anne, on fait des randonnées ensemble, c’est très chouette, tu aurais dû venir. Signé Agathe

Agathe se souvient comme elle avait été naïve et qu’elle avait failli mourir à cause de cette femme. Puis, elle se dit qu’elle ne doit pas s’arrêter sur chaque chose, car à ce train, elle n’aura jamais fini l’emballage pour le Week-end.

Après le bureau, elle va vider le frigo, le débrancher et le nettoyer. Elle vide les placards de la cuisine et retrouve des boites de pâtée pour chat, du thé Earl Grey, le préféré de Clara … Elle la revoit, assise en tailleur sur le canapé, tenant sa tasse à deux main, soufflant légèrement dessus pour la refroidir.

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Mais il est déjà tard, elle continuera Demain. Elle a conservé les clés de l’appartement ainsi elle peut aller et venir à son aise.

Mardi 21 novembre. Agathe a une journée chargée : 6h de cours et théoriquement, une réunion, le soir pour trouver des idées afin de limiter l’échec scolaire. Mais, elle n’y assistera pas, elle a autre chose à faire. Comme elle n’a pas eu le temps de préparer ses cours, elle improvise un peu. Oh, bien sûr, elle connait son sujet depuis le temps qu’elle refait les batailles de Napoléon ou qu’elle retrace la vie du roi Soleil. Elle a du mal à se concentrer.

Mais de toute façon, l’ambiance n’y est pas : les élèves ont eux aussi été choqués par la mort brutale de leur professeur.

En sortant du collège, elle doit se rendre chez le fleuriste pour récupérer la gerbe. Elle est immense, elle va tenir tout le coffre ! Dessus un bandeau violet et en lettres d’or : A notre collègue regrettée.

En plus, elle achète une composition et fait inscrire : A mon amie Clara. Elle veut faire un geste personnel. Il faut rentrer et tout préparer pour le lendemain.

Agathe est devant sa penderie grande ouverte : Quels vêtements va-t-elle porter pour les obsèques. Du noir, assurément. Sa parka matelassée qu’elle traîne depuis plusieurs hiver…Il y a bien la robe noire qu’elle avait achetée pour le réveillon d’il y a 3 ans :

- Ce réveillon, qu’est-ce qu’on avait ri…On avait aussi pas mal bu, Mathieu et David faisaient les fous… On avait dansé, c’était chez Clara !

Elle enfilera des collants noirs et ça ira.

Comme elle ne peut pas emmener Mirza, il faudra veiller à ce qu’elle ait bien tout ce qui lui faut. Agathe a charge de famille maintenant.

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Chapitre 7

Mercredi 22 novembre. Une journée très pénible commence. Agathe est angoissée, elle n’a presque pas dormi de la nuit, va-t-elle pouvoir contenir ses émotions ? Elle n’arrive pas à déjeuner, rien ne passe.

La route est pénible, il fait froid, gris et il pleut, les essuie-glaces sont à fond : on dirait que le temps pleure aussi Clara.

La maison de la grand-mère est enfin en vue. Plusieurs voitures sont garées devant. Agathe trouve une place un peu plus loin, elle sera obligée de marcher dans la boue. Elle frappe à la porte. C’est Sonia qui vient lui ouvrir, tout de noir vêtue, c’est sinistre.

- Ah, entrez Pauline !

Agathe cette fois ne dit rien, elle se retient, ce n’est pas le moment de s’énerver.

Elle entre dans le salon où sont rassemblées un certain nombre de personnes, toutes habillées en noir, dans un silence de …mort. C’est lugubre. Puis, elle se dirige vers la cuisine où Irène, un grand tablier protégeant un chemisier et une jupe noire, s’affaire au fourneau.

- Bonjour Agathe, vous voilà !

Irène, les yeux rougis d’avoir beaucoup pleuré, étreint Agathe très fort.

- Qu’est-ce que je fais de la gerbe des collègues ?

- Il faut la porter à ROC-ECLERC, ils la mettront dans le corbillard !

- Bon, alors j’y vais ! Il va me falloir encore marcher dans la boue, pense Agathe.

