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La théorie, guide et masque pour la clinique

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Academic year: 2022

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La théorie, guide et masque pour la clinique

PAUL DENIS Le plus grand dérèglement de l’esprit c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet.

C’est la faute où nos passions nous font tomber. Nous sommes portés à croire ce que nous désirons et ce que nous espérons, soit qu’il soit vrai, soit qu’il ne le soit pas.

Bossuet

Notre écoute n’est jamais naïve ; nous écoutons à travers nos théories, et c’est d’une certaine manière une nécessité, nécessité subie car, le voudrions nous, nous ne pouvons faire autrement, et c’est une nécessité clinique car la théorie nous aide à prendre une position « méta », cette position qui nous est indispensable pour appréhender les modalités du fonctionnement psychique du patient sans privilégier les émotions. Nos points de vue théoriques nous sont en partie conscients mais, plus souvent, ils restent implicites, parfois en contradiction avec nos idées manifestes et d’une certaine manière méconnus de nous.

Il n’y a pas d’écoute athéorique. Il n’y a pas d’écoute sans mémoire ni désir, même si l’écoute psychanalytique impose de suspendre le souvenir actif de tel ou tel propos du patient et le désir actif d’analyser ceci plutôt que cela1. Malgré nous, nous nous souvenons de ce que notre patient nous a dit en telle ou telle circonstance, nous nous rappelons certains moments de notre propre analyse ou tout simplement

d’événements de notre vie psychique lesquels peuvent entrer en résonance avec ce dont nous parle notre analysé. Nos théories même si elles ne sont pas explicitement convoquées en cours de séance sont présentes, ne serait-ce que de façon implicite2. Tant que nos points de vue théoriques jouent leur rôle comme repères, comme moyens de situer ce que nous avons perçu, l’écoute du nouveau reste possible. Une confrontation de ce « nouveau » avec nos conceptions théoriques préalables peut ouvrir à de nouvelles perspectives, à un élargissement ou à une remise en cause de nos théories antécédentes. A l’inverse si nos théories fonctionnent comme une vérité préétablie nous n’entendrons pas, ou nous ne voudrons pas entendre, ce qui ne coïnciderait pas avec elles ; nous n’entendrons pas le « nouveau » qui pourrait nous

1 C’était le sens de la proposition de Bion : « écouter sans mémoire et sans désir », formulée à des psychanalystes qui poursuivaient des objectifs trop précis.

2 On se reportera sur ce point au travail de Jorge Canestri et collaborateurs : « Putting theory to work ».

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amener à changer de point de vue théorique. La théorie joue alors comme un fétiche qui vise à masquer le caractère inquiétant de la réalité psychique au lieu de jouer son rôle de soutien dans son approche, un rôle de surmoi protecteur.

Ecoutons ce que Paulette Letarte écrivait à propos de l’écoute de patients schizophrènes, ce qu’elle dit est parfaitement transposable à tout patient, il suffit de remplacer « schizophrène » par « patient » dans ces citations : « Etre en séance avec un schizophrène c'est une chose, raconter la séance c'est autre chose ! Que l'on se souvienne de l'écart structurant et défensif entre le rêve et son récit. Le récit des séances avec un schizophrène est généralement plus intéressant que la séance elle- même; ceci tient au fait qu'une importante élaboration psychique a été nécessaire pour objectaliser le contenu de la séance, pour le rouvrir pour un tiers. Il ne faudrait pas en conclure que le récit est mensonge. Il représente plutôt une étape dans l'élaboration du matériel par le thérapeute. » Et plus loin à propos de nos références théoriques et surtout de leur idéalisation : « …ici plus que jamais l'allégeance théo- rique univoque est redoutable. Le malade se verra transcodé dans une nouvelle langue étrangère et obligé de se plier à une syntaxe d' emprunt. Il ne s'agit pas pour nous d'être d'obédience freudienne, kleinienne, winnicottienne, lacanienne, bionienne ou que sais-je encore, nous devons être d'obédience clinique, et humaine, ce qui nous permettra de puiser à des sources multiples pour mieux comprendre notre patient.

L'allégeance théorique univoque est redoutable quand il s' agit de traiter le

schizophrène, car elle reproduit l'allégeance à la mère archaïque toute-puissante à laquelle malade et thérapeute doivent échapper et renoncer pour accéder au monde triangulé et à la fonction symbolique de la génitalité.3 »

Au pire nous pouvons écrire notre écoute dans le but de donner raison aux points de vue théoriques qui ont guidé celle-ci. Même en l’absence d’une volonté de démonstration explicite notre écoute est partiale et ce que nous en écrivons déforme encore ce que nous avons entendu en le pliant au carcan de l’écriture.

