En commençant par Ikea
Jean-François Chicoine
Pour élargir nos perspectives sur des sujets où nous ne sommes pas personnellement impliqués, nous pouvons lire
des auteurs dont les opinions sont opposées aux nôtres, mais s’il s’agit de notre propre enfant, nous aimons consulter
quelqu’un dont les vues sont proches des nôtres.
Pour être des parents acceptables Bruno Bettelheim
C’
est toujours bouleversant de penser que la personnalité de l’adulte commence par se construire dans les bras de ses parents ; que l’édification de la conscience se prolonge par un brassage de neurones sur la table à langer, au petit-déjeuner, au parc, à la garderie, dans la ruelle, au camp de jour et enfin à la petite et à la grande école ; mais qu’il arrive effectivement un moment dans la vie où le mal est fait, ou son contraire ; un temps où on peut toujours réformer des petits travers, lutter contre l’adversité en se livrant corps et âme à la résilience, mais où il faut décidément passer l’éponge sur l’idée d’une transformation extrême.Rien n’est donc plus important dans une société que la qualité des soins qu’elle offre à ses enfants. L’estime de soi, les relations avec les pairs, les problèmes émotifs et comportementaux, l’attitude en classe, les frasques de l’adolescence, le sens du bien et du mal, les succès en amour, les perspectives d’avenir, tout cela va largement dépendre de la qualité de l’encadrement développemental des premières années, à la maison comme à la garderie. À ce chapitre, sommes-nous absolument certains d’offrir ce qu’il y a de meilleur à la petite enfance du Québec ? Sommes-nous convaincus que la culture de la garde non parentale
précoce est l’avenue la plus profitable pour faire des enfants forts, sereins et altruistes ? Nous sommes-nous suffisamment questionnés sur l’âge auquel on peut les mettre à la garderie ? Pensons-nous vraiment que c’est une solution économiquement et humainement rentable ? Qu’il n’y a plus moyen d’élever une famille autrement par les temps qui courent ? Nous sommes-nous assurés de la qualité de nos services de garde ? Traitons-nous vraiment nos enfants à leur juste valeur ? Nous autorisons-nous à en discuter ?
J’ai eu le malheur de dire à la télé que la garde non parentale d’un enfant pourrait avoir des conséquences sur son développement, sur sa vie de famille, sur sa vie scolaire, sur son adolescence, sur sa vie amoureuse, sur sa personne, sur l’ordre social, sur l’avenir du monde. Le malheur de dire que pendant les deux premières années de sa vie, un bébé était généralement mieux avec ses parents qu’avec n’importe qui d’autre sur sa planète. Le malheur d’insister sur la dynamique parents-enfant en soulevant les extraordinaires découvertes des années 1990 en matière de connaissance sur les cerveaux en croissance. Le malheur de dire qu’il y avait des recherches renversantes sur cette pierre angulaire de la vie qu’est le lien interactif avec la planète Parent. Le malheur de parler pour les enfants et d’inviter leurs familles à mieux leur parler.
Le malheur de leur dire tout cela, avec émotion, avec conviction.
Mon malheur est devenu merveille, comme dirait l’autre, et me permet actuellement avec mon amie Nathalie Collard, des confrères pédiatres, des papas et des mamans rencontrés en consultation, des chercheurs, des auteurs, des amis, des éducatrices, des passants rencontrés par hasard et un courrier du cœur/haut de cœur fortement renouvelé, de réfléchir plus intensément sur les tenants et aboutissants des garderies sur le développement de l’enfant, sur l’intercompréhension enfant-parents, sur le devenir des familles et, du coup, sur la place accordée aux enfants au sein de notre tribu.
On admet généralement qu’il y a des conséquences à la garde non paren- tale, mais dans la frénésie qui fait présentement du Québec le village gaulois des meilleurs services de garde en Amérique du Nord, seules les conséquences positives sont mises de l’avant. Compte tenu de l’adver- sité économique et sociale de notre monde en transformation, de sa complexité il faut bien le dire, le mot d’ordre est de faire avec dans une
ambiance de disette convenue. Il est de bon ton de chercher à offrir la meilleure qualité de services dans les circonstances mais sans rien, ou presque, remettre en question : ni l’âge d’entrée à la garderie, ni la durée d’une journée de garde, ni les conditions de formation et de rémuné- ration des éducatrices, ni les particularités des enfants, ni les supports alternatifs à la famille, ni le devenir scolaire des enfants, ni les individua- lismes des adultes. Comme si la course contre la montre était tributaire d’une course contre la vie.
