Le Courrier des addictions (18) – n° 3 – juillet-août-septembre 2016
35 Les Vrais Durs
T.C. Boyle,
traduit de l’anglais par Bernard Turle Grasset, 448 pages, 22 € (numérique : 15,99 €), mars 2016
Société de violence, surarmée, hyperindi- vidualiste, xénophobe, paranoïaque, aux fan- tasmes baroques à la sauce The Revenant, le film à succès de l’an passé, qui a campé un trap- peur américain célèbre interprété par Leonardo DiCaprio… Telle est l’Amérique que brosse Tom Coraghessan Boyle dans son dernier et gros roman Les Vrais Durs. Qui sont-ils ? En premier lieu, Sten Stensen, le héros, qui re- découvre ses “compétences” d’ancien marine lorsque, en voyage de tourisme avec sa femme en Amérique centrale, il est agressé par un gang armé. Ni une ni deux, c’est à main nue qu’il
“fait son affaire”, définitive, au chef du gang ! Du coup, lorsqu’il s’en retourne dans son idyl- lique Californie, ses voisins ne le laissent pas goûter les joies de jeune principal retraité de Fort Bragg et lui demandent de créer une milice armée contre les immigrants mexicains…
Pas très “chaud” a priori, mais flatté, Sten Stensen veut calmer le jeu, car il a fort à faire, par ailleurs, avec son fils, Adam, atteint de psychose délirante, drogué, alcoolique, bardé d’armes, qui cavale dans les bois, en vivant le fantasme bien
“made in USA” d’aujourd’hui, d’être un trap- peur, façon Hugh Glass qui, en 1823, gravement blessé par un grizzly, sans armes et laissé pour mort, dans le Dakota du Sud, parvint à gagner le Fort Kiowa, distant de plus de 300 kilomètres, en 6 semaines ! Mais à la différence du héros de The Revenant, lui, traque des aliens… Il faut bien
“customiser” les mythes !
Pour son malheur, notre “deuxième dur” en a rencontré une troisième : Sara Hovarty Jennings, de 15 ans son aînée, sorte de libertarienne cinglée, antiautoritaire, qui vit seule avec son chien, haïssant la terre entière et, en particu- lier, “le gouvernement illégitime des États-Unis d’Amérique”. Et voilà qu’Adam bascule dans une folie… dont on sent les remugles dans la pré- paration des dernières élections américaines…
T.C. Boyle a reçu le prix Médicis étranger en 1997 pour America (Grasset).
L’angoisse de la page folle Alix de Saint-André
Gallimard, Collection blanche, 312 pages, 21,50 €, 8 avril 2016
Et si le baclofène, “ce vieux médicament géné- rique à deux balles […], pouvait faire merveille
contre mon ‘craving’ pour le tabac” (elle fume 3 paquets par jour), puisque toutes mes tentatives pour arrêter de fumer se sont révélées catastro- phiques [...] ?” s’est interrogée, en amont, Alix de Saint-André, grand reporter, journaliste pour plusieurs magazines dont Elle, Le Figaro Magazine ou L’Express, chroniqueuse à la télé- vision sur Canal+ (Nulle part ailleurs), essayiste et auteure de polars. Merveille ! Et la voilà qui se fait introniser cobaye pour la bonne cause...
Et, en aval, ça marche, du feu de… “Au bout de trois semaines de traitement expérimental, sans avoir dépassé les doses… je fume plus que jamais, mais, délivrée de l’angoisse de la page blanche, je peux écrire jour et nuit, sans dis- continuer. Sans faim ni soif ni sommeil…” Mais avec des hallucinations, une grande confusion, une hyperexcitation délirante… Bref, de vrais épisodes psychotiques, qui la conduiront à une cure de désintoxication spécialisée à Meudon.
C’est le récit autobiographique de cette psychose médicamenteuse vécue en 2008, en plein “boom”
médiatico-médical sur les effets “miraculeux”
du baclofène découvert par Olivier Ameisen, à mi-chemin entre l’enquête journalistique, l’essai et le polar, que nous offre cette journaliste et romancière décalée. Décapant… et un peu rapi- dement écrit, il faut bien le dire.