Les paradoxes de l’écoute et de la théorie

Pour illustrer les paradoxes de l’écoute et de son écriture nous allons utiliser d’abord un exemple clinique publié par Antonino Ferro4. Une patiente, avancée dans son analyse, arrive sans argent à sa séance et rapporte un rêve : « Un amoureux qui l’a longtemps repoussée la prend dans ses bras. C’est important pour elle de se sentir voulue et acceptée ». L’analyste interprète la dimension transférentielle du rêve en disant que cet amoureux peut symboliser la façon dont elle se sent accueillie et acceptée chez son analyste et que simultanément elle peut craindre qu’il ne soit une mauvaise mère qui la maltraite. On ne peut que souscrire à la prise en compte par

3 Letarte P. Les pièges de la surinterprétation dans le traitement des schizophrènes. Séminaire . 1981

4 Ferro A., Facteurs de maladie, facteurs de guérison, Editions In Press, Paris 2004, p 99. Il faut tenir compte du fait que les illustrations cliniques publiéessont toujours modifiées etfragmentaires, et utilisées pour appuyer un aspect théorique particulier. Nous connaissons assez Antonino Ferro pour ne pas exclure que son choix interprétatif, à ce moment-là de la cure, ait pu correspondre à une visée tactique.

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l’analyste du caractère transférentiel du rêve. Cependant la dimension amoureuse est laissée de côté par celui-ci ; l’idée d’être prise dans les bras et « voulue », c’est à dire désirée, n’est pas reprise ; au contraire l’accent est mis par l’analyste sur « l’accueil » et « l’acceptation », ce qui éloigne l’expression amoureuse très présente dans le rêve et l’idée de désir : être « voulue ». La part à proprement parler transférentielle de l’interprétation, c’est à dire la mise en correspondance du matériel du rêve avec une relation d’objet du passé, porte sur la crainte d’une mère maltraitante. Naturellement l’analyste connaît bien des choses du passé de sa patiente, nul doute que la mère ait pu être maltraitante à quelque occasion, mais ni l’idée d’une mère, ni l’idée d’une maltraitance ne sont évidentes dans le rêve. Le recours à la mauvaise mère est ici théorique et fait passer au second plan la dimension érotique, pourtant très apparente.

L’analyste parle d’une crainte mais la patiente ne dit rien qui laisse supposer un tel sentiment. Mais si crainte il pouvait y avoir pourquoi la rapporter à l’idée d’une mauvaise mère ; pourquoi pas à l’idée d’un analyste qui se laisserait séduire enfin ? Pourquoi pas au transfert sur l’analyste d’une idée de séduction par un père ou un frère aîné ? La dimension sexuelle et sans doute œdipienne du rêve est escamotée.

On pourrait imaginer sans doute aussi, chez cette patiente, qui vient sans argent pour régler les honoraires, qu’elle a, de façon préconsciente, l’idée, excitante et

inquiétante à la fois, qu’elle pourrait payer son analyste en nature.

L’écoute de l’analyste est ici guidée par une théorie qu’il a adoptée et qui se focalise sur les relations mère-enfant et laisse de côté la sexualité, les fantasmes sexuels adultes : séduire un amoureux, être prise dans les bras, désirée… Nous pouvons imaginer que, dans l’actualité de la séance, l’analyste a entendu les choses dans le registre maternel pour des raisons contre-transférentielles, par exemple ne pas céder à la séduction exercée par cette patiente dont le rêve est une invitation au rapprochement amoureux. Il y aurait eu refoulement d’un fantasme sexuel

préconscient concernant la patiente… Mais au moment de l’écriture du cas que se passe-t-il dans l’esprit de l’analyste qui persiste et signe ? Ce que nous avons supposé aurait pu lui venir très naturellement et le faire s’interroger sur la politique interprétative qu’il avait suivie et sur une attitude séductrice de sa patiente à son égard. Antonino Ferro avait sans doute ses raisons pour choisir la voie interprétative qu’il a décrite et l’écriture de son écoute aurait pu être plus complète ou plus

explicite. Mais on ne peut exclure l’idée d’une sorte d’habitude interprétative liée à l’adhésion à une doctrine d’inspiration kleinienne. Le mode d’interprétation aurait alors une valeur identitaire, serait un signe de fidélité à un groupe plus que

l’évitement personnel d’un matériel sexuel. Quoi qu’il en soit il est patent, dans ce cas, que les références théoriques de l’analyste ont influencé son écoute, de même que nos conceptions théoriques sous tendent notre commentaire de cette séquence publiée par un collègue et ami. Il n’en reste pas moins qu’il y a des théories qui obèrent l’écoute, des théories assourdissantes…