L’idée trop élémentaire, mais fort commode, d’une garderie universelle pour tous a l’avantage de ne pas être compliquée. Qu’elle soit fausse ou inadaptée au devenir de plusieurs enfants semble moins déranger que n’importe quel scandale politique dont on a pourtant l’accoutumance.
Fruit d’un néolibéralisme autant que d’un néosocialisme, le discours relatif à la place des enfants dans nos sociétés relativement bien nanties rappelle celui que l’entreprise privée tient à propos des peuples du tiers-monde quand elle dit d’eux que ce sont des « populations non rentables ». Or 18 ans pour élever un enfant, cela fait un peu long sur le « return on the investment ». L’enfant n’est pas rentable par définition, malheur à lui donc. L’enfant échappe totalement à la mode, parce qu’il est indémodable justement. Faudrait-il qu’on s’en surprenne ? À écouter les interventions de plusieurs sociologues, de nombreux psy- chologues, de moult ministres, employeurs et journalistes, et de quelques féministes, il existerait une position statutaire en faveur de la garde du jeune enfant que rien ni personne ne serait autorisé à ébranler. De la culpabilité engendrée naîtraient des femmes de Loth condamnées à voir brûler leurs vies professionnelles dans de terribles litanies. Le combat aurait été trop long, trop courageux, trop laborieux, trop souffrant, trop culpabilisant, trop sexiste et, j’oserais dire, trop sanctificateur pour laisser à quiconque l’autorité, la compétence, l’honnêteté, le profes- sionnalisme, la science, l’humanisme, le sens de la justice et de l’amour pour dire ou clamer la chose autrement.
La garderie n’est pas à honnir, loin de là. Par l’encadrement physique et la stimulation humaine qu’elle est apte à générer, une structure de garde catalyse de nouvelles vies cognitives, affectives et sociales, mais elle le fait dans certaines conditions, pour certains enfants ayant certains besoins et dans certains contextes familiaux. Trop longtemps dans l’histoire de la petite enfance, des services de garde compétents se sont
fait attendre pour des enfants et leurs familles en déroute. Mais nous versons maintenant dans l’aveuglement contraire. Notre monde nord- américain est passé en deux décennies d’une garde parentale quasi exclusive à une fiévreuse garde non parentale. À l’instar d’un virage paneuropéen concomitant, sinon légèrement plus précoce, les États- Unis, le Canada et le Québec ont donc vu les ambiances familiales prendre une nouvelle tournure d’une manière audacieusement accé- lérée. Trop de changements, trop de variables, trop rapidement. Des parents à demeure sont maintenant taxés publiquement, ou sous le couvert de la confession, de priver leurs enfants d’éducation et de socia- lisation. Des enfants sont expulsés à grand renfort de « sept piasses par jour » vers des infrastructures dont les parents connaissent insuffisam- ment le territoire.
La garderie est un montage commode et accommodant de réalités humaines qui deviennent, par les instructions politiques et sociétales, aussi faciles à assembler que les pièces d’un meuble préfabriqué. Plusieurs recherches révèlent que les Suédois, d’ailleurs passés maîtres dans l’édu- cation à la petite enfance, sont des menuisiers éprouvés, savent mieux que d’autres les utiliser au bon âge et de la bonne manière. Serait-ce pour cela qu’ils vendent si bien leurs meubles préfabriqués aux autres ? La garde non parentale a des conséquences négatives que le parent informé est en mesure de soupeser en fonction de l’âge ou de l’indivi- dualité de son enfant et du contexte de vie de sa famille. Il est vrai que l’adulte, sa manière de gérer son stress et l’ambiance familiale sont des points tout aussi déterminants pour l’adéquation future de l’enfant avec sa vie sociale que le fait d’avoir fréquenté une garderie ou pas. Le sujet de la garde n’échappe pas à son contexte et doit donc être traité avec circonspection et sous plusieurs facettes. La sensibilité d’un parent notamment a des effets compensatoires sur les modes et les durées de garde : quand la sensibilité de la maman est bonne, l’enfant risque moins d’être affecté par la mauvaise qualité ou la trop longue durée d’une journée en service de garde. Aussi, il faut savoir qu’une maman heureuse professionnellement a des chances de pouvoir transférer son bonheur à son enfant, ne serait-ce qu’en fin de journée. Loin de moi donc l’idée de donner des conseils et des instructions aux parents qui pourraient les conduire à des solutions incompatibles avec leur vie de famille, à com- mencer par les familles de mes patients et amis qui répondent tous de leurs propres particularités et qui me priveraient ainsi de leur confiance.