Fantasmes et réalités sur les sex-addicts
— Voyage au cœur d’une consultation : des hommes et des femmes témoignent Jean-Claude Matysiak
JCLattès, 250 pages, 18,50 €, 9 avril 2016 Dans cet essai, nourri de nombreux cas cliniques et d’une expérience de prise en charge des addictions de plus de 30 ans, le Dr Jean-Claude Matysiak, psychiatre, chef du service de trai- tement des maladies addictives de l’hôpital intercommunal de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne), démonte la récupération excessive, par la médecine, la psychiatrie et les médias, de conduites hypersexuelles qui n’ont rien à voir avec la maladie addictive. “Notre sexualité et nos pratiques n’échappent pas à la tentative de normalisation d’une société qui culpabilise tout débordement de notre recherche de plaisir (alcool, alimentation, jeux, etc.). Il nous faudrait jouir, au sens large du terme, mais surtout sans excès”, explique-t-il. Or, être hypersexuel, se repaître de films et livres porno, papillonner à tout va, n’est pas a priori souffrir de ses pulsions et compulsions et ne relève pas d’une consultation et d’un suivi spécialisés en addictologie. Ce qui fait la différence, c’est bien la souffrance… “Tous nos excès ne relèvent pas d’une maladie, conclut-il. Entre l’inhibition totale, l’engloutissement compulsif, les perver- sions, existe tout un panel de situations et de pratiques qui, si elles sont assumées et intégrées à une vie sociale et relationnelle satisfaisante, ne peuvent être stigmatisées.”
La Brimade des stups Johann Hari
Slatkine & Compagnie, 413 pages, 23 €, 30 mai 2016
Hénaurme enquête, à l’anglo-saxonne, sur l’histoire de la guerre à la drogue dans le monde, et récit d’une croisade sans fin et sans résultats positifs, menée par Johann Hari, journaliste britannique d’investigation indépen- dant, éditorialiste pour The Independent, collaborateur du New York Times, du Huffington Post et du Monde Diplomatique.
Le résultat de ces 3 ans d’une enquête nourrie de centaines d’entretiens, d’épluchages minutieux d’études scientifiques, d’archives et de décodages statistiques est une somme incontournable sur ce sujet, battu et rebattu, mais loin d’être clos, tant s’en faut ! Criminalité, prostitution, violences, overdoses, etc., à qui la pénalisation de l’usage des drogues profite-t-elle ? La réponse est connue, mais hélas, rien ne change. Et lorsque le globe-trotter “investigue” en France, il tombe…
de l’armoire ! “La France est l’un des seuls pays démocratiques où la consommation de drogues est un crime […]. Et, ô surprise : c’est le pays qui a un des taux de consommation […] les plus élevés d’Europe”, écrit-il. Tout est dit.
“J’ai beaucoup appris de La Brimade des Stups.
J’ai même en partie reprogrammé mon logiciel de réflexion sur le sujet. Chacun sortira grandi de cette lecture, qu’il y adhère ou non”, commente, en quatrième de couverture, le Pr Bertrand Dautzen- berg, pneumologue, et également signataire de la préface. “Ce livre va en choquer plus d’un, car il tord la vision classique et dominante de l’addic- tion pour en reconstruire une autre et proposer une stratégie où l’apaisement remplace le conflit, l’enfermement, la ‘guerre contre la drogue’.”
Comment on devient camorriste – Anthropologie d’une communauté au cœur d’une démocratie occidentale Marco De Biase
Éditions Academia, Carrefours, Diffusion Harmattan, 152 pages, 15,50 € ; version numérique, 11,99 €, mai 2016
Encore une belle enquête qui met l’accent sur l’une des blessures les plus profondes de la démo- cratie italienne, en essayant d’expliquer comment un village, Montesacro, et sa population, bergers, paysans, artisans et petits commerçants, ont pu tomber, en quelques décennies, dans les bras de certains groupes de la mafia napolitaine.
Ce texte est le fruit de 3 années de recherche, anthropo logique et ethnographique, sur la véri- table histoire d’une communauté méridionale du sud de l’Italie et sa transformation radicale.
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