Conjurer l’angoisse soulevée par la clinique par la théorie

Nous pouvons penser que dans de nombreux cas, l’écriture joue, pour l’analyste, un rôle à chaque fois particulier, mais dans des directions générales que

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nous pouvons chercher à dégager. Tout d’abord écrire constitue une voie

d’élaboration par rapport au caractère traumatique de la relation au patient. Maintenir dans l’écriture le refoulement qui a limité l’écoute est une façon de proroger sa valeur anti-traumatique. L’analyste n’écrit pas sur n’importe quel patient mais sur des cas qui ont eu sur lui un impact traumatique plus ou moins important. Revenir sur un cas, en parler, en reparler, écrire sur lui, implique un mécanisme de répétition analogue à celui qui préside à la répétition des rêves traumatiques. Il est concevable alors que l’attitude anti-traumatique initiale — par le refoulement, la répression ou l’évitement — se maintienne dans l’écriture. Mais écrire dans une certaine direction théorique est aussi une forme d’affirmation identitaire, une façon de se rattacher à un groupe de pensée. Cette appartenance se fonde sur une croyance partagée, sur la mise en commun d’une doctrine, sorte de fétiche qui protège de l’angoisse que cause l’écoute du patient. L’écriture n’est plus alors une écriture de l’écoute mais une écriture qui vise à limiter l’inquiétude soulevée par le nouveau en le réduisant à des schémas préétablis.

Ce peut être souvent le cas, y compris chez des auteurs très admirés. Un exemple d’écriture de l’écoute, tiré de « Réflexion faite » de Bion montre à quel point ce que l’analyste écrit avoir entendu peut être soumis à ses conceptions théoriques, et combien nous écrivons à chaque fois une sorte de fiction à partir de la clinique. Fiction dont la valeur élaborative est plus ou moins grande pour le patient et plus ou moins utilisable pour les autres analystes.

Bion expose ainsi son observation : « Ce matin-là, il arriva avec un quart d'heure de retard et s'étendit sur le divan. Il passa un certain temps à se tourner et se retourner, cherchant apparemment à trouver une position confortable. » [Ces

mouvements sur le divan font penser à Bion « aux manœuvres détournées qu’il devait accomplir avant d’aller aux toilettes, descendre prendre son petit déjeuner ou téléphoner à sa mère »]. « Enfin, il dit : “ Je ne pense pas que je ferai quoi que ce soit aujourd'hui ; j'aurais dû téléphoner à ma mère”. Il y eut un bref silence, puis il dit : “ Non, je savais que ce serait comme ça.” Un autre silence, un peu plus long, puis :

“Rien que des choses et des odeurs dégoûtantes.” “Je pense que j'ai perdu la vue.”

Près de vingt-cinq minutes s'étaient alors écoulées ; je fis alors une interprétation (…) Dans le cas de mon patient, à ce stade de l'analyse, la personnalité psychotique et ses problèmes dissimulaient encore la personnalité non psychotique et ses

problèmes. Malgré tout, j'espère montrer que cette dernière était perceptible dans le matériel. La personnalité non psychotique avait affaire à un problème névrotique, c'est-à-dire à un problème centré sur la résolution d'idées et d'émotions auxquelles l'opération du moi avait donné naissance. Mais la personnalité psychotique avait affaire au problème de la réparation du moi, comme l'indiquait la peur d'avoir perdu la vue. Puisque c'est le problème psychotique qui était au premier plan, je

commençai par celui-ci en partant de sa dernière association. Je lui dis que ces choses et ces odeurs dégoûtantes étaient ce qu'il avait le sentiment de m'avoir fait faire, et qu'il avait le sentiment de m'avoir obligé à les déféquer, y compris la vue qu'il avait mise en moi. Le patient sursauta convulsivement, et je le vis balayer d'un regard prudent ce qui semblait être l'air autour de lui. Je lui dis par conséquent qu'il

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se sentait environné de petits morceaux de lui-même mauvais et nauséabonds, y compris ses yeux, qu'il avait expulsés de son anus. Il répondit : “Je ne peux pas voir”.

Je lui dis alors qu'il avait l'impression d'avoir perdu la vue et sa capacité de parler à sa mère ou à moi, quand il s'était débarrassé de ces capacités pour éviter de souffrir.