A midi, tout le monde se retrouve autour de la table de la salle à manger, rallongée pour la circonstance. Au menu, de la salade, un bœuf bourguignon, du fromage et des fruits. Il y a là Sonia et son mari, un garçon avec de grosses lunettes qui doit être Edouard, l’amie Angèle et probablement son époux Richard, puis d’autres personnes âgées, des relations d’Irène sans doute. Aucune conversation, on n’entend que le bruit des couverts et de temps en temps : « Voulez-vous me passer le pain s’il vous plaît ».

Quel calme en comparaison du repas explosif de dimanche, Sonia a surement été sommée de se taire.

A 15h30, il est temps de partir. Tout ce monde se répartit dans les voitures.

- Est-ce que je pourrais monter avec vous Agathe ? Demande la grand-mère, les bras encombrés d’un paquet. Il faut passer par la chambre funéraire avant qu’ils ne ferment le cercueil pour la voir une dernière fois. Vous voulez-bien, les autres vont directement au cimetière.

- Mais bien sûr… Qu’est-ce que vous transportez-là ?

- C’est le vieil ours en peluche de Clara, je voudrais qu’elle soit enterrée avec, il a été le compagnon, le confident, la consolation dans les moments difficiles qu’elle a vécu, vous comprenez ! Elle l’appelait Nono.

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- Agathe est très touchée par cette intention. Elle imagine Clara, petite fille, s’endormant blottie contre Nono, lui suçant une oreille.

Clara est belle dans son ensemble, les joues rosies, bien coiffée, elle qui attachait ses cheveux en une sorte de chignon mal fait.

Irène l’embrasse et dépose délicatement l’ours contre sa joue. Le spectacle est touchant, elle semble apaisée. Agathe croit même voir un léger sourire sur ses lèvres maquillées.

Un petit attroupement silencieux attend déjà devant les portes du cimetière. Des amis, des gens du quartier. Certains s’approchent d’Irène, lui présentent leurs condoléances,

l’embrassent, sans un mot, sans un regard pour Agathe, cette inconnue. Elle se demande si elle est bien à sa place, si elle a eu raison de venir à ces obsèques…

Puis tout à coup, silence complet, les visages se ferment : le corbillard arrive, couvert de fleurs, des roses en majorité. Agathe reconnaît la gerbe du collège.

Les employés des Pompes Funèbres demandent à la famille de se positionner derrière le fourgon pour former le cortège. Agathe reste en retrait, mais Irène lui fait signe de venir, elle s’accroche à son bras.

Arrivé à l’emplacement du caveau familial, des tréteaux sont préparés, le cercueil posé dessus et les fleurs sont disposées tout autour. Un cadre avec le portrait de Clara toute souriante trône au milieu.

Le maître de cérémonie, demande si quelqu’un de la famille veut dire un mot. Silence.

Alors Irène pousse du coude Agathe :

- Allez c’est le moment, vous avez surement préparé quelque chose !

Agathe est très embarrassée, elle n’a même pas pensé à écrire un mot. Elle ne veut pas l’avouer à Irène, alors elle se lance :

- Clara était… Mon amie. Ma très chère amie… Je la regrette beaucoup… (elle ne sait pas quoi dire). Elle est prise d’une bouffée d’angoisse, elle se met à pleurer.

- Excusez-moi ! Agathe retourne à l’écart avec le sentiment d’avoir été ridicule.

Puis, il y a le passage de tout le monde devant le cercueil. Agathe remarque un jeune homme, pantalon et sweat à capuche noirs. Il s’avance une rose à la main, s’attarde devant le cercueil, le visage blême, les larmes aux yeux, il caresse longuement le bois vernis, dépose la fleur puis se met à l’écart. Qui peut bien être cet homme éploré ?

Agathe se glisse discrètement à côté du jeune homme.

- Vous la connaissiez bien Clara ?

- Je l’aimais…Très fort. C’est affreux… Elle me manque. Pourquoi s’est-elle suicidée ? - Est-ce que vous êtes Steeve ?

- Oui, mais mon vrai nom c’est Auguste Durant… Ma mère m’appelé comme ça, elle venait surement de voir un spectacle de clown… Pour ce qu’elle s’est occupée de moi, ma mère ! Des larmes perlent au bord de ses yeux d’un très beau bleu d’ailleurs.

- Comment avez-vous su pour Clara, qui vous a prévenu ?

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