Ce que je peux faire dans ce livre, en complémentarité avec une femme et mère et journaliste, lumineuse Nathalie, c’est éclairer la question et inviter les parents à être assez créatifs pour la résoudre à leur manière, avec des moyens adaptés à leurs besoins, à leurs styles de vie et à la per- sonnalité unique de chacun de leurs petits. Des questions et réflexions des parents pourrait naître un meilleur respect des structures qui soignent, protègent et éduquent les enfants. Sans questions ni réflexions des parents ne naîtrait rien du tout, sinon une loi, des structures et des enfants à coincer dedans.
L’évolution des connaissances sur le développement de l’enfant est en pleine effervescence. Grâce aux neurosciences, nous savons maintenant des secrets de la vie qui étaient encore inconnus de nous il y a à peine cinq ans. Sous des allures progressistes, les acquis sociaux envisagés par les tenants de la ligne dure des défenseurs de la garde non parentale sont en retard sur les connaissances nouvelles sur le cerveau de l’enfant.
En retard sur la pédiatrie, la biologie, l’éthologie, la neuropsychologie, l’anthropologie sociale... en retard quoi ! Encore faudrait-il qu’ils l’admettent ! Pour dépasser l’opinion lue ou entendue, il ne faut pas que des attitudes apparemment intelligentes : il faut aussi des connaissances.
Communiquer sa pensée n’est pas tout, il faut aussi pouvoir informer.
Toutes ces années passées en salle d’urgence, puis à vacciner les enfants, à les bercer, à les voir survivre dans les orphelinats de la planète – des enfants parmi les plus démunis de l’humanité –, toutes ces années à soigner les horribles blessures primitives des quelques-uns d’entre eux qui auront eu la chance de trouver une famille adoptive, toutes ces années à voir grandir les proches de ma famille élargie et qui m’ont fait don de leur amour et de leur confiance auront profondément marqué mon cœur, je ne vous le cache pas. Entre l’amour fou que j’ai pour ces
« petites choses » qui traversent quotidiennement ma vie – et qui sur- vivront à mes points de vue – et ces millions d’enfants abandonnés du monde, il n’y avait qu’un contrepoids possible : explorer la garde non parentale au Québec, chercher à savoir, comme professionnel, comme citoyen et comme être humain, comment protéger les filiations de mon cœur ou de mon travail quotidien de tout ce que j’ai pu voir, entendre ou examiner en ce bas monde. On ne peut pas s’intéresser toute sa vie aux multiples visages de la détresse affective sans essayer de la prévenir.
On ne peut pas croire que ce qui existe partout ailleurs n’existe pas aussi au Québec, bien entendu dans un autre registre, avec beaucoup de
différences et certaines équivalences. Enfants de Mongolie, du Vietnam, de Chine, du Chili, de Roumanie, d’Ouganda en perspective, ce livre écrit en complicité avec Nathalie, cette fois-ci, a été pensé pour les enfants et leurs parents du Québec. Après toutes ces années nomades, si vous saviez comme j’en avais envie ! Envie de ce goût de mitaines mouillées que l’enfant mâchonne l’hiver avant de rentrer à la maison dans l’attente d’un parent qui le couvre de baisers !
Il ne s’agit pas ici de condamner les bâtisseurs sociaux pour le tort qu’ils peuvent causer à nos jeunes enfants ni de bouder leurs garderies qui
« ont du bon », voire de l’incontournable quand elles sont bien rodées et proposées à des enfants qui ont le bon âge, et qu’elles sont animées par des éducatrices dévouées et compétentes. Il faut simplement accepter d’apprendre ce que sont les gardes non parentales pour les enfants, ce qu’elles ont comme effet, bon ou mauvais, sur la naissance de leurs émotions, ce qu’elles nous disent de neuf sur la parentalité et la famille contemporaine, pour parvenir à ouvrir, en vertu de tout ce qui précède, des pistes extrêmement nécessaires de réflexion.
Il en va du bonheur éclairé de nos familles. Il n’y a pas d’autres intentions à l’origine de ce livre.
Sinon, la révolution.
Bibliographie
Bettelheim, B. A good enough parent. New York, Alfred A. Knopf, 1987. Pour être des parents acceptables. Traduction française, Paris, Robert Laffont, 1988.
Ramonet, I. La tyrannie de la communication. Paris, Galilée, 1999.
Sroufe, L. A. From infant attachment to promotion of adolescent autonomy, dans Parenting and the Child’s World. Londres, Lawrence Erlbaum Associates, 2002.
Ziegler, J. Les nouveaux maîtres du monde. Paris, Fayard, 2002.