Je lui démontrai ensuite que lorsqu'il éprouvait de la douleur, comme en

témoignaient ses sauts convulsifs dans cette séance-ci, il parvenait à l'anesthésier en se débarrassant de sa mémoire et de tout ce qui pouvait lui faire prendre conscience qu'il souffrait. »

Nous pouvons tout à fait suivre Bion dans sa façon de voir le système d’anesthésie mis en place par le patient : se débarrasser de sa mémoire pour se débarrasser des souvenirs douloureux, en somme jeter le contenant pour se

débarrasser du contenu. Cependant pourquoi considérer que les « sauts convulsifs » du patient sur le divan sont des indices de douleur ? Il pourrait tout aussi bien s’agir de conversion hystérique. D’autre part il faut noter que c’est la théorie de

l’identification projective qui guide l’écoute et son écriture : « …la vue qu’il avait mise en moi », « il était environné de petits morceaux de lui-même mauvais et nauséabonds, y compris ses yeux qu’il avait expulsés de son anus ». Sur ce dernier point on peut considérer que c’est un regard, décrit comme « prudent » et supposé inquiet par l’analyste qui fait penser à celui-ci à des morceaux nauséabonds du patient et à ses yeux expulsés par l’anus. Le patient n’a rien dit de tel. Une autre ligne d’écoute de Bion lui-même est présente et n’est pas mise en valeur : la formule du patient « Je ne pense pas que je ferai quoi que ce soit aujourd’hui », évoque une attitude rétentionnelle, le « j’aurais dû téléphoner à ma mère » évoque les

« manœuvres détournées » du patient avant d’aller aux toilettes, dont faisait partie le fait de téléphoner à sa mère. Et enfin l’évocation des « choses et les odeurs

dégoûtantes » confirment l’intuition de Bion sur la signification des mouvements de patient sur le divan. Un autre romancier, je veux dire un autre psychanalyste, aurait sans doute considéré ce début de séance comme l’expression d’un transfert maternel et aurait pu risquer une interprétation du genre : « Vous pensez sans doute que je pourrais vouloir vous forcer à parler comme votre mère qui, autrefois, exigeait que vous produisiez des choses et des odeurs que vous trouviez dégoûtantes » ; ou encore dans le style de Jean-Claude Rolland : « C’est en pensant à votre mère qui vous mettait sur le pot que vous me dites que vous ne ferez rien aujourd’hui ». D’autre part lorsque Bion prend au pied de la lettre la formule du patient : « Je pense que j’ai perdu la vue », il en parle comme d’une peur et non comme d’une façon de parler :

« J’ai perdu la vue de ce qui se passe en moi », ce que le patient répète après l‘interprétation de Bion sur ses « yeux … expulsés de son anus » : « Je ne peux pas voir » dit-il. Il s’agit d’une cécité toute psychique, de même lorsqu’il profère, à la suite de la série d’interprétations de son analyste : « Ma tête éclate ; peut-être mes lunettes noires. » On ne peut écarter une signification de cet ordre : « C’est trop. Je ne comprends rien à ce que vous me dites, je n’y vois rien… »

[Bion plusieurs mois avant avait eu à porter des lunettes noires, ce dont le patient n’avait rien dit. Une intervention possible aurait été de rappeler ce fait au patient puis de le laisser associer] Le commentaire de Bion à partir des lunettes

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noires s’apparent à une fiction : « Si nous supposons que les lunettes noires sont ici la communication verbale d'un idéogramme, il est nécessaire de déterminer

l'interprétation de cet idéogramme. Je devrai condenser le matériel dont je dispose à un point tel que je crains de devenir incompréhensible. Les lunettes contenaient une allusion au biberon du bébé. Il y avait deux verres, ou deux biberons, qui

ressemblaient ainsi au sein. Ils étaient noirs parce qu'ils étaient renfrognés et en colère. Ils étaient en verre, pour le dédommager d'avoir essayé de voir au travers quand ils étaient des seins. Ils étaient noirs parce qu'il avait besoin de l'obscurité pour épier le rapport sexuel des parents. Ils étaient noirs parce qu'il avait pris le biberon, non pour avoir du lait, mais pour voir ce que les parents faisaient. Ils étaient noirs parce qu'il les avait avalés, et pas seulement le lait qu'ils avaient contenu. Pour finir, ils étaient noirs parce que les bons objets lumineux étaient devenus noirs et

nauséabonds en dedans. Tous ces attributs avaient nécessairement été acquis par l'intermédiaire de la partie non psychotique de la personnalité. A ces caractéristiques s'ajoutaient celles qui provenaient de la partie du moi expulsée au moyen de

l'identification projective : les lunettes noires le haïssaient, en tant qu'elles étaient une partie de lui-même qu'il avait rejetée. M'appuyant sur ces expériences additionnées, et me concentrant sur le problème psychotique, c'est-à-dire le besoin de réparer le moi pour satisfaire aux exigences de la situation extérieure, je lui dis :

“L'analyste : Vous avez retrouvé la vue, mais elle vous fait éclater la tête ; vous avez le sentiment que votre vue est très mauvaise en raison de ce que vous lui avez fait.

Le patient (remuant avec peine, comme s'il protégeait son rectum) : Rien.

L'analyste : On dirait que c'est votre rectum.

Le patient : Crampes morales”. »

Il est bien possible en effet que le patient éprouve le besoin de protéger son rectum de tout ce que son analyste lui enfile et ses « crampes morales » sont sans doute liées à l’impression de subir un forcing. Il est frappant de voir que Bion considère ses propres associations d’idées, ou sa propre création, comme ce qui se passe dans l’esprit du patient, avec apparemment une foi complète dans l’idée que c’est le patient qui, par identification projective, lui met ses idées là dans l’esprit.

Bion poursuit : « Je lui dis que sa vue, les lunettes noires, lui apparaissaient comme une conscience qui le punissait, en partie parce qu'il s'était débarrassé d'elles pour éviter de souffrir, en partie parce qu'il s'en était servi pour nous épier, moi et ses parents.

Le patient : Le week-end, je ne sais pas si je passerai au travers.

L'analyste : Vous sentez que vous devez être capable de continuer sans moi.

Mais pour cela, vous avez besoin d'être capable de voir ce qui se passe autour de vous, et même de me contacter ; de me contacter à distance, comme vous le faites avec votre mère, quand vous lui téléphonez ; c'est pourquoi vous essayez de récupérer votre capacité de voir et de parler que vous aviez mise en moi.

Le patient : Brillante interprétation. (Avec une brusque convulsion) Grand Dieu!

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L'analyste : Vous sentez que vous pouvez voir et comprendre maintenant, mais ce que vous voyez est si brillant qu'il provoque une douleur intense.

Le patient (serrant les poings et montrant beaucoup de tension et d'angoisse) : Je vous hais.

L'analyste : Quand vous voyez ce que vous voyez, l'interruption du week-end et les choses que vous épiez dans le noir, cela vous remplit de haine et d'admiration à mon égard. »

Nous pouvons admettre qu’un mouvement de haine est certainement présent, mais que l’admiration, à ce moment-là du moins, est plus une inférence théorique qu’un constat clinique.

Ceux qui connaissent bien les déclinaisons de l’identification projective, celles de la distinction entre part psychotique et part névrotique de la personnalité, et la question du besoin de réparation etc., peuvent constater à quel point l’écoute de Bion par rapport à ce cas est soumise à son canevas théorique. Les éléments théoriques évoqués ne sont pas issus d’une réflexion sur le matériel clinique lui même, au contraire les éléments cliniques sont traduits au fur et à mesure dans la langue théorique préexistante. Bion indique plus loin que son cas a évolué très

favorablement ce qui confirme pour lui la justesse des points de vue qui ont présidé à la cure. Il n’y a pas lieu de douter de ce qu’il nous dit quant à l’amélioration des difficultés du patient ; gardons cependant à l’esprit qu’il y a de nombreux facteurs non spécifiques dans une analyse et que ce que Bion a rapporté dans cet article tourne autour d’une seule séance alors que l’analyse de ce patient a duré plusieurs années.

La rédaction de cette observation par Bion, implique certainement des mouvements contre-transférentiels que nous ne pouvons qu’imaginer. Bion par exemple rapporte que, étant enfant, il se masturbait en se tortillant sur son lit et que ses parents lui avaient infligé un bain pour l’en guérir. Les mouvements du patient sur le divan ne pouvaient pas ne pas évoquer à l’analyste une activité masturbatoire.

Activité masturbatoire anale en l’occurrence puisque Bion évoque le rectum du patient alors que son patient n’en a pas parlé. Dans un autre registre la façon d’insister sur les aspects psychotiques du patient étaient peut être liés à un excès d’inquiétude de l’analyste par rapport à ce patient… Mais à un autre niveau toute la rédaction de cette observation a des allures de manifeste kleinien et traduit une volonté de démonstration de la validité des thèses kleiniennes.

L’écoute de l’écoute

Dans sa valeur de reprise de l’écoute, à distance de la situation trop excitante de la séance avec le patient, l’écriture permet d’introduire l’ « opération méta » telle que l’a définie Jean-Luc Donnet : aller au-delà du contenu manifeste pour percevoir le contenu latent et donner du fonctionnement psychique du patient une

compréhension métapsychologique, mais à partir des associations du patient, à partir de ce qu’il dit et non à partir de ce que l’analyste imagine. L’écriture du contenu d’une séance peut être une façon de procéder à une « écoute de l’écoute ». Haydée Faimberg a insisté sur la nécessité chez l’analyste de procéder à cette « écoute de

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l’écoute » qui peut permettre de démêler ce qui appartient en propre au patient de ce qui, chez l’analyste, a pu gauchir son écoute. Ecrire est alors un second temps de l’écoute qui peut permettre de percevoir, à distance du patient, des mouvements que l’analyste n’a pas consciemment perçus sur le moment. L’écriture de l’écoute est un moyen de recherche ; en limitant les affects, en isolant du seul fait des nécessités de l’écriture les différents éléments, elle tempère l’excitation qui a pu être vécue au moment de la séance et permet le passage de l’émotionnel à la pensée. Les lettres de Freud à Fliess sont de ce point de vue l’exemple même de l’écriture au service de la pensée, de la découverte intellectuelle, de la distinction entre ce qui appartient au patient et ce qui appartient à l’analyste. Ecrire l’écoute est un moyen de découverte.

Ecrire l’écoute pour faire taire ce qu’elle soulève

Comme nous l’avons vu l’exemple du cas rapporté par Bion, des éléments parfaitement perçus par l’analyste ont été laissés de côté. Nous pouvons considérer, qu’avant même l’écriture proprement dite, il y avait une sorte d’activité d’écriture intérieure immédiate, de traduction simultanée du discours du patient dans la tête de l’analyste. L’écoute est ainsi passée au crible d’une théorie qui la fait taire.

L’analyste prend ainsi une distance avec ce qui a été ressenti ce qui conjure tout ce qu’elle pourrait avoir d’angoissant et lui permet de rechercher un sentiment de maîtrise sur ce qui se passe dans l’esprit du patient. Car l’inquiétude de l’analyste est son destin. Confronté aux angoisses du patient, qu’elles s’expriment directement ou à travers des symptômes ou des conduites, l’analyste n’a pas d’autre moyen d’action que la parole, l’interprétation est son seul outil. Il se trouve placé dans une situation analogue à celle de l’enfant confronté à ses parents sur lesquels il n’a guère de

pouvoir, et, singulièrement, aux relations entre ses parents qui exacerbent sa curiosité sexuelle. Ecouter ce qui se passe dans la tête d’un patient c’est chercher à écouter la sexualité dans sa tête, satisfaire rétrospectivement sa propre curiosité infantile par rapport à la sexualité des parents et par conséquent s’exposer à ressentir une

excitation sexuelle. Comment cette femme du monde si distinguée et semblable à ma mère se comporte-t-elle au lit ? A-t-elle un mari seulement, ou des amants, quelles sont les pratiques qui organisent sa sexualité ? La curiosité sexuelle est à l’origine des vocations de médecin comme de celles des psychanalystes.

En d’autres termes les conflits psychiques de son patient, les manifestations de sa sexualité et leur effet d’excitation sur lui, placent à nouveau l’analyste dans sa situation d’enfant face à la sexualité des parents car la règle d’abstinence lui interdit de partager une activité sexuelle avec cette personne qui se confie à lui ; toute voie de « décharge » directe de son excitation lui est barrée. Il ne peut que recourir à l’imagination pour refouler l’excès d’excitation provoquée par ce que dit son patient.

Ce qu’il faisait enfant en imaginant les relations sexuelles entre ses parents, en élaborant ses fantasmes de scène primitive, il va aujourd’hui le faire en construisant le roman de la vie psychique de son patient, mais la reviviscence de ses propres fantasmes premiers guidera malgré lui l’élaboration de ce roman. L’analyste, devant les troubles de son patient, retrouve la faiblesse infantile que son roman familial lui

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avait fait nier par l’idée d’une naissance grandiose. Certaines théories

psychanalytiques ne sont que des romans donnant une illusion de toute puissance…

Théorie de la clinique et roman familial

Les rejetons du fantasme originaire de scène primitive sont nombreux et organisateurs des éléments essentiels de la vie psychique. L’un de ceux-ci est le

« roman familial des névrosés » comme le désignait Freud. Chacun a tissé un jour un tel roman qui récrit l’histoire ; les parents réels ne sont que des parents adoptifs, enfant trouvé il était né de quelques prince et princesse ou grands de ce monde, la mère de la réalité n’étant pas la « vraie » mère, la posséder ne serait plus un inceste et deviendrait donc possible ; ou bien encore l’enfant est le produit d’une infidélité de la mère, le père est alors déchu, infériorisé et son fils qui le renie le supplante et le domine… La place de ce fantasme originaire est considérable, en particulier dans l’organisation de l’identité et dans ce qui nous conduit à écrire. Marthe Robert, dans

« Roman des origines, origines du roman » indique ainsi la place du « roman

familial » dans le psychisme : « … il se présente comme une sorte de rêverie éveillée qui, tombée un jour dans les dessous de la psyché, n’est plus qu’un fragment oublié de notre archéologie, l’un de ces résidus qu’en toute conscience ou inconscience nous pouvons tenir pour inexistants, sans jamais soupçonner ce que nous leur devons de plus précieux. (…) mais c’est aussi un morceau de littérature silencieuse, un texte non écrit qui, quoique composé sans mots et privé de tout public n’en a pas moins l’intensité et le sens d’une authentique création. » Marthe Robert montre comment ce roman familial élaboré dans l’enfance guide l’écriture des romanciers. Elle oppose deux versions canoniques du roman familial. Celui de « l’enfant trouvé » et celui du

« bâtard » tout en indiquant, et en montrant à travers l’exemple de différents

écrivains, que ces deux formes peuvent apparaître chez la même personne mais que la prévalence de l’une ou de l’autre est à l’origine de types de productions différents.

Dans la version « enfant trouvé » les parents de la réalité sont peu distingués l’un de l’autre et l’investissement de parents imaginaires, grandioses, idéalisés, dévalorise et met à distance la réalité de la vie affective et sexuelle des deux parents véritables.

Les créations littéraires sous tendues par ce type de roman familial sont frappées du sceau du merveilleux, du fantastique, peuplées de personnages tout puissants et idéaux et s’apparentent aux contes de fées. Dans la version « bâtard », fondée sur l’idée d’une infidélité de la mère, avec un inconnu mais grand personnage cependant, la mère réelle reste fortement investie, objet à conquérir ; il faut pour cela s’identifier à un personnage puissant, capable de dominer, aussi grand que le père supposé. Les créations littéraires qui en dérivent sont davantage liées à la réalité et sont plus proches du roman réaliste que des contes de fées5. Freud distingue deux stades, le

5Les deux pôles du roman familial évoqués par Marthe Robert n’excluent naturellement pas sa diversité. Freud du reste, dans le corps de son article, emploie le pluriel : « …le stade ultérieur peut être désigné du terme de romans familiaux des névrosés », ce qui implique de nombreuses

variations possibles. (une par personne devrait-on dire…) : « la bâtarde », la fille parthénogénétique, la Minerve née de la cuisse de son père, le fils dont la mère n’est qu’une marâtre mais le père véritable etc.

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premier où l’enfant veut se défaire de ses deux parents naturels à la fois, il les dévalorise pour se choisir des parents idéaux, stade « asexuel » dit Freud — celui de

« l’enfant trouvé » ; le second stade est bâti quand l’enfant prend en compte la sexualité des parents, la mère ayant été adultère, stade « sexuel » donc, celui du

« bâtard » qui tient compte de la réalité de la sexualité dans ses élucubrations.

Le roman familial reste chez l’adulte un organisateur inconscient essentiel de nombre de conduites et d’ambitions diverses, mais surtout de conceptions, d’idées, de théories, de fantaisies et projet. Ce roman familial, qui vise à refouler les

fantasmes trop excitants, soulevés chez l’enfant par les échanges quotidiens entre les parents, que ces interactions soient affectives, tendres ou violentes, explicitement érotiques ou non, va se trouver réactivé chez l’analyste par l’impact de sa relation au patient. Tels rejetons de la sexualité infantile, telles pulsions partielles, telles images au potentiel traumatique seront pris dans un réseau de conceptions dérivées du roman familial du psychanalyste. Nous écrivons une fiction à partir de la vie psychique de nos patients, conception expurgée, amodiée ou idéalisée et qui nous épargne la confrontation avec des images trop sollicitantes capables de soulever un excès d’excitation. Nombre des positions théoriques des analystes que nous sommes devenus découlent ainsi d’une sorte de roman théorique, analogon et prolongement du roman familial des enfants que nous avons été.

Ecrire la psychanalyse est ainsi tout autant déterminé par le fantasme originaire de roman familial que, chez l’écrivain, l’écriture de romans. Il y a des œuvres

psychanalytiques développées sous le signe du « roman familial du bâtard », l’œuvre de Freud en serait le plus fort exemple ; d’autres semblent davantage développées sous le signe du « roman familial de l’enfant trouvé », ce pourrait être le cas de celle de Winnicott chez qui la mère est idéalisée, le père bien peu évoqué et la réalité de la sexualité escamotée, aussi bien dans son versant infantile que dans ses

développements adultes. Une forme de difficulté à percevoir la réalité, ou de refuser inconsciemment de voir certains aspects de la réalité du fonctionnement psychique de ses patients en aurait découlé. Sa cécité à l’égard de la perversion de son patient Masud Kahn pourrait être prise pour exemple. Masud Khan soi disant prince

pakistanais, séducteur, menteur, transgressant les règles les plus basales de l’éthique professionnelle, a toujours été soutenu et protégé par son psychanalyste. Comment Winnicott a-t-il pu ne pas voir la réalité des troubles profonds de la personnalité de son patient ? Le personnage affiché d’être exceptionnel, venu du bout du monde n’était que le résultat d’une forme d’idéalisation, n’était-il pas un « enfant trouvé merveilleux », produit d’un conte de fées, susceptible d’entrer en résonance avec le roman familial de Winnicott ?

Il faut évidemment mesurer que les hypothèses concernant le roman familial de tel ou tel auteur sont parfaitement hasardeuses. Il n’est pas possible de reconstruire le roman familial inconscient de Freud, Winnicott ou Melanie Klein. Cependant il est intéressant de considérer, ne serait-ce que pour nous mêmes, que nos théorisations s’originent certainement dans notre roman familial et nos théories sexuelles

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infantiles. Nos théories psychanalytiques sont les héritières de celles-ci. Le « roman familial » est en quelque sorte composé à partir de ces théories originaires. Celles-ci sont fondées sur des fantasmes animés par les pulsions partielles de tous ordres et le roman familial qui se bâtit vise à conjurer l’excitation dont elles sont porteuses. Le roman nie la sexualité des parents, ou la rabaisse à quelque chose de honteux qu’il faut ne plus voir ; les parents du roman renient ceux de la réalité dont la sexualité est trop perceptible ; ils sont placés au dessus de la sexualité, idéalisés, la mère en particulier. On peut imaginer que l’accent mis sur la mère par les théories de Melanie Klein, de Winnicott ou de Bion pourrait relever de la résurgence chez ces auteurs d’un roman familial « asexuel », qui prédispose aux conceptions fantastiques, dans lequel une mère toute puissante sans sexualité, sans homme, réserve son intérêt à son enfant, l’idéalisation niant la dimension sexuelle de son attachement. Ne pas vouloir voir la dimension sexuelle des propos adressé par le patient à l’analyste, rabattre les relations patient-analyste sur le modèle des relations mère-bébé est une façon de conjurer le risque d’une excitation sexuelle qui surviendrait dans la séance.

Mais ces romans que sont nos théories, pour être des romans, ou provenir d’un roman familial, n’en ont pas pour autant moins de vérité. Le roman familial de tel ou tel psychanalyste peut le rendre sensible à percevoir tel ou tel aspect du

fonctionnement psychique. Il est ainsi des romans de découverte dont certains sont ensuite abandonnés. La « neurotica » de Freud, était écriture de son écoute à une époque donnée. La poursuite de l’écriture de ce qu’il entendait, de patiente en patiente, lui a permis de confronter leurs fantasmes inconscients avec ses propres représentations et à donner le rôle essentiel au fantasme de séduction et non à l’acte de séduction par un père pervers. On pourrait prêter à Freud un roman familial où il se serait imaginé l’enfant d’un adultère de sa mère avec quelque grand personnage, et donc en concurrence avec un père inconnu et lointain. L’idée de Marthe Robert que le roman familial du « bâtard » prédispose à un investissement de la réalité plus étroit que celui de « l’enfant trouvé », en particulier de la réalité de la sexualité psychique, trouverait ici une illustration. Mais il semble bien que Freud ait dépassé ce roman familial du bâtard et se soit identifié à son père réel de telle sorte qu’il a pu percevoir l’ensemble de ce qui constitue le complexe d’Œdipe.

Pour écrire au mieux la psychanalyse il faut se situer à l’intérieur de la scène primitive, être identifié à l’un des protagonistes de celle-ci, ou aux deux. C’est seulement de cette position que l’on peut appréhender au plus près les mouvements pulsionnels et psychiques. Si l’on reste en dehors, si l’on traite la scène primitive en la niant à travers un roman familial particulier, les effets de cette négation totale ou partielle se retrouveront dans les lacunes de l’écoute et de l’écriture de cette écoute.

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